‹ Album historique et pittoresque de la CreuseChapitre 5 sur 5 · ÉGLISE DE U SOUTERRAINE · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE U SOUTERRAINE

uns la profonde vallée, formée par la rivière de Tardes, sur la roule royale de Germon t ^ à Limoges, à un myriamélre d'Aubusson, à fflfS un kilomètre du petit bourg de Saint-Avildc-Tardes, on aperçoit un ancien château,

sans créneaux ni tours, adossé à la montagne avec sa façade tournée au nord. De l'antique manoir qu'on appelé encore, par courtoisie, le château du Chicr de Barmont, il ne reste rien que des murs élevés, noircis par le temps et que recouvre un toit tout moderne. Le voyageur qui passe n'a point à se détourner; l'art n'est de rien dans cette lourde et massive construction. Mais quelques traditions s'y rattachent, qui ont un intérêt local et qu'il faut se hâter de recueillir avant qu'elles ne s'effacent entièrement .

La terre et seigneurie du f.hier était située dans le pays de CombraQle; elle avait sa justice haute, moyenne et basse. Outre les rentes

et droits féodaux qui en faisaient la principale importance, elle se composait d'un assez grand nombre de métairies, parmi lesquelles le Chier, Vervialle, Congé, Londcix. C'était un fief sorti et détaché de la maison de la Roche-Aymon , de Mainsat , depuis le commencement du XVII e siècle , et la maison de la Roche-Aymon l'avait possédé elle-même, durant le siècle précédent, sans qu'on puisse dire s'il y était enfré par mariage ou par acquisition.

François de la Hoche-Aymon, qui était le chef de la branche ainée de celte famille et l'un des principaux fondateurs de sa fortune, vivait sous Henri IV qui, après l'avoir éprouvé fidèle dans les restes de guerre civile fomentés par la ligue, le fit Chevalier de l'ordre de Saint-Michel et, en 1592, gouverneur de la ville de Chéncrailles dont la conservation décidait de celle de toute la province. Il mourut, après avoir acquis la baronnie de Barmont, laissant neuf enfants : l'un des puinés était Annet de la Roche-Aymon qui , n'étant que tonsuré, fut pourvu, en 1603, par Antoine de la Marlhonie, évèque de Limoges, de la cure de Néoux, de la dignité d'orchiprètre rural de la ville d'Aubusson, qui vêtait annexée, et encore de l'abbaye de Bonlieu. — Un autre de ces puinés fut Pierre de la Roche-Aymon qui recul en apanage, par le testament de son père, plusieurs lerres et particulièrement la terre du Chier dont le château devint le lieu de sa résidence et son principal titre seigneurial.

Pierre de la Roche-Aymon avait les mœurs des seigneurs de son tems, que l'autorité royale avait tant de peine à courber sous sa main de justice; il fut poursuivi et condamné je ne sais pour quel meurtre. On dit, et il faut bien le croire, qu'il obtint des lettres de rémission de son crime. Mais toutes les traces de sa condamnation ne furent pas effacées, et l'on voyait encore, au commencement de ce siècle, de grands chênes découronnés qui entouraient le château ; c'était la flétrissure, appliquéo au manoir, à défaut du coupable qui était en fuite.

De Pierre de la Roche-Aymon, la seigneurie passe successivement à

François, son fils, et à Philibert, son petit-fils, desquels il n'y a rien à dire, si ce n'est que le dernier mourut chargé de dettes et que ses deux filles, décédées sans postérité, avaient abandonné la terre du Chier, en paiement de ses droits, à Marie-Madeleine de la RochoAymon, leur tante, qui lu porta en dot à son cousin de la branche aînée, Nicolas de la Uoche-Aymon, baron de Barmônl.

Par ce mariage, qui eut lieu en 16<>7, la baronnic de Barmonl, dont le château en ruines se voit encore sur le pic le plus élevé de la commune de Mauttcs, fut et est demeurée annexée à la seigneurie du Chier, qui en a gardé jusqu'à nos jours le nom du Chier de Barmonl.

Nicolas de la Roche-Aymon la transmit à Michel, son fils, qui, dans la confusion des titres et honneurs nobiliaires, dont Saint-Simon se plaignait déjà si amèrement, usurpa tour-à-lour les noms de marquis du Chier, de marquis de Barmont, de marquis de la Roche-Aymon.

Michel eut un fils, Nicolas-Louis : celui-ci s'appela moins ambitieusement comte de la Roche-Aymon et vint se faire tuer, en 1721 , au château du Chier, dans une rixe, en voulant, dit une vieille chronique, séparer deux de ses voisins et parents qui avaient pris querelle.

Sa fille unique, Henriette-Françoise de la Roche-Aymon, porta en dot les seigneuries du Chier et de Barmont, en 1736, à Just-Hcnri du Bourg, comte de Sainl-Polguc , seigneur de terres considérables en Forez, en Vivarais et en Auvergne. Dès lors le château du Chier fut abandonné do ses maîtres. Un commandeur de Malte, Louis de la Roche-Aymon, oncle de la comtesse de Sainl-Polgue, y vieillit obscurément, passant les hivers à Aubusson où il mourut en 1776, peu fervent, dit-on, aux vertus de son ordre.

Le comte de Sainl-Polguc, dont l'avarice sordide était aussi connue que son immense fortune, venait quelquefois dans ses terres du Chier et' de Barmont pour en percevoir les revenus; et l'on raconte, à cette occasion, que, pour se dispenser d'héberger les visiteurs qui venaient lui rendre hommage, il imagina de faire construire, au bout de son avenue,

sur la roule royale qu'on venait d'ouvrir, loul auprès du beau viaduc <|uc Part moderne jelte en ce moment sur la gorge profonde de la Tardes, relie auberge qu'on y voit encore et qui a gardé le nom populaire, qu'elle recul alors, de Chàtemt-Fnriard. Ces richesses accumulées devinrent la perte de leur triste possesseur. Dénoncé par un de ses valets sous prétexte d'immenses trésors qu'il tenait cachés à la République, le comte de Saint-Polgue fut mis à mort, en 1793, en vertu de jugement de la fameuse commission de Feurs.

Ce qui restait des terres du Chîer et de Barmont, après l'abolition des rentes féodales, appartenait à sa veuve cl ne fut point confisqué; le manoir et ses dépendances furent vendus, vers 1800, amiablement au général Espagne.

Ici commence, pour ce vieux clultcau sans architecture et sang style, une illustration d'un moment, qui doit durer pourtant dans les souvenirs du pays.

Le général Espagne n'était pas né dans nos montagnes; maie il était venu très jeune à Aubusson ; sa famille y avait acquis son droit de Ixjurgeoisie , et il s'y était fait lui-même une patrie qui lui a été chère jusqu'au dernier jour de sa noble vie. Quand la Révolution entraîna aux frontières toute la belliqueuse jeunesse de ce temps, il y courut, simple volontaire, sans autre recommandation que sa taille de six pieds, son courage 1 cl cette naturelle intelligence des choses de la guerre qui, plus lard, comme chez kléber, devint une haute aptitude. Il passa rapidement a travers tous les grades inférieurs et, à trente ans, il nous revinj général de brigade de cavalerie, compagnon et ami de Moreau, de Lannes, de Lecourbe et de beaucoup de ces illustres parvenus qui avaient sauvé, sur les champs de bataille, la Révolution et la France. C'est alors qu'il acheta le chAteau du (.hier. Enfant, je l'ai vu là, entouré de sa nombreuse et belle famille, se délasser, sans faste et sans fracas, des fatigues des camps. liï, je l'ai entendu conter à ses amis curieux et attentifs les campagnes du Rhin, la bataille de Hohenlinden où il avait gagné ses.

éperons do général , Morcau, Hasséna, Bernadotte cl Bonaparte déjà si grand devant l'Europe étonnée. — II revendit bientôt et morcela à quelques cultivateurs cette propriété où il se plaisait, et ce château qu'il avait commencé k faire restaurer. Il nous quitta pour aller s'établir aux environs de Met* d'où il partit pour aller à ses glorieuses destinées au sein desquelles l'attendait une mort héroïque. Il fut tué, en 1809, à Essling, d'un boulet de canon, comlKittant à la téte de ses invincibles cuirassiers. Napoléon l'avait Tait Général de division, Grand-Officier de la Légion-d' Honneur, comte de l'empire, et il l'avait doté d'un de ces riches majorais, joyaux éphémères de la nouvelle noblesse. A sa mort, les soldats imposèrent en pleurant son nom à une ile du Danube, et l'Empereur ordonna que sa statue en marbre, faite aux frais de l'État, décorerait, à Paris, le pont de la Concorde : magnifique honneur dont la Restauration répudia le legs qui a été accepté et recueilli, autant qu'il pouvait l'être, par le roi Louis-Philippe, ainsi qu'en font foi le Palais de Versailles et l'Arc de Triomphe dédié à la Grande Armée.

La ville d'Aubusson voulut aussi consacrer une mémoire qui lui était chère; elle dota de ce nom glorieux l'une de ses principales places.

La retraite de Catinat à Saint-Gralien, dans la vallée de Montmorency, a illustré ces beaux lieux où le vainqueur de la Marsaille se reposait dans sa gloire. Le Lieutenant-Général Espagne, mort en héros, à quarante ans, sur le champ de bataille d'Essling, honoré des publics regrets de Napoléon, ce grand distributeur des renommées immortelles, a laissé son souvenir à l'antique et féodal château du Chier de Barmont. Cen est assez pour lui assurer le durable intérêt et lo respect des amis de la gloire nationale.

HirroLYTE GRELLET

La Stijliin. wuti 18i7.

C'étaient une pensée et un désir communs, depuis longtemps sentis par tous ceux qui comprennent et qui aiment la Creuse, que de rappeler , dans quelques pages écrites sous r impression des affections locales, les souvenirs qui s'en vont, les légendes marchoises qui s'oublient, et les histoires traditionnelles que le temps, dans sa course rapide, couvre de son obscurité profonde !

L'idée qui a dicté ce livre, esquisse variée de faits dont on voudrait garder mémoire, tableau à peine ébauché où l'on a laissé tomber tour à tour des teintes claires ou sombres, nettes ou indécises, n'est point un caprice d'antiquaire , une fantaisie d'archéologue essayant avec effort d'exhumer un passé que menace de dévorer l'oubli ; c'est ce sentiment pieux et élevé qui porte les fils à garder avec soin le portrait des aïeux

et les toiles encadrées d'où leur image semble prête à descendre; c'est cette religieuse préoccupation des générations présentes qui demandent aux époques passées le secret de leurs habitudes et de leurs croyances, qui cherchent, dans les faits accomplis déjà , la généalogie de ceux qui apparaissent ou que l'avenir annonce, qui regardent les événements humains comme «'éclairant les uns par les autres et comme formant, sous la puissante main de Dieu, une chaîne invisible en apparence, mais dont tous les anneaux se lient !

Marchons donc tous ensemble! celui-ci, imagination ferme et rude à la fois, aimant les vives oppositions d'obscurité et de lumière, tracera un dessein heurté à la manière de Rembrandt, décrira un monument pierre à pierre et rendra à grands traits ce qui aura frappé son œil et son esprit; un autre, se laissant aller à de plus riantes couleurs, cherchera les fleurs qui élincèlent et les arbustes flexibles lustrés par la pluie; il écoutera plutôt, l'oreille attentive et l'âme émue, les bruits mélancoliques qui sortent des châteaux en ruine, qu'il ne demandera à la forme de leur assise, a la cannelure de leurs colonnes, à leurs portes pesantes divisées ou non en deux baies par un pilier central , à leurs fenêtres soit ogivales soit carrées, qu'elle valeur architecturale ils ont, quel âge pèse sur eux et quel mystère a présidé à leur naissance. Qu'importe, pourvu que de ces études diverses, de ce langage muet de la pierre sur laquelle le temps a laissé son empreinte, à laquelle une civilisation donna énergiquement son cachet, il résulto pour nous une connaissance intime de ce qui , hommes et choses, nous a précédé dans la vie ; pourvu que ces vagues rêveries sur les civilisations mortes doublent notre intelligence, agrandissent notre foi, restaurent les ruines, nous les montrent dans leur splendeur d'autrefois, et préparent l'œuvre des civilisations qui viennent !

Au milieu de cette glorieuse résurrection du passé, où la grande famille humaine apparaît plus d'une fois portant les marques sanglantes que lui a fait subir la transformation difficilement progressive des idées,

que d'héroïques actions à signaler, que de sujets divers de méditations profitables à la sainte cause de la Liberté, que de nobles figures se dressent devant nous !

Étudions-là avec amour, la vie de ces hommes dévoués dont l'âme était brûlante d'un patriotisme si sincère, qui n'avaient de pensée que pour la gloire de leur pays et qui tournaient à son profit toutes les forces de leur intelligence et de leur épée ! Suivons-les à travers ces fastes immortels qui font le légitime orgueil de la France, soit qu'ils marchassent sous l'étendard national pour repousser des attaques étrangères, soit qu'obéissant à de fortes convictions religieuses ils prissent le chemin de l'Orient pour aller combattre les infidèles, soit que, de retour dans leurs domaines marchois, ils fissent élever une chapelle où l'idée morale était ciselée sur la pierre et le bois, œuvre de reconnaissance, de foi cl de piété, comme notre église aux vitraux peinte de la Borne, ou comme cello de Saint-Antoine, aux environs de Fcllctin.

