‹ Album historique et pittoresque de la CreuseChapitre 2 sur 5 · XIIJ · texte numérisé non relu

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preint d'une fatalité poétique. Pierre II était depuis peu de temps comte de la Marche, lorsque Zizim fut conduit au prieuré de Bourgancuf. Étrange prédestination! Pendant tout le cours du moyen -âge, notre froide terre semble s'éclairer de quelques reflets lointains du soleil d'Asie. Les débris de la civilisation Sarrazinc ont fait, dit-on, éclore notre industrie. Les Luzignan, ces héros des croisades, ont rattaché par des liens glorieux les traditions de nos montagnes aux légendes saintes de la Palestine. A la fin du quinzième siècle, on vit le Croissant flolter sur les tours de l'une de nos*vieilles cités, et l'on peut retrouver la pensée de l'Orient jusque dans cette tète de More diadémée qui surmonte les armes des vicomtes d'Aubusson.

Ici va s'arrêter la série des hommes illustres qui ont gouverné la Marche. La dernière page de notre histoire féodale est remplie par la révolte si cruellement provoquée du connétable de Bourbon. Notre province, confisquée pour la troisième fois, devient un apanage royal et perd, à partir du seizième siècle, son existence individuelle.

Aujourd'hui il lui reste à peine quelques vestiges de tant de grandeur. Les tombeaux même de ses maîtres si puissants ont disparu avec les anciennes abbayes. Nulle part on ne voit plus briller le lion de sinople dos Montgommcry. Ahun et Chéncrailles ne portent sur leurs murs ni les six lions des Luzignan, ni les léopards d'Armagnac. La croix ancrée des vicomtes d'Aubusson n'apparaît plus que sur quelques pierres mutilées. Auzancc a démoli ses tours qu'habita Charles VII. Boussac ne se souvient plus d'avoir eu pour châtelaine la belle duchesse d'Étampes. On ne retrouve déjà plus à Saint-Germain la trace du séjour d'Henri IV et de Mademoiselle de Montpensicr.

A part deux ou trois grandes ruines, telles que les châteaux de Crozant et d'Aubusson, il est peu de nos monuments qui soient en rapport avec la puissance de ces grandes familles dont nous venons d'analyser si rapidement l'histoire. Au sommet de chaque mamelon des montagnes d'Auvergne, on aperçoit les débris d'un manoir féodal, nid

d'aigle ou de vautour; sur les pentes solitaires de nos collines, l'œil ne découvre souvent que des bruyères ou des rochers granitiques. Mais par cela môme que notre sol est pauvre, nous devons recueillir et garder avec soin le peu de richesses qu'il possède encore. D'ailleurs, les études archéologiques sont fécondes non seulement pour l'art mais encore pour la politique et la philosophie. Ce n'est pas une science inutile que celle qui sert à reconstruire l'histoire intime des peuples. L'artiste s'extasie devant les gracieuses hardiesses de l'architecture ogivale du moyen-âge; avec cette curiosité d'enfant ou de poète qui provoque quelquefois le sourire, il contemple les belles pierres ciselées, mystérieux chef-d'œuvre d'un ouvrier inconnu. Mais peu à peu la vie entière du passé se révèle. Chaque débris porte son enseignement. A côté des masses imposantes et sévères du château détruit par la main des hommes plus souvent que par celle du temps, on voit s'élever l'Église, monument encore debout de la puissance religieuse, œuvre patiente des tammuncs. Sous l'anarchie apparente on reconnaît les germes d'une forte organisation sociale. Plus le peuple grandit, plus s'abaissent les créneaux et les mâchicoulis des forteresses, et plus aussi s'épanouit dans toute sa riche parure la cathédrale aux flèches aériennes. Il était réservé à notre siècle de refaire, au moyen des traditions et des monuments, une histoire vraiment populaire et nationale; non pas cette histoire qui ne s'occupe que des existences privilégiées, mais celle qui montre la société tout entière sous toutes ses faces, non pas cette histoire qui résume chaque époque dans un nom éclatant, chaque nation dans une dynastie, chaque province dans une race, mais celle qui raconte les conquêtes lentes et successives de la liberté humaine, qui fait à chacun sa part dans l'œuvre générale de la civilisation. Lorsque ce travail immense sera accompli, chaque province apparaîtra avec sa physionomie particulière.

Nous saurons alors comment se sont développées, dans la Marche, nos industrieuses communes, sous l' influence des libertés municipales

du Midi, dernier bienfait de la domination Romaine. Il y a beaucoup à dire, nous en sommes certains, à propos de cette contrée limitrophe de deux peuples distincts de moeurs, de langage et d'origine. Là durent se rencontrer et se combattre la sombre religion dos Celtes et le paganisme né sous un ciel moins austère. Là, plus tard, durent se fondre dans un ensemble étrange les mœurs de la Germanie et celles de Rome, là enfin durent se trouver en présence deux sociétés et deux civilisations toujours en luttes mortelles. De toute cette histoire spéciale qui nous semble plus intéressante que les guerres lointaines des nobles seigneurs, nous ne connaissons guère, il faut bien l'avouer, que les faits généraux. Nous suffit-il pourtant de savoir que la Marche, comme presque toute la France, a souffert de l'invasion des Normands sous les faibles successeurs de Charlemagne, qu'elle 6' est cruellement ressenti de la querelle des ducs d'Aquitaine, fils de Henri d'Angleterre, que l'anarchie y a pénétré pendant le règne désastreux de Charles VI , que les Anglais l'ont ravagée après la bataille de Poitiers? Qui pourrait l'ignorer, qui ne prendrait sur lui de l'affirmer, sang avoir recours à aucune autorilé historique? car il devait en être ainsi par la force des choses et par la situation géographique de notre pays. Mais ce qui fait la vérité et la vie d'une province, la connaissance intime des institutions locales et des forces respectives de chaque cité, jusqu'à présent semble étrangère à nos historiens. C'est à peine s'ils font une mention sommaire de l'affranchissement de nos principales villes au treizième siècle, affranchissement qui, sans nul doute, consacrait les droits déjà acquis d'une population forte et laborieuse.

Ne trouverait on pas encore un intérêt puissant et dramatique dans les événements peu connus de nos guerres religieuses sous les derniers Valois? Notre province se laissa entraîner au premier choc , dans ce mouvement de rénovation qui donne au seizième siècle un caractère dislinctif. Bientôt, loin des riches églises, dans quelques solitudes, s'élevèrent des prêches avec leur sévère nudité. Les doctrines nouvelles

se propagèrent rapidement. Derrière la protestation contre l'unité religieuse, les seigneurs cachaient leurs attaques contre Y unité monarchique. De leur côté, les classes moyennes pressentaient peut-être que le libre examen des dogmes de l'Église conduirait, tôt ou tard, au libre examen des droits politiques. Aussitôt que les deux partis purent se reconnaître, ils songèrent à se combattre, et tous deux, dans notre pays, trouvèrent des chefs nobles et braves. A la tète des Catholique* se montrait le maréchal d'Aumonl, seigneur de Dun-le-Palleteau ; à la tète des Calvinistes, Foucaut, marquis de Saint - Germain . Guéret , Jarnages, Gouzon, Chénerailles se déclarèrent pour l'ancienne Foi; Aubusson et Fellelin, les villes industrielles, tinrent pour la Réforme. Les luttes furent longues et sanglantes, et plus d'une ruine atteste qu'au dix-septième siècle Richelieu redoutait l'influence des protestant de la Marche. Plus tard, nos villes qu'avait épargnées autrefois la Saint- Barthélémy, furent cruellement atteintes par la révocation de l'Édil de Nantes, cette autre Saint -Barthélémy moins sanglante, mais moin* justifiable que la première et plus désastreuse peut-être.

Voilà les matériaux encore bruts que nous voudrions voir mettre en œuvre par un historien habile et consciencieux. Bfais en attendant qu'on fasse revivre notre ancienne Marche avec ses mœurs féodales , religieuses et populaires, depuis les Confréries de la Paix organisées au douzième siècle, jusqu'à ces corporations d'ouvriers intelligents qui abandonnèrent leur patrie pour ne pas renoncer à leur croyance, il est bon du moins d'étudier la Creuse actuelle et ce qui lui reste des monuments du passé. Ce travail préparatoire est d'une utilité incontestable, car le temps accomplit vite son œuvre, et chaque année emporte quelque précieux débris. D'ailleurs, il faut bien le dire, il est peu de province qui ait moins que la nôtre gardé son caractère spécial; il en est peu où les traditions locales soient plus oubliées, où tout enfin se renouvelle plus promptement. Près de nous est l'Auvergne, la terre des vieilles mœurs et des vieilles coutumes. Tout y semble immuable,

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tout est mobile sur notre sol. Chaque année l'habitant de nos campagnes quitte la maison et le champ de sa famille; pendant ses émigrations périodiques, il se trouve presque toujours en contact avec le peuple des grandes villes ; son intelligence ouverte cl souple reçoit mille impulsions diverses qui modifient profondement sa nature primitive. 11 conserve sans doute l'amour de la patrie; car c'est de loin surtout que la pensée de la terre natale exerce son influence irrésistible. Mais lorsqu'il y revient , ce sont les impressions de ses laborieux voyages qui se réveillent dans son esprit. Les longues soirées d'hiver que remplissent, dans d'autres pays, les mystérieuses légendes et pendant lesquelles se transmettent de générations en générations les récits des temps écoulés, se passent ici à décrire les richesses positives du travail et les merveilles de l'industrie moderne. Les rêves bizarres d'une imagination naïve, les vagues fantômes de la solitude ont partout disparu ; mais avec eux s'en est allée la poésie des vieux souvenirs.

Ce n'est pas que nous déplorions comme un grand malheur l'absence de l'ancienne organisation provinciale, ni même que nous regardions comme une menace pour l'avenir du pays cet amour des réalités présentes. Mais pourquoi ne pas l'avouer? ce mouvement ne saurait être favorable à l'espèce de culte rendu par l'artiste aux choses du passé. Il faut donc, s'il est possible, s'arrêter un instant sur cette pente rapide. Pour la dernière fois peut-être, l'art va reproduire nos monuments d'une autre époque , églises sombres, tours découronnées, i hiiteaux-forts en ruines,' vieux moutiers aux enceintes désertes. Qui sait si plus tard il serait temps encore d'y songer? qui sait ce que l'avenir nous réserve, ce qu'il fera de notre pays méconnu? Aujourd'hui l'artiste et le poète ont dù renoncer aux vastes rêves ; mais l'industrie peut faire éclore des mondes nouveaux; c'est elle qui, seule, dompte les forces inertes de la nature cl donne à tout la vie et le mouvement; c'est à elle qu'appartient l'hi>loire des époques futures. Dans ses heureuses prévisions, elle voit déjà sans doute notre ancienne Marche

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entrer enfin dans le courant irrésistible de la civilisation moderne. Elle la voit enveloppée dans ce prodigieux réseau de fer qui va enlacer toute la France. Sur celle terre infertile la vapeur trace son sillon fécondant. Les distances n'existent plus; nos cités laborieuses touchent presque sans intermédiaire et Paris et les docks de Londres et cet immense Océan qui regarde l'Amérique.

Alors, autour de nous tout sera travail, activité, richesse. On ne croira plus aux prestiges du passé. La nature , vaincue par l'homme , montrera vainement ses beautés dédaignées. En attendant cet Ago d'or, jetons du moins un dernier regard sur les frais et tranquilles paysages de la Creuse.

Le touriste passe peut-être sans les admirer et court chercher ailleurs de grandes scènes pittoresques. L'aspect général de notre pays ne lui présente rien de majestueux ni de fortement caractérisé. Les grandes lignes de l'horizon sont presque indécises, les montagnes ondulent doucement et n'ont guère de pentes escarpées. Nos landes incultes au milieu desquelles s'élèvent de nombreux monuments Celtiques, ressemblent a celles de la Bretagne; mais il y manque ce qui fait la sévèro grandeur dos paysages Bretons : les tristes falaises, le bruit lointain de l.i nier. Nos Dolmon ne sont d'ailleurs comparables ni aux Cromlechs de Kermervan ni aux pierres de Carnac et d'Ardeven. Quelquefois les sites de nos montagnes rappèlent ces admirables vues de l'Ecosse que nous a fait connaître la plume romantique de Walter Scott; mais on n'y rencontre ni torrents, ni grands lacs solitaires. Notre ciel est gris et nos perspectives ont quelque chose de nuageux et d'incertain. Les chaînes pressées de nos collines vont en s' inclinant du midi au nord, depuis les plateaux désolés de la Corrèze jusqu'aux grasses plaines du Berry. Pendant que les provinces voisines empruntent aux ardeurs du midi le luxe de leur vigoureuse végétation, la Creuse est frappée par les vents du Nord et n'a qu'un pâle soleil.

Jlais en revanche, la nature a prodigué à nos campagnes toute sa

grâce et toute sa fraîcheur. Nulle part on ne rencontrerait ces vallées si calmes, ces oasis de verdure à l'ombre des grands chênes, ces retraites silencieuses qu'aucun bruit humain ne semble devoir troubler jamais. Souvent, on peut se croire transporté dans ces parcs anglais où l'art rassemble dans un petit espace tous les symboles du bonheur champêtre , le ruisseau au cours paisible , les troupeaux couchés sur l'herbe, les villages cachés derrière les rideaux de peupliers et de saules, les sentiers bordés d'aubépine et d'églantiers en fleurs. Cette variété infinie, cette rapide succession de scènes changeantes ont un charme inexprimable. Mais il faut surtout admirer nos sites pittoresques pendant les beaux jours d'automne, lorsque les blancs rayons d'un soleil voilé les éclairent de je ne sais quel reflet mystérieux. C'est alors que, sous une chaude atmosphère, la nature s'épanouit dans toute sa frêle beauté. Les vives teintes de verdure s'effacent, les nuances s'assouplissent et se fondent. Les champs de sarrazin déploient les tons chauds de leurs couleurs brunies; le rouge sombre des bruyères en fleurs s' harmonie avec le feuillage déjà pâle des bois. Au loin étincèlent comme un ruban argenté les eaux limpides de la Creuse. Placez au milieu de ces paysages quelque clocher isolé, quelques maisons aux toits de chaume groupées sur le penchant d'une colline et cachées à demi par un repli de terrain; fermez l'horizon par les lignes indécises de nos montagnes, \ous aurez le plus charmant et le plus mélancolique tableau que puisse rêver l'imagination du poète ou retracer le pinceau du peintre.

Félix LECLEH.

^w^ ir ,| ( , s jH-ntcs irregulières et rapides, à jjp, mi-côte, et sous trois aspects dominant le paysage, s'élèvent les tours majestueuses jjj: de Bourganeof. Au fond de la vallée, court le Thaurion, grossi par vingt ruisseaux.

Ses rives, leur à tour escarpées et aplanies, les contrastes verdoyants des plantations diverses, la fraîcheur et l'aridité d'une terre que la culture n'a pu vaincre, ouvrent mille perspectives

gracieuses et servent de cadre à l'architecture de la cité. Mais les beautés d'une nature inépuisable attendront patiemment et sans décroître le regard qui doit les admirer; il sera toujours temps d'en traduire, par le pinceau, la fraîcheur sans déclin. L'homme, au contraire, passe vite et nous avons hâte de noter la trace fugitive que les générations écoulées laissèrent à la surface de cette terre.

Détaché du sanglant héritage des Templiers, ses premiers maîtres, le prieuré de Saint-Jean de Bourganeuf devint, au commencement du XIV« siècle, la propriété des chevaliers de Rhodes ou de Malte, et jusqu'à la Révolution, il fut le chef-lieu de la langue d'Auvergne, division importante de cette institution célèbre. Deux ordres guerriers, et sous la garde de l'un d'eux, un Empereur Turc, ont visité ce sol; nous allons successivement reconnaître leurs vestiges et leur empreinte sur les monuments conservés.

Du milieu de celte réunion d'édifices, modernisés à distance par leur blanche et monotone couleur, se détache majestueusement une masse grise couronnée d'une tour octogonale à laquelle se soude une tourelle dans toute sa hauteur. C'est l'ancienne église du Grand Prieuré, aujourd'hui Église Paroissiale. Un peu plus loin, se dresse une tour moins élevée, mais plus menaçante, autre débris de l'ancien château respecté par le temps. Les fortifications formaient un quadrilatère irrégulier. Le donjon, limité au nord par l'église, était couvert par la tour Zizim, au midi. Cette dernière construction, au moyen de galeries défendues par une ceinture de créneaux et de mâchicoulis, se reliait a la tour découronnée qui flanque l'angle du presbytère, et le bâtiment en retour d'équerre qui le forme et le réunit au tribunal, continuait les constructions de ce côté. Une terrasse élevée et l'eau d'un étang qui en baignait la base rendaient, sur plusieurs points, le château inabordable.

Le plan de l'église est un rectangle orienté, suivant la symbolique chrétienne, du couchant au levant. Les arcs doubleaux qui cerclent la voûte, en s'appuyant sur des consoles, sont aigus. Au chœur, s'élève

un pendentif octogonal coiffé d'un clocher de même forme, percé, sur chaque face, de baies allongées et légèrement ogivales, se rapprochant de la forme des lancettes du gothique primitif. Des jours semblables éclairent l'édifice de distance en distance. Les piliers à demi engagés, où se groupent des colonnettes cylindriques, les nervures rondes du sanctuaire, les consoles qui supportent les retombées, aussi bien que les autres détails, accusent clairement la seconde moitié du XII* siècle. En plaçant la construction entre 1 160 et 1 190, nous croyons qu'on approchera de la date véritable. Cette partie de l'édifice doit donc être attribuée aux Templiers, et en effet, dans la troisième travée, brille un écusson chargé de leur croix.

