SONNET
« Au cœur de notre France, et pourtant loin des villes, » A travers les sentiers que la ronce a couverts, >» Les hauts genévriers, les ajoncs, les reptiles, » Le rauque appel du loup caché sous les buis verts j
» Si, jamais à vos maux cherchant d'humbles asiles, » Altéré du silence et du parfum des airs, » Un désir de briser quelques amours stériles » Portait vos pieds sanglants vers nos natals déserts ;
» Allez au front d'un roc que bat l'onde écumeuse, » Près du gouffre sauvage où s'effrange la Creuse, » Allez voir un palais sur l'abîme posant.
» Ces murs noirs d'éperviers, sont une œuvre Romaine : » Le Temps était bien jeune alors! Puis l'Aquitaine » Y cacha ses vieux chefs. Salut, royal Crozant!!.
Henri de LATOUCHE.
Le château royal de Crozant paie aujourd'hui deux francs d'impôt. Ces trois derniers mots disent l'histoire de ses ruines au dix-neuvième siècle!
Li-cie* MONTDUTAIGNY.
cttc ville, à cause de sa position centrale, fut de bonne heure une capitale de province, mais n'eût jamais d'importance historique. Sa fondation, quoique la date en soit incertaine, ne remonte pas à une époque bien reculée. Il n'est fait mention d'une ville appelée Garactum ni dans les auteurs anciens ni dans la carte de Pculinger. Toutefois, et quoique l'histoire garde un profond silence sur ce point, il y eut sur l'emplacement de la ville actuelle un groupe d'habitations, un viens ou tout au moins un oppidum gallo-romain.
Voici sur quelles preuves est fondée notre opinion. Lorsqu'on voulut creuser, il y a une vingtaine d'années, le bassin de la grande fontaine qui occupe le centre de la place d'Armes, autrefois cimetière du Marchepieu, on découvrit à un mètre de profondeur un squelette auprès du
quel était une urne en argile contenant des matières animales calcinées. Mon loin d'autres ossements, on trouva de petits vases fermés au gou-
leau , ayant au-dessus de la panse une ouverture par ou pouvait passer un denier, et d'ailleurs presque semblables à ceux appelés tirelires; ils étaient accompagnes d'autres accessoires funéraires bien caractérisés, parmi lesquels une lampe en terre noire non vernie et un vase de verre à cannelures, \ï) D'autres fouilles ayant été faites à diverses époques, on découvrit encore d'autres restes humains mêlés à des fragments de poteries antiques et de tuiles à rebords. Ces sépultures occupent une assez grande étendue de terrain et appartiennent à Fépoquc gallo-romaine. Par ce fait seul il est établi suffisamment que les moines de l'abbé Pardulphe ne furent pas les premiers habitants de Garaclum.
Les plus vieilles constructions un peu importantes qui existent encore à Guéret se rapportent à la première période du moyen-âge, en cela les monuments confirment le fonds de vérité que l'histoire a dégagé de la légende.
Selon le moine anonyme du VIII 0 siècle, qui nous a laissé une vie en latin de Saint-Pardulphe, ce fut vers l'an 720 que le vicomte Lantharius, qui tenait le Limousin et la Marche pour son oncle Eudes, duc d'Aquitaine, fit à Pardulphe la concession d'un lieu sui juris pour y construire une abbaye. \ï\
A l'exemple des ermites Saint-Léobon , Saint-Marien , Saint-Valéry et Saint-Goussaud qui avaient rempli l'Aquitaine de leur réputation de sainteté, Pardulphe, qu'un accident d'enfance avait rendu aveugle, vivait depuis un assez grand nombre d'années dans une grotte, à Sardcnt, lorsque le vicomte Lantharius le chargea de fonder un monastère à Waractum. Le pieux cénobite appela près de lui plus de cent moines et leur donna pour règle celle de Saint-Benoit.
(1) Ces objets onl étf déposés au Musée d'antiquités de la ville.
(2; D'upiô le R. P. Bonavcnttirc, Hisl. .le Saint-Martial, le fait ent lien SOUS Sadiiw, 3W cvOquc d« Limoge* , et »ous le règne de Thierry IV.
Des habitations ne tardèrent pas à s'élever autour de ce vaste établissement qui , selon toute apparence , était protégé par un château , et on vit s'augmenter en peu d'années l'ancien domaine de Waractum. U prit à cette époque et conserva- longtemps encore le nom de Bourg-aux- Moines.
Lorsque dans ces temps de religion et de guerre apparut la grande figure de Charles Martel, le territoire de la France était mis en lambeaux. Eudes, duc d'Aquitaine, qui s'était rendu indépendant entre la Garonne et la Loire, voyant ses États reconquis a la fois menacés par les Francs et par les invasions des Arabes, se jeta tour à tour dans les bras de Chilpéric II, de Charles et de Munuzza, chef des Sarrasins. Mais Abdel-Rahman , après la disgrâce et la mort de son lieutenant , se mit lui-même à la tète de son armée et marcha contre Eudes. Charles Martel intervint dans la lutte, mais' trop tard pour le duc d'Aquitaine, qui avait déjà subi une défaite et s'était enfui vers la Loire. Charles Martel le rejoignit près de Tours, et après avoir réuni son armée aux débris de celle d'Eudes, il gagna sur les Africains une bataille décisive dans laquelle Abd-el-Rahman lui-même perdit la vie.