Dans les vœux ardents que nous faisons pour le bonheur de ceux qui viendront après nous, et qui nous maudiraient s'ils ne trouvaient, dans la succession humanitaire que nous devons leur transmettre, que des pensées d'égoïsme et de faiblesse, cherchons s'il n'est pas utile et bon d'opposer parfois ces grands caractères, ces généreuses natures, à ces natures et à ces caractères auxquels si souvent aujourd'hui la soif immodérée de l'or, l'amour isolé de soi et de vulgaires ambitions enlèvent toute dignité et tout élan !

Chaque génération doit apporter sa part de lumière dans la science de la vie, chaque siècle doit aider à la solution des grands mystères du progrès humain; tâchons, pour la faible part qui peut nous revenir dans cet immense travail des esprits auquel nous assistons, de ne pas voir notre époque si vive, si élincelante d'ailleurs, ne léguer à celle qui la suivra que des sentiments d'individualisme et de foi dans le seul bonheur matériel et privé.

Tâchons , en rappelant les dévoûments infinis de nos pères , leurs

hardies entreprises, leurs serments religieusement tenus, leurs puissantes communions do pensées, de ramener à la croyance de cette vérité sociale qu'il n'y a de force que lorsqu'on s'unit, que l'on marche ensemble, que les jouissances des uns ne sont point prélevées sur la misère des autres, et qu'au-dessus des intérêts personnels rayonne dans toute sa noblesse l'image pure et vénérée de la Patrie !

Nous aimons notre siècle, nous savons qu'il est remarquable à bien des aspects. Nous savons que la passion du bien-être et que l'amour de soi sont utiles et bons, quand une volonté éclairée et puissante sait les circonscrire dans de certaines limites; mais nous savons aussi que celui qui s'y abandonne aveuglément et sans frein n'a plus rien de généreux qui remue son âme, rien de dévoué qui échauffe son cœur et qu'un peuple qui n'aurait que de tels sentiments serait bientôt descendu aux derniers degrés de l'échelle sociale !

Passons à vol d'oiseau sur notre Creuse chérie. Les montagnes et les bois, les prairies et les rivières feront rapidement rayonner devant nous leurs panoramas variés. Nous ne nous élèverons pas trop haut de peur de ne plus sentir monter jusqu'à nous l'odeur embaumée de nos bruyères et de nos marguerites sauvages ; nous ne resterons pas trop près de terre, de crainte de voir notre horizon rétréci et voilé par les pics granitiques qui se dressent de toutes parts.

Qui ne voudrait voir l'histoire de ce peuple ignoré se dresser sans obscurité devant nous, le souffle du Seigneur vivifier les ossements blanchis de nos aïeux, quelque puissante main relever nos ruines éparses dans la poussière et les tenir debout jusqu'à ce qu'on eut buriné leur monumentale effigie! Si notre sorcière Almodis rappelée du tombeau, comme Lazare à la voix du Christ, recommençait ses magiques enchantements, si la reine d'Angleterre Isabelle, devenue comtesse de la Marche, reprenait, scène à scène, le drame sanglant qu'elle a joué, on verrait que nous méritons aussi d'avoir place dans les annales si curieuses de notre France. Ce serait un beau spectacle que de voir les Guerriers et les

Trouvères se donner rendez-vous dans cette Marche si souvent prise, à cause de sa situation géographique seule, pour le théâtre d'événements immortels, et entonner de leur voix énergique ou rêveuse les lais d'amour ou l'hymne des combats!

Aujourd'hui la Creuse est un pays de calme et de solitude. Aux départements du nord, téle de la France, les idées lentement mûries au creuset de la logique cl de la raison, les larges conceptions pratiques : au midi, à ces contrées dorées par le soleil, qui sont comme le pied du colosse français, l'activité, le mouvement, la passion, la Marseillaise et la Némésis : à nuus, habitants du milieu et de la montagne, l'industrie sage et calme, la contemplation intelligente et progressive, la modération qui tempère : que chacun soit content du lot que Dieu lui a fait et déploie ses forces vitales dans le cercle qui lui a été tracé, car ce n'est que de là que procède l'harmonie!

Avcz-vous quelques fois suivi les rives de la Creuse; ce n'est à sa source qu'un ruisseau qui bondit sur un lit caillouteux : le mince filet d'eau glisse en grondant à travers deux montagnes souvent si rapprochées qu'on croirait pouvoir sans peine de l'une s'élancer sur l'autre, comme, dans les Pyrénées, au pas de Roland! Ces coteaux ont un aspect remarquablement varié. Tantôt ils offrent une vue assombrie par l'âpre majesté de leurs rochers. Tantôt une pointe lointaine affecte les apparences d'une tôte de nymphe ou de satyre, comme un des rocs de la côte des Granges qui domine Aubusson : là, des arbres centenaires entrelacent avec le granit leurs racines mises à nu par le temps : ici, s'ouvrent des grottes d'où la bise s'échappe en sifflant avec des notes étranges. On montre encore à divers endroits quelques-unes des retraites cachées où venaient dormir les bonnes fées. El quand la nuit tombe, quand les mille voix du ciel descendent sur la terre, que le crépuscule étend ses lueurs mourantes sur la pâle verdure des prés et des bois et que les pâtres mêlent aux harmonies du soir leurs naïves et traînantes chansons, quand il fait sombre au fond de la vallée et que l'œil aperçoit encore au

front de la colline , comme un diamant , luire un dernier jet du soleil qui se couche, c'est un spectacle aussi beau que l'homme puisse en demander à Dieu !

■ Suivez jusqu'à Crozant les bords de la rivière. la Creuse est encore couverte ça et là de quelques donjons dont les vieillards ont retenu l'histoire et la légende mystérieuse. A la clarté tremblotanto du chalet, pendant que les jeunes filles teilleront le chanvre, le conteur de la veillée vous dira comment, au temps passé, tout le peuple du Dorât était tenu, chaque jour de mardi-gras, d'aller offrir son hommage au comte et à la comtesse du château, comment la foule traversait les rues en se tenant par la main en signe de fraternité, et comment le haut et puissant seigneur servait à boire à ses vassaux le meilleur vin du cellier dans un godet de bois, en signe d'égalité! égalité alors bien uniquement théorique et bien peu pratiquée! Il vous Racontera l'histoire de ce pont d'Anzême qui est jeté si hardiment d'une rive à l'autre qu'on le regarde comme ayant été bâti par Satan lui-même. Ce conte un peu vieux, un peu usé, appartenant presque à toutes les contrées, prendra, dans la narration du paysan marchois, une teinte si locale, une couleur si vraie, une allure si populaire, que vous ne douterez pas qu'il n'appartienne véritablement qu'à nous seuls !

Mais hâtez-vous ! la population qui habite la partie montagneuse du pays n'est déjà plus conteuse. L'émigration a changé la physionomie locale. On ne s'y effraie plus de voir reluire durant la nuit l'écorce du bouleau, on y marche sans peur sur la verveine, et l'on y rit des vieilles femmes qui menacent de jeter des sorts. La foi aux fées disparaît d'heure en heure, la soie détrône le bourracan indigène et l'on ne fait plus à la fécondité, la veille des noces, le sacrifice d'une poule noire!

Je ne me plains pas de ce rapide mouvement qui emporte toute chose, de ce développement merveilleux de l'industrie qui arrive jusqu'aux portes du plus obscur village; je ne me plains pas de ces chemins de fer, création fantastique qui, avec la vapeur, dépasse tout ce que le vieux

monde avait pu rêver de vitesse appliquée au service de nos besoins; je comprends tout ce que les générations futures peuvent gagner à voir tomber, sous la constante répétition de communications multipliées, les vieilles bornes qui séparaient les peuples et les empêchaient de s'unir • dans une sainte communion de pensées ; mais l'art ne perdra-t-il point à l'uniformité monotone qui en sera la conséquence, et Dieu n'avait-il pas créé son œuvre multiple et variée !

Si vous voulez voir notre Creuse avec quelques-uns de ses souvenirs d'autrefois, hâtez-vous ! Les tours de Crozant s'affaissent : l'an passé un gracieux escalier, jusque là resté en équilibre sur lui-même, s'est écroulé sous le poids d'une chèvre qui s'était hissée jusqu'à la dernière marche pour brouter quelques brins d'herbe. — C'est à peine s'il reste quelques vestiges des murailles celtiques de Toulx : le vieux portail de Saint- Barthélcmy, à Chénerailles, ardéjà disparu depuis longues années; le temps efface lentement, au Mou lier -d'Ahun, ce chapelet étonnant de personnages dont les corps se tordent en efforts de danses si hasardées ! Hâtez-vous !

Mais voilà qu'une grande ruine apparaît à nos yeux : nous sommes sur la route d'Aubusson à Limoges : du côté du nord, des montagnes boisées ferment l'horizon; au couchant, l'étang de la Chapelle fait miroiter sous les rayons du soleil levant son cristal uni; au midi, deux énormes tours rondes, découronnées et reliées par un pan de mur à pierres jaunies, appellent le regard qu'elles tiennent dans une muette contemplation. Autour, la bruyère est pauvre et rabougrie, la végétation languissante; les arbres ont dans leur feuillage je ne sais quel manque d'ampleur qui attriste ; le ruisseau qui fait tourner le moulin caché dans un brusque repli du sol ne coule point sur un lit de ces cailloux qui donnent à l'eau un si doux murmure. — On croirait avoir devant les yeux un paysage de Salvalor Rosa. — C'est un de ces tableaux remplis d'âpreté, un de ces sites sauvages et pittoresques que le peintre napolitain, par un contraste resté à l'état de problême, aimait à esquisser après

des nuits de folle joie et de voluptueuse poésie, au milieu d'une vie toute de passions tumultueuses et de luxurieuse ivresse.

Àrrèlons-nous devant ces lieux que de grands événements ont marqués. Ces côtes, qui vont s' inclinant dans la direction de St-Hilaire, étaient jadis couvertes de forêts ombragées. Les nécromanls allaient y cueillir la fleur des genêts. La voix des redoutables Druides y a grondé avec le vent et la tempête, et l'on peut encore voir, sur un des pics dominant Pontarion , les pierres destinées aux sacrifices humains avec les emblèmes de granit qui représentaient la Divinité.

Arrêtons-nous devant cette ruine avec un saint respect; nous sommes au Monteil-le-Vicomtc ; c'est là qu'est né Pierre d'Aubusson !

A l'aide des souvenirs qui se sont transmis d'âge en âge, des notes que le temps a épargnées et des monuments de l'histoire, cette grande conservatrice des nobles choses, relevons" ces débris, refaisons le vieux château-fort, et suivons, de sa naissance à sa mort, le héros glorieux dont notre ville est fière de porter le nom et dont la mémoire éveille de si respectueuses sympathies.

Nous sommes en \ 425 : le château du Monteil , assis sur un mamelon dominant la campagne, est flanqué de quatre tours principales qui regardent aux quatre vents : du haut du beffroi un serviteur exécute des signaux pour annoncer aux serfs de la contrée qu'un heureux événement arrive et met la joie dans la noble maison, le ponl-levis est baissé pour faciliter l'entrée des visiteurs, la cloche de la chapelle seigneuriale tinte joyeusement, les jardins cl le parc ont un aspect de fête.

Louis d'Aubusson et Catherine de Rochechouart, son épouse, entourés d'écuyers, de commensaux et de varlets, se tiennent dans une salle du rez-de-chaussée. Le tronc entier d'un chêne brûle dans l'immense cheminée dont le dessus est orné d'armes et d'écussons : les murs sont tendus de riches tapisseries de laine et de soie, représentant une fête donnée chez les Grecs en l'honneur do la sagesse. Entre deux fenêtres un crucifix d'argent se détache dans un cadre d'or sur un fond de velour noir,

cl parmi plusieurs portraits, reliques vénérées de la famille, se distingue relui dcTurpin d'Aubusson, évéquo de Limoges en 898.

Au-dessous, on voit les armes de la famille qui sont d'Or, à la croix ancrée et nillée de gueules.

Le ministre du Seigneur vient de consacrer par de religieuses et touchantes cérémonies ta récente venue au monde de celui qui sera le soutien de la Chrétienté.

Que l'avenir du jeune enfant soit immortel et béni ! à la pensée des grandes actions qui ont déjà illustré sa race, que cette jeune lime se développe et prenne un rapide essor! Comme Dieu sait l'envoyer à temps, ce Pierre d'Aubusson, cœur généreux et sublime, nature intelligente et dévouée, devant qui tant d'obstacles no se dresseront que pour être vaincus! comme cette providence éternelle sait tenir en réserve, au moment des violentes crises, les puissantes organisations, les divins génies qui doivent les dompter!

Voyez comme alors le monde entier , ce vieux monde labouré par tant d'idées diverses, par tant de civilisations jeunes ou vieilles qui se sont heurtées avec fracas, éprouve de malaise à se remettre dans une voie plus calme et ressent de ces commotions convulsives qui annoncent les maladies sociales.

La féodalité dont il ne faut pas trop médire, puisqu'elle apporta une certaine organisation à des peuples qui en manquaient, avait fait son temps ; elle allait bientôt rendre son dernier souffle sous un hypocrite embrassement de Louis XI ; le moyen-âge avait laissé déteindre les idées des conquérants sur celles des vaincus ; les croisades avaient puissamment aidé à affermir l'autorité royale en faisant disparaître les grands vassaux, mais elles avaient aussi jeté un certain trouble dans l'Occident, que les rayonnements venus d'Asie frappaient momentanément de vertige. L'Unité voulait arriver, la Nationalité se faire : l'époque était critique et pleine de difficultés.