A cette nef Romane de transition , le XV e siècle a soudé deux collatéraux tronqués. Il a aussi refait une partie de la voûte et percé, dans le mur, une grande fenêtre Gothique divisée en trois jours par deux meneaux qui, dans l'amortissement de l'ogive, se contournent avec grâce et légèreté. In procès-verbal de visite, du XVII e siècle, nous apprend que cette fenêtre est l'œuvre du vaillant Pierre d'Aubusson qui , avant de défendre Rhodes, posséda ce prieuré. Qui nous rendra le vitrail représentant la Crucifixion, et l'image du donateur, et les reliquaires précieux, et l'autel en bronze émaillé du sanctuaire, dont les pierreries et les peintures brillantes scintillaient sous le jour adouci des vitraux ? La destruction de ces magnificences a pu trouver un prétexte dans la cupidité ; comment excuser la destruction plus absurde des étendards pris à Lépante, qui flottaient glorieusement sous la voûte du cheeur? Quelques minces débris conservés augmentent encore nos regrets. Dans le collatéral méridional, des verres peints fixés dans le tvmpan des ogives figurent une Résurrection. Un reliquaire d'argent en forme de main est décoré au poignet d'une frange dorée de légers filigranes. I! porte un écusson émaillé aux armes du grand prieur de Milly; ce qui équivaut h une date, puisque le seigneur de Milly posséda ce titre en 1 iT.'i .

Les œuvres liées à la mémoire des grands hommes ne se remplacent

pas, et, sous ce rapport, Bourganeuf regrettera toujours la destruction de son trésor; du reste, l'éclat qu'en recevait l'église sera bientôt effacé. Grâce à une fabrique intelligente et dévouée, et au zèle de M. l'abbé Cousscdièrc, tout un système de décorations savantes et harmonieuses, dans le style de l'édifice, y est en voie d'exécution, et déjà un magnifique vitrail, dû au pinceau de M. Thévenot, fait oublier dans le sanctuaire le don de Pierre d'Aubusson.

Le choix du peintre verrier était fixé par l'architecture de la fenêtre qu'il avait à remplir. Son vitrail est donc dans le style du XV* siècle.

Au-dessous de lobes lancéolées dans lesquels des marguerites ont fleuri, sur un fond vigoureux d'azur, s'élèvent trois niches gothiques. Leurs dais sont richement évidés à jour; le long des tympans et des accolades, s'épanouissent des feuilles frisées du plus bel or. L'œil ne se lasse pas de contempler ces lignes gracieuses de l'ogival flamboyant, cette architecture fuyante et transfigurée. Au-dessous, sur un fond de tenture rouge damassée, se dressent, sur des consoles du même style, les trois grandes et solennelles figures des Patrons de l'Église. Au centre, et dominant les deux autres personnages, brille la Sainte Vierge tenant le lys, mystique symbole de la pureté, et le divin Enfant. Un magnifique manteau royal couvre ses épaules; une frange d'or en suit les contours. A sa gauche, Saint Pierre tient le livre du docteur et la clé d'or qui ouvre et ferme le Paradis. De l'autre côté , Saint Jean-Baptiste porte le disque orné de l'Agneau, symbole de sa mission. Les traits d'une gravité majestueuse et sévère des deux Apôtres font mieux ressortir la douce et pieuse beauté de la Mère de Dieu. La foule admirera l'éclat et la variété des couleurs; les connaisseurs, en louant la correction du dessin, l'habile distribution des tons qui se soutiennent et se font mutuellement valoir, la disposition des plombs qui disparaissent dans la composition , reconnaîtront que, dans ces nombreux détails, il n'est pas un motif qui n'ait son précédent dans le passé de l'art chrétien. Saint Jean et Saint Pierre ont les pieds nus comme des apôtres et une auréole jaune comme

les bienheureux. La tète de l'Enfant -Jésus est auréolée du nimbe crucifère comme réserve a Dieu. Le caractère des télés est typique et traditionnel. Ces seuls embellissements ont de l'avenir, et un jour la postérité curieuse viendra y chercher la mesure de la piété de notre temps.

Mais le présent nous fera-t-il oublier le passé, et perdrons-nous do vue le souvenir étrange qui, en ce lieu, domine tous les autres? En 1o8£, Zizim, fils du grand sullan Mahomet, n'ayant pas réussi à se maintenir contre l'usurpation de Bajazet, son frère puiné, demanda un asile au grand maître de Rhodes, et comme il ne s'y croyait pas à l'abri des poursuites do son frère, après un séjour de quarante jours, oies «chevaliers de Blanchefort et Rochechouard le menèrent à Bourganeuf, «demeure des grands prieurs d'Auvergne, où il fit faire des bains et » une tour qui s'y voit encore. » (!)

La tour attribuée à ce prince malheureux a une forme circulaire. Au sommet, une immense charpente supporte un toit conique, et une galerie crénelée en défend le pourtour. Les moulures de quelques cheminées, la disposition des consoles qui forment les mâchicoulis, les arcs Ggurés en accolade qui les unissent, appartiennent bien à la fin du XV e siècle : l'archéologie confirme les assertions du P. de S. Amablc. La destination actuelle a fait changer la distribution intérieure , et les bains orientaux sont devenus le logement d'un concierge de prison : autre destination assez orientale !

Par la suppression des galeries qui l'unissaient aux autres constructions, la tour Zizim a grandi dans la perspective; isolée dans toute sa hauteur, elle est, avec l'église, le seul monument qui annonce de loin une ville et un passé. Formons le vœu de voir toujours ajourner le projet malheureux qui y adossait un palais de justice; 2; pour la première fois, l'économie et l'art se sont donné la main.

(1) Bou. de S. Amable, t. III , p. 727.

(2) Voy. les procès-verbaux des séances du Conseil General île la Gcnsc ; — scMun de 1842.

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eu de villes, dans notre province, ont des monuments remplis d'aussi imposants souvenirs.

Si , en ces lieux , la curiosité ou tout autre motif guide vos pas, ne manquez pas, pour peu que le passé vous soit cher, d'aller saluer Notre Dame du Larrier, ancienne église paroissiale du XII e siècle, restaurée au XV e . Hàtezvous de saisir celte physionomie de ville noble et ancienne qui, chaque jour, s'efface : l'égalité et la ligne droite, son symbole, ratissent, nivellent et salissent de la même chaux tous CM murs aplatis. Reconnaissons, en passant, que ce moyen-âge si dédaigné savait imprimer un caractère précis et durable à ses œuvres les moins importantes. Ici, nous trouvons à chaque pas les mille caprices de l'ogive : des moulures -variées encadrent les croisées et font saillie sur tous les angles; à tous les coins se suspendent d'élégantes tourelles. Nous citerons comme un des modèles les mieux consenés de ces habitations demi-urbaines, demi-guerrières, la maison d'un boucher, au faubourg de Larrier.

ais les noms glorieux, les traces d'une bienfaisante et guerrière existence périssent déjà dans la mémoire populaire la plus longue de toutes, dit-on, et la chapelle modeste qui abrite la statue miraculeuse de Notre Dame du Puy n'a rien perdu du prestige de ses doux et louchants souvenirs. Ombragé par deux tilleuls, le petit édifice s'élève au sommet de la >ille. Par ce point, les pentes que le château commande sont

reliées aux plateaux qui le dominent. C'était, stratégiquement parlant,

le seul passage ouvert aux glaives ennemis , et la foi de nos pères en avait conûé la défense au Ciol. Disons, pour les curieux, que la statue vénérée est du XIII e siècle. Depuis cette époque, combien de corps affligés et de cœurs malades sont venus en ce lieu implorer la consolatrice des affligés? Ce souvenir vaut tous les autres.

Une ramification détachée du plateau de Royère, pénètre, en se subdivisant, dans le canton de Bourgancuf. A l'Ouest, et dans le point où elle expire, ses croupes sont plus accidentées, plus isolées,- et le sommet le plus élevé de cette chaîne (Puy-Jamais) se trouve précisément sur la limite, comme si c'était là le dernier effort de cette rude formation primitive. Sur une de ces pentes rapides et regardant le midi, à l'ombre de l'église, se sont groupées cinq ou six chaumières. C'est le bourg d'Auriac, ancien atelier monétaire des Mérovingiens, s'il faut en croire un savant numismate, M. Maurice Ardant. Le patriotisme de noire collègue veut y voir le centre de fabrication des tiers de sou d'or publiés par Leblanc, avec la légende Oriaco fit, fait à Auriac. Malgré toutes nos recherches, cette fabrication ne nous a révélé aucun autre témoignage de son existence. L'église elle-même n'a pas de preuves d'une haute antiquité. Lq cartulaire d'Uzcrche nous apprend, à la date de U2I, que le prieuré de Saint Pierre d'Auriac était à la nomination do l'abbaye de Solignac, et le portail, pesante et robuste construction éperonnéc de quatre lourds contreforts, est bien de cette époque. Une porte à voussures concentriques délicatement sculptées , deux niches évidées avec une grande délicatesse trahissent le ciseau du XV e siècle. Le reste de l'édifice est moderne; un petit débris de vitrail conservé dans les verres blancs semblerait faire pressentir que l'église gothique a remplacé une église romane.

Du reste, cette forte race des barons d'Auriac, branche cadette des seigneurs du Larron, qui jouèrent un rôle si important dans notre province, s'est éteinte noblement pendant le XVII* siècle. Les sept frères Bourdicaud tombèrent à la fois sur un champ de bataille de Louis XIV.

Leurs archives que nous compulsons abondent en renseignements curieux sur les usages du passé, la dépréciation des monnaies, la vio simple du foyer et du château et l'hospitalité déjà antique de ces temps. Ces renseignements pourront trouver ailleurs une place plus convenable.

Pressé par le temps, nous avons parcouru à la hâte un coin de cette terre qu'on croyait infertile, et (Je toutes parts se sont dressées sous nos pas des fleurs animées par le souffle vivifiant du moyen-âge. Et cependant, les Celtes et leurs pierres, les Romains avec leurs voies, leurs urnes cinéraires, leurs débris enfouis, leurs médailles rouillées n'ont pas même obtenu de nous un regard. Les richesses industrielles, les houilles de Bosmoreau et de Bouzogle, n'ont pas été mentionnées; les beautés d'une nature tour à tour vivante et endormie, notre œil semblait ne les apercevoir pas. La Creuse est donc loin de mériter tous les dédains des Almanachs officiels. Le Christianisme a passé sur cette terre, et citez-moi un Jieuoù il n'ait pas laissé l'empreinte de sa salutaire et divine influence!

L'adbé TEXIER,

< HHRESPOMUNT lit < OMITÉ DES ARTS ET MONUMENTS.

c voyageur qui remonte le cours de la Gartempc pour étudier les sites varies de la tortueuse rivière, aperçoit devant lui, en pénétrant dans le beau vallon de Mazelt , la double bourgade de Fursac. Il est surpris de trouver deux églises dans une si petite localité, mais son étonnement redouble lorsqu'il voit dans une de ces églises un édifice fort remarquable du XI e siècle; alors l'artiste interroge la tradition, il la trouve d'accord avec les monumcnls cl lea ruines qu'il a observés autour de Fursac,

Le nom de ce bourg (Four-Sac) porte en lui-même l'indice des sanglantes catastrophes qu'il a essuyées dans les neuf premiers siècles de l'ère chrétienne.

Fursac, presque contemporain de la fondation d' Agedunum , était, comme Saint-Pierre et Vercillat, une annexe du grand séminaire des druides de Carnutum. Aucun lieu ne pouvait être mieux choisi; la nature l'avait admirablement disposé pour la célébration des rites mystérieux de la religion Celtique.

Après la conquête romaine, plusieurs familles patriciennes se fixèrent à Fursac. De ces nobles familles descendirent Ruûna, Gemina et Léobo.

Lorsque Saint Martial vint porter les lumières de l'Évangile en Aquitaine, il dut tourner d'abord ses pas vers les contrées qui tenaient le plus à la religion payenne; aussi Fursac s'honore avec raison de compter parmi les premières localités converties à la Foi Chrétienne. Ce bourg couvrait alors toute la colline du Haut- Fursac, jusqu'aux ruines de Saintc-Rufine.

La proximité du chemin ferré de Lémovice entretenait chez les habitants l'aisance, fruit de l'activité, du commerce et du travail, lorsqu'un horrible fléau vint détruire ces germes de prospérité.

Au commencement du V e siècle , en 406 et 407 , Fursac fut livré aux flammes par les Vandales. Ccst alors qu'eut lieu le martyre des deux saintes femmes Ruflne et Géminé, décapitées par les ordres d'Uérodian auquel elles avaient refusé do découvrir la retraite des principaux habitants de la ville.

Le sang des martyres no fut pas infructueusement versé. Fursac se releva peu à peu de ses ruines; son commerce redevint florissant, grâce au concours des fidèles qui venaient visiter l'église de Sainte-Rufine.

Dans le siècle suivant, Fursac eut le bonheur de voir naître saint Léobon qui, par son illustre naissance et sa grande fortune, pouvait prétendre aux dignités les plus élevées de l'Aquitaine. Le descendant d'un patricien préféra se faire simple laboureur et procurer à ses con-

citoyens de nouvelles ressources en défrichant de ses nobles mains les collines incultes de Larivaille, en apprenant aux agriculteurs à mieux labourer, a mieux amender leurs terres, en môme temps qu'il apprenait à tous, riches et pauvres, à suivre les sublimes préceptes de l'Évangile.

Vers l'an 846, les deux églises de Fursac devinrent la proie des flammes, après avoir été pillées par les Norlh-Mans.

L'ermitage de Léobon, situé dans un lieu écarté, entouré de bois, n'avait pas été découvert par les Barbares. Cette faveur que Seg- Unze-Las (Bénévent) avait partagée, et qu'il devait également à sa position , attira un concours immense de pèlerins au milieu des ruines de Fursac. Tous regardaient comme une protection spéciale du Ciel que la demeure du Saint eût été respectée.

On venait donc supplier saint Léobon d'intercéder auprès de Dieu, pour détourner de la malheureuse Aquitaine ses implacables et féroces ennemis. Chaque fidèle ajoutait à ses vœux une offrande proportionnée à sa fortune, el le gardien du modeste oratoire se trouva à la fin du IX 1 ' siècle assez de ressources pour songer à rétablir l'église de Sainte-RuOne. On pensa qu'elle serait plutôt préservée d'une seconde destruction en la plaçant sous la protection immédiate du prince des Apôtres. La statue de son nouveau patron fut exécutée en pierre. Cette singulière statue do saint Pierre-aux-Liens se voit encore dans la chapelle, à droite du chœur. On grava aussi en relief les clés de saint Pierre sur la voûte principale.

\a nouvelle église avait peu d'étendue; elle consistait dans une nef principale cl deux autres petites nefs soutenues par quatre colonnes octogones et huit piliers engagés, de même style que les colonnes , mais ne présentant que trois faces.

Les seigneurs de Chabannes firent construire, au commencement du XVI e siècle , la belle chapelle qui porte leur nom et que l'on appelle aussi Chapelle-des-Fitraux ; elle était séparée du chœur par uno belle grille ornée de fleurons qui garnissaient l'ogive pratiquée dans l'épaisseur des murs. Cette grille a été brisée en 1795. Mais le plus

bel ornement de la chapelle est son magnifique vitrail, qui peut avantageusement supporter la comparaison avec les morceaux du même genre qui se trouvent dans les plus belles basiliques de France.

Les mômes seigneurs de Chabannes élevèrent la porte principale du sud. Le dessin en est gracieux, et les arabesques délicats qu'on y admire sont d'un rare mérite d'exécution.

Quelques années plus tard , les habitants de Sainl-Pierre-de-Fursac voulurent aussi contribuer à l'agrandissement de leur église; ils construisirent le misérable porche et la ridicule porte de l'Ouest qui déshonorent l'édifice. On pourrait rendre au monument sa beauté primitive en remplaçant l'entrée mesquine de l'église par un portail, en abaissant le porche, en construisant une voûte au premier étage du clocher, et en élevant une tour à la place du chétif pain de sucre en bardeaux penché sur le presbytère.

Certes, l'artiste qui va visiter Fursac, attiré par la réputation méritée des vitraux de Saint-Pierre, est loin de se douter d'abord de la beauté du monument; car il est obligé d'y entrer par la petite porte de l'Ouest.

Rien de plus humble que cette porte, servant d'entrée principale, depuis que la commune a eu la malheureuse idée de dérober à tous les regards et de rendre inutile la belle porte du Sud, en conduisant les murs du cimetière jusqu'à l'église, en fermant le passage dans la partie supérieure par le hangar de la cure, et par deux ou trois autres petites constructions également dépendantes du Presbytère.

Pour échapper à l'impression désagréable causée par son aspect extérieur, on se hâte de pénétrer dans l'église de Saint-Pierre. Le premier coup d'œil n'est pas plus satisfait que précédemment. On se trouve sur une espèce de tribune terminée par de mauvaises marches en pierres de taille, toutes brisées et disjointes; c'est le porche. La voûte n'a jamais été faite ; elle est remplacée par quelques poutres vermoulues sur lesquelles on a jeté, de distance en distance, des planches peu solides.

Du porche , la voûte parait écrasée et manquer de proportion.

Le vaisseau semble mal divisé , on dirait que les bas-côtés ont trop de largeur comparativement au centre. C'est encore pire lorsque de la nef les yeux se portent vers le chœur. La dernière ogive horizontale, marquant la séparation des deux parties de l'église, coupe un second édifice tout différent du premier et communiquant accidentellement avec lui.

Il faut descendre les degrés du porche pour bien apprécier la construction du XI* siècle.