Quelques bandes de Sarrasins échappés au carnage envahirent la Marche et l'Auvergne, et se mirent à piller et à brûler les villes et les monastères. A ce moment, Pardulphe était encore abbé de Garactum, et pour sauver la ville et le couvent il ne lui fallait rien moins qu'un miracle; Dieu lui permit d'en faire un.
La légende populaire raconte qu'étant allé seul au devant des ennemis, Saint-Pardoux les attendit à la porte de la ville et qu'à un signe de sa main ils furent tous frappés de ceci lé.
Le fait est raconté de la manière suivante dans l'Histoire Ecclésiastique de Fleuri :
« Le bruit courant que les Sarrasins viendraient à son monastère, Pardulphe dit a ses moines : » M ex enfants , s'ils viennent à U porte de cette maison , donnez leur à boire et a manger , car ils » sont fatigués du (lie min. Les moines prépareront un charriol couvert et le lui amenèrent , pour
» guerre , et ne permettez pas qu'elle enlre aujourd'hui dan» ce monastère. Il» s'arrêtèrent tout >• d'un coup , et après avoir longtemps parlé ensemble en leur langage , ils couliuiièrcut leur cliemin. » Sainl-I'ardoux fut le premier ulilié du monastère de (iuéret qui , d.ins la suite , di'-gèncra en
M. de Sismondi parle aussi de ce fail dans son Histoire des Français :
En 994, à l'époque où le mal des ardents dépeuplait l'Aquitaine, les reliques des principaux saints du diocèse, et entr'autres celles de S:\int- Pardoux, furent transportées dans la cathédrale de Limoges. Le corps du patron de Guéret resta quelques années dans le monastère de Sarlat, puis fut transféré en 1026 à Arnac-Pompadour, par Gui de Lastours qui, de concert avec un prêtre, l'enleva secrètement.
Il serait difficile dédire ce que devint le Bourg-aux-Moincs, depuis l'an 732 jusqu'à l'an 8ô8, temps vers lequel on est convenu de placer les premiers comtes de la Marche qui furent Geoffroi de Charroux et peut être ce Robcrt-lc-Fort auquel on fait remonter la tige des Bourbons. — Les quatre comtes que fournit ensuite la maison d'Angoulème et les sept qui se succédèrent dans la famille de Charroux, résidèrent dans la Basse- Marche et le Poitou et ne laissèrent dans le Bourg-aux-Moines aucun souvenir de leur domination. Mais il n'en fut pas de même des Montgommeri; ces comtes anglo-normands laissèrent dans la Marche de nombreuses traces de leur gouvernement qui, toutefois, ne dura qu'un demi siècle. On leur attribue une foule de fondations pieuses, et c'est une croyance très répandue parmi les gens du pays, que les anglais ont bâti leurs églises. Celle quisert aujourd'hui de paroissiale à la ville de Guéret fut sans doute commencée sous les Montgomraeri. Il est à remarquer que
(t) Vil» «ancti Pardnlplù al>l>atis Waructcus'u ab unonvmo subueqitïli wrripU inter acla. SS. ord. S. Bencd. et scr. Franc. Tome III.
le caractère architectonique de cet édifice ne dément pas la tradition. L'histoire d'ailleurs établit que les Montgommeri partagèrent la haute fortune de Guillaume-le-Conquérant et occupèrent de grandes dignités sous ses successeurs. — La Marche, en Uo3, devint fief anglais par le mariage d'Éléonore de Guicnne avec Henri comte d'Anjou et duc de Normandie qui, l'année suivante, monta sur le trône d'Angleterre sous le nom de Henri II, on sait môme que le dernier des Montgommeri vendit à ce roi son comté de la Marche. Richard Cœur-dc-Lion et Jean Sanstcrrc qui succédèrent à Henri II comme ducs d'Aquitaine curent les Luzignan pour grands vassaux. Isabelle d'Angoulèmc, veuve de Jean Sansterre, et qui épousa en secondes noces Hugues X, ramena dans la Marche l'influence anglaise, mais alors on entre dans la période du XIII e siècle, et notre église ne porte pas le caractère des édifices de ce temps; — elle n'a jamais été bien achevée et a souffert de nombreuses mutilations, elle est petite et d'une architecture lourde et sévère où l'on rencontre à peine quelques moulures trèssimples et quelques motifs d'ornement, la nature peu complaisante de notre granit explique cette sobriété sculpturale ; les robustes arcades sont supportées par des colonnes à chapiteaux cubiques engagées dans une double file d'énormes piliers romans qui partagent l'intérieur en trois nefs; comme dans les églises des bénédictins le clocher est sur le transsept, elle n'a ni crypte ni abside, mais elle peut offrir à l'attention de tout archéologue une combinaison architectonique assez curieuse, celle des voûtes en plein cintre avec celte espèce de style ogival particulier à l'époque de transition de la première moitié du XII* siècle à la dernière. On ne trouve cette particularité de construction que dans quelques édifices dont le nombre diminue tous les jours. Il s'agit d'une nef principale ouverte en ogives lancéolées (1) entre deux nefs latérales voûtées en plein cintre ou en berceau, ainsi que cela se voit dans l'église d'Autun qui est considérée comme un type.