La Marche avait pour souverain Jacques II, réduit à errer de ville en

ville en Italie, pendant que les Anglais détenaient encore quelques-uns des châteaux de son comté et que des bandes de malfaiteurs dévastaient la (ombra il le.

Charles VII irrésolu, perdu dans de folles passions, retombant sans cesse dans de molles voluplés, n'avait plus que l'ombre d'un royaume. L'état de la France était déplorable : l'intelligence et le courage, ces deux attributs qui la distinguent, ces deux semences fécondes qui germent si puissamment sur notre sol , y manquaient à la fois. Les âmes les mieux trempées, cl qui devaient plutard élonner par les prodiges de la plus héroïque énergie, étaient alors frappées d'un engourdissement funeste et d'une paralysie fatale. 11 y a toujours dans les États un courant d'idées venues d'en haut qui pénètre dans les masses et qui les fait bonnes ou mauvaises, s'oubliant tristement dans le mal ou s' élançant avec hardiesse vers le bien, suivant les exemples qui loml)cnt des régions élevées du Pouvoir. C'est là ce qui fait peser une responsabilité si grave sur ceux qui dirigent les nations; c'est là ce qui rend si terrible le compte qu'ils ont à rendre à Dieu et à l'histoire!

Le découragement était si grand, qu'il fallait des étrangers pour venir rappeler à des sentiments de gloire les descendante de Charlcmagne. C'était l'écossais Douglas qui secourait et défendait la Rochelle avec six mille soldats venus des montagnes de Glascow et des bords de la Thay. C'était le comte de Buchan, son compatriote, qui était créé connétable de France. Le duc de Bedfort, se disant régent de la patrie de Saint-Louis appauvrie et humiliée, conduisait partout ses armées victorieuses. La reine Isabeau de Bavière, demeurée seule à Paris, venait de voir Charles VU se retirer honteusement à Bourges, au bruit de la bataille de Verneuil, où le cri de Montjoie et Saint-Denis avait dû se taire devant le cri triomphant de Saint - Geor ges !

En orient, le tombeau du Christ était aux mains des infidèles. En vain Tamerlan, à l'appel des puissances de l'Europe et de l'Asie ébranlées par les succès de Bajazct , était venu combattre et vaincre l'or-

gucillcux su lia n dans les plaines où Pompée, plus tard, battit Mithridate. A mural avait ramené sur la Chrétienté épuisée l'ouragan de ses tumultueuses armées : toute la noblesse de Hongrie et de Pologne étail décimée dans sa (leur !

Mais quelque chose de merveilleux, dans les désastres comme dans le bonheur, se mêle à l'histoire de cette époque. Charles VI avait été atteint de folie après un rêve mystérieux; d'extraordinaires prédictions annoncent aussi que Charles VII, roi longtemps fainéant et oublieux, va retrouver le triomphe. L'ne jeune tille, naïve comme une villageoise, inspirée comme une envoyée de Dieu, a revêtu la cotte d'armes. A sa voix cent héros ont surgi, les courages et les intelligences endormis ont secoué leurs chaînes pesantes : Lahirc, Dunois, Xaintraillcs, ont tressailli d'ardeur, le roi a brandi d'une main ferme l'étendard national, et l'huile sainte est descendue sur son front.

La France a recouvré sa puissance, l'Anglais est chassé de partout, l'imprimerie s'annonce, l'agriculture fait de rapides progrès, le style se dégage, Villon, le poète célébré par Boileau, apparaît, et avec lui le vers prend plus de souplesse, plus de cadence musicale, plus d'harmonie; au milieu des orages qui ont grondé, on sent qu'il s'est formé une France nouvelle que le temps à mûrie et qui va entrer bientôt dans sa force et sa toute puissance.

Cependant Pierre d'Aubusson a grandi; à son tour, il a atleint l'âge où sa mission va sérieusement commencer. Déjà il a fait rayonner sur son nom un lumineux éclair de gloire en combattant en Hongrie auprès d'Albert, duc d'Autriche, cl en lui faisant remporter une victoire signalée sur les infidèles qui eurent dix mille hommes tues, grâce à la valeur déployée par le jeune guerrier marchois ; déjà il a fait des prodiges d'héroïsme au siège de Montereau dirigé par le Dauphin de France, sur l'esprit duquel il a assez do pouvoir pour lui faire mettre bas les armes, quand il veut se révolter contre son père. — Si la France est désormais dans la voie du bien , si elle peut se passer du

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secours des bras et du génie de Pierre d'Aubusson, il a entendu le cri de détresse de ses frères en Dieu qui gémissent sous le sabre des sultans; il a compris la voix de ces pèlerins pieux pour lesquels, en 1048, furent biUis, à Jérusalem, le monastère de Saintc-Maric-Latine et l'église de Saint-Jean, et qui ne peuvent plus aller prier sur la montagne sainte, sans tomber aux mains cruelles des sectateurs de Mahomet.

Il a compris ce qu'il y avait alors d'utile et de grand à se faire le soldat d'une religion calmant les passions, tirant l'homme de cette atmosphère d'idées obscures et corrompues où se dégradait sa noble nature, consacrant la divine origine des races humaines, parlant au cœur un langage qu'il devait comprendre, prêchant la fraternité au milieu de la lutte acharnée des divers peuples qu'elle seule pouvait arrêter, et jetant dans le monde des principes éternels de sage et de féconde liberté!

Pierre d'Aubusson part donc : il arrive à Rhodes, que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem possédaient depuis 1308, après avoir été obligés de quitter la ville témoin de la mort du Christ. Il justifie de ses armes et de son blason , et reçoit le manteau de l'ordre portant au bras gauche la croix de toile blanche à huit pointes. Son génie, sa patience, la profondeur de ses vues, la sagesse de ses résolutions, l'ont bientôt Tait arriver aux plus hautes dignités : il est successivement Commandant, Premier Bailli et Grand Prieur d'Auvergne.

— Ce n'est pas trop de cette organisation puissante et privilégiée pour lutter contre les désastres qui menacent la Chrétienté et l'ordre, qui en est comme la personnification la plus sainte et le centre le plus actif. Amurat est mort à Andrinople, à l'âge de quatre-vingts ans : son fils, Mahomet 11, lui a succédé. Doué d'un génie immense et de vues supérieures, insatiable de plaisirs et de gloire, n'ayant pas plus de foi au Coran qu'à l'Évangile, inspirant au monde entier une terreur profonde, Mahomet a détruit de fond en comble Constantinople. La ville bâtie par Pausanias sur le conseil d'un oracle, appelée le centre du Globe, que le

ciel, la terre et les eaux se sont plu à rendre merveilleuse et féconde, que deux mers pareilles à deux mamelles intarissables, suivant la comparaison mahomélanc, nourissenl sans peine et avec abondance, la ville fortifiée par Sévère a plié le genou devant le sultan victorieux !

En vaind'Aubusson, envoyé en ambassade auprès de Charles VII par le grand maître de llilli, a obtenu des secours d'argent et des armes. Mahomet marche sur Bhodes avec trente galères et une armée nombreuse et fanatique. Le fils d'Amurat n'est pas resté longtemps voluptueusement inactif sous le charmant regard d'Irénée, la belle captive trouvée au milieu des ruines de Constantinople. Un jour que ses officiers lui reprochaient de la trop aimer et de perdre, dans les folies de la passion, le temps de la guerre, il lui a fait mettre ses plus riches vêtements, comme pour un triomphe, et, devant l'armée assemblée, lui a abattu la tète d'un seul coup de son sabre. Puis il a R'pris avec une nouvelle ardeur ses brillantes conquêtes et résolu d'anéantir Tordre des chevaliers.

Mais cette fois, voilà aux prises le génie du Sultan égoïste et sans foi avec le génie dévoué du Chrétien. Pierre d'Aubusson a été élu grand maître de l'ordre à l'unanimité et choisi, aux bruyantes acclamations de tous, pour succéder à Jean-Baptiste des Ursins. Aucune plume, si éloquente qu'elle fut, ne pourrait redire tout ce que le nouveau chef des chevaliers dépense de prodigieuse habileté, d'adroite politique, pour obtenir des secours de France, pour réunir sous le drapeau de l'ordre tous ses membres dispersés, pour se rendre favorable et s'attacher par un traité fortement cimenté et les Sarrasins d'Egypte et les puissances de Tunis ou de Barbarie. Toute cette partie de la vie de notre illustre compatriote est si belle, que le roi de France disait de lui : qu'il était rare de voir réunit ensemble tant de feu et tant de sagesse.

Cependant le moment décisif est venu ; la flotte turque, composée de cent soixante vaisseaux de haut bord, de galiotes cl de felouques, arrive devant Bhodes avec cent mille combattants. Plus il y a d'obstacles, plus les forces Ottomanes ont grossi.

La capitale de nie esl située sur le bord de la mer ; les orangers et les a ignés en couvrent le sol; une double enceinte de murailles la défend, et cette enceinte elle-même est fortifiée par le château St-Elme, la tour Si-Jean, elle fort Sl-Michrl qui s'élève à la place où se dressait jadis le colosse de Rondes !

Pierre d'Aubusson a fait fermer l'entrée du port par une gigantesque chaîne de fer; son frère Antoine a quitté lui-même le Monleil-au-Vicomte pour venir à son aide. Le siège de la place dure trois mois; chaque jour, c'est un nouvel assaut de la part des Turcs et de nouveaux miracles de bravoure de la part des chevaliers. Vêtu de sa veste rouge de bataille, le grand maître est partout, aucun des traîtres qui parviennent à pénétrer dans la ville ne peut tromper sa vigilance. Après avoir tiré en trois jours trois mille sept cents coups de canon , les infidèles, le 9 juin 1 480, livrent un premier assaut et pénètrent dans le quartier des Juifs où ils se fortifient. L'armée des chevaliers s'effraie, mais d'Aubusson, impétueux comme un torrent, prompt comme la foudre, se met à lu tète d'un parti d'élite. S'il se bat comme un soldat intrépide, il commande comme un capitaine consommé; s'il reçoit cinq blessures, trois mille Turcs périssent et l'étendard du pacha est foulé aux pieds. Enfin, après un dernier et inutile assaut , tenté le 27 juillet, les infidèles se retirent, et Mahomet vaincu, plein de honte et de regret, tombé dans une mélancolie profonde, meurt bientôt, au moment où il songe à aller dévaster l'Italie !

Nous ne raconterons pas les événements qui suivirent la mort de Mahomet, ni l'histoire si triste de ce beau prince Zizim, qui fut vaincu par son frère Bajazct II , et qui alla demander asile et protection au grand maître. Zizim, conduit dans la province de la Marche par deux chevaliers, habita d'abord chez le seigneur de Boislamy, beau-frère de Pierre d'Aubusson, puis au Monleil, puis enfin dans la commanderic de Bourganeur, où une tour porte encore son nom.

Une plume qui sait revêtir les sujets qu'elle traite d'un indicible charme de rêverie mélancolique, un écrivain dont notre ville est fière et qui a

jeté à pleines mains, dans son livre de Castel aux Chênes, tant de douce et d'harmonieuse poésie, M"* la comtesse de Pancvert, a fait un délicieux épisode sur ce prince auquel un amour tout rempli de mystères et de sublimes encouragements fit oublier, pendant quelque temps, sous notre froid climat, les voluptés asiatiques et le beau ciel de l'Orient !

Qu'il nous suffise, pour la mémoire de Pierre d'Aubusson, de dire qu'il fut étranger à la mort de Zizim, qui périt empoisonné à Ter racine, sous les yeux de Charles VIII. Le grand maître avait cru pouvoir loyalement remettre au souverain pontife Innocent, qui le lui demandait au nom de la religion, le frère malheureux de Bajazet. L'Église voulait s'en servir pour arrêter les menaces du sultan et le lui opposer môme si les besoins delà chrétienté l'exigeaient. La cour de Kome, en effet, au moment où le prince exilé entra dans les murs de la ville éternelle, lui ménagea une réception si pompeusement royale et un accueil si bienveillament flatteur, que l'histoire en a gardé le souvenir. Mais Innocent mourut peu après ; son successeur fut Alexandre VI , Rodrigues de Borgia, une de ces natures maudites par les siècles, et qui n'aurait pas manqué de faire sombrer le vaisseau de l'Église, si une main contre laquelle rien ne peut prévaloir n'en tenait le gouvernail. Le nouveau pape, par une de ces mesures de politique homicide que la postérité refuse de ratifier, fit violemment et lâchement mourir Zizim, au moment où le roi de France, maître de l'Italie, du milieu de son camp victorieux, apercevait, à l'horizon rapproché, la haute coupole de St- Pierre et demandait à voir le prince Ottoman.

Pierre d'Aubusson , jusqu'à la fin de ses jours, ne cessa d'être le bouclier de la chrétienté et l'orgueil de sa patrie. Il mourut en 1503, ù l'âge de 80 ans, laissant la réputation éclatante d'un héros et la douce renommée d'un saint. Le chapitre général de Rhodes ordonna , ce qui fut exécuté, qu'il lui serait élevé, des deniers publics, un magnifique mausolée en bronze.

0 ruine que je contemple avec émotion , vieilles

î ui :

fours que chaque hiver incline davantage vers le sol, débris grisâtres sur lesquels le soleil couchant jette des reflets si élrangcs, voilà les souvenirs que vous rappelez, voilà les personnages glorieux dont vous fûtes le berceau ou que vous viles se reposer dans votre enceinle.