Les voûtes soutenues par les quatre colonnes apparaissent alors dans toute leur beauté. On admire la parfaite exécution des trois compartiments, sans songer à critiquer le peu d'élévation des clés.

Le porche est séparé de la grande nef par une arcade d' un mètre de largeur. À l'intérieur du vaisseau, l'ogive, dans toute son étendue, a pour unique ornement un cavet de douze centimètres de largeur sur onze de profondeur. Aux angles formés par la jonction du mur du clocher avec les murs de l'église, un pilier engagé présente en saillie trois arôtes de môme dimension que les faces des colonnes. De chaque côté de l'église on compte deux autre piliers de môme style et de môme dessin. Ils réunissent deux arcs surbaissés qui lient et soutiennent l'extrémité des voûtes des nefs latérales. Le dernier arc, qui va rejoindre le mur de séparation du chœur, est ogival; il a moins de largeur que les deux autres. Les cintres des nefs latérales ont une arête unie pour terminer les arcs; à l'intérieur de ces petites nefs, les arôtes sont vives et font corps avec les parties de voûtes qu'elles terminent.

La voûte de la nef principale a quatre arôtes ogives à chacun de ses trois compartiments. Ces arôtes sont ornées d'une nervure séparée du morceau solide par un congé.

I^es quatre colonnes détachées qui portent toute la partie principale de cette belle voûte sont octogones. Le fût est composé de douze assises de hauteur à peu près semblables. Le granit de ces colonnes est très-fin et très-beau, de couleur gris clair, excepté toutefois la deuxième colonnn de gauche, dont quatre assises sont rose foncé.

Dans toute l'église on ne trouve pas un seul chapiteau , les arêtes des voûtes prennent naissance dans la dernière assise; il serait impossible de trouver rien de plus parlait dans ce genre. On ne peut s'empêcher d'admirer les belles lignes qui se perdent dans la pierre avec une finesse extrême; elles vont se réunir au centre des voûtes. Les clés sont des cercles nus et pleins. Cependant la pierre du centre porte en relier, comme nous l'avons déjà dit, les clés de saint Pierre. Trois des clés des voûtes ont conservé leur couleur naturelle; les autres ont été barbouillées en même temps qu'une partie de l'édifice.

Trois des croisées du vaisseau sont ornées à leur sommet de deux courbes à moulure simple, réunies par un ove ouvert dans sa partie inférieure. La quatrième croisée (la deuxième à gauche] a de plus que les autres une petite rosace. Cest un trèfle garni de trois moulures d'un bel effet. Le trèfle se joint aux angles par des lignes ondulées. On remarque aussi dans les réparations du XVI* siècle, deux petits fragments du style flamboyant, aux jours de droite.

1-e chœur se distingue du reste de l'église par un caractère particulier d'architecture. Il y a ressemblance parfaite dans la coupe de la voûte avec la chapelle souterraine de Sainte-Anne, à la Souterraine. Les arêtes prennent naissance aux quatre angles des murs, partageant la hauteur à peu près par moitié; elles ont pour soutènement des figures bizarres telles que l'on en rencontre en si grand nombre dans les constructions du XI e siècle.

La croisée qui éclaire le chœur est divisée en deux compartiments. I* pilastre est orné de plusieurs moulures délicates, il soutient la grande rosace; c'est un double trèfle couronnant très- bien les deux petites rosaces pleines de goût placées de chaque côté et un peu plus bas.

ta chapelle des seigneurs de Chabannes est très-belle. La voûte est dans le goût de la renaissance. Une magnifique étoile réunit au sommet les diverses arêtes ; au centre de l'étoile est un écusson dont le champ est vide. De superbes branches de chêne , taillées en relief avec une

délicatesse infinie dans le granit, supportent les arêtes partant, comme celles du chœur, du milieu des ongles des murs. On ne peut se lasser d'admirer ces morceaux ainsi que l'architrave intérieure de la porte de la chapelle. Le côté du chœur devait recevoir des ornements semblables, mais la mort du seigneur Escuycr suspendit les travaux, et la pierre est unie.

Ce qui fait le plus bel ornement et la richesse de cette chapelle, ce sont les magnifiques débris des vitraux de la rosace et de la grande croisée.

On n'est pas d'accord sur l'époque de l'exécution du vitrail de la chapelle de Fursac. Les uns le font contemporain des vitraux de la Sainte- Chapelle de Louis IX; ils prétendent qu'il était placé à la croisée du chœur, et que le sire de Chabannes le fit transporter où il est. D'autres, se fondant sur des chiffres que l'on distinguait près de la légende, il y a quelque temps, soutiennent que ce vitrail, peint en Flandre en 1 i3o, fut acheté dans ce pays, au commencement du XVI e siècle, par le seigneur de Chabannes , et placé par ses ordres dans sa chapelle.

On y voyait représentée la trilogie de la Passion. A la partie supérieure, les Anges; au centre, le Christ sur la croix, entouré des deux larrons; sur le plan le plus rapproché, les saintes femmes, le disciple bien aimé; quelques croyants à la gauche du Christ; à sa droite, deux tribuns, le centurion, les soldats et la populace, au milieu de laquelle; se trouvent les princes des prêtres.

La chapelle des seigneurs de Chabannes renferme encore plusieurs morceaux curieux à observer, soit par leur haute antiquité, soit par le mérite de leur exécution. Parmi ces œuvres d'art, nous pouvons citer :

La statue de saint Pierre , ouvrage du X* siècle ; celle de saint François, sculpture du XVI' siècle.

Une statue en bois de sainte Marie-Madelaine, fort bien exécutée.

Ce fut par les ordres de Jean do Chabannes qu'on reconstruisit la porte principale de la chapelle. Le dessin en est gracieux. Deux colonnes

plates, cannelées, soutiennent l'archivolte surmontée de trois jolies arabesques bien conservés. Le badigeonneur a respecté tout ce morceau précieux exécuté en granit rose.

Malheureusement cette porte est cachée aux regards des visiteurs. Lorsque les habitants de Fursac comprendront mieux l'intérêt de leur localité et la beauté de leur monument, ils s'empresseront de rendre les abords de leur église plus faciles et plus beaux, en remplaçant le cimetière par une l>elle place.

Le cimetière de Saint-Picrre-dc-Fursac occupe le plus beau site de la contrée. l)e ce plateau, l'œil plonge dans le joli bassin de Gaulières, fermé, comme un vaste amphithéâtre, par des collines boisées ou cultivées, et par les rochers pittoresques récemment désignés par le nom de Sainte-Hélène. Au milieu du bassin, la Gartempe roule ses eaux; et dans le lointain , pour animer le paysage et doubler son intérêt par les souvenirs historiques, apparaissent le manoir des barons de Chamlwrant et la vieille tour contemporaine de Pépin.

Yves FESNEAU.

ftatMl e> S.iM-Fn»«i-»i-Fniir.

es le- premiers jours de noire histoire -J une énorme tour carrée se dressa sur le Li 1 rocher qui domine la ville moderne de g Boussac et le cours de la Petite Creuse. 1 Une tradition populaire en attribue la fon- Sdation à Jules César, une autre à Léocade, 'Sénateur et Gouverneur Romain dans 1rs Gaules, au troisième siècle; nous croyons que Ton approchera de la vérité en assignant la On du dixième siècle pour époque de sa construction. Alors, le svstème féodal organisant, les limites des différ

rents États se couvrirent de forteresses, et dans notre province surtout, la Marche d'Aquitaine , les montagnes qui bordent les rivières ou dominent les contrées se couronnèrent de donjons. Mutilée par la main des hommes et par celle du temps, la tour de Boussac fut longtemps rétablie. Aujourd'hui clic est à jamais couchée à terre, et nous ne la retrouvons que dans le dessin qui termine ces lignes ou dans les vieux historiens qui la comparent fastucusement à « la plus grosse » tour de France, celle de Notre-Dame de Paris. »

La baronnie de Boussac fit d'abord partie du patrimoine des princes de Déols et fut possédée par les puînés de cette maison. Elle passa aux vicomtes de Brosse, en 124i, par le mariage de Boger de Brosse avec Marguerite, fille d'Ebbcs de Déols, neveu du prince de Déols.

Ce n'est pas ici le lieu de tracer l'histoire de chacun des personnages de la maison de Brosse. Cette famille, type de ces fortes races féodales qui ont ensanglanté le moyen-âge par tant de barbarie et l'ont illustré par de si nobles dévoûments , représente parfaitement la noblesse Française dans ces siècles agités, pleins de tumulte et de souffrance. Guerrière et religieuse dans ses jours héroïques, on la vil tour à tour trôner à côté de ses rois sur le siège archiépiscopal de Bourges la fidèle , et mourir à leurs côtés dans les plaines fatales de Poitiers ; combattre un jour h l'ombre de l'étendard de Jeanne d'Arc, le lendemain à la tète d'une bande d'écorcheurs ; puis, se corrompant à la cours des derniers Valois, finir au sein des mœurs Italiennes une histoire glorieusement commencée.

Le héros de cette maison fut Jean de Brosse, qui sut, au temps de Dunois, de Xaintrailles et de Lahirc, s'illustrer par son courage et sa fidélité. Son grand oncle, Louis de Brosse, compagnon de l'infortuné roi Jean , était resté sur le champ de bataille de Poitiers où périt , selon Froissard, «toute la fleur de la chevalerie de France;» lui, fidèle à la bonne et à la mauvaise fortune de l'indolent Charles VII, il n'oublia jamais ces nobles leçons d'honneur et de loyauté. A la cour

et dans les armées, il obtint les plus hauts emplois en récompense de ses services. Déjà conseiller et chambellan du roi , il fut , en juillet U26, créé Maréchal de France, et il se rendit digne de ce haut poste militaire par l'habileté et le courage qu'il déploya dans la guerre contre les Anglais. Sa gloire serait sans tache, s'il ne l'eut pas ternie, pareil en cela aux hommes les plus remarquables de cette époque, par le meurtre et la violence. Mêlé aux sanglantes intrigues de la cour, dans l'antichambre même de Charles VII, il poignarda Camus de Beaulicu, favori redoutable. Du reste, il racheta ce crime par les actions les plus éclatantes et figura avec honneur dans cette épopée de quinze mois dont Jeanne d'Arc fut la noble et touchante héroïne. Compagnon de la glorieuse jeune fille à Orléans, son compagnon à Compiègne, il lui fut donné d'assister à ces deux sièges fameux qui commencèrent et finirent la mission de Jeanne d'Arc.

Sous le règne d'Édouard III, une troupe d'Anglais avait démantelé le château de Boussac : Jean de Brosse le fit relever et son buste couronna l'une de ses tours. La chapelle romane de Saint Martin d'Huriel où se trouvaient les tombeaux de sa famille, fut restaurée, et il eut l'honneur d'attacher son nom à l'affranchissement de la ville de Boussac. Le 26 septembre 1 427, il signa ces lettres d'affranchissement moyennant mille écus d'or et la redevance annuelle pour droit de bourgeoisie d'un boisseau de froment par chaque habitant. Quatre consuls, nommés annuellement en présence du bailli par les quatre consuls sortants, furent chargés des affaires de la commune. Nous remarquerons à cette occasion que, dans notre province où les villes n'eurent jamais qu'une faible importance, les seigneurs arrêtèrent longtemps l'essor des libertés municipales et ne se décidèrent à affranchir les communes que la veille du jour où communes et seigneurs allaient être absorbés par la royauté. Dès le douzième siècle, un nombre infini de villes s'étaient émancipées : Guéret et Boussac attendirent jusqu'au com-r mencement du quinzième siècle leur affranchissement.

Le maréchal de Brosse mourut pauvre, en 1433. Il avait dél>ensé son patrimoine au service du roi et de son pays et le prix de l'affranchissement de Boussac, la vente de ses joyaux et de sa vaisselle d'argent, ne l'empêchèrent pas de laisser un grand nombre de créanciers. Ce n'est pas sans un douloureux étonncmenl que l'ont voit cet homme puissant par les armes, illustre dans les conseils, revêtu des plus hautes charges de l'État, frappé d'excommunication de son vivant sur les instances de ses créanciers, et, après sa mort, n'être pas même assuré d'un tombeau. Son fils, Jean II, pour faire lever l'excommunication et conserver en terre sainte le corps du maréchal, dut emprunter à un bourgeois de Bourges mille écus d'or et les affecter au paiement des dettes paternelles. Ce fait seul découvre, au quinzième siècle, tout un monde nouveau : la féodalité est bien morte à Crécy et à Poitiers et le peuple commence à apparaître.

Jean II figura avec distinction à la cour de Charles VII, et il hérita de la faveur et de la plupart des titres de son père. Sa femme, Nicole de Chatillon, lui apporta ses droits sur la Bretagne et le comté de Penthièvrc, mais tout entier à cette déplorable guerre de châteaux qui ensanglantait cette époque sans fruit et sans honneur, il ne sut pas les faire prévaloir. En la noble compagnio do Xaintrailles et de Lahire, il s'était mis à la tète de bandits surnommés les écorcheurs, et l'on put voir le fils d'un père d'armes de Jeanne d'Arc rançonner le concile de Baie. Les Anglais étaient chassés du royaume, mais de grands seigneurs, habitués à la licence des camps, le ravagaienl sans foi et sans pitié. « Il faut bien que nous vivions, répondaient-ils aux plaintes »des paysans; si ce fussent les Anglais, vous n'en parlassiez pas tant.»

Le petit-fils de Jean II, René de Brosse, comte de Penthièvrc, fut marié à Jeanne de Commines, fille de l'illustre chambellan de Louis XI. Egaré par le conétable de Bourbon , il trempa dans sa conspiration fameuse , le plus grand crime qu'eût jamais tenté seigneur féodal , car, si elle eût réussi, le nom de la France disparaissait à jamais.

Condamné à mort par contumace, ses biens Turent confisqués, et it paya 8a trahison de son sang sur le champ de bataille de Pavie.

Par une honteuse transaction, son fils, Jean de Brosse, rentra dans l'héritage parterncl. En 4536, François I er le maria à l'une de ses maîtresses, la célèhrc Anne de Pisseleu, et le fit duc d'Étampes cl gouverneur de la Bretagne. «Mais, dit un chroniqueur, ces biens lui » venaient d'une source empoisonnée, dans laquelle il n'osait se mirer.» Après la mort de François I", il se sépara de la duchesse, et, en 156i, la maison de Brosse s'éteignit en lui.

Cette famille portait d'azur à trois brosses d'or.

En sortant de la maison de Brosse, la baronnie de Boussac passa « différents maîtres, entre autres à César, duc de Vendôme, bâtard de Henri IV. L'un de ses derniers possesseurs, François de Rhilac, fit élever la belle terrasse qui conduit actuellement au château. Sa fille épousa Jean de Carbonnières, marquis de Saint- Brice. La maison de Carbonnières a possédé la terre de Boussac jusqu'à ces derniers temps.

Placée à l'extrémité méridionale du Berri, sur les confins du Bourbonnais, du Combraille et de la Marche, la ville de Boussac ressortait du bailliage d'issoudun. Elle possédait un nombre considérable de fiefs, et son bailli , dont la juridiction fut réglée par une ordonnance de 1503, avait droit de haute, moyenne et basse justice. Un ancien manuscrit rapporte qu'il allait souvent rendre la justice sous un grand chêne situé près du village de Bordessoulc, et qui servait de limite à la terre de Boussac , au Bourbonnais et au pays de Combraille.

«Boussac, dit La Thaumassièrc, qui écrivait vers 1680, est une petite ville de cent maisons environ, ceinte de hautes murailles flanquées de tours si vastes qu'elles pourraient loger le roi et sa cour. Elle a trois portes principales. Son château , comme un nid d'aigle élevé sur un rocher escarpé, passait pour imprenable. » Ce tableau n'est plus celui de la ville moderne. La tempête révolutionnaire et l'action irrésistible du temps ont fait des ruines ici comme partout : les hautes

murailles et cette royauté dont le vieil écrivain associait dans son esprit la majesté et la grandeur, sont tombées ensemble. Seulement , yà et Jà une tour croulante , un fossé à demi desséché , un lourd auvent , une maison à pignon sur rue et à porte ogivale délicatement sculptée, par dessus tout quelque chose de calme et de tranquille, conservent à Boussac la physionomie d'une ville du moyen-âge.

Malgré les dévastations qu'il a subies, tel qu'il existe aujourd'hui, le château de Boussac est un intéressant modèle d'architecture militaire au quinzième siècle. Élevé dans la première moitié de ce siècle, il offre tous les curieux et hardis caractères du style ogival flamlwyant H conserve cet aspect de force et de solidité que la seconde moitié du siècle commencera à enlever aux châteaux-forts. C'est uno do ces nobles demeures qui témoignent de l'orgueil féodal et qui ne semblent se douter ni de Louis XI, ni de Richelieu, ni des résultats de l'artillerie. La salle des Gardes est remarquable par ses deux vastes cheminées , qui montrent l'importance qu'à cette époque on attachait à ce genre de constructions.

A peu de distance et au sud de Boussac, est une montagne qui domine toute la contrée. Son sommet, élevé d'après Delambre à 670 mètres au-dessus du niveau de la mer, est couvert d'une prodigieuse quantité de pierres qui paraissent ôtre les ruines d'un oppidum Gaulois. On suit sur les flancs de la montagne la direction des trois enceintes qui défendaient l'antique cité de Toull. Elles indiquent une ville infiniment populeuse ; Alise et Gergovia , ces derniers remparts de l'indépendance gauloise , n'occupaient pas plus de terrain. Le séjour des Romains est marqué à Toull par des preuves incontestables. Ils y élevèrent sans doute la forteresse devenue après eux le séjour d'un prince qui parait encore dans des titres du onzième siècle. Ce château fut détruit par les Anglais au temps de Charles VI, et sur ses ruines ils placèrent trois lions de granit qui s'y voient encore. Aujourd'hui, Toull a ajouté à son nom celtique celui de Sainte-Croix,

et une église entourée de quelques maisons subsiste seule sur tant de débris.