(1) On appelle ainsi celles qui sont Tonnées de deux arcades dont U courbure se prolonge audelà de la ligne des centre*.
la loiir et la flèche de l'église de Guéret, qui s'élèvent au centre du trunssepl , sont à huit pans et supportées avec la coupole sur pendentifs par quatre grandes arcades précisément en ogives lancéolées. La partie extérieure de la tour, également octogone, est décorée de fenêtres géminées, à cintres compris sous une ogive surbaissée et supportées au milieu par de fines colonncttes.
Cette tour élégante, dont le premier étage , garni de simples ouvertures cintrées, se trouve malheureusement empalé dans le nouveau toit de l'église, est construite dans le meilleur go Al Romano-Bysantin. La flèche reprendrait sa grâce et sa tournure élancée, si on en détachait les hideux cadrans modernes qui la déparent. Celte partie de l'édifice a beaucoup souffert du défaut d'entretien de la couverture. I;
Nous avons dit plus haut qu'auprès du couvent de Pardulphc devait s'élever un château. Nous avons été conduits à faire cette supposition par la découverte de quelques substructions qui nous paraissent remonter au moins au XI* siècle. Ces restes d'architecture civile sont parfaitement conservés. On a construit au dix-septième siècle, au-dessus de ces salles basses, tout en les utilisant comme cellier et cuisines, une maison qui aujourd'hui est habitée par M. Bétolaud-Ducolombicr. Les fenêtres étroites et en plein-cintre sont évasées en biseau à l'inlérieur. Des bancs de pierre étaient adossés aux murs de ce logis où se trouve une prodigieuse cheminée qui n'a pas moins de quatre mètres quarante centimètres de largeur sur un mètre quatre-vingt-dix centimètres de hauteur. Au-dessus du manteau sont encore deux mascarons lwrbares qui supportent une poutre. Le château de Crozant dont il est fait mention au X e siècle, et dans lequel on admire l'un des plus beaux spécimens de ce style formidable appelé Carlovingien, ne possède aujourd'hui dans .ses vastes ruines aucune partie d'une ancienneté aussi évidente. Lo
;ll Drpuis le jour où nom éci-ivion* ces ligne*. l>icn îles «luises <jiic nom ne pouvons racoplm i.:i su x/iil rwwée». >'olic église est fennec et notre clocher a été démoli.
Yavasseur du duc d'Aquitaine qui habitait ce manoir pouvait bien certainement défendre le Bourg-aux-Moincs. Au temps des Montgotnmeri il existait d'ailleurs à Garactum une maison qu'ils habitèrent. Une chronique rapporte qu'Adelbert IV, le dernier des comtes de celte famille, répudia sa femme, Mirabilis, parce qu'un de ses gardes nommé Bernard d'Aurié, lui rapporta qu'à Garactum, le jour du Vendredi- Saint, il avait surpris des intelligences secrètes de celle dame avec Gcoffroi Paret. (1)
Les Luzignan , qui prirent tous une si large part aux croisades , n'eurent guère le loisir de s'occuper de leur petit comlé de la Marche. Cependant, Hugues X y fit longtemps la guerre. Ce comte, tandem religiosus , pour rappeler deux mois de son épitaphe, accorda des privilèges et fit des dons à plusieurs abbayes, entr'aulrcs à celle d'Aubepierre sur la prévauté de Guérct.
Hugues XI habitait son château de Chéncrailles , en 1260, année de sa mort, il en sortit avec un corps d'armée pour venir dégager un parti d'Anglais qui était tenu en échec près de Guéret.
Avant la fin du treizième siècle, la plupart des villes de la Marche, Ahun, Aubusson , Chéneraillcs , étaient affranchies; Guéret ne le fut qu'en 1406, par lettres de Jacques II de Bourbon, données le vingtdeux juillet, en son châlel de Montaigut en Combrailles. (2) Jacques II
(1) Gaufredus in chron. epud l'abbé , pag. 324.
(2) Il est dit aulr'autrcs choses dans ce coutrat que • les habitants de ladite ville fer tint et con- > slitneront quatre consuls , chacun an , qui feront serment à l'entrée de leur consulat , d'an en
• an , à notre bien aimé sénéchal de la Marche , et en son absence , à notre châtelain de Guéret , » qu'ils , bien loyalement , gouverneront ladite ville , et traiteront les besongnes et affaires de
• l'union et l'université d'icdle Item, seront tenus les manaus, habitants et bien
» tenants de ladite ville et université , compris en icclle nos hommes taillables , payer et remire , u par l'un desdils consuls chacun an , perpétuellement à chacune fiite de Saint-Michel, de taille
» franche, vingt livres tournois. — Item, pourront lesdits habitants et manant tester et
» codicilcr, donner, changer, permuter leurs héritages, fonds et propriétés librement , sauf et
• réservé à nous , nos hoirs el successeur* , Iw vingt livres ci-dessus déclarées et avec ce,
aimait le luxe cl tenait toujours à conserver le train de maison cl le fastueux cortège d'un roi. Pour augmenter ses ressources, il céda et transporta à la ville de Guérct (I) les bois de Chabrières, moyennant quinzo livres tournois de rente annuelle et perpétuelle, et deux cents écus d'or qui lui furent payés comptant.