Maintenant tout se tait autour de vous : plus de guerriers vous rapportant des trophées lointains, plus de noble dame attendant pieusement son époux, plus de page alerte faisnnt raisonner le cor. Beauté, richesse, gloire, amour, tout ce qui fait le bonheur de ce monde a habité ce château seigneurial. — Et maintenant la ronce couvre le pied du poudreux mamelon; à peine une giroflée jaune, symbole de vie, se montre ça et là à travers les pierres désunies par les années. On n'a autour de soi, si Ton peut s'exprimer ainsi , que ce silence des ruines qui parle au cœur une langue si mélancolique et qui pénétrait si profondément l'âme de Yolncy.

Tout est fini; — pourtant si vous descendez dans la chaumière, au bas de lu colline, on n'y croit pas qu'il en puisse èlre ainsi. L'aïeul vous contera que, dans la tour du levant, il a vu de loin en loin une fantastique vision; qu'en hiver, lorsque la bise souffle, lorsque la brume étend sur le donjon découronné son voile sombre, on entend parfois des chants mystérieux dans la salle des ï'iolons, ainsi appelée à cause de la musique étrange qui s'en échappe lentement.

Il vous contera que treize dames et treize cavaliers, vêtus des costumes de treize époques successives, apparaissent tout-à-coup à l'appel rapide d'un invisible beffroi; que l'assemblée, après s'être saluée profondément dans une ronde silencieuse, fait une prière et s'enfuit, et que cette apparition n'est jamais sans influence sur les événements du pays et du bourg.

Alfred ROUSSEAU.

près la conquête des Gaules, deux légions romaines s'établirent dans la contrée montagneuse comprise entre le pays des Arvcrnes et les frontières des Lémovices.

L'une des forteresses construites par ces troupes occupait, si l'on en croit la tradition locale, le lieu nommé plus tard Aubusson [Albuco ou Albutio).

La position était bien choisie et la forteresse devait présenter un aspect formidable. Elle était bâtie sur une colline rocheuse coupée à pic au nord et au midi, et au pied de laquelle coulait d'un côté la Creuse, de l'autre, au fond d'une gorge étroite et profonde, un petit ruisseau souvent grossi par les pluies d'orage.

Dès les premières époques du moyen-âge, un château féodal remplaça les constructions Romaines. Quelques habitations étaient déjà venues se

grouper sur les pcnlos les moins abruptes de la colline, el sur les bords de la rivière. Peu à peu, au milieu de ce silc sauvage, sur une lerre «pie peut à peine féconder le travail le plus persévérant, une petite Aille se développe.

Les seigneurs d'Aubusson occupaient dès le IX e siècle un rang élevé parmi les grandes familles du Limosin et de l'Aquitaine. Le premier dont une charte authentique nous ait transmis le nom, est Ranulfe, ou, selon la généalogie de Duhouchet, Raynaud, qu'Eudes, roi d'Aquitaine, créa vicomte de la Marche en 887. Ranulfe avait pour frère Turpion, évèque de Limoges, qui vint dans sa vieillesse habiter le chiiteau d'Aubusson, et qui y mourut en 9U, laissant des souvenir» de science et de sainteté. A la prière de ce pieux évoque, le célèbre abbé de Cluny, Odon, avait composé la vie de Saint-Gérald et le livre mystique do contemplu mundi.

Ijo lils de Raynaud, du même nom que lui, figure, avec son frère Boson, abbé laïc des monastères d'Évaux et de Roseille, dans divers actes de donation faits au profit de l'abbaye de Tulle. Son successeur, Ranulfe l' r , surnommé Cabridel , eut une existence aventureuse et pleine d'orages. Il disputa longtemps au comte Archambaud de Comborn la succession d'Aymarl de Turenne, leur beau -frère commun, mort sans enfants. Puis, cédant de plus en plus à des instincts de violence, il se mit à tenir la campagne et à piller les monastères. Il fut tué en 1031 dans une de ces expéditions, el son corps fut transporté à l'abbaye dTzeivhes. Un concile se tint la même année à Limoges, et les évèques infligèrent un blâme sévère à l'abbé d'Uzerches, pour avoir accordé la sépulture à un homme mort en pillant le peuple et sous le coup des anathèmes de l'église.

Les fils de Ranulfe cherchèrent à réparer, selon l'esprit du temps, les fautes de leur père. Ils donnèrent de grands biens aux monastères d'L'zerchcs, de Tulle et de Bonlieu, pour délivrer l'Ame du coupable des peines éternelles. Leurs successeurs suivirent l'exemple de ces pieu-

m» libéralités. En 1069, Raynaud IV rétablil le Moutior-Roseillc, ruiné par ses ancêtres. Dans les premières années du XII' siècle, Raynaud V fonda près d'Aubusson le monastère de Blessac et le soumit à la règle de Fontevrault, selon les conseils de sa mère, Agnès, qui était alors prieure d'une abbaye du mémo ordre en Poitou. Ce couvent, enrichi par les vicomtes d' A ubusson, devint le lieu de leur sépulture, et sous la protection d'une règle indulgente et douce, il est resté jusqu'au XVI II' siècle une retraite c hoisie pour les jeunes filles de la Haute-Marche, que leur vocation ou des exigences de famille venaient à éloigner du monde.

Raynaud VI prit la croix et partit pour la terre sainte. A son retour de Jérusalem, il rencontra en Italie son parent Hector Garoud, évèque de Cahors, qui voyageait avec un sauf-conduit de l'empereur d'Allemagne, Frédéric I". Ils tirent route quelque temps ensemble. Malgré leur sauf-conduit ils furent arrêtés tous deux et mus en prison. L'évéque Garoud écrivit à l'empereur pour réclamer sa liberté et celle de ton parent le vicomte d'Aubusson , marquis de cette terre. Il se plaint dans cette lettre \) qu'on l'a arrêté avec plusieurs moines de France et d'Angleterre qui n'étaient pas riches, mais qui appartenaient à de nobles églises et qui voyageaient sous la foi de la paix ecclésiastique.

A celle époque, c'est-à-dire vers la fin du XII' siècle, la Marche fut ravagée par des bandes armées qui parcouraient les provinces, et qu'on nommait Cottereaus et Paillers. Il se forma une vaste association sous le nom de Confrérie de lu pais de Notre-Dame , pour réprimer partout ces brigandages. Les Paillers , après avoir pillé les églises de la Marche, se retirèrent avec un immense butin, suivis, dit la chronique du Vigeois, de plus de quinze cents courtisannes, et furent attaqués près de Dun par les confrères de la Paix, le i août 1 183. On leur tua plus de dix mille hommes ; leur chef fut pris et pondu quelques jours après.

Raynaud VII succéda à son père vers 1201 , et prit part à la sau-

<l) V.Spicilegium.i.u.

; lis :

plante croisade contre les Albigeois, sous les ordres de révoque du Puy et de l'évoque de Limoges. 11 refusa longtemps de reconnaître pour suzerain le comte de la Marche, et, pour terminer la discussion, le roi Louis VIII donna, en 1226, des lettres patentes qui obligèrent le vicomte d'Aubusson à abandonner ses prétentions d'indépendance. Raynaud dut ainsi faire hommage au sire de Rourlwn des terres qu'il possédait dans la Combrailles et dans la baronic de Chambon. Par acte du mois d'avril \ 233, il se reconnut son homme lige et s'obligea à le servir contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir, excepté contre le comte de la Marche.

Il se montra plus libéral encore que ses ancêtres , envers les églises et les monastères. Il fit don à Mouticr-Roseillc de la moitié des biens qu'il possédait dans sa vicomté, et il abandonna de plus aux prêtres de Notre-Dame du château d'Aubusson les moulins drapiers de la Rue et de l'Écluse

A cette époque, le luxe et l'élégance des mœurs étaient portés au plus haut degré. Les écrivains ecclésiastiques du temps s'accordent tous pour déplorer les progrès de la corruption et de la mollesse. « Autrefois, disent-ils, les barons marchaient couverts de peaux de bouc et de renard. L'évéque de Limoges et le vicomte de Comborn eux-mêmes, ne dédaignaient pas ces rudes vêtements. Aujourd'hui, ils se parent de tissus précieux et rares ; les Plébéiens s'habillent comme les nobles, portent les cheveux longs et se rasent comme eux. Les femmes, lorsqu'elles se mettent en marche, ressemblent à des serpens, à cause de la longueur de leurs robes. » \\)

Pandant la vie de Raynaud, le château d'Aubusson devint le rendezvous des chevaliers et des troubadours de toutes les provinces méridionales. Ils étaient attirés par la grâce et la beauté de la vicomtesse .Marguerite, qui donnait des fêtes somptueuses dans lesquelles on voyait

v l) V. Vie de* Puius Provençaux , par Jeu» Noslradaïu.

réuniis la comtesse de Mon t ferra ml , sa sœur la belle Assalitlenr Auvergne et la vicomtesse de Yenladour.

Haynaud mourut en 1 249, et, trente ans après, un de ses successeurs, Haynaud ou Raymond, qui se trouvait sans héritiers directs, vendit sa vicomté à Hugues de I.usignan, comte de la Marche. Cependant l'histoire de la famille d'Aubusson se lie encore longtemps aux annales de notre province, par les barons de la Borne et les seigneurs de la Villeneuve et du Monleil-au-Vicomte. ï.a renommée de cette maison s'accrut à la fin du XV* siècle, de toute la gloire de Pierre d'Aubusson, grand-mallrc de Rhodes, l'un des plus illustres hommes de guerre de son époque. Mais la vicomté d'.lubusson ne revint à ses anciens possesseurs qu'en I 686, lorsque Louis XIV abandonna ce iief à François, duc de la Feu il Inde, en échange de la terre de Sainl-Cyr.

Au milieu XIV e siècle, la Marche fut ravagée et Aubusson pillé par les Anglais, qui s'étaient répandus dans la province, sous le commandement de Bascot de Mauléon. Parmi les capitaines d'aventure qui tenaient la campagne, on redoutait surtout le Limosin et Emerigot le Marchais, dont les noms révèlent assez l'origine. Fmerigot, dont la famille a fourni depuis plusieurs sénéchaux à la Haute-Marche, était, au dire des chroniqueurs contemporains, l'un des plus intrépides esche/ours de place de cette triste époque. Il échappa longtemps à toutes les poursuites ; mais enfin il fut livré par un de ses parents, le seigneur de Tournemire, et conduit à Paris où il fut mis à mort.

Aucun fait important, accompli au XV e siècle, ne parait se rattacher d'une manière directe à l'histoire d'Aubusson. Les habitants de la ville ne prirent sans doute aucune part aux troubles de la Praguerie, qui s'étendirent cependant jusque dans la Combrailles, ni à la guerre du Bien Public, qui eut des résultats si funestes pour le comte de la Marche, Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.

Cest vers les dernières années du XV e siècle qu'il faut probablement placer P établissement des métiers à tapisseries, qui ont fait depuis la

prospérité tic la ville. Éléonore do Bourbon, épouse de Bernard d'Armagnac, possédait des terres en Hainaut et en Flandre. On peut penser, avec raison, qu'elle fit venir dans le comté de la Marche des ouvriers Flamands. Une tradition moins vraisemblable , mais que nous devons pourtant mentionner, attribue les commencements de nos fabriques do tapis à des Sarrasins de l'armée d'Abd-el-Uahmann, qui seraient venus Rétablir à Aubusson après la défaite de leur chef.

En 1 321 , Anne de France fit rédiger les coutumes générales du comté de la Marche. Les consuls d' Aubusson se rendirent à Guéret pour assister à la lecture et à la publication de ces coutumes. Il eurent soin de faire leurs réserves contre tout ce qui serait contraire aux privilèges et franchises qui avaient été accordés à leur ville dès le troisième siècle, soit par les anciens vicomtes, soit par les comtes de Lusignan. Les habitants d' Aubusson , outre le droit de nommer annuellement quatre consuls pour gérer les affaires de la communauté, jouissaient de quelques singulières prérogatives. Ainsi, ils pouvaient élever des colombiers, et de plus chasser à cor et à cri dans toute l'étendue de la franchise de la ville. Il existe peu d'exemple de droit de chasse accordé aux communautés. Cependant , on le retrouve dans les privilèges des habitants de Joigny. Charles V le donna aussi, en 1333, aux habitants de Révèle, et plus tard à ceux de Montauban. Charles IX, à la prière des consuls, par lettres patentes du 26 juillet 1S6G, confirma les droits et franchise de la commune d' Aubusson. ;1|

Sous le règne de Henri H, l'hérésie de Calvin se propagea en France avec une rapidité inouïe. En moins de quatre ans on vit s'établir plus de deux mille églises réformées, qui formèrent entr 5 elles une espèce de

(I) On trouve dr cm ieuses recherches sur les droits cl privilèges de la commune d'Aubnsson , dan* lr Mémoire historique lédigé en 1779 par M. Bonchcr-d'Argis , avocat an parlement de Pari*. Nous devoiu la communication de ce Mémoire inédit à l'obligeance de l'un des magistrats les pins distingué* de l.i Gnir royale de Uinoges , M. (ïrcllel-Dumazcau , qui possède une connaissance Iris approfondie de l'histoire féodale de l'ancienne Marche.

loi

confédération politique et religieuse. Chaque église, en effet, axait son consistoire, dont les députés s'assemblaient en un synode provincial. Les xynodes provinciaux, à leur tour, choisissaient des représentants, dont la réunion composait le synode national.