Par sa proximité de la ville celtique de Toull, l'énorme entassement de pierres nommées les pierres Jomathres , qui recouvre le mont Bar lot, a été longtemps considéré comme le lieu des sacrifices do ses habitants. Rien cependant ne confirme cette opinion. (1) Ces pierres, d'un granit à gros grains assez tendre, ont aisément cédé aux agents atmosphériques, et l'on a pris un peu légèrement pour des bassins et des déversoirs une dégradation toute naturelle. Loin d'avoir été transportées à main d'homme, les pierres Jomathres, ainsi que celles que; l'on désigne sous le nom d'Epnell, de Louvrières et de Chàlons, paraissent faire partie d'une vaste traînée dont la direction serait de l'est à l'ouest environ, et là où l'on avait cru reconnaître l' empreinte de la main puissante des vieux Gaulois , on ne trouve plus que les effets d'un phénomème alluvicn. Quoique privées d'intérêt comme monuments de l'art primitif, ces blocs de granit méritent cependant l'attention par leur masse prodigieuse et les formes étranges que la nature s'est plue a leur donner.

Peu importe après tout la perte de quelques-unes des illusions de l'antiquaire. Le petit coin de terre qui nous occupe éveille dans l'esprit assez de souvenirs, il possède assez de trésors d'antiquité pour n'a\oir pas à redouter l'oubli de son passé. Il est utile sans doute de fouiller les annales dédaignées de notre province , de contempler nos rares monuments tant qu'ils résistent encore à l'action destructive du temps et des hommes; mais il Pest encore plus de tourner nos regards vers l'avenir, vers cet avenir que nous touchons du doigt maintenant, qui transformera les hommes cl les choses et au progrès duquel individus et cités opposeront en vain leur force d'inertie.

En terminant, nous signalerons les tapisseries qui décorent une salle du château de Boussac et qui sont, à elles seules, une poétique et

(I) Voir la Notice C*ul.«u}iic de M. P. de Ccmc.

touchante histoire. On rroit qu'elles ont servi à meubler les appartements de l'infortuné Zizim, dans la tour de Bourganeuf. Ce pâle et triste héros qui est venu jeter sur notre contrée quelque chose de la poésie de l'Orient , avait été doublement frappé , comme amant et comme prince, et le souvenir de la femme oublieuse le poursuivait jusque dans sa froide prison. Pendant qu'il y faisait construire des bains et s'essayait à lui donner quelque chose de la physionomie orientale, il faisait exécuter, à Aubusson peut-être, ces charmantes tapisseries qui rappèlent les suaves dessins que les enlumineurs du moyen-âge traçaient sur le pur vélin et entouraient d'ornements de cinabre, de fleurons d'or cl d'azur. La femme aimée est représentée dans chacune de ces tapisseries et l'étendard Turc déploie à ses côtés ses trois croissants de feu. L'une d'elles montre la sultane en pleurs debout sous une tente : elle place ses perles et ses colliers dans une cassette qu'une de ses femmes lui présente, et sur le haut de la tente est écrite en caractères gothiques cette légende mystérieuse : A mon seul désir.

Cynue* PÉKATHON.

But ■» iC48.

rigines douteuses, accroissements rapides, décadence lente et sans éclat, voilà en quelques mots toute la destinée des fondations monastiques.

Comme les autres ablwyes de notre province, le Moutier-Rozeille tient peu de place dans l'histoire, bien qu'on puisse assigner à sa fondation une date fort reculée. Suivant le père Estiennot, Jocundus, gouverneur de Limoges, érigea ce monastère, en l'honneur de Saint Martin de Tours, vers 518, pendant les courtes années de paix qui suivirent la mort de C.lilovis. Jocundus était un seigneur d'une rare vertu, époux de Sainte Pélagie et père de Saint Yrieix. Pendant sa vie, il ne cessa de veiller

au maintien de son œuvre pieuse; toutefois, il réserva ses dons et ses libéralités pour l'abbaye d'Attanum que dirigeait son ûls.

Après deux cents ans d'existence, le Moulier n'était encore qu'une maison obscure et pauvre; mais son temps allait arriver. Au VIII* siècle l'impulsion religieuse devint plus forte que jamais, et ce fut une des belles époques de la vie claustrale. Plus d'une fois, les antiques abbayes de Chellcs et de Saint-Omcr en France, du Mont-Cassin en Italie se refermèrent sur de jeunes princes trop faibles pour garder le pouvoir au milieu des secousses qui amenèrent un ordre nouveau. Le clergé profilait de l'avènement des premiers Carlovingiens , comme il s'était enrichi des conquêtes de Chlovis. Partout les monastères comme les églises s'agrandirent et se multiplièrent.

Vers l'an 751, les miracles opérés sur le tombeau d'un moine vénéré sous le nom de Saint Julien, attiraient au Moutier un assez grand concours de fidèles , ctCurissime, l'une des descendantes de Jocundus, crut l'occasion favorable pour donner de l'extension à l'établissement créé par son ancêtre. A cet effet, elle concéda sa terre de Rozeiilc composée de deux cents mas et bordeties. Mais elle déclara dans l'acte de donation qu'elle entendait soumettre le Moutier-Hozeille à la juridiction immédiate de l'abbaye d'Attanum ; Saint -Yrieixî. En retour, l'abbaye d'Altanum devait envoyer tous les ans trois de ses moines célébrer avec solennité la fête de Saint Julien , et passer la nuit en prière sur le tombeau consacré. Carissime demanda de plus que son corps reposât près de l'autel du saint, dans un sépulcre que lui avait vendu Guillaume de Narbonnc pour cent livres d'argent.

Dès lors, la prospérité du Moutier fat toujours croissante. Il eût même un jour de gloire peu commune; en 803, le grand génie du moyen-âge, l'empereur Charlcmagne, entouré des principaux chefs de la province, parmi lesquels on remarquait le seigneur d'Aubusson, visita le Moutier et confirma ses privilèges.

Pourtant ce beau souvenir fût bien vile effacé; il n'en reste de traces

que dans une charte recueillie par les Bénédictins. Soixante ans plus lard, l'œuvre immense de l' empereur commençait à se dissoudre. Les Normands ravageaient la France. Pépin II, révolté, venait de les introduire en Aquitaine, pour les opposer au fils de Charles le Chauve. Le Moulier- Hozeille fut détruit et réduit en cendre. La terre concédée par Carissime devint par droit de conquête la propriété des seigneurs d'Aubusson. Les moines de Saint-Yricix réclamèrent vainement contre celte usurpation; ils durent s'y résigner pendant plus de deux siècles. Enfin, sous le règne d'Henri II, il y eut un retour momentané vers l'ordre et le calme, Lapais de Dieu et l'institution de la chevalerie semblaient annoncer une meilleure organisation sociale. Le vicomte d'Aubusson, sur la demande formelle d'Icterius, évèque de Limoges, et de Guillaume, comte d'Auvergne, restitua les terres appartenant au Moulier. En 1060, le monastère fut rétabli. Les moines de Saint-Yricix vinrent en prendre possession, et pour donner à leur retour plus de solennité, ils transportèrent avec eux la châsse de leur patron , dont la puissance auprès de Dieu, dit un chroniqueur, se signala par de nombreux miracles.

Dans l'enceinte de la nouvelle église, on eut soin de conserver le puits sanctifié par le martyre de Saint Barber. La gloire de ce vertueux moine n'a guères dépassé les bords de la Bozeille, mais les souvenirs de sa vie se retrouvent tout entiers dans une naïve tradition locale.

Selon les récits les plus dignes de foi, Barber était Prieur du Moulier peu de temps après la mort de Carissime. Il se livrait à l'existence ascétique et contemplative des saints de la primitive église; mais quoiqu'il passât les nuits et les jours courbé sur les dalles du sanctuaire, il ne pouvait défendre son âme d'un trouble mortel. Au milieu de ses méditations les plus profondes il lui semblait entendre les bruits sinistres du monde extérieur. C'était l'époque des guerres sanglantes de Pépin le Bref contre WaïfTrc d'Aquitaine. Fatigué de ses rêves où il ne voyait que des larmes et du sang, il priait sans cesse le ciel de lui montrer des jour meilleurs ou de le retirer de cette terre.

Ses vœux furent exaucés. Le jour de l'Ascension de l'an 763, il sorlit seul du monastère, se dirigea vers les ravins déserts au fond desquels coule la Rozeille, et depuis ce temps les moines ne le revirent plus. Apres quelques mois de recherches et de regrets inutiles, ils renoncèrent à l'espoir de découvrir sa retraite.

Rien de surnaturel ne marqua l'absence mystérieuse de Barber ; seulement le nouveau prieur ne put retrouver le sceau de l'abbaye, et la châsse de Saint Julien qu'on voulut ouvrir pour exposer les reliques sacrées à la vénération des fidèles résista à tous les efforts et resta invinciblement close. Un siècle s'écoula ainsi, sans rien changer dans l'existence paisible du Moutier. Les vieux moines racontaient encore quelquefois la disparition de Barber. Peu à peu l'histoire s'était transformée et plusieurs pensaient que le vieux prieur avait voulu connaître les secrets de l'avenir et s'était livré corps et âme à l'esprit du mal.

Enfin, un jour de l'année 863, au moment où les frères descendaient de leur cellule pour se rendre au premier office, ils apprirent qu'un moine inconnu occupait dans le chœur le siège abbatial. Le prieur Odon s'y rendit aussitôt.

A la place réservée au premier dignitaire de l'abbaye, se trouvait en effet un vieillard revêtu de l'habit monacal et qui paraissait plongé dans une pieuse extase.

Oui êtes-vous, mon frère, lui demanda le prieur?

Le moine inconnu parut se réveiller d'un profond sommeil ; il se leva lentement, promena ses regards autour de lui et dit d'une voix forte et grave •. Aujourd'hui le siècle est révolu, les temps sont accomplis. Je suis Barber votre prieur.

A ce nom, les moines épouvantés s'enfuirent. Odon s'arma de courage. Barber, répliqua-t-il , est mort il y a cent ans.

Les desseins de Dieu sont impénétrables, dit le vieillard. Mon fils, venez avec moi vers la châsse de Saint Julien.

Odon obéit ; Barber s'agenouilla et la châsse s'ouvrit d'elle-même.

Puis il tira un anneau de son doigt : Voici le sceau des anciens prieurs. Rassemblez ici nos frères, ajouta-t-il, je viens, suivant l'ordre de Dieu, reprendre la conduite du Mouticr.

Devant les moines réunis, Odon déclara qu'il ne pouvait douter que ce vieillard ne fut Barber, et il lui remit les insignes des fondions abbatiales.

Celait en effet l'ancien prieur depuis si longtemps disparu. En récompense d'une vie sainte, Dieu avait permis qu'il laissât, pendant un sommeil de cent ans, s'écouler le siècle des luttes et des angoisses, et qu'il put, avant de mourir, entrevoir le règne de Dieu comme autrefois Moïse aperçut la terre de promission du haut de la montagne d'Oreb. Barber revenait parmi les hommes au moment où, sur les débris do l'empire Romain, s'élevait le royaume spirituel des Papes, au moment où les couronnes commençaient à s'incliner devant le tribunal de la Rome nouvelle. Le saint Prieur, éclairé d'une lumière divine, comprit dans ses contemplations solitaires toutes les grandes choses du présent et de l'avenir. Heureux de ce qu'il voyait, il remercia Dieu et le pria de nouveau de le retirer à lui.

Ce pieux désir fut encore accompli. Les moines, d'abord effrayés, en vinrent bientôt à songer aux moyens de se délivrer de la présence du saint. Une pensée infernale traversa le cerveau du prieur dépossédé. Devant l'autel môme, il alla sommer Barber de se démettre de son titre et de sa dignité.

Je ne le puis avant ma mort , dit paisiblement le vieillard ; mais l'heure viendra bientôt.

— Elle est venue, s'écrièrent les moines, et ils saisirent le saint , le traînèrent sur les dalles de l'église et le précipitèrent dans un puits creusé sous le pavé d'une des chapelles latérales.

Mais Dieu ne laissa pas impunie la mort de son ûdèle serviteur. A peine le corps du matyr eut il touché les eaux, qu'elles débordèrent et coururent à travers l'édiûcc comme un torrent; on eut dit que la

Creuse et la Rozeillc, gonflées par les pluies d'avril, venaient à la fois battre en brèche les murs du monastère.

L'inondation croissait toujours; elle atteignait déjà les premières cellules, aux étages supérieurs. Les moines crurent que leur Gn approchait; ils se prosternèrent , avouèrent leur crime devant Dieu et promirent d'expier le meurtre qu'ils avaient commis. Aussitôt les eaux s'écoulèrent après avoir déposé le corps du saint sur le seuil môme de l'église.

Pourtant la vengeance divine n'était pas satisfaite. Deux ans après le meurtre de Barber, Pépin II d'Aquitaine qui avait embrassé la religion d'Odin, vint à la tète des Normands piller le monastère; les moines Turent mis à mort et les reliques saintes dispersées.

Après la reconstruction de Moutier-Rozeille, sous Henri l w , les ossements de Barber furent retrouvés dans un village voisin. Ils sont encore offerts de nos jours à la vénération du peuple dans une cérémonie solennelle. Chaque année le buste du martyr, couronné de fleurs, traverse triomphalement les rues d'Aubusson. Les fidèles se rangent en haie sur son passage ; si la figure du saint est riante, si ses joues sont colorées, on peut s'attendre à voir la ville saine et prospère, mais si son visage est blèmc c'est un signe certain de maladies et de désastres.

Voici la légende; quant à l'histoire, elle est muette. Moutier-Rozeille n'a pas une page à revendiquer dans nos annales depuis le XI e siècle jusqu'au XVII*, époque de son entière décadence. La vie paisible des chanoines ne fut troublée que par leurs efforts constants pour se soustraire à la juridiction des évéques de Limoges. Ils prétendaient ne relever que du chapitre de Saint Martin de Tours, et sous ce prétexte, ils parvenaient à se mettre à l'abri de toute surveillance épiscopalc. En 1 671 , ils avaient laissé leur église tomber en ruines et ils songèrent à quitter momentanément leur solitude. Aubusson et Fellctin leur offrait une double retraite, mais Aubusson, avec sa population animée et ses prêches calvinistes, avait moins d'attraits pour eux que Fellctin avec sos maisons sombres, ses rues silencieuses et ses mœurs du moyen-âge.

Par acte capitulairc, ils décidèrent donc qu'ils se rendraient à l'invitation des consuls de Felletin et qu'ils iraient s'établir dans l'église du Château.

Malheureusement pour eux, ils n'avaient pas prévu tous les obstacles. Le curé de Beaumont réclama la propriété exclusive de l'église et leur en interdit l'entrée. Au milieu de ces querelles, les consuls d'Aubusson obtinrent de Louis XIV, le 30 décembre 1771, un arrêté qui fixait dans cette ville la demeure des chanoines de Moutier-Rozeille, sauf l'avis et l'approbation de l'évéque de Limoges. Le prélat consulté trouva l'occasion bonne de punir l'insubordination monacale et donna l'avis suivant .

» Nuits, François de U Fayette , pur la giàrc île Dieu et du Salut siège apostolique , rvèque de

j Limoge», ayant lu et examiné le» pinrcueiliaus . a\ons l té persuade de la nécessité fpi'il y a de

.> transférer le chapitre hors dudil lien de MoulicL-Roicille , soit à cause du mauvais cl déplorable

» élat de l'église qui menace une entière ruiue et met eu dauger évident ceux qui y entrent , suit

* à cause que les divins office» y sont tièj-in.il fait» , par la négligence ou uou résidence de* clia- ■• tioine* , soit à cause du libertinage de quelques-uns de leur corps et du scandale qu'ils oui c.iu>é •» qui est favorisé par leur demeure à la campagne et par leur prétendue exemption de juridiction

* épUcopalc et dépendance du chapitre de Saint Martin de Tours qui ne peul Veiller sur leur " conduite , à cause de l'éloigncincnt des lieux , ni faire justice pour lu punition des crimes , ii quui » il serait très-important à sa Majesté de pourvoir après avoir bien pesé et examine

* les raisons des parties intéressée» et mûrement considéré que U ville d'Aubusson est plus cunsi-

* dérablc par le grand nombre de ses habitants , par les manufactures que Sa Majesté a établies » et par le commerce , et qu'elle est dépourvue du nombre nécessaire d'ecclésiastiques pour le . secours de ladite ville et paroisse , n'y ayant que le prieur, le curé et six prêtres qui ne tirent . pas de la communauté un revenu suffisant pour leur nourriture et entretien , et que d'ailleurs, il

- est très-important de relever l'état et la dignité de l'église et de ses ministres dans ladite ville ,

* pour s'opposer a l'hérésie de laquelle la quutiième partie des habitants est infectée, et pour » travailler avec le temps à leur conversion avec les pères Recollcts qui y ont été établis pour le » même dessein , nous avons ouï et jugé que l'établissement desdits chanoines de Moutier-Rozeille " bien loin qu'il puisse porter aucune incommodité ù ladite ville d'Aubusson , elle pourrait eu

- tirer à l'avenir beaucoup de commodités cl d'avantages, daiis l'espérance qu'il y a que ledit

- chapitre se remplira de bons et savants ecclésiastique* qui vivront selon la sainteté de leur mi- » nistère et s'emploieront utilement pour le bien et salut des Ames , particulièrement s'il» étaient

- toumil à la juridiction, épÙKOpaU. selon le désir de plusieurs chanoines; et avons trouvé que

- l'église appelée de Notre-Dame du Moût du Château qui a serv i autrefois d'église paroissiale et u qui a été ofierlc par les consuls et habitants du consentement des prieur et curé , est propre et » suffisante pour servir auxdits chanoines pour y faire leurs offices et fonctions.... Donné

* dan» le palais épiscopal de notre cité de Limoges , le 10* mais 1072.... »

.Maigre lenr opposition , les chanoines furent, à la suite de eet avis, installés dans réalise de Notre-Dame du Mont , au milieu des ruines de l'ancienne forteresse; mais ils regrettaient toujours leur joyeuse retraite de Moutier-Rozeille, et vingt-deux ans plus tard en 1694), dans un acte public signifié à M' Laurent Decoux, notaire et premier consul de la ville d'Aubusson, ils déclaraient qu'ils voulaient retourner dans leur église restaurée.