La vie de ce comte est pleine d'événements romanesques : on le vit tour à tour être pris et mis à rançon par les Turcs, porter la terreur sur les eûtes de l'Angleterre, devenir roi de Naples, contribuer avec ardeur à la restauration de Charles VII , puis se faire moine et mourir au couvent des Franciscains de Besançon.
En 1438, année de la mort de Jacques II, le roi Charles VII, venant do Limoges, passa par Guérct; à deux ans delà, il fit un plus long séjour dans notre ville, et voici à quelle occasion : le parti de la Praguerie , déjà battu en Poitou , s'était jeté dans le Bourbonnais où le duc Charles 1" avait reçu le Dauphin et les rebelles. Le roi, pour être au centre des pays soulevés, vint occuper la Marche et choisit le château de Guérct pour sa résidence. Il y arriva à la fin d'avril 1 iiO, et y passa une partie du mois de mai. La lettre que Charles VII adressa à la province du Dauphiné pour rengager à ne prendre aucune part à cette guerre, fut donnée à Guérct le deuxième jour de mai. Le roi prit Chambon et se fit ouvrir les portes d'Évaux et d'autres villes qui tenaient pour le Dauphin. Le fidèle comlc .de la Marche, Bernard d'Armagnac, et Xaintraillcs accompagnaient Charles VII dans cette expédition.
Ici se pose naturellement la question de savoir quel fut le château où séjourna le roi; selon M. Jouillctton, ce fut celui dont M. Tournyol
» nous avons retenu expressément el réserve à non* , no* lw>ir» et HicceMetirs , les quatre eu ; c'est ' à savoir : nouvelle chevalerie , le mariage de nos tille* , U piison de coq» , le pèlerinage d'outre* » nier ; es-qoeU cm et chacun d'icenx le» susdits consuls et habitant* non* seront tenus parer , » mitre lesditc* vingt livres , trente livres tournois. »
(1) Par lettres patentes du 0 septembre 1424. Cctlc pièce fuit partie du Cartulairc de la coin» lliulic de (iiiéut.
do Iioislamy est devenu propriétaire. Cette opinion est discutable, mais nous l'adopterons, d'autant mieux qu'elle nous parait fondée sous plusieurs rapports.
l'nc partie de cet élégant morceau d'architecture appartient évidemment à la première moitié du XV P siècle, et nou» n'hésitons pas à l'attribuer ù Jacques II de Bourbon. Le plan de l'architecte n'a pas été exécuté en entier; à coup sûr il représentait un corps de logis principal contre lequel s'appuyaient deux ailes, l'une à droite, l'autre à gauche, ayant toutes deux leurs façades tournées vers une cour d'honneur. Il n'y a guère que la moitié de l'hôtel de construite. On voit précisément où l'œuvre s'est arrêtée , car on n'a pas pris la peine de raccorder ce qui existait déjà avec ce qui a été bAti dans un autre temps. Il est fâcheux, sans doute, que ce joli manoir n'ait pas été achevé, mais on peut, à la rigueur, juger par ce qu'on a sous les yeux de ce qu'aurait figuré l'ensemble. L'aile gauche, la partie la plus ancienne à notre sens, est terminée, au moins quant à la façade, dans ses moindres détails ; elle se compose d'un péristyle à arcades cintrées, assez semblable au porche de certaines églises, au-dessus duquel s'élèvent deux étages de fenêtres. Les archivoltes sont garnis de moulures anguleuses simples, mais étudiées avec goût. Entre chaque arcade et à partir de petits socles, se dressent sur le nu du mur des nervures prismatiques, qui, après s'être croisées à chaque étage avec d'autres nervures longitudinales formant cordons, encadrent les fenêtres, puis vont s'épanouir en feuillages dans l'entablement. Ces détails sont sobres et accentués d'ailleurs avec précision dans un granit très fin et d'un ton qui flatte la vue. La beauté du travail et la beauté des matériaux plaisent à la fois dans cette élégante façade, qui brillerait au milieu des meilleures productions de l'art gothique. Nous ne parlerons qu'en passant des grandes croisées de la façade du centre, surmontées de leurs arcades en accolade ou de leurs pignons à crête de feuillages, avec leurs réseaux de nervures garnis d'écussons, et leur accom-
pagncmcnt de pinacles à crochets; ce sont, à peu de chose près, les mêmes motifs qu'on trouve tantôt sur la façade de l'hôtel Cluny et tantôt sur celle de Meillant.