La ville d'Aubusson accueillit de Iwnne heure les doctrines nouvelles et devint le principal foyer du calvinisme dans la Haute-Marche. On prétend que l'hérésie y fut introduite par des industriels que leurs relations commerciales conduisaient souvent à Genève; mais il est plus probable de penser que les premières semences de réforme y furent jetées par les ministres et les prédicants de la Saintonge. En 1563, un de ces ministres s'était déjà établi à Aubusson. Quelques années auparavant, un parti de Huguenots qui s'étaient sans doute ménagé des intelligences dans la place, avaient pénétré de nuit dans la ville et sous les murs même du château ; ils avaient pillé l'église, incendié les titres et les chartes de la commune.

La prov ince de la Marche prit une part active aux guera's religieuses qui troublèrent toute la France pendant la dernière moitié du XVI e siècle. Elle ne fut point ensanglantée cependant par les massacres qu'amena , sur plusieurs points du royaume, l'exemple de la Saint-Barthélémy. Il parait douteux, au surplus, que des ordres eussent été donnés pour répéter, môme dans les grandes villes, les exécutions de la nuit du l' r août 1372. Les lettres adressées aux gouverneurs, à la suite de cet événement, portaient l'ordre de rassembler la noblesse et de désarmer ceux qui parcouraient le pays, sous prétexte de service du Roi. Ce fut dans ce sens que des instructions furent adressées à Jean de la Iloche- Aymon , seigneur de Saint-Maixant et sénéchal de la Haute-Marche.

Aubusson dut souffrir d'autant plus des luttes religieuses, qu'une grande partie de ses habitants étaient restés fidèles à leurs anciennes croyances, l-es protestants n'y dominèrent d'une manière complète à aucune époque. Ainsi, en 1588, les communes d'Aubusson se joignirent à celles de Guéret et de Follet in pour chasser deux capitaines du

roi do Navarre qui venaient de donner inutilement un assaut nocturne à la petite ville d'Ahun. Saint-Priest, gouverneur de Guérct, fut tué dans eeltc courte et vigoureuse campagne, et Mérigol, capitaine du château d'Auhusson, y reçut une légère blessure. Voici comment le fait est raconté dans une relation con temporai ne qui porte tous les caractères d'un récit ollit iel : après l'assaut qui leur coula cent quarante hommes, et dans lequel ils perdirent un de leurs chefs nommé Fourcst-Vieille, les Protestants se retirèrent à Sainl-Yrieix , se dirigeant vers la Saintonge, d'où ils étaient partis, « mais ils ne furent guères loin qu'ils ne furent aussitôt poursuivis par la noblesse et communes du pays tant de la ville d'Ahun que des villes circonvoisines , à savoir Guéret, lcBusson, Felletin et Chénerailles, et ayant été joints à un bourg nommé la Chapelle- Taillefcrt distant de quatre lieues de la ville d'Ahun , ils furent brusquement chargés et vraiment, taillés en pièces par le fer et tranchant des épées des sieurs Charron de la Roche-Aymon, de la Villeneuve i, Saint- Priest, capitaine Mérigot et autres, tant qu'il en demeura près de cent sur place et entr'autres le capitaine Picdmontoys, outre le grand nombre des blessés, et lesquels perdirent du moins deux ou trois cents chevaux, cinquante ou soixante cuirasses, grande quantité de rondaches, mousquets, pétards et autres armes. Puis, rompus et mis en route, furent conlreints de se ranger et barricader dans le bourg de Pontarion , où ils furent assiégés par ledit sieur de Charron et autres dessus dits, avec les compagnies des capitaines Prosie et la Faulie, qui so barricadèrent pied ii pied d'eux et les tinrent assiégés durant trois jours. Et n'y eut à la poursuite et charge d'iccux personne tué du côté des gentilshommes et communes dudit pays, fors le sieur de Saint-Priest avec deux ou trois soldats seulement, ni même aucun blessé fors le sieur de Piedget et ledit capitaine Mérigot. Enfin, ne pouvant plus tenir dans le bourg de Pontarion, ils se rendirent sur le soir dudit jour de mardi [ï, et furent, par

( 1 ; !.<•« M ignons île !.. Y.llimuw étaient , comme on le suit , Je U maison (l'Aiil)iisson , lî 11 j.iiu 1-iSS.

grande humanité, reçus à composition, et de six à sept cents qu'ils étaient ne se trouvèrent que deux cents tout au plus, et ils s'en allèrent ayant tous la mèche éteinte, sans battre le tambour, et avec protestation cl serment de n'entrer et porter jamaisles armes audit pays de la Marche.» 1

Aucun document ne peut faire supposer que pendant la durée des guerres religieuses le château d'Aubusson ait été longtemps occupé par des troupes cahinistes. Il fut détruit, en 1632, en exécution de l'édit du dernier juillet 1 626 , qui ordonnait la démolition de tous les châteaux et forts situés au milieu du royaume, en sorte que nos sujets, portait Pédit , ne puissent désormais apréhender que fesdites places soient pour leur donner de l'inquiétude. Les matériaux du château Turent vendus pour dix mille francs applicables en diminution de tailles sur la commune. La mesure vigoureuse du cardinal de Richelieu dut être ainsi doublement populaire.

Dès que les luttes à main armée cessèrent , les protestants d'Aubusson eurent à se défendre contre l'intolérance des catholiques. Eu 1399, Henri IV envoya dans la Marche des commissaires afin de déterminer dans quelles villes serait permis, aux termes de l'édit de Nantes, le culte public de la religion réformée. Ces commissaires firent venir près d'eux à La Souterraine les consuls de Guéret ; une enquête fut ouverte en leur présence et ils reconnurent formellement les droits des calvinistes d'Aubusson. Un synode fut môme tenu dans cette ville les 3 et 6 mars 1 600 et les anciens d'un grand nombre d'églises y assistèrent. »

Cependant, dès 1603, les Catholiques voulurent empêcher les Proies» lants de réparer leur modeste temple couvert en chaume. Un arrêt de lit chambre de l'édit favorable aux réformés ne termina point ces discussions religieuses. En 1612, sous le ministère de Concini , de nouveaux commissaires envoyés sur les lieux, décidèrent contre les premiers que

(!) Bricf discours sur la défaite des Huguenots advenue le 10 juin 1388 , au pnvs et comte de I.. Ilaiile-Marclie , et comme M. de Charron et antre» capitaines les ont assièges, etc. ( Paris , 1 J8S ■ . (1) Archives du royaume. — Pièces relatives à la R. P. R. — T. 259. !.. tt* 9o.

; loi i

les deux cultes rivaux seraient librement professes à Aubusson. Mais leur jugement ne fut point respecté et les Calvinistes furent obligés, en 1634, «le porter leurs plaintes aux grands jours qui venaient de s'ouvrir alors ii Poitiers . Ils obtinrent enrorc une fois gain de cause.

Les attaques recoin mencèrent en 1662, dirigées par le syndic du Clergé de Limoges. Le débat fut renvoyé devant une sorte de commission mixte composée de M. de Pommereu , intendant de Moulins, et du comte de Belet, calviniste, l'un des gentilshommes les plus estimés du pays. Les deux arbitres ne purent s'entendre et il intervint , en 1 663 , un arrêt du conseil qui défendait l' exercice public à Aubusson de la religion réformée et qui ordonnait que le temple b«Ui au centre même de la ville serait démoli et transporté à cinq cents toises des dernières maisons. L'époque des résistances ouvertes n'existait plus; les Keligionnaires se soumirent et allèrent placcrleur humble prêche à la distance exigée, dans les bois pittoresques du Marche-Dieu.

Ce succès ne put satisfaire complètement les Catholiques. Le Clergé, d'accord avec l'autorité administrative, continua à poursuivre le protestantisme dans son dernier asile. D'ailleurs, des mesures rigoureuses se préparaient dans toutes les provinces. Louis XIV, sous l'influence de Madame de Maintenon, avait entrepris de ramener tous ses sujets à une croyance commune. Il avait d'abord employé les voies de persuasion. Une caisse spéciale avait été fondée pour donner des secours pécuniaires ù ceux qui se convertiraient et les intendants, afin de faire preuve de zèle, avaient envoyé de longues listes d'abjurations obtenues moyennant les sommes les plus minimes. « Le prix courant dans les pays éloignés, dit Rulhièrc, (I) était à six livres par tête de converti. Il y en avait à plus bas prix. La plus chère que j'aie rencontré pour une famille nombreuse est à quarante-deux livres. »

Ces conversions à prix d'argent s'arrêtèrent aussitôt que les intendants et les évêques s'adressèrent aux hommes de quelque valeur dans le parti

(1) ÉckiirciucmiBU Insloriqu*» l «1»» de >'w»lcs.

calviniste; mais le roi n'en demeura pas moins convaincu que la religion réformée n'avait plus de racines dans le royaume, et si Ton on croit l'historien cité tout à l'heure, les lois portées depuis et dont la rigueur alla jusqu'aux dernières violences étaient, dans la pensée de Louis XIV, purement comminatoires.

Dès les premières menaces , il y eut à Aubusson comme dans les autres villes protestantes, de nombreuses abjurations. IVes missionnaire» de la compagnie de Jésus venaient de temps à autre aider les Pères Recollels dans leur œuvre habituelle de prosélytisme. Mais bientôt ces moyens parurent trop lents et trop peu efficaces. Le 23 mai 1 0N:J , M. Legoux de la Ben hère, intendant de la généralité de Moulins, se rendit solennellement au temple d' Aubusson, accompagné des prêtres de la ville et du prieur de Chéneraillcs , officiai de révèque de Limoges. I; officiai, après avoir fait lecture d'un avertissement pastoral du clergé de France adressé aux religionnaires, déclara à ses auditeurs que l'heure était venue de retourner à la véritable croyance. Son discours d'une forme bizarre faisait pressentir des mesures rigoureuses et prochaines. I

Quelques mois après, en effet, le syndic du clergé de Limoges réitérait ses plaintes et le procureur-châtelain d' Aubusson arrêtait que le temple serait démoli et le ministre Jacob privé pour toujours de l'exercice de ses fonctions. Le parlement de Paris ordonna qu'il serait sursis jusqu'à plus ample informé à l'exécution de ce jugement et les choses restèrent dans le même état jusqu'au mois de mars 1685. A cette époque, le nouvel intendant de Moulins, le marquis de Creil-Bournazcl , vint à Aubusson pour y faire une dernière enquête. Des témoins déclarèrent que de jeunes enfants appartenant à des familles converties avaient élé menés au prêche et que de nouveaux catholiques avaient été l'objet d'insultes graves de la part de leurs anciens coreligionnaires. M. de Oeil ordonna la clôture immédiate du temple et commit le garde de la pré-

(I; On peul liic le prtxrs-xnl.jl <le celte séance mis «rcliive* du royaume , d,ins le <l»<c*ir r concernant le» Rrlipaaiuim Je la généralité «le Moulin* , l. ? >? , L «' 96

x olê , Toussaint Sellier, pour signifier l'arrêt et faire remettre les clés de l'édifice. 11 permit pourtant aux Calvinistes de se réunir pour délibérer et pour dresser cnlr'cux un rùlc d'imposition, jl)

Au mois d'octobre du cette même année 1685, le roi couronna par la révocation de l'edit de Nantes, la série de lois qui avaient successivement frappé les Ileligionnaircs de France. L'exercice du culte réformé Tut interdit; les ministres chassés, les écoles prolestantes supprimées et pour comble de rigueur, il fut défendu aux protestants, sous peine de galères et de confiscation , de quitter le pays où ils étaient mis hors la loi et traités en ennemis publics.

La révocation de l'edit de Nantes porta le coup le plus funeste à la prospérité nationale. Les États voisins s'enrichirent de nos pertes. Des émissaires Anglais vinrent dans les montagnes des Cévcnncs et jusques dans celles de la Marche, séduire les ouvriers les plus habiles, en leur offrant la perspective d'une nouvelle patrie, plus libre et plus hospitalière.

On a pourtant, il faut le dire, exagéré beaucoup l'influence de cette mesure impolitique sur la situation de notre ville. Il n'est pas possible de i>enscr qu'Aubusson ait jamais renfermé au XVII' siècle une population de douze mille habitants. Les témoignages les plus authentiques, les registres de l'état civil, tenus par les ministres protestants, de 1636 à 1656, l'avis de l'évèquc de Limoges au sujet de la translation du chapitre de Moutier-Roseillc, les rapports des intendants de Moulins, tout, enfin , nous mène à cette conclusion , que la ville est plus populeuse de nos jours qu'elle ne l'a été à aucune autre époque de son histoire. (2)

Notre province, en effet, il ne faut pas le perdre do vue, n'était qu'une partie obscure et toujours oubliée, de la vaste et riche généralité de Moulins. Un intendant qui avait visité la Haute-Marche, M. de

(1) Ce râle joint aux rapport* de M. de Creil , contient 117 noms. La contribution générale s "élève à 463 fr. , dont moitié pour les termea échus du traitement du ministre et moitié pour faire face au* frai» d'appel interjeté contre l'ordonnance de l'intendant. Cette pièce est signée Coulloudon , Matheyron et Jacob.

