EUGÈNE DELACROIX
M. Delacroix a dû souvent douter de lui-même. Au lieu de suivre le vulgaire grand chemin d’où les cantonniers de la critique enlèvent le moindre
caillou, il a marché droit devant lui vers un but caché mais pressenti, à -
travers broussailles et forêts, avec des coups de hache , et plus d’une déchirure , si hien que, lorsque les obstacles croisaient leurs mille rameaux dans l'air, lorsque pas une paillette de jour ne percait leur sombre réseau, il a bien des fois dù s'arrêter avec des larmes de rage et se dire : «Où vais-je, et qu'y a-t-1l au bout de cela ?»
Maintenant, respect à cet homme courageux ; il commence à dompter le public; vous verrez, admirable victoire, qu'il finira par se dompter lui même, qu'il ne voudra plus être grand maître par place seulement : qu'il ne souffrira pas qu'ua écolier vienne avec de la craie refaire une jambe trop longue en apparence ou un corps trop douteux.
Eh ! que vous en coûterait-il de plus, en effet? Donner la forme, qu’estce donc pour vous, nouveau Prométhée, qui donnez la vie, qui faites se soulever les poitrines, s’ébranler la foule et frissonner la croupe polie des chevaux!
Le fait est que les personnages de Delacroix remuent, et que s’il avait peint des démons sur les murs d'une prison, ceux qu'on y enfermerait en sortiraient fous à lier.
Le coloris de M. Delacroix paraît terne au premier moment. Tel sujet de sainteté vous frappera davantage avec ses manteaux rouges, les auréoles jaunes et les anges dans le ciel, semblables à des roses tombées dans une cuve d'outre-mer. Ii faut entrer, pour ainsi dire, dans les tableaux de ce peintre , y accoutumer ses yeux. Alors on y respire ; le ciel a de la profondeur; les nuages courent, les horizons sont larges ; il s’y fait de la poussière et du bruit; c’est merveilleux.
L'Entrée des Croisés à Constantinople, bien que préférable à la Justice de Trajan, estnée de la même inspiration. Baudouin, comte de Flandre, suivi des principaux chefs, parcourt la ville; tout ce qu'il ya-de faible — les
vieillards, les femmes, les enfants, —implore la merci du vainqueur ; on n’a plus à s'occuper de ce qui était fort. Les soldats se ruent par la ville ; un d'eux, une épée en main, poursuit une malheureuse femme, qui, dans sa fuite , fait un soubresaut pour éviter le choc; cela fait frémir. Une autre femme, les épaules nues, les cheveux dénoués, belle d'oubli et de douleur , s'est précipitée à terre sur le corps de sa mère étendue morte. Il semble ouïr s'élever des maisons une rumeur de ville saccagée , une odeur tiède de carnage. Par une opposition pleine d'originalité et tout à fait dgms le caractère du pays, le ciel est terreux, le Bosphore et les montagnes sont bleus. Ce renversement de couleurs est d’un effet singulier et bien compris.
Si M. Delacroix avait été le créateur, il aurait taillé on ne peut mieux une montagne, mais il n'aurait pas pu denteler une fleur. Il comprend les masses et néglige les détails. Aussi dans ce sujet, vu nécessairement de loin, et dans son aspect le plus large, il a été vraiment beau, et malgré le travail, qui souvent refroidit tout, les lignes pleines de verve de l’ébauche semblent encore animer la toile.
Le Naufrage du même peintre est une scène terrible. Le ciel est noir, la mer s'est calmée; mais quelques vagues soulèvent encore çà et là leur tête rebelle et n’obéissent qu'en grondant sourdement à la main qui les abat. Pas une voile à l'horizon, rien que la mer , la mer verte et opaque comme elle l’est aux profondeurs inouïes , rien que la mer et une embarcation pleine de naufragés les joues haves et creusées. Voici bien des jours qu'ils errent ainsi; — ils n’en savent peut-être plus le compte. Le délire s’est emparé d'eux. Ils ont soif, ils ont faim, et cette idée horrible leur est venue que le sang désaltère et que la chair nourrit. Ii y a dans la barque | une femme évanouie, un mousse qui ne ferait pas grande résistance, le pauvre enfant! mais la voix de la justice se fait encore entendre dans le | cœur de ces hommes où la voix de la pitié est étouffée. Les noms ont été |
écrits, sur le dos d’un des papiers de bord sans doute, et mélés dans un chapeau. On tire au sort celui qui servira de pâture aux autres. Les diverses expressions de ces têtes que l’abattement efface ou que la douleur enflamme , sont admirablement rendues. Il y a surtout sur le bord de la barque une tête de matelot qui émeut , une figure de père, songeant avec amertume , il me semble, à sa femme et à ses petits enfants. Celui qui plonge sa main dans le chapeau est admirable de résolution.
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Enfin, M. Delacroix a exposé Une Noce juive qui est magnifique de couleur. Les figures brunes reluisent, les yeux noirs des jeunes filles brillent dans l'ombre. Le ciel de l'Afrique jette sur toute cette scène son éclat splendide, et la poésie — cette autre lumière — l'inonde encore de ses reflets. C’est éblouissant.