Pendant la vie de Jacques II, qui fut longue, Guéret avait pris de l'importance, puisque ses habitants nouvellement affranchis, bien qu'ils eussent été en mesure de payer à Jacques II, d'abord le prix de sa rançon , puis des rentes annuelles considérables, se chargèrent encore d'entretenir et d'augmenter les fortiûcations de leur ville. Il est hors de doute que Guéret possédât dans un temps plus éloigné un donjon , une forteresse où commandait un capitaine cl où séjournèrent de temps à autre les comtes de la Marche. Ainsi, dans la donation que fit, en 1337, Louis II de Bourbon à son oncle Jacques P r , on voit figurer entre les noms des capitaines qui gardaient Crozant, Fellelin, Aubusson, Ahun, celui de Guillol, écuyer, capitaine du château de Guéret.
Des constructions militaires, qui étaient de beaucoup antérieures à cette époque, existaient avant la Révolution, et nos vieillards se souviennent d'avoir vu plusieurs grosses tours sur les deux côtés de la grande rue où elles défendaient la porte du chancelier qui n'était pas démolie; elle servait alors de prison de ville. On voit encore un morceau assez considérable de l'une de ces tours qui est engagé dans l'encognure de la maison appartenant à M mt veuve Néraud.
Une ceinture de murailles fortifiées enfermait la ville et occupait toute la ligne de boulevards que nous appelons aujourd'hui les Fossés; dans celte enceinte étaient pratiquées trois portes gardées par des tours : celle de Saint-Pardoux , entre les maisons actuelles Polier et Dclille , celle appelée Françoise et placée en face de la fontaine Piquerellc, qui est elle-même un monument du moyen-age, enfin celle du Chancelier dont nous avons déjà parlé.
Après qu'il eut abattu d'un coup de hache la maison d'Armagnac, Louis XI donna, en 1497, la Marche à son gendre Pierre II de Bourbon -Beaujeu, à sa femme, Anne de France, et à leurs successeurs
tant mâles que femelles. Anne de France, étant devenue veuve cl n'ayant plus à diriger les affaires du royaume, s'occupa de celles de son comté. [\] On la voit appeler des gens du pays à divers offices et donner, le 6 avril 1520, des lettres de sauve-garde et do protection au clergé de Guérct ; mais le plus grand acte de son administration dans notre province fut la publication des nouvelles coutumes de la Marche. — Le 27 avril 1521 , les trois Étals du comté furent réunis à Guéret, dans la maison de Pierre de Barton, seigneur de Montbas, et on procoda à la rédaction et aux conférences sur les articles anciens et nouveaux.
Noire province, réunie à la couronne de France après la trahison du brave, malheureux cl beau Connétable, ne fut plus possédée en fief mais seulement donnéo en apanage à des princes et princesses du sang.
Les guerres de religion n'avaient pas encore ensanglanté notre pays, lorsque des troubles sérieux, qui s'étaient déjà manifestés dans la Sainlonge en 1542, éclatèrent de nouveau en 1548 et s'étendirent cette fois sur plusieurs provinces parmi lesquelles fut la Marche. Il s'agissait de refuser la taxe du sel. Les paysans, ayant pris pour chefs quelques gentilshommes ruinés et quelques capitaines d'aventures , faisaient la chasse aux gabelous ; ils appelaient ainsi les employés chargés de lever l'impôt de la gabelle. — Henri II mit fin à ces troubles en affranchissant de cet impôt les pays soulevés, moyennant une somme considérable dont les deux tiers furent payés par la Haute-Marche avec ses enclaves de Combrailles et de Franc-Alleu. L'affaire fut réglée à Guérel, le dernier novembre 1549. {2)
(1) Brantôme la peint en deux trait» : « C'était une maîtresse femme , un petit pourtant brouil- « lonnc , spirituelle et bonne assez. •
(2) Les lettres patentes portant affranchissement des greniers à sel , signées Henri , datées du mois de septembre 1*19, et de son règne le troisième , sont dans le Cartulaire de la commune <le Guérel.
Placée entre les deux principaux foyers du Calvinisme, le Dorât et Aubusson, la capitale de la Haute-Marche affecta de prendre le parti de la tolérance. Cependant, autour d'elle, la guerre était sérieusement allumée, et, en avril 1 562, Charles IX écrivait à Jean de Laroche-Aymon, seigneur de Saint-Maixant, qu'il eut à assembler , avec armes cl chevaux, toute la noblesse du pays, afin qu'on l'employât à la garde des villes importantes. Le \ 1 mai suivant, Jean de Laroche-Aymon se rendit au siège de la sénéchaussée de la Haute-Marche, à Guéret, et y fit publier à son de trompe sa commission. Depuis ce moment, les luttes sanglantes, au lieu de s'éteindre, recommencèrent jusqu'au jour où la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy vingt plonger tous les esprits dans la terreur. Mais bientôt l'espoir de la vengeance réveilla les passions, et alors la guerre s'organisa tout à fait dans la Marche.