' LVjjlij* de Notre-Dame du Moril, dit et acte, est ti«Vincomtuo.le ; les chanoioe:» soûl priu's « d'y faire l'ofEcc quatre » cinq mois de l'année il caiM* tic »a situation et «'lni^iioitcttl qui ut un

- mie montagne et un rocher, et duus laquelle ledit rltH|>ilre n'e»t en »ùiflé de »* \ iv , ni maître de ses suffrage* et délibérations par les disertes interruptions qui lui sont f.iite» jusqu'il lu moindre.

> assembler , nomination et délibération , autant par les vois et larcins qu'uu lui a fait dans ladite » cjdUc , par le Iroulile que lui fout de* cloche* que Utilité, ville et officier* font sonner quand il

- leur plaît , nui lu pai ticipution dudil elmpilie , dut» le lemiw de l'office , ce qui cause «le gram'c .

- interruptions audit office. «

Du reste, l'acte avait surtout pour but de protester contre les taxes, nouvellement imposées par les consuls sur les biens du chapitre. Ces colles et impositions , ajoutaient les chanoines, sont des nouveautés tjiii vont à ta ruina et à la consommation dudit chapitre. Ils menaçaient donc à la fois de se retirer à Moutier-Rozeille et de porter leurs plaintes aux pieds de Sa Majesté, à nosseigneurs de son conseil.

Mais leurs projets de départ et leurs menaces furent, à ce qu'il parait, sans aucun résultat. La Révolution de 89 les trouva toujours paisiblement établis à Notre-Dame du Mont. L'ancien Moulier resta désert. C'est aujourd'hui la chapelle d'un charmant village dont les maisons blanches se groupent sur la pente d'une colline, au milieu de vertes prairies que bordent des haies de frênes et d'érables. Le choeur, d'architecture romane, est réuni par des constructions modernes à un élégant portail gothique du XV e siècle. Lue grosse tour carrée sert de clocher et se dresse sur une place ombragée par des arbres séculaires. Au pied des tilleuls, pendant le calme des belles soirées d'automne, on entend le murmure lointain de la Creuse et de la Rozcille.

Félix LECLER.

ux confins de la Marche, de l'Auvergne cl de la Combraillc , sur un sol fortement accidenté et pittoresque, mais peu fertile, s'élève isolément une montagne raide et scabreuse. La nature semble l'avoir tout exprès taillée pour en faire le souverain ihu.tt.tw. des montagnes voisines, dont les unes

rampent à ses pieds et les autres, quoique aussi élevées, ne perdent pas l'attitude d'humbles vassales. Un jour, dans les anciens âges, on entendit avec effroi au pied de ces collines un tumulte inaccoutumé. Los

échos d'alentour répétaient avec terreur des hennissements de chevaux, un cliquetis d'armes, un murmure confus, pareil au bruissement des vagues fuyant sur la grève rocailleuse devant le souffle bruyant de la tempête. C'était le germain Rrokus cl ses bandes indisciplinées, sorties avec lui des forêts et des déserts de la Germanie pour se transplanter dans des pays plus fertiles, qui venaient, par une halte de quelques heures, réparer leurs forces épuisées, et aiguiser leurs arme* pour de nouveaux combats. Le lendemain ces lieux étaient devenus solitaires; mais quelques compagnons du roi barbare, las de suivre les courses guerrières et aventureuses de leur chef, désertèrent ses tentes et, après avoir brisé leurs framées, vinrent suspendre aux flancs abruptes de la montagne quelques chétives cabanes, afin d'y trouver paix et repos pour leurs vieux jours. Ces chaumières se multipliant peu à peu et s'étageant sur la pente de la colline, formèrent bientôt une petite ville que les habitants aborigènes appelèrent Krok, du nom de leur vieux roi , afin de retrouver dans ce nom un souvenir de leur première patrie, et d'éterniser leur reconnaissance pour le guerrier dont l'épéc leur avait ouvert la frontière des Gaules. Resserrée pendant plusieurs siècles autour du plateau de la montagne par de hauts remparts, la petite cité a fini par déborder sur le versant oriental et s'est doucement épanouie aux regards du midi.

La seigneurie de Crocq, érigée en baron nie à rétablissement de la Féodalité, appartenait originairement à la maison de Montferrand. Guillaume , comte de Montferrand , en rendit la foi-hommage au roi , en mars 1225. Elle passa ensuite dans la maison Dauphinc. Robert III, dauphin d'Auvergno, y assigna lo douaire d'Isabcau de Châtillon, sa femme, en 1289. Les seigneurs Dupeschier l'ont ensuite possédée jusqu'à l'époque ou elle passa à la maison de la Tour-d'Auvergne, par le mariage de Jacquette Dupeschier avec Bertrand de la Tour, en 1416. Elle lui appartenait encore en 1464. Le marquis d'Efliat en fut seigneur plus lard, et en dernier lieu le marquis d'Ussel.

Sur la crête du mont où la ville est assise se dressent fièrement dans les airs deux énormes tours, gigantesque débris d'une immense forteresse qui couvrait presque entièrement le sommet , et dont les ruines, naguères encore existantes en partie, rappelaient à l'œil étonné» les constructions cyclopéenncs. Bien des siècles ont passé sur leurs tètes, et elles sont restées solides et inébranlables comme aux jours de leur belle jeunesse. En vain les vents et les tempêtes ont battu leur front sourcilleux et emporté grain à grain le sable de leur ciment, en vain la foudre semble se plaire à les frapper et écorner périodiquement, en vain le marteau démolisseur a imprimé sur leurs cadavres mutilés la stupidité et le vandalisme de leurs derniers maîtres ; hommes, éléments, elles ont tout bravé. Elles sont toujours là , comme un magnifique défi jeté aux races futures par la robuste main des hommes de fer qui les créèrent. La nature plus compatissante ou plus intelligente que l'homme semble respecter ces antiques ruines. Si elle n'a pas drapé leurs flancs d'un vert manteau de lierre, c'est que leurs formes vigoureuses n'ont rien à craindre de la nudité. En revanche, elles cachent leurs tètes chenues sous une élégante coiffure de lisières de mousse et de graminées qui voilent leurs rides, et à chaque printemps elle les couronne de guirlandes de rubus, de girofflées jaunes et de fraisiers sauvages. Liées ensemble par un massif de maçonnerie et dominant au loin toute la contrée, elles apparaissent au voyageur dans l'éloignoment , comme deux géants qui s'élreignent étroitement dans une lutte corps à corps, ou comme le Génie protecteur du pays veillant debout sur la petite ville endormie à ses pieds.

La forteresse dont elles flanquaient la principale entrée, était vaste et commode et devait offrir un sûr asile contre les attaques de l'ennemi , à en juger par sa position et les magnifiques débris qui subsistent encore.

Il serait difficile d'assigner l'époque exacte de sa construction ; ce qui pn reste est trop dégradé pour qu'il soit possible de retrouver la date

précise d'après les données de la science Archéologique. Et puis, les monuments militaires n'étant que des masses de maçonnerie sans ornement ou faiblement décorées , on a toujours plus de peine à reconnaître, pour les classer, les caractères architeeloniques du temps. Néanmoins, autant qu'il est donné d'en juger par l'observation de ses ruines a défaut de documents historiques, on peut fixer sa construction au XI e siècle, alors que l'esprit guerrier qui se manifesta fil progresser largement l'architecture militaire et mil les barons et les comtes féodaux dans la nécessité d'élever de solides remparts pour conserver leur puissance et assurer leur sécurité. Ses proportions colossales, sa double enceinte dont les vestiges sont encore sensibles, l'absence de mâchicoulis et d'encorbellements, la rareté des ouvertures, leur longueur et leur étroitessc au premier et môme au second étage, autorisent à penser ainsi.

Dans une des tours de la porte-forteresse se trouve une cave souterraine, aujourd'hui comblée, qui devait avoir une grande profondeur. C'était une prison dans laquelle on ne pouvait pénétrer que par une ouverture circulaire pratiquée au milieu de la voûte et ressemblant à l'orifice d'un puits. C'est surtout, il est vrai, au XIII* siècle que l'on creusa en grand nombre ces sombres cachots, mais l'usage en était connu avant cette époque.

Il est probable que cette forteresse avait été bâtie sur les ruines de quelqu'un de ces châteaux forts élevés par les Romains et si nombreux dans l'Auvergne et les contrées voisines, au rapport de saint Sidoine Apollinaire qui nous apprend que les coteaux de ces pays avaient leur cîme pierreuse couronnée de châteaux fortifiés. L'occupation de la montagne de Crocq était, en effet, favorable pour assurer les communications ou relier les opérations stratégiques des différents corps de troupes Romaines cantonnées sur divers points du pays qui forme aujourd'hui la partie sud-ouest du département de la Creuse.

Tout prés de l'entrée du féodal manoir, dans l'enceinte extérieure appelée Bayte ou Ballium, était édifiée l'Église, sous le vocable de

Saint-Êloi. Elle a vu passer, comme les vieilles tours contemporaine», bien des générations sous ses gothiques arceaux; elle a vu les combats et entendu les cris de guerre des guerriers qui , dans les divers âges , ont attaqué ou défendu la forteresse regardée peut-être comme son Égide. La puissante forteresse a jonché le sol de ses débris, elle est couchée et renversée sur la colline, tandis que la petite église a résisté aux armes des conquérants et à l'action destructive des siècles qui ont noirci les pierres de son péristyle.

Sa construction paraît antérieure à celle de la forteresse, ou au moins contemporaine. La forme lourde et écrasée de la tour du clocher, élevée sur le portail , et le caractère de son ornementation , donnent assez de vraisemblance à cette conjecture que confirment du reste les autres caractères architectoniques de l'édifice. Elle n'offre rien de curieux à l'antiquaire, si ce n'est un tableau de l'école Flamande peint sur bois et à plusieurs fermants, précieux don de la pieuse dame de Mont-Laur, morte en odeur de sainteté, et inhumée dans la chapelle latérale qui porte son nom. La religieuse châtelaine avait fait aussi des fondations en faveur des prêtres et filleuls de cette église. Le chapitre d'Herment nommait à la cure.

Autour des débris de la vieille forteresse vivent encore quelques vagues souvenirs d'un passé qui s'est presque entièrement effacé de la mémoire des hommes. Là s'étendait autrefois sur le côté septentrional du mont un faubourg appelé Crouvilie ou Crocqville. C'était le berceau de la cité. Elle avait voulu, dans ces siècles batailleurs, abriter sa faiblesse derrière le château-fort du côté le plus escarpé de la montagne. Il fut détruit plus tard par les Anglais du prince Noir. Là bas, sur le plan incliné de cette colline, en face des tours, campa pendant dixhuit mois l'armée Anglaise qui vint assiéger Crocq. Ce lieu est encore appelé le Puy-de-la- Garde. Ici courait dans l'enceinte extérieure le chemin de ronde par lequel, pendant ce long siège, les habitants des deux sexes passaient et repassaient plusieurs fois le jour en bon ordre

et sous des costumes de diverses couleurs, pour Iromper les ennemis par celte ruse et faire croire que la ville était défendue par une forte garnison.

Ile tout ce bruit des temps qui ne sont plus, un seul souvenir est resté toujours vivant et vénéré , c'est celui de la Vertu ; de tant de guerriers renommés qui ont passé par là, de tant de hauts et puissants seigneurs, le peuple n'a retenu qu'un nom, c'est celui de la dame de Monl-I.aur, la plus noble des nobles dames, brillante étoile de tout le pays, ange de douceur et de bienfaisance. Jamais, en effet, plus belle vierge n'avait uni ses destinées aux nobles fils des preux et apporté à son heureux époux plus d'amour, de céleste modestie, de grâces touchantes et de sua\es vertus. Jamais caMir de femme ne fut plus digne du bonheur et plus propre à le faire goûter. Aussi elle rendait heureux tout ce qui l'approchait, et sa main versait largement la joie et la félicité à toutes les créatures qui se trouvaient sur son passage.

Souvent , quand le soir aux ailes d'or s'abattait sur les créneaux des vieilles tours, une porte mystérieuse s'ouvrait secrètement et la bonne dame descendait seule les sentiers tortueux de la montagne, seule avec la jeune Ijoïsc, la plus pieuse et la plus chérie de ses jouvencelles. Où va-t-ellc ainsi frêle et délicate aux approches de la nuit sombre ? ne craint-elle pas d'endolorir ses pieds aristocratiques sur le gravier du vallon et de laisser la gaze de ses vêlements aux ronces du chemin?

Oh non! c'est que là bas, dans ces pauvres cabanes, gissent sur de misérables gralxits, des créatures souffreteuses et malades qui attendent la douce main de leur châtelaine pour verser dans leurs plaies un baume salutaire, pour toucher leurs membres étiques et en chasser la fièvre qui les dévore. Et d'autres figures de femmes et d'enfants blémies par la faim, ont besoin, pour trouver le sommeil et le repos de la nuit, du pain et de la sainte aumône que la Providence du château chaque soir fait descendre dans leurs humbles réduils.

Inc si belle vie aurait dû ne finir jamais; mais la vertu, malgré

toute sa puissance, ne peut dérober à la destinée commune nulle existence humaine. Le jour suprême arriva pour la vertueuse dame; et sur son lit d'agonie, au milieu de ses jouvencelles désolées, elle attendait joyeuse et résignée l'arrivée de l'Ange du trépas.

Il est minuit ; le ciel n'a point d'étoiles ; des nuages noirs s'avancent lentement du fond de l'occident, et l'on voit briller de lointains éclairs « l'horizon. Le vent fait mugir les chênes de la forêt tfUrbe et souffle avec violence dans les vitraux de l'église voisine. Cachée dans les flancs du beffroi , l'orfraie de sa voie sépulcrale chante un lugubre chant de mort.

Bientôt les nuages amoncelés déchargent une horrible tempête, Le tonnerre fait entendre des roulements continuels; la pluie tombe par torrents des nues ouvertes par les éclats de la foudre; la cloche de l'église môle sa voix religieuse au murmure des vents pour conjurer l'orage. On dirait que la nature entière va descendre au tombeau.

Et les jeunes filles se pressent autour de leur maltresse mourante, comme pour chercher derrière ses vertus un abri contre le formidable orage. Loïsc, tristement accoudée sur la petite fenêtre qui domine l'église, donnait un libre cours à ses larmes et à ses regrets. Tout à coup elle se relève émerveillée et accourt près du lit de la sainte. Elle n vu sur la flèche du clocher une flamme brillante resplendir et voltiger autour de la croix de fer qu'elle couronne d'une auréole de feu. A ce récit, ses compagnes sont allées contempler le merveilleux spectacle.

« Hé bien! reprend la châtelaine d'un ton solennel et prophétique, «sortant d'une longue extase , celte lumière flamboyante que vos yeux » ont aperçue rappellera désormais le souvenir de mon amour pour le «peuple de cette contrée, et sera un gage assuré de ma protection. «Quand, dans les nuits d'orage, elle s'élèvera do mon tombeau et ira »sc reposer sur la croix aérienne, alors que les cloches se taisent, le » danger aura passé. »

Et quand l'aube trois fois eût visité la chambre funèbre, un cercueil

sortit du noble manoir cl descendit lentement vers l'église. Et les pauvres qui vivaient de ses aumônes, et tous ceux qui avaient eu part à ses bienfaits, lui faisaient un long et glorieux cortège, cl disaient, en sanglotanl, les vertus et la charité de la châtelaine.

Et dans la chapelle où , pendant le cours de sa pénible vie, elle avait épanché aux pieds des autels tant d'humbles et ferventes prières, son corps fut déposé jusqu'au jour suprême de la résurrection. Point d'ornements sur son tombeau, nulle inscription. Une large dalle de granit couvre seule les saintes reliques de la mère du pauvre et de l'orphelin. Mais le peuple garde d'elle un précieux souvenir, le peuple va visiter toujours avec respect et amour la chapelle et le tombeau de la dame de Mont-Laur, le peuple redit toujours, dans ses veillées, les bienfaits, les chagrins et la résignation de la dame de Mont-Laur.

Et quand, sur la petite ville, l'orage tonne au sein des nuits, vous voyez le peuple courir encore aux pieds des vieilles tours, chercher a\ idement des yeux dans l'obscurité les chandelles miraculeuse» de la dame de Mont-Laur. Lorsqu'elles se sont fixées sur la flèche du clocher, après s'être enflammées sur la chapelle où repose sa dépouille mortelle, on se retire tranquille, les cloches cessent de sonner, il n'y a plus rien à craindre de la tempête, caria dame de Mont-Laur a prié pour sa cité chérie.

l'abbé VEDRINE.

Cmrim ot Ciocq.

ÉCLAIRCISSEMENTS SUll SON ORIGINE.