(3) En pienant pour base le chiffre moyeu des naissance* et de» décès «obenliquement constaté*

Pommercu, avoue dans un rapport officiel de 1663, que les tailles sont accablantes dans le pays, que les routes et les ponts y sont ruines et nécessitent les réparations les plus urgentes. Il ajoute : « Que tout ce qui » s'est employé autrefois des fonds des ponts et chaussées par la direc- » tion des trésoriers de Franco a été léger, sans qu'on ait jamais » bien pu pénétrer le véritable emploi de celte dépense. »

Mademoiselle de Montpensicr, pendant les loisirs de son exil au château do Saint-Gcrmain-Bcaupré, avait fait quelques essais inutiles pour améliorer le pays cl canaliser la Creuse. Mais les difficultés qu'elle avait rencontrées lui avaient bien vite fait perdre courage. Dans une province où le sol est ingrat par sa nature, où les voies de communication étaient si négligées et si imparfaites, où les capitaux manquaient, l'industrie ne pouvait être florissante. Il se faisait dès lors chaque année une grande émigration d'ouvriers qui allaient porter leur travail dans les principales villes du royaume et même dans la Catalogne et dans les deux Castilles ; mais le produit de leur campagne suffisait à peine, de l'aveu même des intendants, pour faire face aux tailles et aux impots qui pesaient sur eux sous toutes formes.

La situation des villes de la Marche répondait parfaitement à l'étal général de la province. «Cuérct, qui en csl la capitale et où est lo siège du » présidial, est peu de chose, dit M. de Pommercu dans le rapport que •> nous avons déjà cité. Les villes d'Aubusson et de Felletin ont leurs •» manufactures de tapisseries ; la première pour les tapisseries à person- » nage, la seconde pour les verdures. Il y a eu un temps où les artisans » des deux petites villes ont gagné; mais aujourd'hui ces ouvrages n'ont

par le» ministres calvinistes d'Aubusson , on trouve comme maximum de la population protestante, de U ville , environ sept cent» Ames. Or , suivant nu acte émané de l'evécmc de Limoges et que noua avons cité dans notre notice sur Mouticr-Roscillc , un quart au moins des habitants professait la religion reformée. Le chiffre total de 1a population aurait donc été » cette époqne (1672) d a peu près 2800 Ames. — M. Lcvaycr, intendant de Moulins, dans un rapport au roi , daté de 1696, évalue i 2100 le nombic des habitants d'Aubusson et il porte à 200 le nombre des rcligionnaires qui ont abandonné U ville.

» presque plus cours. On pourrait, à mon sens, entretenir lesdites ma- » nufaclurcs dans ces deux lieux, se servir du moins des peuples qui les » habitent , pour cette sorte de travail auquel on voit les petits enfants

s'occuper dès le moment qu'ils peuvent remuer les doigts. » il;

Les manufactures d' Aubusson qui, au milieu des troubles et des agitations civils, n'avaient pu. comme on le voit, mettre longtemps à profit les faveurs cl les priv ilèges accordés à l'industrie française par Henri IV, sortirent un instant de leurs ruines, sous la main protectrice cl puissante du grand Colbcrt. Mais elles retoml>èrcnt bientôt dans la situation la plus déplorable et la révocation de l'édit de Nantes leur porta le dernier coup. Deux cents religionnaires, fabricants et ouvriers, quittèrent Aubusson

il cette époque et se réfugièrent dans diverses parties de l'Allemagne, L'édit contre les prolestants avait été enregistré le 22 octobre 168o,

et le 2i> du même mois, le gouverneur de la Haute et Basse-Marche, M. le marquis de St-Germain, se rendit à Aubusson avec un appareil tout ipilitairc pour y faire exécuter les ordres du roi. 11 y eut en sa présence, dans la chapelle des pères Recollets, une cérémonie religieuse à la suite de laquelle plusieurs habitants de la ville abjurèrent le calvinisme. Le procès-verbal authentique de ces abjurations ne laisse malheureusement aucun doute sur les mqtifs de terreur qui les amenèrent. ,2 . M. de Saint-Germain fit démolir le temple et saisir tout ce qui appartenait au consistoire, c'est-à-dire la maison d'école, deux coupes d'argent et une somme de cinquante-six livres.

(1) Mémoire» sur la généralité de Moulins, ManiMciils. 9Ô8 , Sl-iiui m .

(?) Le 2» octobre 16&> , en la ville d'Aubiissou , d.uis l'église des R. P. Recolle}* d'icclle , se Mint présentés en leur personne , Antoine Mercier , mai chaud ; Marie Voreillc , femme dudit sieur Mercier; Antoinette Mercier, lillc du sieur Mercier, et Miigdçlcjno Bourny, leur «errante, et aussi se sont présentés Jean licitraud, tapissier; Pierre de la Bnigié.re, tapùaicr ; François Janicaud rl Jeanne Parade , sa femme , Pierre Mercier , marchand , demoiselle Catherine de Claravand , sa femme; Jean Coulluudon , marchand, Marie Dcssaiicaux , sa femme , Antoinette Dcssartcain , sa Mlc-scrur; Samuel Pajon , Jacques Bairuband, tapissiers de ladite ville, lesquels tolontairtmetit mit fait nbjination de l'hérésie de Calvin entre les mains de Fuurton , curé , cl ont embrassé la, Religion Catholique en laquelle il* ont déclaré vouloir vivre cl mourir , en présence, de MonM-iuru-ur

(Test ainsi que s'accomplit à Aubusson la mesure \iolente qui iuail du même coup dans notre Aille le calvinisme et l'industrie. Depuis celle époque, l'aspect de la province devint de plus en plus sombre. Il est impossible de rien ajouter à la tristesse du tableau tracé en 1 698 par M. Leva ver, intendant de la généralité de Moulins. Après avoir décrit ce misérable pays de la Haute- Marche, enseveli dans la neige pendant six mois de Tannée et dans lequel les hommes abandonnent à leurs femmes et à leurs invalides les soins de leur pauvre culture et de leurs chétives moissons ; il ajoute : « Guérel en est la capitale. Celte » ville qui ne contient que 2300 personnes, est située entre des mon- » tagnes et dans un fonds si peu agréable, qu'il est surprenant que tant • de personnes aient pu se résoudre d'y habiter; leurs visages sont tous » plombés; leur humeur est noire et sauvage et l'envie et la discorde » les y ronge éternellement, d'ailleurs fort industrieux et ménagers.

» Aubusson est une petite ville plus grande que Guérct, mais cepen- » dant elle n'est plus aussi peuplée. Il en est sorti deux cents religion- » naires, et le mauvais état des tapisseries qui s'y fabriquent a fait sor- » tir beaucoup d'ouvriers à cause de leur pauvreté. I.a situation est en- » core plus fâcheuse que celle de Guérct ; elle est au pied et entre des » montagnes affreuses. A peine y voit-on le soleil , et les habitants pa- » raissent plutôt des condamnés aux mines que des hommes libres. Ils » ont cependant l'esprit subtil, inquiet, leur parler est d'un aceent Lan- » guedocien, querelleurs, ennemis implacables. 11 y a environ 150 ■> nouveaux et mal convertis auxquels il faut veiller exactement. Tous » ces habitants sont au nombre de 2100 et 587 feux. ■> (i)

le gooTcmcur de Suint^Gcrmain et encore en présence de M. Alexaudr* <>cigucre, président de I Vice lion, et de plusieurs autre* qui »e sont soussignés a\ec ladite demoiselle de Ctaravaux, Mercier, Coulloudon cl les autres ont déclare ne savoir signer.

Cet acte est signé ainsi qu'il suit : Pour obéir OU roi, (àlaravatix. — Pour obéir OU roi» Mercier. — Coulloudon , pour obéir au roi. — Présents à t ordre ci-dtuui, Saint-Germain, — ■ Mcrigot ,' capitaine , — Canillat des Tours , — Luborcix de la Pigne , — Gcdoyn Dumonlcil , — Garreati de la Marlcladc , — Finet , notaùc royal , héréditaire reserré greffier des arbitrages.

(1) Lcvajcr. — Mémoire sur la généralité de Moulus. — Mauusciit. — 101. Morlcn.

i <eo ;

Nous transcrivons sans peine cette triste et dédaigneuse peinture, dans laquelle personne aujourd'hui ne reconnaîtrait les deux principales cités de la Creuse. Guérct est devenu une ville aux mœurs élégantes. Aubusson, malgré ses rudes montagnes, a perdu son aspect sauvage. Sur les bords de la Creuse, dans la gracieuse vallée de Saint-Jean, ses maisons blanches et neuves s'épanouissent sous les rayons du soleil , au milieu des jardins et à demi cachées par des rideaux de peupliers. Au centre de la ville, sur des rochers à pic, s'élèvent, comme pour compléter ce point de vue pittoresque, les ruines du château féodal et les débris d'une yastc tour carrée du douzième siècle,

Aubusson , lors de la division nouvelle du territoire français , après 4789, fit valoir son importance relative et conserva quelque temps l'espoir de devenir le siège de l'administration départementale. Celte faveur ne lui fut point accordée, mais le gouvernement conventionnel y établit une école centrale qui a rendu de grands services au pays et d'où sont sortis des hommes distingués par le talent et par la science.

L'histoire spéciale de la ville ne fournit, du reste, aucune renommée ancienne ou moderne dans les arts ou dans les lettres, qu'on puisse placer ù côté des illustrations guerrières de la famille d' Aubusson. Nous ne pouvons guère citer d'autre nom connu que cçlui d'un peintre habilo, Jacques Itorraband, qui peignait les oiseaux avec une rare perfection et qui a enrichi do ses œuvres la belle collection de Levaillant, et l'une des plus remarquables éditions des (euvres de notre grand naturaliste Buffon. La ville doit toute sa gloire, comme tous ses progrès, à sa brillante industrie. Sous la direction d'hommes pleins d'activité et d'intelligence, ses mannfaetures de tapis ont consolidé leur vieille réputation européenne; elles contribuent aujourd'hui, pour une large part, à conserver à la France le monopole des produits industriels de bon goût et de luxe élégant.

Fm.ix I.EC1.EII.

es vieux châteaux s'écroulent, en même temps que s'en vont les vieilles races féodales. Ne laissons pas s'ensevelir sous ces décombres les traditions qui en sont venues jusqu'à nous; c'est l'histoire de nos provinces, c'est l'histoire de la France.

A cinq kilomètres de la ville d'Aubusson, sur la route départementale de Chambon et d'Evaux, à un myriamèlre de l'ancienne abbaye de Bonlieu , on trouve un antique château démantelé, avec ses tours en ruine, avec ses toits à demi détruits, crevassés par la pluie et les vents. Au dehors, des fossés comblés, une vaste cour entourée de pans de murs qui croulent, une modeste église que ne recommande aucun style d'architecture; au dedans, une salle à belles dimensions, où le dernier seigneur donnait ses fêtes cl dont quelques fragments de boiseries ne cachent plus la triste nudité ; puis des

appartements sombres que divisent d'épaisses murailles. Cela est le château de Saint-Mcxant, berceau et résidence longtemps redoutée de puissants gentilshommes. Encore quelques années et la masure féodale aura entièrement disparu , si le crayon de l'artiste et la plume de l'archéologue n'en retiennent quelques traits, comme on dresse un inventaire après décès.

Le château de Saint-Mexant, tel que nous le voyons, ne devait être, à proprement parler, qu'un donjon très élevé et assez mal fortifié, d'où le maître s'élançait sur la plaine comme le vautour de son aire. 11 est flanqué, au levant, de deux belles tours rondes, et à l'aspect opposé sa façade est appuyée sur une grosse tour carrée où se déroule un escalier on pierres qui n'a pas moins de 120 marches. Sa situation sur un plateau peu étendu, dominé do trois cotés par des éminences, n'était protégée par aucun ouvrage avancé, par aucun accident du sol. Ses fossés, creusés de main d'homme, et ses tours étaient évidemment sa seule défense, à cette époque du moyen-âge où chaque seigneur de fief, n'ayant foi qu'à la force et à la violence, créait autour de son manoir des obstacles aussi inexpugnables qu'il le pouvait, derrière lesquels, pour le vaincre, il fallait l'aller saisir au corps.

L'intérêt de cet amas de pierres noircies par le temps, ne peut donc plus nous toucher que par les souvenirs qui s'y rattachent.

ta Marche et la petite province de Combraille, qui était une annexe à la fois de la Marche, du Bourbonnais et «le l'Auvergne, n'avaient pas de famille qui fut de plus ancienne et plus noble race que la maison do la Roche-Aymon. Dans les litres latins , où elle trouve les premières preuves de son existence seigneuriale, qu'elle fait remonter au XI* siècle, elle est dénommée de la Roche {de Rupe) et, a l'exemple des la Roche- Foucault, des Roche-Chouart, c'est en y joignant le prénom d'Aymon, porté par plusieurs de ses membres, qu'elle s'est formé le nom de la Roche-Aymon, sous lequel elle s'est continuée jusqu'à nos jours. Ce nom, elle l'a imposé à une roche près de la ville d'Évaux, où se voient

encore les ruines d'un vieux manoir d'où elle est sortie. Vers le milieu du XVII e siècle, le vieux manoir croulant de toutes parts, la résidence seigneuriale fut transférée à Mainsat, pays de franc-alleu, qu'elle habite encore. C'est là que naquit , en \ 697 , le cardinal de la Roche- Aymon, archevêque de Rhcims, premier pair et grand aumônier do France, à qui échut l'honneur de sacrer l'infortuné Louis XVI

Les premiers seigneurs connus, qui aient possédé le château de Saint- Mexant, appartenaient à la famille de la Roche-Aymon. Mais à quelle époque la branche s'est-clle séparée du tronc ? Le savant généalogiste qui, par l'ordre de l'illustre cardinal, a écrit l'histoire de sa maison, n'a que des doutes sur ce point. Ce qui lui parait certain, c'est qu'au milieu du XIII e siècle, vers 1270, vivait Guillaume de la Roche, premier seigneur de Saint-Mexant. Cette seigneurie lui était-elle un propre ou Pavait-il acquise par mariage ? là encore le généalogiste est en défaut. Mais depuis Guillaume de la Roche de Saint-Mexant, dont le fils se fit aussi appeler à son tour du nom nouveau de la Roche-Aymon, la filiation s'établit cl ne se perd plus; et comme il arrive souvent, la branche cadette, poussant de plus vigoureux rejetons que la branche aînée, l'efface bientôt en importance politique. C'est d'abord Jean de Saint-Mexant qui, en U38, à la tète des gentilshommes de la province, vient à Limoges offrir ses services à Charles VII et à ce sombre dauphin qui, depuis, s'appela Louis XI. C'est Guillaume, son fils, qui eut l'honneur de s'allier à notre illustre Pierre d'Aubusson, en épousant Louise d'Aubusson, sa cousine germaine. C'est son second fils, Jean, seigneur de Chabanne-Gucrgny qui , ayant passé de la bannière de ses suzerains, les ducs de Bourbon , sous celle du roi Charles VIII, apparaît successivement commissaire-royal aux États de Languedoc, l'un des capitaines qui, avec leurs hommes d'armes, défendirent le midi de la France contre l'invasion de Ferdinand-le-Catholique, pendant que l'aventureux Charles VIII allait comquérir, en courant, l'Italie et l'éphémère couronne de Naplcs, puis enfin commandant du château d'Aubus-

son et sénéchal de la Haute-Marche. — Viennent ensuite trois générations de sénéchaux de la province.