Dans un combat qui eut lieu en 1587, à Pontarion, le sieur de Saint-Priest , gouverneur de Guéret, fut tué avec plusieurs autres gentilshommes. La Ligue avait déjà perdu du terrain sur la fin du règne de Henri III ; à la mort de ce prince elle commença à avoir le dessous. Gaspard Foucaut remit entre les mains de Henri IV les meilleures places des deux Marches, et les neutres se rangèrent de son parti.
Guéret, que les ligueurs avaient choisi pour leur quartier-général, ne se pressait pas de faire sa soumission, mais lorsqu'il vit arriver sous ses murs le grand prieur, Charles d'Orléans, avec des troupes régulières et quelques pièces d'artillerie, il ouvrit ses portes, reçut la garnison et cria vive le Roi. Toutefois, la Ligue ne se tenait pas pour battue. Le nouveau gouverneur de la Marche, Gabriel de la Rie, et Gaspard Foucaut étaient morts en combattant, et le sieur Louis Chasteigner, qui succéda à la Rie dans le gouvernement de la province, eut beaucoup de peine à se rendre maître des villes de Chàlelus et de Chéncrailles. Cette dernière ville ne fut prise qu'après s'être défendue huit mois. Épuisé par les fatigues de ce siège, Chastcigner, de retour
! loi ;
à Guéret, y lit une longue maladie. Les ligueurs, profilant de la circonstance, étaient venus se poster à deux lieues de la ville. C'était le reste du parti qui s'était rallié à la hâte sous les ordres du duc de Nemours. Louis Chastcigner, encore malade, ne perdit pas de temps, rassembla tout ce qu'il avait de troupes disponibles et en donna le commandement ;i son fils, Jean Chastcigner, baron de la Hoche- Posay. Ce jeune homme plein d'ardeur rencontra les ennemis au bourg de Pionnat, leur détruisit trois compagnies et fit battre en retraite le duc de .Nemours jusqu'à la frontière d'Auvergne.
La Haute-Marche, débarrassée de la Ligue, paraissait tout entière pacifiée, et le gouverneur, témoin de la joie publique, crut qu'il pouvait en toute sécurité aller passer quelque temps au Dorât ; mais il y était depuis peu de jours, lorsqu'il apprit que quelques gentilshommes de la Haute -Marche avaient lâchement assassiné, dans sa maison, Léonard Voisin, vice-sénéchal de Guéret. Louis Chastcigner revint rapidement sur ses pas avec tout son monde pour châtier les coupables. 11 les prit à l' improviste dans Guéret même où ils cherchaient à organiser la révolte, et les fit conduire à Tours, où siégeait alors le Parlement. Ce crime atroce, qui eut lieu vingt ans après l'affreuse nuit du mois d'août 1572, ne fut pas le dernier que produisirent, dans la Marche , les passions religieuses. Les désordres continuèrent , mais n'eurent plus notre ville pour théâtre; d'ailleurs la justice était désormais assez forte pour les réprimer.
La plupart des familles nobles de la Haute- Marche avaient eu beaucoup à souffrir; ruinées par la guerre et habituées à ne demander leurs ressources qu'à la guerre, elles ne se soumettaient qu'avec impatience au joug des lois nouvelles que Richelieu était venu faire peser sur leurs tètes ; un instant , elles crurent s'en affranchir en se jetant dans la révolte? du duc de .Montmorency, mais cette illusion fut de courte durée.
A cùté de la noblesse féodale s'en élevait une autre, sortie de la
bourgeoisie par les charges de la magistrature, et qui se montrait plus amie de Tordre et de la paix. La puissante administration de Richelieu vint en aide à la bourgeoisie elle-même qui bientôt commença a faire sentir sa force, et on vit, en IG3o, les vieux gentilshommes de la Haute-Marche se plaindre de mesures rigoureuses prises à leur égard pour la le\ée des impôts, par l'élection de Guéret. Louis XIII entendit les plaintes de la noblesse et décida que les élus n'auraient plus, a l'avenir, le droit de vérifier ses titres; mais à la même époque, et par un autre édit, il institua un siège présidial dans la ville de Guéret, sur la demande des consuls et des habitants. (1)
Sans nous arrêter à un fait dont la tradition populaire garantit seule la vérité et qui tendrait à établir que, lors des guerres de la Fronde, M. le prince de Condé serait venu dans notre ville, hâtons -nous d'ajouter que j>endant les deux siècles qui ont précédé la Révolution Française, aucun événement digne d'être mentionné ne se passa dans la capitale de la Haute-Marche ; seulement, la noblesse de robe y de\int plus considérable; quatre à cinq nouveaux couvents, dont un de jésuites, y furent bâtis ; enfin, on y vit naître quelques hommes d'un mérite distingué, parmi lesquels nous citerons Antoine Varillas, dont le savant critique, Pierre Bayle, parle avec éloges dans ses Nouvelles de la République des Lettres. Aucun bon Guérétois n'ignore qu'à la mémoire de cet historien se rattache la fondation de notre Collège. Cet établissement eut ensuite pour bienfaiteurs M. Couturier de la Prugne et Monseigneur de Mado, évêque de Chàlons. Guéret compte encore au nombre de ses illustrations, un des plus braves officiers de notre ma-
(1) Les armes de la ville Je Guéret sont d'azur au cerf d'or, sur trois arbres également d*or. Nous en avons sons les yeux un brevet délivré en 1701 par Charles d'Hozicr , conseiller du roi el garde de l'armoiial , général de France. Il existe sur la porte de l'ancien billel de ville un écusson daté «le 1610, cl qui diffère un peu de celui de d'Hoiier. Ces armes ressemblent fort à celles de la maison de Montbas. Cinq membres de cette famille furent successivement chanceliers de la Marche, jusqu'à la suppression de cet office , au commencement du XVI' siècle.