'il faut en croire les historiens qui ont écrit les annales de notre province, l'origine de Felletin se perd dans la nuit des temps. C'était une peuplade gauloise, ou plutôt la capitale de l'un des peuples Gaulois, des Felletinenset ; plus tard, t»*tn m Garni*. c'était une cité romaine, où Vénus était

adorée sous le nom de Félix; bientôt elle se convertissait au Christianisme, et, dès le milieu du troisième siècle, sous le règne de l'empereur Dècc, les préteurs romains inondaient ses places publiques

du sang fécond de ses martyrs. — Voilà un passé bien illustre sans doute : voila des titres bien glorieux; malheureusement, ces titres s'évanouissent au grand jour de la critique, comme ces vieux débris des temps anciens qui se sont conservés longtemps dans l'obscurité des tombeaux, mais qui se dissolvent dès que l'air extérieur y pénètre, et qui tombent en poussière au premier contact.

A l'appui d'une si illustre origine , on cite d'abord un passage de Thévet, cosmographe du seizième siècle. Or, un jour, voulant vérifier la citation, nous cherchâmes la ville de Fclletin dans la cosmographie in-folio de cet auteur. Recherche inutile! celte ville n'est pas môme mentionnée dans l'article du Limosin et de la Marche. En feuilletant le livre au hasard, nous nous arrêtâmes sur les lignes suivantes : (livre XIV, chap. XV, — du païs du Berry, etc.) «Vous avez aussi d'un autre coté Argenton , qui sépare ce païs d'avec la duché de Guicnne.... Au bas de la dite ville, passe la rivière de Creuse, portant le nom de la fontaine d'où elle sort, à cinq lieues par dessoubs Felletin, ville de la Marche Limosine. Elle est fort ancienne (on a cru que ces paroles se rapportaient à Felletin; mais il est évident, d'après le contexte, qu'il s'agit toujours d' Argenton. ) Elle est fort ancienne, comme dit est , ainsi qu'en font foy les vieilles murailles, qui se trouvent en un lieu nommé le Palais, qui est dans des vignes (il n'y a ni vignes, ni palais sur les froides montagnes qui avoisinent Felletin), et entre les antiquités trouvées de mon temps, deux sépulcres, l'un d'homme, l'autre de femme, fort singulièrement élaboures, avec lettres toutes effacées par leur vieillesse. (Ce fut là que les Romains, sous le règne de l'empereur Dèce, faisaient carnage et boucherie des povres chrétiens.) Vers l'oest et l'occident, gist la ville de Chastres, en Berry.» '1) Nous comprimes, à celte lecture, que Felletin devait à sa position sur la Creuse, et à une singulière distraction de quelque historien, le titre glorieux de ses persécutions sous les empereurs. Or,

(1) Tome III, p. ML

Digii

voilà pourtant l'autorité la plus imposante sur laquelle on appuie son antiquité.

Les autres monuments, sur lesquels on s'efforce de l'étayer, ne sont guère plus solides. Cest une sculpture en relief, observée au dernier siècle par Beaumcsnil, dans la construction extérieure d'une ehaumière située au raidi de Felletin, sculpture d;ins laquelle on a voulu voir la fameuse déesse Félix; c'est la tradition locale qui faisait de l'église de Beaumont un temple païen converti au culte chrétien ; c'est le fanal du cimetière que l'on affirmait être un monument gaulois; c'est une monnaie antique frappée à JJellomonte qui désignait certainement Beaumont de Felletin. Or, qui ne voit que cette sculpture grossière, dessinée par Beaumesnil, ne mérite pas le rang et les honneurs que l'on suppose qu'elle avait autrefois? Que signifie ce prétendu temple païen qui porte tous les caractères de l'architecture bysantine? Oserait-on aujourd'hui voir un monument gaulois dans le fanal chrétien du cimetière? Comment prouve-t-on que cette monnaie de Bellomonte désigne un faubourg de Felletin ? — L'imagination des antiquaires d'autrefois voyait partout les fantômes des Romains, des Gaulois et des Druides; l'archéologie moderne s'avance avec plus de précaution sur le terrain des faits, et interroge les monuments avec plus de sagacité et d'intelligence.

A défaut de preuves positives, on est réduit à n'avoir que des systèmes sur l'origine de Felletin. Sur ce point, les archéologues sont divisés d'opinion : les uns, s'appuyant sur la tradition locale et sur quelques monuments d'une valeur contestée, soutiennent que l'origine de cette ville se perd dans la nuit des temps primitifs; les autres, se fondant sur le silence des vieux historiens et sur l'absence radicale de véritables monuments, d'inscriptions et de ruines romaines, pensent que son origine se cache dans le crépuscule du moyen-âge.

Ces derniers prétendent que l'histoire n'a commencé à jeter les yeux sur cette ville qu'à partir de la fondation de son monastère ou moulier.

Ils citent a ce propos un passage des Annales du Litnosin , sous la date de li 21 -1125 : «Le monastère de Felletin fut érigé et doté par «les seigneurs de Felletin, de Saint-Julien, d'Aulmsson et de Chambon, «et soumis au couvent de Sainte-Valérie de Chambon : \). Il est situé

>»au bord de la rivière de Creuse, proche d'Aubusson Les comtes

•>de la Marche y firent des présents, et les moines y vivaient sous un «prieur ou prévost (2 \. »

Ces archéologues font remarquer que le moutier occupe un point central dans la ville, et s'expriment ainsi : « II en est de Felletin comme »de la plupart des villes actuelles du Limousin et de la Marche, qui »ont eu pour berceau la cabane d'un ermite ou le clocher d'un mo- » nastère. Les maisons particulières se groupaient autour de la maison "de Dieu; puis venaient les guerres féodales; on entourait ces villes •>» naissantes d'une ceinture de murailles que l'on fortifiait par des tours; «bientôt, les habitants s'affranchissaient du pouvoir des seigneurs et »'sc nommaient des consuls chargés de l'administration civile.»

A. leur tour, ceux qui soutiennent l'antiquité gauloise et romaine de Felletin, expliquent l'absence actuelle de monuments et de ruines par le terrible incendie qui consuma la ville en 1248. «Après l'an mil deux cent XLVIU fut brûlée la ville de Pheletin. (3; » L'an 1 248, la ville de Felletin fut brûlée par accident de feu [4;. — Les autres leur répondent : « Comment concevoir qu'un incendie ait pu dévorer toute espèce de vestiges d'antiquité gauloise et romaine?»

Ce n'est pas à nous à donner une décision dans une question si importante et si difficile. Il nous semble d'ailleurs qu'aucune des deux opinions n'est constatée historiquement, et que la science a besoin <le quelques données de plus pour résoudre le problème.

(1) On voit pourquoi lu ville de Felletin a pour patronne U première martyre de l'Aquitaine.

(2) Hist. .le S. Martial , par le P. Bouav. de S. Amablc , in-folio , I. III , p. fciii. {3) Annales du l.iuiosin , par Jehan do Lavaui {manuscrit <lu scuiérni.' siècle).

<-l) P. Bonav. de S. Amidjlc. HUt. de 5. Martial , t. III , p. 561,

Après avoir exposé les deux opinions qui divisent les archéologues sur l'origine de Fcllelin, nous mentionnerons un événement du treizième siècle que nous n'avons trouvé dans aucune histoire locale. En 128 ! >, Simon de Bcaulieu , archevêque de Bourges , ayant entrepris une visite générale de toute la province , fit son entrée dans Felletin , le premier août de la même année : « Le mercredi , jour de Saint-Pierreès-Liens, le seigneur archevêque vint à Phéletin, prieuré de Chambon : il y fut reçu en procession, y dit la messe pontificalcment avec- le pallium, ordonna des acolytes, donna l'indulgence, la confirmation et la tonsure. Il fut défrayé aux dépens du prieur, qui ne voulut pas compter la dépense. » ;i)

* MONUMENTS DE FELLETIN.

ntre tous les monuments de Felletin, le clocher du Moutier occupe le premier rang. Il remonte à l'année 1454. Cette date précise se trouve consignée dans un vieux terrier rédigé c en l'an de grûce 1 477, sous frère Jean de »Villume, prieur du Prieuré de Feùilletin, de «l'ordre de Saint Benoit au diocèse de Limou,t„,..«m...... »ges, dépendant du moustier et prévosté de

»Chaml>on Sainte Valérie. » On lit dans ce manuscrit à propos d'une diminution de rente sur la maison de Marguerite Pasquet : « Péglizc et «cloehicr du moustier de Feiiilletin tombèrent entièrement, que peut «avoir vingt et six ans ou cnlour 1451 , tellement que les fabrieateurs «de la dite églize, noble et religieuse personne frère Jean Mourin, « prieur pour lors du dit prieuré de Feùilletin , voulant et désirant «réédifier la dite églize, pinacle et clochier, — parce que ne les pou-

(I) Ilaluic , Ml.v: I ' 1 1 1 , 1. il II, P . MO.

«vaicnt bonnement héberger ni reédifier à la dite place, prirent et » occupèrent au dit édifice le ballet de la dite maison , et en récompense »de ce, baillèrent, c'est à seavoir . les fabricatcurs de la diteéglize, «douze escus d'or, et le dit frère Jean Mourin déchargea la dite maison, » à cause de ce que avait esté employée au dit édifice de la dite églize »et clochier, de la somme de cinq sols six deniers tournois, comme «appert par les lettres et transactions et accords sur ce passés, par » maître Jehan Bcchon, notaire public et juré de la chastellenie de la "Marche, le onzième jour de septembre de l'an mil quatre cent cin- » quante quatre. »

Celte église n'offre de remarquable que le clocher et le portail septentrional du transsept; on y trouve les caractères propres à l'architecture ogivale flamboyante, qui a régné, comme on le sait, pendant le quinzième siècle et la première moitié du seizième.

L'église du Château est plus moderne d'un siècle que Téglise du Moulier. On peut lire sa date (I3o3 au sommet de sa voûte hardie. Son nom lui vient de ce qu'elle a été construite avec 1rs débris du château de la Tour , qui se dressait autrefois sur un plateau avancé de la montagne de Beaumonl, au pied de laquelle la ville s'étend en forme de croix. Il ne reste plus de vestiges du vieux manoir; mais la reconnaissance en a gravé le souvenir dans l'esprit du peuple. C'est là qu'habitait quelquefois Orengarde, épouse d'Audebert III, comtesse do la Marche et daine de Felletin. Qui n'a entendu parler de cette bonne Orengarde, qui changea l'odieux impôt que les seigneurs de Felletin levaient sur les femmes après leurs couches, en une pieuse offrande d'huile pour l'entretien de la lampe de l'autel? Le peuple, qui garde si longtemps le souvenir des crimes , ne garde-l-il pas aussi la mémoire des bienfaits?

Auprès de l'église du Château, s'élève le Collège, qui a aussi son histoire. On sait que c'est une pensée catholique qui a présidé à son jKuxeau. Il fut fondé en 1389 par François Durand, prêtre du Moutier,

et richement doté par les habitants, afin de prémunir la ville et la contrée contre l'hérésie de Calvin, dont Aubusson était, pour notre province, le foyer principal. En 1621, les consuls de la ville, ^adressant à la majeure et à la plus saine partie dos habitants assemblés, au son de la grosse cloche, dans l'église du Moustier, les exhortaient, en ces termes, à voter de nouveaux fonds : «Il est » nécessaire que la jeunesse de la ville et même du pays soit instruite »aux lettres et à la vertu, et exercée aux œuvres de la Foi Catholique, » attendu que, dans la ville d' Aubusson qui est proche, il y a exercice » de la religion prétendue réformée. » Nous ne pouvons décrire ici les diverses phases de progrès et de décadence que ce collège a subies : nous dirons seulement que la pensée religieuse, qui fut le principe de sa gloire passée, est encore la source de sa prospérité présente. L'édifice actuel a un caractère vraiment monumental ; la première pierre en fut posée le 12 août 1824, par Monseigneur I)c Pins, depuis administrateur du diocèse de Lyon.

Avant de sortir de la ville, jetons un coup d'œil sur la lanterne des morts, sur le fanal funéraire du cimetière de Beaumont. Le Bulletin Monumental (année 1840) en a donné une description exacte et détaillée : «C'est un prisme octogonal surmonté d'un toit pyramidal de »la hauteur totale de 26 pieds. A 12 pieds, à partir de la deuxième » marche circulaire qui P enveloppe à sa base, est une légère corniche »>sur laquelle reposent huit croisées d'environ deux pieds de hauteur, »à plein cintre. Une seule ouverture, percée à deux pieds de la mémo »base, et ayant presque 3 pieds de hauteur sur 15 pouces de largeur, » laisse pénétrer dans l'intérieur, qui est absolument vide. » Après avoir signalé plusieurs fanaux semblables, l'auteur ajoute : «Ils sont aussi «vides dans leur intérieur; les ouvertures de chacun d'eux regardent «l'Orient. On ne voit dans leur intérieur aucun moyen pour s'élever » jusqu'aux fenêtres. » Les archéologues ont émis des opinions plus ou moins singulières sur la véritable destination de ces monuments ;

comme ils sont tous placés dans des cimetières, il est assez naturel de les regarder comme de véritables fanaux, où la piété de nos pères entretenait une lampe funèbre en l'honneur des morts.

Nous regrettons de ne pouvoir décrire ici le prétendu temple gaulois ou plutôt cette église bysantine à double nef, aux pilliers massifs, que l'on voyait naguère à Beaumont; mais le marteau du vandalisme est venu achever ce qu'avaient commencé les ravages d'un incendie, et les ruines môme ont disparu de la surface du sol : Etiam periere ruinas.

Près de Fellclin, sur la route de Crocq, se trouvent l'église et la chapelle gothique de Saint-Antoine. Cette chapelle latérale est une vraie miniature de l'architecture ogivale du quinzième siècle. On ne peut la visiter sans admirer son gracieux clocheton, ses gargouilles menaçantes et son portail armorié, autour duquel on lit cette mystérieuse légende : Berra de Bena. L'intérieur présente d'admirables détails où le style flamboyant se déploie avec richesse; l'extérieur, embelli de toute la poésie des ruines, donne à rêver aux artistes et à ceux qui sentent «l'influence secrète du Ciel.» C'est une fleur de l'art gothique jetée au milieu d'un paysage inculte et désert.

Écittt o« Smut-Ajtuui.

u pied do l'Ak-Punn, près de la voie romaine qui liait , à travers leurs marches presque désertes, l'Auvergne et le Limosin, à côté du cimetière tfdcitodunum , le fort château gallo-romain de la colline élevée, existait, vers la fin du dixième siècle, une église déjà ancienne, un de ces oratoires ruraux que desservaient les chapelains des rudes barons Franks. — Cette église était du domaine de Boso, alors comte de la Marche.

Vers le même temps, existait en Limosin un riche monastère, celui d'Uzerche, qui convoitait cette église pour s'en faire une succursale. Il avait sans

Limn de l'Écrite »t

( so )

doute conçu pour elle une véritable passion de moine, chaude, discrète et économe; car, quoiqu' assez riche pour acheter tout l'Âk-Dunn, il mit en oeuvre, pour l'obtenir de Boso, ruse, patience et longueur de temps. Boso, sans doute, n'était pas de nature prêteuse : en effet, Uzerche dût gagner tous ses amis, son frère môme, faire longtemps solliciter par eux, pour l'amener enfin à lui céder celle maigre partie de son domaine. Toutefois le moyen réussit; le succès a toul justifié. L'an mil, l'an terrible de la fin du monde (une prédiction de moines) approchait ; quoique peu crédules , les barons du Limosin et de la Marche tenaient à avoir des amis parmi les moines lorsque viendrait le jour du dernier Jugement; car le diable ne devait pas avoir un seul des barons que défendraient des moines pardevant le bon Dieu. Aussi les amis de Boso avaient-ils été do facile composition, Boso lui-môme se rendit. Un jour de fête, étant venu à Uzcrche, il signa le diplôme de concession qu'un certain Radulf, moine, avait dressé en 997. (I) C'est à ce diplôme baronial que le Moulier d'Ahun doit son origine; les colons, les divers ouvriers des états nécessaires à la vie se sont fixés autour du monastère, du Moustier comme disait le vieux lan~

(1) Voici ce diplôme :

« Au nom du Seigneur , — nous , Boso , — pour le Salut de noire «me el pour celui Je* ames de uolrc père, de notre mère, et de notre cher frère Gaubcrt par le désir et par U volonté duquel nous avons consenti à coniirmer la teneur de ce diplôme, enfin d'après l'avis et sur les instances de notre fidèle liug de Garcil , très noble baron , — nous cédons , — avec la permission d'Hilduin , évéque de Limoges , — au monastère d'Uierchc uuc église que nous savons être à bon droit possédée depuis un très long espace de temps par noire famille , alln que ccu* d'Uzerche fondent , à cette occasion , un monastère auprès de l'Ak-D.mu.

» Cette église , consacrée eu l'honneur de la sainte mère de Dieu, Marie, est située sur le territoire du Limosin , aupiès de la ville d'Ak-Dunn. D'un coté coule la rivière , la Creuse , dont les ondes baignent là , sur leur passage , des près délicieux ; de l'antre est la colline au sommet de laquelle on aperçoit la ville : cette colline est couverte de vignes ; de» sources abondantes et rapides s'en échappent : on pourra former un doux mélange du jus des raisins et de l'eau des fontaines.

» Nous livrons ce lieu à Dieu , à S. Pierre , patron d oustier d'U/.erclie , à l'abbé d'Uzerche ,

Adalbalil , el à ses successeurs; — - que l'ordre monastique et l'observance de la vie conventuelle j

( Si )

gage. Ce fait s'est reproduit des milliers de fois sur le sol français , et c'est l'un des plus véritables titres à la gloire qu'ait le Monachat.