C'était le temps où , sous prétexte de religion , la féodalité , réunissant ses tronçons coupés et meurtris par Louis XI , allait livrer ses derniers combats à l'autorité royale tombée aux faibles mains des trois fils de Henri II. Calviniste, Catholique ou ligueur, il fallait quo tout gentilhomme prit parti.

Jean de Saint-Mexant, l'aïeul, tint pour la cour. Lieutenant au gouvernement do la Haute et Basse-Marche , sous le maréchal Jacques d'Albon de Saint-André, puissant par ses alliances et par lui-même, Jean de Saint-Mexant avait dans sa main le sort de la province entière. L'histoire a gardé cette lettre que , dans ces circonstances critiques, le roi Charles IX lui écrivit de Paris le M avril 15621 :

■ Moiu? de Saint-Maixent , pour ce que je sçay qu'elle est la volimlé que vous avra de me faire

• congé et permission , k fin de garder qu'il n'en advienne quelque périlheux inconvénient , je

» diligence qui vous wr« possible d'assembler avec armes et chevaulx vos parent*, voisins et uni* » et tous ceux que vous cognoisscx de la noblesse du pays, pour les mener là où vous fera scavoir le » seigneur de La Fayette , chevalier de mon ordre , à qui j'ay donné charge d'amener ladicte no- » bleue par de-çà , selon ce qu'il vous fer» entendre plus particulièrement de mon in tension ; en » quoi faisant , tous ceulx de ladicte noblesse que vous aurez ainsi amenés en équipage de me faire » service soubs la conduicle dudict seigneur de La Fayette , seront tous exempts de la comparution » aux ban et arriére-ban que je fays assembler pour mou service , siiyvanl ce que je mande à mes » officiers par mes lectres de commission ; priant Dieu , Mons ? de Saint-Maixent, qu'il vous ayt » en sa garde. » — « Escript à Paris , le XIV» jour du mois d'apvril M. Vc. LX1I , signé : » Charte», et plu» bas Bovrdin. •

C'en fut assez. A la voix de Jean de Saint-Mexant, la noblesse Marchoise courut aux armes, se jeta dans les places qu'il importait de garder et conserva ainsi la province au roi, et au pauvre peuple une ombre de paix, encore bien troublée de toutes sortes d'exactions.

En récompense, Jean de Saint-Mexant reçut, en 1568, la charge et dignité de sénéchal de la Marche , et presque en môme temps le collier de l'ordre de Saint-Michel ; et c'est à ce double titre de sénéchal et

d'homme très considérable par lui-même, qu'il dut de recevoir du môme roi Charles IX, le H septembre 1372, vingt-deux jours après la Saint- Barthélemy, une seconde lettre que l'histoire, à bon droit, a aussi jugée digne d'être conservée :

• Mon» ? U séueschal. Je ne fais point de double que jusque» icy vous n'ayez entendu ce qui s'est

■ passé touchant l'émotion dernièrement advenue en cette ville de Paris par la mort do feu sieur de « Cbastillon , amiral de France , et d'aulcuns tes complices et adhérans , lesquels estaient bien » prouvés avoir conspiré à l'encoutre de moi cl de mon estât et de ccuU que je tiens auprès de moi » comme mes plus chers.

» Je vous l'ay assez amplement escript et à tous les gouverneurs et licu-lcnaus en mes pays et

• provinces ; et a fui qu'aulcuns de mes subjects ne prissent cause ou occasion de ce que dessus pour

• entrer en quelque double ou inesftance, j'ay bien voulu faire seavoir et entendre par tout mou » royaubac U bonne et droicle intension que j'ay envers tous mes dicls subjeetz , et comme je ne » désire rien tant que d'y voir toutes choses rétablies en bon repos.

« Ce n'a jamais esté ni n'est ma volonté que eeulx qui ne sont point coupables de la susdietc mal-

• heureuse conspiration , encores qu'il fassent profession de la religion prétendue réformée , et » souffrent ni reçoivent aulcun dommaige ni dcsplaisir, ai ru qu'ils soyent conservés en tous leurs

■ biens et droicts , ainsin que mes aultres subjects; et je ra'asseure qu'avec le temps ils se confor-

• tueront à ma dicte volonté , après avoir icelle entendue tant par la présente que par la déclara -

• lion qui en a été publiée par tous les bailliaigcs et séneschaussées de mou royauluic , dont vous » trouverez copie avec la présente , pour eu faire faire semblable publication dans tous les lieux et . endroicts de votre séneschausséc , a fin que mcsdicls subjects soyent cl demeurent entièrement

• asscurés.

■• Je ne veulx toutesfois ( comme il est expressément porté par la dicte déclaration) que d'ores- . en avant se fassent aulcuns presebes ni assemblées par cculx de la dicte religion , pour quelle

• occasion que ce soyt , tant es maisons des gentils-hommes qu'ailhcurs , ainsin qu'il a esté cy- » devant permis par les édicts de pacification , et ce a lin d'obvier a plusieurs scandales et meslian- » ces qui pourrayent en advenir parmy mes dicts subjects ; par quoy pour vostre regard vous Jèrcs » sur ce faire les inhibitions et défenses en tel cas requises, a ce que mon intensiou soyt en cest a endroit observée.

» Kt pour re que journellement j'ay advis que , soubs couleur de la dicte émotion, se commectcnl

• en plusieurs lieux de mon royaubne infinis maux et exactions contre plusieurs de mes subjects » par aulcuns qui soubs prétexte de mon service se sont d'eux-mêmes licencié* à prendre les aunes » et s'assembler , allant par les champs piller les maisons d'aulcuas gentils-hommes et aultres mes » subjects , disant contre vérité que par moi leur a été ainsin permis , je vous prie , sur tout le ser- - vice que vous désires me faire , que vous donnict ordre dan» tous les lieux et endroicts de votre » charge où il y aura gens en armes , qu'ils ayent a venir à vous en cas qu'ils en soyent près , a ce » qu'ils vous fassent entendre pour quelle cause cl par quelle auctorité ils les auront prinscs; et eu

• cas qu'ils en soyent éloignés , envoyez vers eux gentils-hommes capables de s'en expliquer avec

• eux.

» S'ils ne sont gens de mes ordonnances ou qui ayent charge par escript de moi ou de mou Lira

. le .lue «l'Anjou mon lieu-tenant général et disposé à me faire service, (Vicie* leur roeclrc bas tes » dictes amies incontinent.

• S'ils estoient si téméraires que de ne vouloir à l'instant obéir au commandement que tous leur » vu ferez de ma part , donnes ordre de les rompre cl tailler en pièces , telleinent que la force m'en

» lli llIClllC.

» Je vculx aussi que vous fassiez promptement faire la plus grande et exemplaire justice qui vous •i sera possible , d'une infinité de voleurs et brigands qui font plusieurs pillerie» et rançonnemens » par les villaiges et maisons estant ans champs; car je désire que tel» malfaictenw sovent punis o et ebastiés exemplairement pour qu'ils ne prennent racine plus avant ; et in'asseurant que vous y « incctrcx incontinent l'ordre qui est requis , je ne vous ferai la présente plus longue ; priant Dieu , » Mons? le séneschal , vous avoir en sa sainclc et digne garde. — Escripl a Paris le XVII* jour de » septembre M. CCXCC. LXXI1. Signé Ckarlet et plus bas Fizrt. »

Tel était, après ce grand massacre, le misérable état des provinces de France. Le tableau en est là, dans ces instructions, plus saisissant que dans l'histoire mémo. On y voit, sous le prétexte de la religion, au nom du roi, dans les villes, dans les campagnes, par tout le royaume, les pilleries et les brigandages} et pendant que le carnage fume encore dans les rues de Paris, le fils fantasque et colère de Catherine de Médicis, les épaules plices sous le fardeau de son crime, invoquant la paix, l'ordre, même la force aveugle et brutale, contre ses propres partisans, pour les victimes de son exécrable politique.

Environ le tiers des industrieux habitants d'Aubusson était calviniste; c'est sur eux principalement que dut s'étendre la menaçante amnistie que Jean de Sainl-Mcxant leur octroyait au nom de Charles IX. — Mandé à la cour, en 1575, il y vint mourir, laissant à son fils, Annet de St-Mcxanl (1), la charge de sénéchal de la haute et basse Marche; pour

(1) Nous avons sous les yeux un acte de notoriété dressé à Aubusson , en février 1647 , imprimé avec toutes sortes d'illustrations , ayant pour objet de faire certifier par témoins ouïs Ct dénommés • qu'ils ont vu et connu la maison îles Valtenct vivre noldcmeut, tenant train de chasse tant a » l'oiseau qu'au chien courant ct fréquentant les guerres de père en fils pour le service du roi ,» où il est attesté , pour plus grande preuve de noblesse, que , en 1577, Austrillc Vallencl , capitaine du château d'Aubusson , eut l'honneur d'être tué en duel par Aunet «te la Rorlie-Ayroon de Saiut- Mcxant. Pierre Marsillal , maître tapissier, igé de 9Î ans, raconte ainsi le fait : » La veille de la - Fête-Dieu de l'année 1377 , Annet de la Roclic-Aymon tua en duel Austrille Vallcnet, sieur de » Roreille , capitaine du château de la ville d'Aubusson , maître particulier des eaux et forêts de la » province. Apres avoir été blessé, sou cheval le porta jusques dans une terre appelée \»Stcrtlt-

celui-là aussi , le collier de Tordre de Saint-Michel ne larda pas à venir récompenser le dévoûment héréditaire à la cause royale ; et lorsque le dernier des Valois, le faible Henri III, poussé à bout par la ligue, se fut jeté dans l'alliance de son beau-frère et cousin, le huguenot Ilenri de Navarre, Annet de Sainl-Mcxant Teçut, au mois de mai 1589, l'ordre et commission de lever cent arquebusiers à cheval pour faire face aux ligueurs dans la Marche et dans le Limousin , et c'est à cette occasion qu'il lui écrivit de Blois, le 10 juin suivant, cette lettre qui ne manque pas non plus d'intérêt historique :

« Mon*? «le Saint-Maixcul. Étant uverti de l'incommodité que mon pays «le Limoaiu reçoit au » désavantage de mon service par le moyen de quelques lieux que les rebelles y occupent , je désire

• qu'il se fasse tout l'effort possible pour les réduire en mon obéissance et délivrer mes lions suhjccls » de l'oppression qu'ils en souffrent.

» J'ui foiet entendre ma volonté sur ce au sieur comte de la \ nulle (l) qui commande pour mon

• service audicl pays; et pour ce que les forces qu'il peut y avoir ne seraieut suffisantes pour » l'exécuter avec succès , j'ai a'Ivisé de vous csciipre, comme à tous ceiilx qui commandent de mu

• part és provinces voisines , à l effect de s'employer ensemble à ce que j'ay ordonné de ce côté-là. > Mon intviuion est que semblable secours cl assistance soit donné à chascuoe des aultres provinces,

» à conunciicer où le besoing se moustrera le plus pressé , pour les purger l'une après l'aullre «les

- troubles et incommodités qu'y occasionnent lesdicU rébelle», et qu'à ccsl effect , rculx qui y com- . mandent , s accordent et preuncul enlr'eulx une bonne résolution et intelligence , pour former un

• corps de toutes lesdictes forces à mesure «pie le bien de mon service requerra de faire quelque » Immi exploict ru une paît ou en l'aullre , d'où pourra tous-jours s'cnsuyvrc quelque bon effect, au

• lieu que ebascung u'u séparément de quoy entreprendre chose d'importance.

» Je vous prie «le vous y disposer de vostre costé comme à chose très-uéeessaire et qui pourra » estic graiwlemcnt utile pour mon service , et quant à ptésent de donner audict sieur de la Voulte

- toute l'aide et renfort que vous pourrez pour les affaires «le sa charge.

ii II est aussy besoing que vous vous visitiez souvent les uns les aullrcs et vous communiquiez par » k-ctres les advis que vous recepvrez au subject de ruesdictes affaires ; d'aullaul «pie cette corres-

• pondance peut grandement servir à la conduietc de cltascung de Vous en sa charge, et me donnera » plus d'occasion «le contenu ment ; priant Dieu , Mous 1 de Saiiit-Maixcnt , vous avoir en sa saiucte <* garde .