rinc, M. Dcfournoux, qui, en 1788, commanda l'escadre que le gouvernement de Louis XVI envoya au secours de Tippo-Saïb. Nous n'oublierons pas non plus Kochon de Chabannes, l'auteur dramatique; trois de ses comédies sont restées au répertoire du ThéiUre-Français.
Notre ville ayant eu, en 1562 et en 1564, l'honneur de faire accueil au célèbre jurisconsulte, Charles Dumoulin, qui était venu y consulter le livre en forme de la coutume de la Marche, ce savant a consacré, dans une note de l'édition qu'il en fit publier, le bon souvenir qu'il avait gardé des officiers et praticiens avec lesquels il eut des conférences. Peut-être rencontra -t- il parmi ces derniers notre bon vieux Nicolas Caillot , qui, après avoir étudié la jurisprudence et les belleslettres à Padoue , était revenu modestement exercer , à Guércl , sa profession d'avocat. Nicolas Caillot , dont les érudils connaissent deux bonnes dissertations, l'une sur le songe de Scipion, l'autre sur le bouclier d'Achille, fit imprimer, en 1573, un commentaire de nos coutumes, dans lequel il a trouvé le moyen de placer le tableau suivant de sa ville natale :
Ut aulem Garactum est caput omnium urbium et oppidorum provmciœ, ita illis, cum agri ubertate, cœli clementiâ, fontium limpidissimorum amœnitate, tectorum magnificentià , silvarum, saltuum que latissimorum dominio, tum hominum virtutc et honoribus, jam ab antiquo illustrium, togatorum et adolescentum ingenio fecundo, et litteris cxcullo pmxlilorum copia, facilè prcecellit.
Voilà un éloge solide et qui n'a rien à craindre du temps.
Que notre ville devienne maintenant une cité modèle, qu'elle se distingue par son amour pour les Lettres, les Arts et la Liberté, elle restera toujours au-dessous de l'éloge idéal qu'en faisait, il y a trois siècles, le bonhomme Nicolas Caillct.
A>toi>e FILLIOUX.
a petite ville de Chambon est assise dans une charmante vallée au confluent de la Tarde et de la Vouise. Abritée au nord et au couchant par do hautes montagnes, elle jouit d'un climat plus doux que le reste de la Creuse, et, avec ses maisons blanches, sa large promenade, ses vertes prairies, elle semble de loin sourire au voyageur. Son église, classée parmi les Monuments Historiques de France, est un édifice très remarquable qui rappelle quelle fut jadis l'importance de la cité. Chambon, en effet, aujourd'hui modeste chef-lieu de canton, a été, au moyen-âge, la ville principale d'un État féodal, le pays de Combraille , qui no relevait guère que de nom des souverains de l'Aquitaine.
Le nom même de Chambon, qui, dans la langue Celtique, signifie habitation au confluent de deux rivières; sa position géographique qui a fait penser à Danville qu'avant d'être la capitale du Combraille,
elle fut celle des Catnbiovicences de la carte Théodosiennc, l'un des trois cents peuples distingués par les anciens dans les Gaules; les briques et les monnaies romaines qu'on y découvre fréquemment, permettent de lui assigner une haute antiquité.
La cité Gallo-Romaine disparut probablement en partie au IV e siècle, sous le flot de l'invasion des Barbares. Suivant une tradition , il se forma alors au milieu de ses ruines une Communauté de Moines, comme dans la plus part des villes de ces lamentables jours, où les monastères que l'on commença à fonder conservèrent les débris de la civilisation impériale. L'histoire de cette époque est complètement ignorée. On sait bien que le pays de Combraillc fut ravagé par le fléau de la guerre sous les rois Mérovingiens; on voit, en 752, Rigaldus, prince de Chambon, signer au bas d'un acte de donation de la princesse Carissimc au monastère de Moutier-Hozeille ; mais c'est seulement au temps de la guerre des Normands que Chambon sortit de son obscurité.
Charlemagne n'était plus , et les pirates du Nord avaient envahi l'Aquitaine. Les forces militaires de ses fils avaient été presqu' entièrement dépensées dans la bataille de Fontanet où était tombée l'élite de la nation des Francs. Plus de gouvernement, de milices, de trésor municipal, plus rien pour arrêter les ravages des Normands. Les abbayes seules résistaient. L'église s'était crénelée et elle semblait avoir tout concentré, intelligence et force matérielle. Saintes, Angoulôme, Périgueux, avaient été saccagées et le fléau menaçait Limoges. L'antique cité des Lemovices vénérait depuis les premiers siècles de notre ère le tombeau de Sainte -Valérie, sa patronne, proto-martyre de la Gaule. Les précieuses reliques furent exhumées , transportées à travers les bois et les montagnes dans les solitudes du Combraillc, et confiées à la garde des religieux de l'abbaye de Chambon. Les eaux de la Vouisc furent en partie détournées de leur cours pour former un fossé profond autour de la \ille et de l'abbaye. Le père Bonavcnlure ûxc a l'année 856 l'époque de celte translation.
