Album historique et pittoresque de la Creuse
nne de France, sur la fin de sa vie, prenait plaisir, disent les chroniqueurs, à contempler du haut des tours carlovingiennes de Chantclle, l'immense étendue de ses possessions féodales. A ses pieds se déroulaient , teintes d'une sombre nuance d'azur, les rives fertiles de l'Allier, arrêtai! sur les roches volcaniques de l'Auvergne hérissées de châteaux forts. Les lignes ondulcuses de la chaîne du Forez fermaient à l'horizon ces admirables et lointaines perspectives.
Aux trois riches provinces qui relevaient de la couronne ducale des seigneurs de Bourbon, Louis XI en avait ajouté une quatrième. Mais plus d'une fois sans doute, Anne de France détourna les yeux pour ne pas voir, sous les derniers rayons du soleil couchant, les collines pittoresques de la Marche. Ce n'était pas pour elle la terre aux poétique» traditions, la terre sur laquelle planaient encore les ombres mystérieuses de Melusinc et d'Almodis. Cétait un héritage sanglant ramassé sous l'échafaud du malheureux Jacques d'Armagnac, duc de Nemours. Ce tragique souvenir devait la troubler dans la contemplation de sa puissance. Elle pouvait prévoir déjà que c'en était fait des grandes races aristocratiques, car le seizième siècle s'ouvrait à peine et partout cependant l'œuvre de Louis XI s'accomplissait presque sans effort; les grands fiefs tombaient l'un après l'autre et sans retour sous l'autorité royale.
Quelques années plus tard, le connétable de Bourbon, poursuivi par l'amour dédaigné de Louise de Savoie, duchesse d'Angoulèmc, finissait sous les murs de Rome une vie pleine d'agitation et d'événements romanesques. La couronne do France s'enrichissait de quatre provinces, le Forez, l'Auvergne, le Bourbonnais et la Marche.
Le comté de la Marche n'était ni le plus étendu ni le plus riche des domaines arrachés à la maison do Bourbon ; mais aucun pays peut-être n'avait subi la domination de familles plus nobles et de maîtres plus illustres. Il eût, dit-on, pour premier seigneur Hobert-le-Forl, tige de la dynastie Capétienne , et depuis Tan 867 , époque à laquelle ses comtes devinrent héréditaires , notre province a vu se rattacher à son histoire les plus beaux noms de la France féodale.
La maison d'Angoulôme, puis celle de Charroux d'où sortirent les comtes de Périgord , la possédèrent jusqu'au commencement du XII" siècle. Ce fut le temps des guerres sans repos et sans trêve. L'empire de Charlemagnc avait fait place à une complète anarchie. On éprouvait toutes les secousses qui accompagnent la ruine d'une ancienne et puissante organisation; une race nouvelle s'emparait du trône. Les seigneurs
de Charroux opposèrent souvent leur rude indépendance aux prétentions des premiers Capétiens. Mais la féodalité si vigoureuse, si fortement établie se développait entre deux puissances naissantes qui , plus tard, devaient l'étouffer. Au-dessus d'elle, la royauté commençait à grandir, au-dessous d'elle et dans l'ombre on entendait le murmure confus des Communes qui déjà travaillaient à leur affranchissement.
En M 34, Adelmodie, dernier rejeton de la branche directe de Charroux, ût passer son noble héritage entre les mains des comtes de Perche, heureux soldats de Guillaumc-le-Conquérant. Le nouveau possesseur de la Marche, Roger de Montgommery, comte de Lancaslrc, avait reçu une part immense des dépouilles saxonnes; son père était régent d'Angleterre, comte de Cester et d'Arundel. Ces liens puissants devaient, à ce qu'il semble, attacher cette famille à la cause des princes anglais. Cependant, au milieu des querelles que ût naître la répudiation d'Éléonorc d'Aquitaine et son second mariage, Aldebcrt, successeur de Roger, se déclara pour Louis VII contre Henri II, roi d'Angleterre. Son fils agit de mémo en des circonstances pareilles. C'est que la suzeraineté des rois de France leur était moins pesante parce qu'elle était moins immédiate que celle des ducs d'Aquitaine.