» Escript à Blois le X' jour «le juin M. CCCCC. LXXXIX. Signé llrnri, et plus bas Retol. ■>

Peu de semaines après, le poignard de Jacques Clément débarrassa

• ne ri», où je le vis qui branlait encore les jambes , n'étant point achevé de mourir. Il fut porté ,

• »p«ès avoir rendu l'âme , en celte ville dans sa maison , cl fut grandement regretté des peuples qui

• ne tirent le lendemain ni danses , ni réjouissances , suiv ant l'usage. « (!) Gilbert de Lévis , depuis duc de Yenladour.

Henri III de tous ces soins auxquels sa faiblesse ne suffisait pas. Avec Henri IV, la France respira et une nouvelle ère s'ouvrit devant elle.

Annet de Saint-Mexant mourut en 1617, après avoir obtenu du roi Louis XIII, en 1615, des lettres portant érection en marquisat de la terre de Saint-Mexant et de ses annexes; c'était le prix d'une fidélité et d'un dévouaient éprouvés sous trois règnes. Son fils aîné, Jean de Saint- Mexant, seigneur de la Farge, était mort, en 1595, assassine près le bourg de Yallière par un gentilhomme du voisinage; sa charge de sénéchal de la Marche était passée au puiné, Geoffroy de Saint-Mexant, par démission, quelques années avant sa mort; et ce fut Geoffroy qui fut chargé, en vertu de son office, de conduire et de diriger l'élection des députés de la province aux États-Généraux de 1614; c'était, dès lors, à ce qu'il paraît, affaire délicate et difficile; car la régente, Marie de Médicis, loua beaucoup à cette occasion la sagesse et la prudence du nouveau sénéchal. On sait que, parmi les députés élus, furent Renaud de la Roche-Aymon, pour la noblesse, et Jean Vallenet pour le tiers état.

Geoffroy mourut, en 1624, de la mort de beaucoup de gentilshommes du temps, d'une blessure reçue en duel. — Six fils lui survivaient, riche espérance d' une famille illustre. Mais, déception do l'orgueil humain, la famille devait s'éteindre sur cette nombreuse lignée, et ce nom de la Roche-Aymon de Saint-Mexant, allié aux plus puissantes maisons de France, allait périr déshonoré, autant qu'il pouvait Pétre, sur la tète de Philibert de la Roche-Aymon, troisième marquis de Saint-Mexant.

Alors le cardinal de Richelieu , achevant l'œuvre de Louis XI , poursuivait, abattait sans pitié ces barons inquiets et remuans que les guerres civiles avaient épargnés. La stabilité du trône, la paix publique, étaient à ce prix. Les tètes des gentilshommes tombaient sur les échafauds, leurs châteaux étaient démolis, leurs biens confisqués. Sous cette terrible main se dressaient et se cabraient, toujours menaçants, dans leur sauvage indépendance, ceux qu'elle n'avait pu atteindre et dompter.

Philibert, ma/quis de Saint-Mexant, fut un de ces farouches seigneurs

qui, retranchés dans leurs donjons, protestaient, par leurs dérèglement et leurs crimes, contre la sujétion que leur voulait imposer le grand ministre. Le château d'Aubusson, celui de Felletin, venaient d'être ruinés; mais le sien restait debout avec ses fossés, ses tours et la sombre terreur dont il était protégé. C'est de là que Philibert de Saint- Mexant bravait la justice du roi ou plutôt des faibles tribunaux qui la représentaient. Nul n'approchait de cet autre Plessis-lèz-Tours. î.a tradition parle encore du grand diable de Saint-Mexant et des violences de toute sorte commises à l'abri de ses créneaux. On monde, dans l'allée du château , la place où un mendiant tomba mort sous le coup d'une arquebuse dont le grand diable essayait la portée. Il avait épousé Anne de Saint-Julien qui l'avait rendu père de deux filles: Anne de Saint- Julien, par son mariage, lui était un obstacle à de nouvelles amours; il envoie l'ordre à deux domestiques de l'en débarrasser, et l'infortunée marquise est étranglée dans son château. Écoutons un magistrat contemporain (1) raconter, avec une naïve simplicité, cette lamentable histoire :

« En l'année 1610, la marquise «te Saint-Mexant, à une lieue de la ville d'Aubusson , fut

• étranglée et étouffée , la nuit , dans sa chambre , par ses propres valets et domestiques , et par

• l'ordre et commandement de son mari qui était en la ville de Lyon engagé à un amour étranger » pour quelque dame de cette ville qu'il prétendait épouser dans U suite. — Il revint quelque » temps après cet assassinat , et |H>ur s'en mettre à couvert , il arrêta trois de ses valets et une » servante qui avaient participé au coup et les mit entre les mains du vice-sénécbal île ce pays. •• Les accusés, n'ayant rira voulu avouer , furent appliqués a la question OÙ ils confesserait tout . » et chargèrent entièrement leur maître qui le leur avait ordonné. Je crois même qu'ils prtHlui>i-

• rent quelque lettre de lui. Par sentence rendue au présidial , ils furent condamnés à être roué*

• tout vife-, ce qui fut exécuté ici (a Guérel) , sur la place du Cimetière, en la personne des trois

• valets complices du crime. La servante fut élargie quelque temps après , ayant souffert In ques- » lion sans rien avouer, et n'y ayant , d'ailleurs, assez de preuves pour la convaincre d'avoir cun- » tribué au crime. — On décréta contre le marquis de Saint-Mexant qui fut arrêté prisonnier par - ledit vice-sénéchal , à la campagne , en quelque rencontre ; (î) et n'y ayant assez de temps pour

(1) Le président ChorUon, du présidial de Guéret. — Chronique manuscrite.

(2) Suivant la tradition , le lieu de cette rencontre fut la vaste plaine du Bignat , au-dessus de la Sciglière, entre les villages du Mont-Robert cl de Forez, commune de Mouticr-Rozcilli'. Le viresénéchal se servit d'une ruse pour faire sortir de son donjou le redoutable chàlelaiu. Il l'attira dans

( no )

» le conduire le même jour a Guéiet , et la crainte qu'on ne l'enlevât la nuit , en chemin et à la >• campagne, obligèrent ledit vice-sénéchal d'aller coucher à Auliusson dont il était proche , pour •• plus grande sûreté , afin de le conduire dès le lendemain à Gnérct. Mais il se trouva sur les >• avenues d'Aubusson quantité Je noblesse et de gens pour enlever le prisonnier : ce qui empêcha » ledit vice-sénéchal de passer outre ; et quelque secours qu'il eut de cette ville , il n'osa pas partir • d'Aubusson qui était investi par la noblesse qui arrivait et grossissait tous les jours. Ce qui dura - plusieurs jours pendant lesquels on en donna avis de part et d'autre a M. Phélipeaux , intendant . à Moulins , lequel envoya un prévôt qui , avec ledit vice-sénéchal , conduisit le prisonnier dans .. les prisons de Moulins , desquelles il fut élargi par sentence du présidial de cette ville , et les parties remises au conseil où elles plaidèrent longtemps et y obtinrent divers arrêts. Comme le j. marquis avait pris ledit vice-sénéchal à partie , il fallut se défendre , « quoi il consomma bien » du temps et de l'argent , outre le péril où il était tous les jours par les embûches du marquis ; » lequel ayant été obligé de se mettre en état et a la garde d'un huissier , mourut de maladie. Par . ce moyen , le procès liuit et le coupable évita la punition du crime. »

Telle était la justice, chez nous, sur notre terre de France, il y a deux siècles.

Philibert de Saint-Mexant, devenu veuf par le moyen qu'on vient de voir, eut le temps, avant de mourir, d'épouser dans l'église de Saint- Pierre, à Limoges, par suite de rapt, une religieuse d'un grand nom, Jacqueline d'Aubusson, qu'il avait séduite et arrachée de son couvent. Condamné à mort, ainsi que son frère, Antoine de Saint-Mexant, pour ce crime de rapt, par arrêt du parlement de Paris, est-il besoin do dire que, l'arrêt ayant été cassé par le conseil du Roi, il fut absous, après une nouvelle instruction , par le parlement de Toulouse où l'affaire avait élé renvoyée? Cette fois encore, le coupable évita la punition du crime.

Philibert de Saint-Mexant mourut en 1648; il n'était âgé que de 35 ans ! Ses trois frères, Hélie, Geoffroy et Antoine, lui survécurent, dont la postérité ne larda pas à s'éteindre sous les noms obscurs et inconnus de seigneurs du Brcuil et de la Farge, de Vie, de Lavau et de la Villedu-Bois.

On peut dire qu'en lui finit la ligne directe et masculine de la branche

cette plaine , sous prétexte d'évolutions militaires et d'une petite guerre dont il voulait donner le »l>ectaclc , et , à un certain signal , ses hommes se jetèrent sur le marquis armé de toutes pièces , et , après l'avoir arrêté , le lièrent cuimuc une bétc fciocc.

( ni )

des de la Roche-Aymon de Saint-Mexant, branche d'un Ironc fort illustre, qui tomba pourrie jusqu'aux moelles.

De ces deux mariages il laissa quatre filles mineures qui eurent à disputer, contre la spoliation de leurs oncles, les débris d'un patrimoine perdu de dettes. L'atnée, Marie-Suzanne, porta pour dot, en 1 652, à Renaud de Hallcret, gentilhomme de la province, chevalier non profès do l'ordre de Malte, le marquisat et château de Saint-Mexant : dot marquée au coin de la fatalité et du malheur, dont ne jouit pas la fille de l'infortunée Anne de Saint-Julien, toujours litigieuse, et qui ne passa à son petit fils qu'après le jugement d'un immense procès qui dura juste cent ans. (1)

D'autres mœurs succèdent. La rudesse de ces terribles seigneurs qui, eux aussi, ne voulaient relever que de Dieu et de leur épée, se polit et s'adoucit sous les influences de la civilisation qui les gagne à leur insu et par les séductions de la cour qui les attire. Les marquis de Saint- Mexant ne sont plus quo des courtisans de l'Œil de Bœuf. Plusieurs vieillards se souviennent avoir vu le dernier qui , élu député de la noblesse de la Marche aux Étals-Généraux , ne daigna point y prendre séance et émigra avec les princes, après le 14 juillet : homme de cour, élégant, spirituel , délié , qui venait quelquefois dans son château de Saint- Mexant montrer à nos bourgeois arriérés la politesse , la frivole incrédulité et la corruption de la cour de Louis XV. On dit pourtant qu'il avait eu un douloureux pressentiment de la révolution, longtemps avant qu'elle éclatât. A la veille de 89, il vendit ses rentes féodales, sa terre de la Chassaigne près Saint-Hilaire, se préparant d'avance aux catastrophes dont il voyait chargé l'avenir de la France. 11 partit des premiers pour la terre étrangère, où il mourut, à la cour du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, dont il fut accueilli et recherché. Nous avons connu

(1) L'arrêt définitif du Parlement, qui mit Je«n-L«ii« de M-illerct en possession du marmiis»t de Saiul-Memnt, est.du 31 »oùt Moi.

à Paris, sous l'Empire cl sous la Restauration, sa fille unique, la marquise de Laizer, femme spirituelle comme son père, instruite par de longs voyages et de grands chagrins, un peu bizarre, qui n'eut, dans sa vieillesse tranquille et honorée, que le regret do no pas mourir dans le château de Saint-Mcxant où elle était née. (1)

Ce chAleau avait été confisqué et adjugé révolutionnairement à un ancien fermier, qui en paya le prix en assignats avec l'argent d'une paire de bœufs, disent les contemporains. Le fermier est mort sans avoir beaucoup joui du beau fief qui lui était échu , emportant le nom du Grand Diable de Sainl-Mexant , dont les bonnes gens l'avaient fait héritier. Aujourd'hui, le vieux donjon compte autant de propriétaires que d'étages, en attendant qu'on puisse s'entendre pour le démolir.

Cependant la tradition de la marquise de Sainl-Mexant, étranglée dans son lit par ses domestiques , est restée comme une légende. On montre encore des gouttes de sang aux lambris de sa chambre, et, comme dans |e conte de Barbe-Bleue, ce sang effacé reparaît toujours.

HirroLYTE GUELLET

La Sciyliiri, mai 1847.

(1} Madame de I.aizer racontait que, revenant de l'émigration , pauvre et presque sons ressource», un trait de probité antique l'avait un instant consolée. La terre de la Chassa igne avait été vendue ]wir «on père [*u île temps avant qu'il quittât la France. L'acquéreur devait encore une partie de son prix , et il avait été obligé de se libérer dans Us caisses de la République dont il avait reçu une. quittance définitive lies valable. — Quand Madame de Laiier , unique héritière du marquis de Saiiit-Mcxant , repartit sous le Consulat , l'acquéreur lui offrit spontanément et lui fît accepter tout le bénélice qu'il avait fait sur le papier-monnaie qui avait servi à sa libération ; c'était une somme assez ronde qui était comme tombée du ciel à l'exilée, dans un temps de grande détresse. Cet acquéreur était M. Tixier, de BourgaDcuf, de généreuse et respectable mémoire, décédé eu 1811 receveur des finances , père de M. le premier président Tixier-Lacbassaignc.

Mat

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