Nous savons tous l'histoire des monastères naissants. Ce sont d'abord des associations libres de laïques; ils aspirent à faire partie du Clergé, ils se soumettent à l'église ; puis ils forment eux-mêmes une église. Alors, tandis que l'Épiscopat, entré le premier dans la féodalité, se matérialise, et se divise «en face de cette église splendide et orgucil- »leusc, qui se pare d'un faste aristocratique, se dresse l'autre, pauvre, «sombre, solitaire, l'église de souffrances contre celle de jouissances. «Elle la juge, la condamne, la purifie, lui donne l'unité, il)» Nous touchons à ces temps; déjà le mouvement parait; on voit s'agiter les entraxes du peuple, l'esprit passer des confréries aux monastères qui sont l'église du peuple. L'isolement et la division vont être vaincues; le grain de sable aspirait à l'atome, la vallée devenait un royaume, la montagne un royaume, l'unité et la fraternité grandissent déjà.

Voyez comme le monastère d'Ahun est enveloppé dans ces mille liens de la féodalité : — ad consensum episcopi, — abbas Uzerckiœ gubernet sub regxdari normâ, — ut unitas fiât cœnobiorum, — comme il est emmaillotté dans ce dur berceau du féodalisme! Faites un pas d'un siècle en avant, l'enfant marche seul, grandit, rit de son tuteur, le vole et le bal.

soient , à travers le* temps , toujours teuuj cl gai Jus ; — que les abbés d'Uierclie , sue c esMvenicnl élus , pourvoient seuls à ce nouveau monastère et le gouvernent seuls; — en sonune , qu'il n'y ail qu'un même amc , un métuc esprit , une même volonté entre les deux monastères.

i> Nous voulons que, dans l'un et dans l'autre, notre mémoire, celles des anict'de tous nos parens, en puiticulier celles de nos ficres (.iatiluil cl lldeltert , l'un encore vivant , l'autre déjà mort, et eu dernier lieu celles de notre père et de notre mère, y soient à perpétuité célébrées, afin que , jwir les prières des serviteurs de Dieu, uou* obtenions tous le repos et le bonheur dans lu vie éternelle.

» rj> lin, nous établissons ferme et durable ce diplôme; que nul de nos parens encore vivants, de nos héritiers, que nul étranger, clerc ou laïque, n'aie l'audace impie de faire de cette é^li*.autre clione qu'un monastère , ou d'enlever ce lieu aux moines d'Uiercbc et au pouvoir des abbés de ce susdit Mousticr. ••

(V V. Mkhelct (Histoire de France}.

mÈSÈÈ

qu'un surnom qu'il dût probablement û l'éclat de sa vie, celui de Clarus, le Célèbre. C'est lui sans doute qui fit jeter à bas l'église primitive à laquelle le nouveau monastère [mousUer] devait son origine, et bâtir celle dont on voit aujourd'hui au Moutier-d'Àhun les magnifiques débris. Le plan, les dessins du portail sont peut-être de lui. Quoiqu'il en soit, l'église actuelle du bourg du Moutier est certainement du douzième, au plus tard du treizième siècle. Le plan primitif fut une croix latine; de cette croix, il ne reste entiers que l'abside, le chœur, le clocher ; il manque les transsepts , deux chapelles intermédiaires entre eux et le sacrarium (la sacristie), enfin la nef tout entière. Toute entière, ai-je dit? non. Le portail est resté debout. Et heureusement, car je ne sais rien parmi les faits nombreux do l'histoire monumentale en France, qui caractérise mieux le passage du roman au gothique, les douzième et treizième siècles. Que de fois j'ai regretté de ne pouvoir enlever l'empâtement que le seizième siècle a mis à ce morceau du douzième, de n'avoir pas quelque souffle divin pour faire vivre toute cette étrange et énigmatique sculpture.

Vous auriez vécu tous, agi, parlé, chanté, croassé, gnômes, farfadets, monstres, figurines hardies, oiseaux, crapeaux, formes indécises, inconnues, inouies. Vous m'auriez révélé le passé et l'avenir, la poésie et l'art, le grotesque et le sublime. Quelles voix que vos voix, moines effrontés, pages impudents, seigneurs luxurieux, grandes dames et

courtisannes impudiques, bourgeois au large venlrc et esclaves cllques, qui dormez là depuis tant de siècles! mais, non; vous êtes muets pour l'éternité! pour l'éternité, si le temps ne vous ballaie pas bientôt! Les voyez-vous réunis, isolés, groupés, divisés, ici luttant, là jouant avec des lévriers, ailleurs se pressant comme de vieux amis que le ciel a joints, ou comme des amants dans la nuit sombre; il y en a qui prient, qui pleurent, qui rient; figures obèses, décharnées; l'homme et la bestialité, la nature active et la nature inanimée; vie, mort, espoir et désespoir, aspiration terrible à l'amour sous les deux voluptés, l' intellectuelle et la sensuelle, la pression des mains, des poitrines, des lèvres, et l'oraison sainte, bénie, repentante, usant

la dalle du genou, et enfin accueillie par Dieu!!!

Tandis qu'on construisait son église, le Moutier d'Al-Dunn ou dans la langue romano-limosine qui se constitue, le Moutier d'Hau ; s'exerçait aux conquêtes. Sugcr et ton roi Louis VU gouvernaient alors a la fois l'abbaye de S. Denys et le royaume de France. Le moutier ose s'attaquer à S. Denys, à Suger. Suger irrité intervient avec vigueur; il écrit à l'archevêque de Bourges, Pierre, une lettre pressante où la prière la plus humble est jointe à la plus hautaine menace. Cette lettre prouve toute l'importance qu'avait la cause. 11 ne faut pas oublier en la lisant que Sugcr, au faite de la puissance, songeait à lever à lui seul, et à ses frais, une armée immense pour aller en Palestine :

À Dom Pitrrt , tmérahU arthtetqut de Bourgtt par ta grdtf il Dit* , Suyer. atWrf» S. Dtnyt. tolut tt afftelion.

Vo» prédécesseur* , Ici archevêques de Bourges ont beaucoup aimé S. Denys , et ont protégé Im lieui qui lui appartiennent. Aussi, «pénal en cette affection qui a attiré fur nous, plus d'une fois, U tolère du seigneur roi et le* violences de beaucoup d'autres, nous osons aujourd'hui vous prier, si tous roarcbci sur leurs traces , d'aimer comme eut S. Dent* et de proléger les Meut qui lui sont consacré*.

Or. en ce moment, faite* restituer aux notre* l'église d'Eslivalle qu'au milieu des trouble* de votre diocèse , les moine* d'Ak-Dunn ont fait violemment enlever a nos frères de la Cbapellande , par une troupe de laïques armés. S'il* réclament le droit de possession , nos frères sont prêt* , en quelque temps que ce toit , dé* que tous le voudrez , à leur répondre , par nos avis , selon la raison. Qo'il vous plaise de juger voos-t»<! m* ce différend; et crovei entièrement nos frères quand Us vous diront ce qui • été fait précédemment par lo léjpérablc* vckcvéque* Wulgrin et Albéric.

Enfin, qu'il ne vont *oil point k rhtrgc de roi» employer pour non», ear, il l'occuion 1'eiigeaji, \oai nou» trouveriez prtu pour voire honneur et pour votre service.

Sdccb , AbU di S. Vengt.

Cette lettre astucieuse, où les services passés étaient si adroitement rappelés, où les services futurs étaient si habilement promis, produisit tout l'effet qu'en pouvait attendre Snger. L'archevêque évoqua l'affaire , entendit seulement les moines de S. Denys , et , comme avait fait Wulgrin et Al!)éric, condamna à la restitution et à l'amende (1 152;.

La décadence et la ruine germaient déjà au milieu de la splendeur. Le vont de l'adversité soufflait : Acre produit de toute prospérité, fruit amer de tout bonheur !

Un dernier jour d'éclat et c'en sera fait du monastère si brillant maintenant. L'église, commencée sous Clarus, vient d'être achevée; voici la fêle de la consécration, la dernière fête du Moutier-d'Ahun i Ak-Dunn Haun !

Au mois de juillet 1285, l'archevêque de Bourges, Simon II de Beaulieu , accompagné des principaux membres du clergé de son diocèse, vient au Moutier. Toute la contrée, la ville entière d'Haun, avec l'abbé et les moines du Moutier, se portèrent à sa rencontre. A une lieue de la ville, on trouva le saint évêque. Il y avait avec lui les frères Simon Palin et Jean de Suinte -Sévère, Gui de Noaillcs de Poitiers, l'abbé de S. Sulpice de Bourges, et une foule d'autres ecclésiastiques.

L'archevêque célébra la messe conventuelle, le jour même de son arrivée, en habits pontificaux, couvert en l'honneur de sainte Madeleine dont c'était la fête, du pallium de splendidc laine blanche, et semé de croix noires, qu'il avait depuis peu reçu du pape. La messe dite, il confirma vers le soir. Le lendemain, il fit des accolytes, prêcha et donna l'indulgence. Puis, comme il était en visite dans son diocèse et chez ses suffragans, il partit.

Durant celte visite de deux jours, le pontife et sa suite avaient été jnagnifiquement traités au couvent; et la foule immense que la céré-

( oS )

monie de la consécration avait attirée, avait donné au liourg peu-à-pcu formé sous les murs du Mouticr, un aspect brillant d'animation , de joie et de bruit jusque-là inconnu, inconnu aussi désormais.

a décadence devient évidente : à l'avenir, il n'y a plus de mouvement extérieur à propos du Moutier , c'est le Mouticr qui entre dans le mouvement extérieur; il n'est plus acteur, mais spectateur.

Trois grands faits constatent sa décadence : le schisme de 1312, la mise en commende de l'abbaye vers ce temps , et sa réunion , quant au spirituel, à l'ordre de Cluny. Que lui rcstera-t-il alors, en effet, d'essentiel, d'original? ni le droit de nommer ses abbés, ni celui de disposer de ses idées, en un mot, rien.

Au reste, le monastère f nous ne dirons plus de l'Ak-Dunn) d'Ahun avait besoin de cette tutelle. En 1489, malgré des ordres donnés, il n'avait pu commencer la restauration de son église, ruinée probablement dans les dernières guerres anglaises, où peut-être dans les révoltes marchoises de la Pragucrie. Ce fait est le premier où se dessine déjà fortement la ruine future du Moutier d'Ahun.

Vingt-deux ans après éclatait le grand schisme, dit de 1312; en voici les faits principaux.

Le 1 1 février 1311, quelques mois après la mort de Martial Rilhon, neuf moines avaient élu abbé, à la simple majorité, François de Montagnac, prêtre-aumônier du couvent. A peine nommé, le nouvel abbé qui avait de nombreux ennemis dans le clergé du Limosin , et qui craignait, et avec raison, leur violence, se hata de se rendre à Limoges pour faire approuver ses pouvoirs. Le schisme était dans l'évéché.

Jean II Barton de Monlbas venait de mourir. Guillaume de Montbas, son frère, et Foucaud de Bonneval se disputaient l'évèché. Les vicairesgénéraux profitaient du désordre pour gouverner l'église à leur gré. Le château et la cité de Limoges , les paroisses et les monastères , les arrbidiaconats et les archiprètrés, étaient pleins de troubles. Gagnés par les moines opposants, les vicaires-généraux refusèrent à Montagnac la confirmation de son élection, le 13 février, et en appelèrent à une nouvelle décision de l'abbaye d'Ahun. Le 1 " décembre suivant, l'élection eut lieu de nouveau. Montagnac fut réélu. Durant trois mois qu'il passa à Limoges, il sollicita envain une seconde fois auprès des vicairesgénéraux. Le 10 février 1512, les vicaires -généraux tranchèrent la question, et nommèrent à sa place pour abbé le rival impuissant de Montagnac, frère Jean Périer, leur créature. Les partisants de Montagnac irrités chassèrent de l'abbaye cet intrus des vicaires-généraux. Une troisième élection fut résolue. Celte fois les deux premiers prétendants furent éliminés d'un commun accord; deux moines se partagèrent les voix : Pierre de la Marche et Guillaume de S. Marcel. Ce dernier obtint à Limoges ses bulles de confirmation ; Pierre , son concurrent, se voyant élagué malgré l'égalité de ses droits, fit appel au métropolitain. Sa mort, le 8 mars, semblait devoir amener le triomphe de Guillaume. Elle lui fut pourtant inutile et funeste. A cette nouvelle, les vicaires-généraux nommèrent pour la seconde fois Jean Périer abbé du Moutier d'Ahun. I>es moines le rejetèrent comme ils l'avaient déjà fait. Enfin l'instant était venu où le double schisme allait cesser dans l'évèché et dans l'abbaye. En 1513, Louis XII nomma évoque de Limoges le cardinal René de Prie qui, h son tour, établit pour abbé au Moutier François de Montagnac dont les droits étaient les plus légitimes.

En 1355, l'abbaye fut mise en commende entre les mains du roi; en 1630 , elle fut soumise au gouvernement spirituel de l'ordre de Cluny.

Cependant, trente-neuf ans avant, en 1o9l, un nouveau malheur était venu frapper le Mouticr-d'Ahun. La Marthe était divisée par les guerres civiles; les ligueurs, les huguenots dévastaient tout le pays. Foucaud, comte de Saint-Germain, gouverneur de la Marche, pour le roi Henri IV, poursuivant le ligueur De Toirac, s'avance jusque sous les murs d'Ahun. la ville veut rester neutre et forme ses portes à l'un et à l'autre.

De Toirac descend au Moulier, se jette dans le couvent, se fortifie dans F église. La lutte est terrible. L'abbaye est incendiée, l'église est forcée. Le comte S. Germain reçoit un coup d'arquebusade à la téle dont il mourra quelques mois après. Vainqueurs et vaincus se retirent , laissant l'église et le couvent en ruines. Les moines firent déblayer le terrain , enlever entièrement ce qui ne pouvait être rebâti à peu de frais, poser des contreforts, murer les ouvertures énormes que laissaient la chute des transsepls, des chapelles collatérales qui les accompagnaient et de la nef. (Ij Cette dernière restauration de l'église nous a conservé ce qui en reste aujourd'hui. — Je crois que les bâtiments du couvent actuel durent être commencés aussi vers le môme temps.

Le 29 janvier 1673, avant midi, au bourg du Mouticr-d'Ahun , dans l'abbaye dudit lieu, et dans la salle basse d'icdle, ... Simon Bauér , maître sculpteur , demeurant au bourg de Menât , paroisse de Neuf-Église , en Auvergne, de son bon gré et de sa volonté, ... s'est obligé aux vénérables Prieur et religieux de la dite abbave , v demeurants, de faire et parfaire , bien et dûment , un retable de quatre colonnes de huit à neuf pieds avec les chapiteaux et la base, torses, enrichies d'une vigne tout autour en relief; avec corps , arriére corps , architraves et comicite* qui suivront l'ordre de Corinthe ; avec quatre anges, dont un seul sur chaque colonne ; avec leur fronton et une niche entre chacune des deux colonnes , et un ange à genoux sur chaque pilastre des dites niches ; avec tous les orneroens marqués et autres que l'on pourra juger nécessaires.

Plus un S. Pierre et un S. Paul ; et trois autres figures , qui auront deux ou trois pieds de haut.... et encore fera deux cadres pour les images de S. Roch et de S. Sebastien , enrichis de montures , avec une petite corniche.

Pour faire ce que dessus , les dits sieurs Prieur et religieux ont promis de fournir tous les bo^s

(1) Joullieton (Histoire de la Marche.)

nécessaires, cl en outre U somme de kuU ceM livret, quatre poinçons de vins, dix srplicrs Je LUS « mesure d'Ahun , et vingt-deux livres pour le pot de vin , qui ont été présentement payées (t )

Les stalles sont aussi de Simon Baucr; elles ont été sans doute payées au même prix : huit cent livres pour ce retable ; le double à peine peut-être pour ces stalles ! voila pour quels prix travaillaient alors les artistes! et quel artiste que cet Auvergnat dont le nom est inconnu, un homme de Menât, un obscur paysan sans doute, élevé, instruit, maître par le génie seul !

Vous venez d'admirer le portail; entrez dans l'église. Au premier aspect on éprouve un sentiment de pitié. Sous le clocher, deux petits autels adossés aux restes des croisillons; un banc, de vieilles stalles à figures plates, informes; deux statues, l'uno en pierre au mur, l'autre en bois doré ornée de bouts de chandelles ; point de chaire , des dalles humides, une voûte en hémisphère qui crevasse.

En face, ces sculptures féériques; des milliers de fleors et de feuilles; grille balustréc; stalles et retable; si la forme antique n'est pas pure, elle est merveilleuse. Quelle végétation vigoureuse et hardie! Ceps de vignes, beaux raisins murs que flaire le renard, que becquette l'oiseau; lévriers hardis, aigles à l'œil fauve, qui convoitent le tout ! Les satires, les chimères, les sphinx avec les anges qui remontent au ciel, et avec les archanges qui déploient leurs ailes et sonnent en vain de cette terrible trompette du Jugement dernier, sans que les vieux abbés couches sous la pierre du chœur se soient réveillés encore de leur sommeil profond!!... Jésus, Marie, S. Jean, des écussons aux lettres mystiques, des urnes, des gerbes de blé, la confusion dans l'ordre, Tordre dans la confusion , des encadrements où courent des arabesques capricieuses, enroulées comme des serpents, enlacées comme des éclairs, pensée profonde : la nature, la création animée, la raison, l'imagination, le sentiment, l'amc humaine, élevées à Dieu; forme admirable!

(1) Archncs de M. Jurrand, uouiic « Ahuu.