On sait combien furent longues et sanglantes les guerres de cette époque. Les haines fraternelles sont fécondes en émotions dramatiques, et jamais il n'en exista de plus violentes que celles qui déchirèrent la famille d'Henri II. Les comtes de la Marche se mêlèrent par nécessité à ces déplorables luttes et virent souvent leurs possessions ravagées par les aventuriers qu'attiraient dans l'Aquitaine les batailles et les désordres civils. Lorsque la paix fut momentanément rétablie, en 1177, entre les rois de Franco et d'Angleterre, la maison de Montgommery allait déjà s'éteindre. Aldebcrt IV, troisième comte de sa race, poursuivi par des malheurs domestiques et désespéré de la mort de son fils, résolut d'abandonner la Marche. Il prit la croix et partit pour ce voyage aventureux de la Terre-Sainte, dont les périls et les vagues espérances atti-.
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raient si puissamment tous les esprits inquiets du moyen-âge. Main, avant son départ, il voulut payer la dette de reconnaissance qu'avaient si mal acquittée ses ancêtres. Il se rendit au monastère de Gramont et céda son comté à Henri II , pour six mille marcs d'argent et vingt chevaux de guerre. Trois ans après, la mort le surprit à Constanlinoplo comme il revenait de la Palestine.
Ix; roi d'Angleterre ne put se mettre en possession de sa nouvelle province; les Luzignan la réclamèrent en leur qualité d'héritiers légitimes des seigneurs de Charroux. Ils avaient déjà fait valoir leurs droits contre les Montgommery, ils les réclamèrent encore les armes à la main, et ils surent les reconquérir avec l'aide du roi de France.
Le litre de comte de la Marthe ne perdait à leur succès rien de sa grandeur ni de son éclat. La maison de Luzignan était, sans contredit, l'une des plus illustres de l'Europe. Ses fiefs remplissaient le Poitou d'où elle tirait son origine, la Bretagne, PAngoumois et la Saintonge. Elle possédait en Angleterre les trois comtés de Pembroke, Winccster et Wilford ; elle avait placé sur sa tetc la double couronne de Jérusalem et de Chypre qu'entourait une religieuse auréole. A son proût, elle avait imposé à l' Asie-Mineure l'organisation féodale», et sa conquête, moins riche en réalité que celh de Guillaume do Normandie, avait un aspect plus vaste et plus poélique.
Geoffroy de Luzignan avait enlevé la Marche au roi d' Angleterre ; son successeur, Hugues IX, ciU à combattre aussi contre les Anglais. Le motif de la guerre avait changé, mais il n'était guère moins sérieux. Hugues avait demandé pour son fils la main d'Isabcau d'Angoulome, fille du comte Adhcmar; au moment où cette alliance allait se conclure, le roi Jean se présenta, offrit sa couronne à la riche fiancée et l'obtint pour épouse. Celte fois, il fallut céder. Ijc comte fut vaincu par son puissant rival cl il alla mourir en combattant les infidèles. Il avait vécu en poète cl en soldai; il avail vu passer devant ses yeux les scènes effrayantes de la guerre contre les Albigeois et les grands spcclables de
la quatrième croisade, il avait assisté à rétablissement de l'empire Latin « Constantinoplc ; sa vie et sa mort furent loin de démentir la gloire do son nom.
Lorsque Hugues X lui succéda , Isabeau d'Angoulémc était veuve. Elle consentit à devenir comtesse de la Marche; mais elle se souvint trop de sa grandeur passée. Elle ne put oublier qu'elle avait été reine* qu'ello avait pour fils un roi d'Angleterre et pour fille une impératrice d'Allemagne. Entraîné par ses conseils , I.uzignan refusa de reconnaître l»ur suzerain le comte de Poitou, frère du roi Louis IX. Mais sa révolte lui devint fatale ; malgré l'assistance des troupes anglaises , il fut défait à Taillebourg, contraint de livrer le château de Crozant comme gage de la paix à venir et forcé de marcher lui-même contre son allié le comte de Toulouse. Plus tard, en expiation de ses fautes, il partit pour la Terre-Sainte et mourut au siège de Damiette, après un combat désespéré.
La vie de ses successeurs fut moins agitée; mais ils laissèrent plus de traces de leur pas-sage. Sous les derniers I.uzignan, à la fin du treizième siècle, eurent lieu les affranchissements successifs de Chéneraillcs et d'Ahun. C'est à celte époque aussi que la vicomté d'Aubusson devint la propriété des comtes de la Marche.
Mais notre province devait passer bientôt à une autre famille. Hugues XIII venait de périr enveloppé dans les désastres de Courtray. Il laissait par testament son héritage à Geoffroi, son cousin, au préjudice de Guy, son frère. Guy s'empara du testament qui le dépouillait, le brûla et se fit reconnaître pour le successeur d'Hugues XIII. Tout lui réussit d'abord; mais le roi Philippe-lc-Bcl intervint, le fit poursuivre jiour crime de trahison et confisqua à son profit les comtés d'Angoulèmc et de la Marche.
Ainsi disparut de notre sol cette illustre famille dont l'existence fut si brillante et à laquelle se rattachent la plupart de nos poétiques traditions. La destinée lui devait sans doute une fin plus digne et plus
belle; mais du moins, pour dernière faveur, elle a voulu que la maison de Luzignan s'éteignit au dix-huitième siècle , au moment où tombait la vieille aristocratie française, quelques années avant la Révolution de 1789. Plus lard, peut-^tre, on eût vu le descendant des rois de Chypre et de Jérusalem, l'allié des maisons souveraines d'Angleterre et d'Allemagne, venir à côté d'un Montmorency, abdiquer sa noblesse ii la tribune de l'assemblée nationale.
Ije comté de la Marche réuni à la couronne en 1309, appartint d'abord à Charles, troisième fils de Philippe-lc-Bd. Ce prince, devenu roi en 1317, l'échangea contre la ville de Clermont en Beauvoisis, et cet échange le fit passer dans les mains de Louis I er de Bourbon.
Nous n'avons rien à dire ici de l'histoire de Louis I", non plus que île celle de ses successeurs immédiats. Pour la faire connaître, il faudrait raconter tous les événements du quatorzième siècle, les grandes catastrophes de la guerre contre les Anglais, les luttes virilement soutenues par Jeanne de Blois et Marguerite de Montfort, les fatales batailles de Cicey et de Poitiers, les trahisons de Charles-le-Mauvais, les malheurs *le Jean II, les humiliations du traité de Brétigny. Or, le détail de ces faits appartient à l'histoire générale de la France.
Jacques II fut le dernier de cette noble branche des Bourbons. Sa vie semble un type complet des romans chevaleresques du moyen-âge. Jeune encore, il part avec le comte de Nevcrs pour combattre les Turcs qui envahissaient la Hongrie. Il est fait prisonnier et n'échappe à la mort qu'au prix d'une énorme rançon; de retour de cette expédition malheureuse, il fait une descente inutile sur les côtes d'Angleterre, puis revient encore en France, et toujours avide de dangers nouveaux, il se jette au milieu de la guerre civile, revêtu de la croix rouge des Bourguignons. Il est surpris par les Armagnac et reste deux ans prisonnier. Le malheur le poursuit jusque dans sa famille. Il épouse et perd successivement l'infante Beatrix de Navarre et Marguerite de Bretagne. Enfin, sa fortune parait grandir tout à coup au-delà de toute espérance, Jeanne II qui
vient de monter sur le trône de son frère Ladislas, V accepte pour époux et le fait à la fois roi de Naples et comte de Provence. Mais bientôt cette reine aux voluptés sanglantes se lasse d'avoir un maître ; à la tète du peuple révolté, elle s'empare de Jacques de Bourbon et le fait renfermer dans une forteresse.