En un mot un chef-d'œuvre! un chef-d'œuvre de Simon Bauër! qui tonnait Simon Bauër pourtant? où se trouve son nom?

Le tout était achevé en 1681. En 1768, Jean IX de Nesmond fut nommé abbé du Moutier- d'Ahun ; il eut ses bulles le 21 novembre, prit possession le 9 mars 1769 : la Révolution le déposséda. Depuis cette époque, l'église est restée à la commune du Moutier-d'Ahun.

Dans l'histoire de ce monastère, comme on a pu le voir, rien de grand , de merveilleux , qui porte à l'âme ; tout est terne , toutefois sans être vulgaire ; rien de l'éclat poétique qu'on rencontre ailleurs dans le moyen-Age, poésie imaginative et sentimentale, mais une poésie triste, mélancolique, immobile; poésie du repos et du silence; aspect débile cl forlc constitution, forte de volonté, d'énergie et de grandeur. Les faits sont de peu d'importance, le sujet comporte peu d'aspect dramatique ; quant aux lois des faits , à leur enchaînement , leur génération , leur relation , leur organisation générale , c'est de bien peu qu'elle est plus émouvante. Néanmoins (je ne sais si mon impression sera partagée), ce n'est point sans regrets que j'ai vu tomber ce monastère où vingt-cinq abbés s'étaient succédés, qui comptait quatre succursales dans les diocèses de Bourges et de Poitiers, qui nommait à sept cures autour d'Ahun (de l'Ak-Dunn, de la colline élevée, comme nous disions d'abord , et qui a donné son nom à un bourg que l'industrie rendra peut-être plus florissant un jour que la ville même d'Ahun.

JULES DE DO U H ET de Mo>deviund .

'an de l' Incarnation de Nôtre Seigneur, 1119, une petite colonie détachée de l'abbaye de Dalon vint s'établir dans la Marche, en l'archiprétré de Cotnbrailles, sous la conduite du chef de la communauté, Géraud de Sales. Vers lll i, ce religieux, natif du Périgord, au village de ce nom, et frère de Grimoard, évoque de Poitiers, dégoûté d'un monde où la paix et l'humilité ne régnaient pas, s'était réfugié à Dalon pour y servir Dieu dans la solitude.

Mais la paix n'est pas do ce monde, el la gloire accueillera l' humilité. A peine établi à Dalon , et fort d'une donation de Gérald do Easlours et de Goutlier, son frère, le bienheureux Géraud se vil disputer, par un moine de Tourtoyrac, la possession de ce marais désert. Tour mettre un terme aux prétentions de son compétiteur, il fallut l'intervention amiable d'Eustorge, évoque de Limoges, de Guillaume de Périgucux, de Maurice, abbé de Solignac, et de plusieurs autres illustres personnages.

Attirés par le renom de ses vertus, les frères vinrent de toutes parts se ranger sous sa conduite. I*> maison de Dalon n'avait pas de règle écrite, et les religieux n'étaient retenus que par les douces chaînes de l'obéissance volontaire et de la charité; elle devint cependant cheflieu d'ordre : dix abbayes lui diircnt leur origine, quelques autres reconnurent son obéissance el pourtant un bien petit nombre d'années s'écoula jusqu'au jour où ce rameau fleuri vint, par les soins «le S. Bernard, s'enler sur le vigoureux tronc bénédictin de Citeaux.

I n goût profondément poétique se révèle dans les noms imposés à ces ablKiyes naissantes; le choix des sites, malgré la rapidité de leur établissement, ne fut pas moins digne d'admiration.

En 1117, Notre-Dame du Beuil s'établissait près des bords riants de la Vienne; on posait, en 1119, les fondations de Bonlieu; le Palais de Notre-Dame s'élevait en il 20; la même année, le Prébcnoil de la Vierge Marie, toujours digne de son nom après sept siècles, recevait ses premières bénédictions; avant le milieu de co siècle, s'étaienl élevés Bonnaigue toujours arrosé par des eaux fécondes (1143), Aubepierre (1149;, Aubasinc (1138;, et Coiroux (1140). Bonnesaigne toujours fertile clos cette liste en 1163.

Bonlieu ne portait pas encore ce nom. C'était un lénement appelé Mazerollcs, dans la paroisse de Peyrat-PAnnonier [1;. Au levant, un

] I El «un Pcyi-al-la-NuniiiC, comme on iciil a«j>imil'lr.«.

bois ombrageant une rive escarpée se mirait dans les eaux de la Tarde. Le tours de la rivière un moment tranquille se repliait autour d'un étroit vallon situé au couchant, en décrivant une courbe gracieuse. Un peu plus loin, les eaux se brisaient sur des rochers qui, en interrompant leur cours, formaient plusieurs cascades. Du reste, l'ombrage des arbres, les escarpements des rochers boisés, l'eau tranquille ou mugissante et sur la tète un coin du ciel bleu étaient les seuls objets que le regard put rencontrer en ce lieu.

Là fut établi le monastère. Aux bienfaits d'Amélius de Chumbon, donateur du fond, se réunirent ceux des comtes de la Marche, Bozon et Hugues Brun de Luzignan, des seigneurs de Saint-Pricst-la-Feuille, de Saint-Junien et de Saint-Avit. Grâce à leurs libéralités, les travaux furent poussés avec vigueur, et en 1 141 , Gérard, évèque de Limoges, bénit le cimetière et l'église , avec une grande solennité. Alors le nom de Mazcrolles fut remplacé par celui de Bonlieu.

La liste des abbés nous a été conservée par les auteurs du Gallia Christiana, l'abbé Legros et le P. Bonav. de S. Amablc. Nous pourrions, aussi bien qu'un autre, la transcrire ici en y mêlant quelques détails héraldiques. Mais quel lecteur en nos jours apprendrait avec intérêt que Pierre de Saint-Julien portait de sable, au lion d'or, le champ semé de billettcs? que Gordon de Gcnouillac, qui siégea en 1368, portait d'azur à trois étoiles mises en pal d'or, écartelé et bandé d'or et de gueules de six pièces? Ce serait là toute l'histoire de ce monastère; nous l'avons dit ailleurs : l'absence d'histoire n'estellc pas pour une abbaye la meilleure des histoires?

Ces détails néanmoins ne sont pas indifférents; ils donnent l'explication de l'origine de mille monuments qui n'ont pas d'autre légende. Si le soin qui a relevé tant de blasons les eût tous consenés, nous saurions à qui appartient une statue tumulairc de l'église de Bonlieu et quel est le fondateur du château du Mazeou.

oulefois, deux tours crénelées et menaçantes, un appareil défensif assez formidable prouvent que ce lieu ne fut pas toujours l'asile de la paix. Sans doute, pendant les guerres de la domination anglaise, cl surtout au seizième siècle , le silence de cette solitude fut troublé par le bruit du fer et des combats. En l'absence de renseignements plus précis, nos lecteurs peuvent

en toute liberté donner carrière à leur imagination.

En parcourant ces effrayants ouvrages, où la patience bénédictine a réuni à si grands frais les listes complètes des prieurs et des abbés de chaque monastère, qui n'a pas regretté que r image des monuments eux-mêmes vint si rarement égayer la gravité de ces pages? Combien d'hommes illustres , de faits précieux pour l'histoire ne vivaient plus déjà que dans les œuvres d'arts consacrées à leur mémoire ou élevées par leurs soins? Que les Bénédictins aient consigné rarement dans leurs livres la beauté et l'originalité des sites, cela se conçoit. Sur notre sol de granit la nature sera toujours féconde en frais paysages et ses beautés toujours nouvelles peuvent être patientes. Mais les œuvres do l'art chrétien ne sont pas éternelles comme la foi qui les éleva , et nos monuments , quoique taillés dans ce granit qui brave les âges , ont trouvé dans l'indifférence et dans une haine peu courageuse, des ennemis plus cruels que le temps.

Le crayon de notre collaborateur fut donc bien inspiré en sauvant une image de ces ruines condamnées à périr. Encore quelques années et on cherchera en vain la place où furent les cent quatorze abbayes limousines. Que ce livre en conserve au moins un souvenir modeste!

Laissant donc le crayon montrer ce qui ne saurait se décrire, nous allons procéder à l'examen archéologique des lieux.

Entre Peyrat et Bonlieu le paysage a peu de caractère. Le chemin

traverse tour à tour des champs cultivés ou des landes sans arbres • le sol n'est accidenté qu'aux environs de l'abbaye. Près d'arriver, on descend une pente rapide, et après quelques pas Bonlieu apparaît avec ses tours menaçantes. Cette vue inattendue est pleine de charme : la verdure, l'eau, les constructions monastiques el militaires frappent en mémo temps le regard. Les monuments du douzième siècle ont toujours un caractère sévère ; aussi , trompé par la vue de l'église romane et des fortifications qui l'avoisinent , le voyageur prendrait volontiers le monastère pour un château féodal.

A l'ouest et en avant du seuil, deux rangées d'arbres séculaires (ouvrent de leur ombre une source protégée par une voûte de pierre. Ces plantations, dont les moines ne devaient pas jouir, étaient un des bienfaits des abbayes cisterciennes; elles ont été respectées au Moutierd'Ahun, au Palais et a Obasine.

vant de pénétrer dans l'abbaye, faisons le tour de son enceinte. Le vallon est étroit ; on dirait que le fondateur n'a voulu laisser à ses religieux qu'une vue sur le ciel. Mais dans son peu d'étendue, ce site réunit les beautés propres à tous les paysages : des eaux endormies et des cascades mugissantes, la verdure des prairies et l'ombre des bois suspendus aux flancs des collines, les cultures d'une plaine unie contrastant avec un sol accidenté et sauvage. Qu'un autre bienheureux Géraud de Sales reparaisse; il reconnaîtra encore sa solitude chérie; il la retrouvera fertilisée, parée de grands arbres; il pourra encore méditer au bruit des cascades sur les ponts légers qui les traversent. Et nous qui, du Nord au Midi, dans un but facile à deviner , avions visité presque toutes les abbayes limousines , nous trouvions encore à admirer en ce lieu.

I.cs consli notions forment un trapèze. Près de la porte s'élève un immense bâtiment carré, enté au quatorzième siècle sur les deux premières travées de l'église romane. Sur la mémo ligne et un peu en arrière une haute tour ronde, couronnée d'une galerie crénelée, commande l'entrée du préau. Les lieux réguliers le ferment au levant. La longue ligne des fenêtres de la façade postérieure domine un jardin entouré par la Tarde. Ces vastes constructions où le goût du propriétaire actuel n'a rien changé à la distribution primitive, ne sont pas anté*rieures au dix-septième siècle. On y admire quelques sculptures intéressantes et un tableau de Rembrandt.

A défaut d'autres titres, l'église, par sa conservation merveilleuse, sa vaste étendue et son antiquité, mériterait l'intérêt principal. B«\tie en pierres de grand appareil, elle a la forme d'une croix latine sans collatéraux, terminée à l'orient par trois absides semi circulaires. Sa longueur atteint près de deux cent» pieds. C'est bien l'édifice consacré par Pévèque Gérard en Mil. Tous les caractères archéologiques, d'accord avec les textes, lui assignent pour date la première moitié du douzième siècle.

A l'extérieur, les contreforts ont peu de saillie; ils correspondent à l'intérieur alternativement avec des pilastres plats cl des colonnes cylindriques supportant les arcs doubleaux de la voûte en berceau. A l'intersection de la nef et du transept s'élève une coupole sur pendentifs. L'abside principale est pcntagonalc à l'extérieur et circulaire intérieurement. Deux rangs superposés de courtes fenêtres en ogives lancettes écourtées l' éclairent. Le modeste autel de pierre roman est encore debout, adossé au mur. A l'exception du transept méridional à demi renversé, on ne sait trop dans quel but, la conservation laisserait peu à désirer. Pourquoi , depuis plus de cinquante ans , le sanctuaire et le chœur sont-ils sans toiture? Des arbres, toute une forêt de gros arbres étrangers à la Flore du lieu, ont pris racine sur la voûte, et les pluies d'un demi siècle en la creusant comme un crible ont préparé la

place des racines des plantes parasites. Cette eau qui, par les joints de la voûte, par les baies sans clôture, lave incessamment les murs, a respecté la décoration peinte à l'occasion de la consécration de l'édifice en M il ; elle est formée de croix grecques fcuillagées, encadrées par des cercles.

ne autre peinture curieuse se voit sur le mur du transept nord ; c'est une colossale figure de saint encadrée par un arc trilobé. Dans le sanctuaire , un réseau rouge, semé de fleurons, tapisse le mur.

Au-dessus, dans des divisions carrées ou octogonales décorées de fleurs on lit :

P. Dlali — £ — Jius. Ces caractères gothiques sont du quinzième siècle. C'est aussi la date d'un banc sculpté, de la menuiserie la plus riche, dont chaque jour des visiteurs indiscrets détachent quelques fragments.

Une statue tumulairc d'abbé, grande comme nature, mais d'un mauvais ciseau, est couchée dans la nef. Le défunt tient entre ses mains un écusson chargé de deux fasces et en chef de trois besans. Les émaux ne sont pas indiqués. Nous retrouverons tout à l'heure ces armes, sommées d'une crosse, sur la clé de voûte du chùtcau du Mazeau. Le lien auquel est suspendu Fécu armorié porte cette inscription en caractères gothiques Jinib ou Jinis. Tout annonce encore une œuvre du quinzième siècle. La chapelle ou se retrouve son blason accompagné des insignes de sa dignité est bien de cette époque.

Cinq baies éclairent l'abside. Au sommet de la fenêtre centrale, est conservé un débris de vitrail très curieux. Cette baie, destinée à éclairer l'autel dans une partie très obscure de l'édifice élevée de quelques pieds seulement au-dessus de la table de pierre, était occupée par un vitrail en verre gris sur lequel les plombs dessinaient des ornements courants

dont le motif se retrouve souvent sur les monuments du douzième siècle. Serait-ce là un débris du vitrail primitif? Cette découverte serait du plus haut intérêt. Elle apprendrait comment dans les parties obscures on décorait, sans diminuer le jour, le vitrage des églises romanes. Ce fait, nons le répétons, serait du plus haut intérêt pour l'histoire de la peinture sur verre. On sait que les vitraux antérieurs au douzième siècle sont fort rares. Malheureusement les inductions puisées dans des ressemblances de forme ne nous ont pas paru suffi" santés pour trancher une si importante question. Un fragment de ce vitrail qu'on veut bien nous promettre , nous permettra bientôt , à Finspection du verre soufflé ou coulé, de décider à qu'elle époque il appartient.

c rédifice religieux nous passons à un édifice moitié civil , moitié militaire, qui paraît en avoir été une dépendance. Le château du Mazeau , à un quart de lieue de là, est défendu par des tours et une ceinture crénelée. Dans l'enceinte , les bâtiments à porte en accolade avec feuil- ^JÏË£::} - les frisées, les croisées à moulures gracieuses, un air de solidité et d'élégance Gâteau, du Maztau. '

n'annonceraient guère l'habitation de quatre ou cinq familles de laboureurs. Ces bonnes gens préparent leurs repas sous la grande cheminée gothique décorée de peintures de chasse et de blasons chevaleresques. Nous y avons relevé les armoiries suivantes : au-dessous d'un écusson écartclé et bordé, les émaux sont effacés, se lit la devise : su. rosi co>silio; sur une autre cheminée, un écu mi-parti et fascé , surmonte l'inscription : > ascesdo morimlr vicTiRi; ailleurs, au-dessous d'un aigle aux ailes éployées, on lit :

PROEPETE reGU.

Une partie plus moderne du château, terminée, selon l'inscription,

en 1620, est décorée d'ornements en terre cuite dont la saillie et la couleur produisaient, sur le blanc du mur, un excellent effet. La Creuse ne fournit pas d'autre exemple de cette décoration à la fois économique et originale.

Arrivons à la chapelle, but et terme de cette excursion. Une clé pendante de la voûte sottement détruite l'an dernier est élégamment sculptée. Elle porte un écusson sommé d'une crosse. Nous y retrouvons les armoiries portées par la statue tumulairc de Bonlieu. Un abbé de Bonlieu posséda donc ce fief au quinzième siècle.

Si la place ne nous faisait défaut, une courte excursion nous permettrait de visiter dans le voisinage l'église de Peyrat-l'Annonier et le château de Chiroux , immense donjon carré. Mais l'espace va nous manquer; mieux vaut dire un mot des abbayes sœurs de Bonlieu. Dans la Corrèze, N. D. de la Valette, Bonnesaigne et Coiroux sont en ruines; l'immense église d'Obasine toujours ouverte au culte, montre encore avec orgueil le tombeau de son fondateur Saint Étiennc où la pierre a germé et fleuri. Dans la Creuse, la chute du clocher de N. D. du Palais, en renversant la voûte, a amené la ruine de l'édifice; Nous en avons dit un mot. Il est consolant toutefois de penser que la Révolution n'est qu'à demi coupable de cette destruction.

Le Pré-Benoit s'élève toujours en face de ses prairies immenses. Adossés à une colline, environnés par un ruisseau, les bâtiments attirent le voyageur. Mais en approchant, le cœur se serre à la vue des ruines : l'église a été saccagée par une spéculation impuissante. N'imagina-t-on pas un jour de paver une route avec sa voûte? Qu'on nous dise combien il a fallu de livres de poudre pour la jeter à bas; elle est tombée ne formant qu'un seul bloc oii le ciseau a dû s'émousser; et ses ruines attesteront longtemps l'impuissance d'une spéculation absurde. Du moins, une consolation nous reste : l'église de Bétètc a reçu trois reliquaires doublement précieux et curieux, provenant du trésor de cette abbaye.

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