Le roi détrôné ne devint libre que par l'intervention du pape Martin V. Après sa délivrance, il erra trois ans par toute l'Italie, cherchant en vain des appuis pour une cause désespérée. Il lui fallut renoncer à ses pensées d'ambition et de haine. Les événements le rappelaient d'ailleurs en France; Charles VII venait de succéder au roi son père. Il alla offrir le secours de son épéc à ce jeune prince et fut nommé gouverneur du Languedoc. Mais après avoir vaillamment combattu, il se démit de son gouvernement en faveur du comte de Foix qui , à ce prix , abandonna le parti des Anglais.
Cette existence orageuse, mêlée de revers et de gloire, de grandeurs et d'humiliations ne pouvait avoir une ûn vulgaire. Le comte de la Marche, épuisé par toutes les émotions violentes, voulut chercher dans la retraite ce calme qui le fuyait toujours. Vêtu de la robe grise des Cordclicrs et suivi d'un cortège presque royal, il alla se présenter aux portes d'un monastère de Besançon. Ce fut dans ce cloître qu'il mourut, sans pouvoir échapper sans doute aux souvenirs de sa royauté passagère.
Il avait, longtemps avant sa mort, abandonné le comté de la Marche à son gendre Bernard d'Armagnac, second fils de ce fameux connétable massacré en 1418 par la faction Bourguignonne. Le nouveau comte prenait le titre de roi de Jérusalem, Chypre, Sicile et Navarre. Il fut gouverneur de Louis XI, et il assista Charles VII dans la guerre de la Praguerie qui occasionna le passage du roi à Guéret , le siège do Chambon et d'Évaux, et dont les principaux événements se dénouèrent dans les provinces voisines de la nôtre.
Jacques III d'Armagnac, après la mort de son père, devint presque
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on môme temps comle de la Marche et duc de Nemours. Il avait épousé Louise d'Anjou, cousine germaine de Louis XI. Cependant rien ne put satisfaire son inquiète ambition. On le vit entrer dans toutes les ligues contre l'autorité royale et suivre successivement le duc de Bretagne, le duc de Guyenne et le roi d'Angleterre. 11 fit même cause commune avec le duc de Bourgogne, et ce dut être, pour cette époque, un singulier spectacle que de voir réunis sous le mémo drapeau le petit -fils de Jean-Sans-Peur et le petit-fils de Bernard d'Armagnac.
Jacques III subit le sort du comte de Melun et du connétable de Saint Pol. Le temps des luttes heureuse^ contre l'autorité royale était déjà passé. Après l'avoir fait enfermer dans une cage de fer, Louis XI ordonna qu'il fut conduit aux Halles et décapité. Il voulut de plus que cette terrible leçon fut toujours présente aux enfants du duc de Nemours. On sait par quel odieux raffinement de vengeance et de politique il les fit placer, vêtus d'habits blancs, sous Péchafaud d'où s'écoulait sur eux goutte à goutte le sang de leur père. Une inexorable fatalité semblait poursuivre cette famille, la plus puissante de l'Aquitaine, l'ancienne rivale des rois Carlovingiens. Elle s'éteignit bientôt au milieu des plus effrayantes catastrophes. On peut trouver le récit dramatique de ses malheurs dans l'exposé que fit aux états de Tours, en présence du roi Charles VIII, l'avocat des fils de Jacques III.
C'était le duc Pierre de Bourbon qui avait assiégé le duc de Nemours dans son château de Cariât et l'avait livré a la justice sanglante de Louis XI. Ce fut à lui que profita la confiscation du comté de la Marche. Il accepta sans remords les dépouilles de son parent et, il faut le dire, sa possession, malgré son origine, fut heureuse et sans trouble. La duchesse de Bourbon, Anne de France, son épouse, était une des femmes les plus remarquables de son siècle. On lui doit d'avoir fait rédiger les coutumes locales du Bourbonnais et celles de notre province, et d'avoir ainsi réalisé le projet depuis longtemps conçu par Charles VII.
Mais parmi les souvenirs de cette époque, un surtout est resté cm-