La châsse d'or pur qui contenait les restes de Sainte -Valérie fut déposée dans un lieu ancien , dit un mauuscrit de Pabbaye de Limoges. Ce lieu ancien était probablement un reste do construction romaine qui a disparu à jamais. Les reliques y restèrent durant plus d'un siècle : en 985, elles furent placées dans une chapelle qui avait été construite pour les recevoir. Cette chapelle , qui fut dès l'origine dédiée à Sa in te- Valérie, forme le transept septentrional de l'église de Chambon; elle fut fortifiée, et Ton voit encore l'escalier qui conduisait à une tribune destinée à renfermer les reliques vénérées. Peu de temps après, on construisit la partie centrale et le coté méridional du transept de l'église. L'abside porte également tous les caractères de l'architecture du XI e siècle. Le clocher fut construit dans le siècle suivant. Et, pour résumer ce que nous avons à dire sur ce vaste monument où tant de siècles ont laissé leur empreinte, la tour dite de l'Horloge fut bâtie au XIII e siècle, dans un but de défense, à quelque distance de l'église, mais dans la pensée qu'elle lui serait un jour rattachée. Les nefs qui relièrent la tour de l'Horloge au clocher, furent élevées probablement vers 1500, et, l'architecte, à une époque qui était déjà celle de la décadence du style ogival, retourna au plein cintre et conserva ainsi à l'édifice sa physionomie primitive.
Les reliques de la patronne du Limousin restèrent à Chambon jusqu'en 1212, où Jean de Vcyrac, évêque de Limoges, les réclama pour les déposer dans une nouvello église bâtie à l'endroit où , suivant la tradition , la fille de Léocadius avait reçu le martyre. Celte translation nouvelle s'opéra au milieu d'un immense concours de peuple. Jean de Veyrac laissa la châsse aux religieux de l'abbaye de Chambon, avec un bras de la sainte , et ces reliques continuèrent à appeler chaque année à Chambon, à l'époque de la fête de Sainte -Valérie, toutes les populations du Combraille et de la Marche.
L'établissement du Combraille comme État indépendant des seigneurs de la Marche, date de Charlemagne. Chambon devint la résidence d'un
fcuda taire de Louis, le premier roi de l' Aquitaine. Plus tard, le royaume éphémère du fils débile de Charlemagne ayant été transformé en Duché, conserva sa suzeraineté du Combraille. Mais la division de Pcmpirc était commencée. Chacun des royaumes qui le composaient se divisèrent en plusieurs États, ceux-ci en une multitude do petites souverainetés indépendantes et héréditaires : la féodalité était fondée. L'avènement de Hugues-Capct consolida cette grande révolution sociale. Le Combraillc ne releva que de nom des ducs d'Aquitaine : le prince de Chambon était alors Àmélius I".
Albert, fils d* Amélius I, commença le démembrement du Combraillc. Il maria sa fille à Archambaud III , sire de Bourbon , et lui donna en dot une partie de sa principauté. En 1180, par suite du mariage de Pétronille de Chambon, héritière d* Amélius 111, son père, avec Gui de la Tour, comte d'Auvergne, le pays de Combraille passa dans la maison d'Auvergne. Cette seigneurie se composait alors des cinq châtellenies de Chambon, Évaux, Lépaud, Auzance et Sermur, et confinait à la Haute-Marche, à l' Auvergne et au Bourbonnais. Avant les démembrements successifs qui l'avaient notablement réduite , elle possédait plusieurs fiefs dans ces diverses provinces.
Hélis , fille de Gui de la Tour et de Pétronille de Chambon , fut mariée à Raymond IV, vicomte de Turenne, et lui porta en dot la seigneurie de Chambon. Dès cette époque, Chambon, détache du pays de Combraillc, eut ses seigneurs particuliers et fut porté par les femmes dans différentes maisons. Ainsi, Marie, fille d' Hélis et de Raymond IV, apporta la seigneurie de Chambon à Guillaumo Rosier, seigneur de Bcaufort; Cécile de Beauforl la transmit à son époux, Pierre de Rastellanc; en U44, elle devint l'apanage d'Agne IV de la Tour d'Oliergues.
Pendant que Chambon changeait ainsi de maître à chaque génération, le Combraille sortait de la maison d' Auvergne Sous le règne de Charles VI, Jean II, comte d'Auvergne, surnommé le mauvais mes-
nagier, le vendit au chancelier de France Pierro de Giac. L'investiture en ayant été refusée à ce dernier, il transmit ses droits vers 1389, à Louis, duc de Bourbon, qui, par son mariage avec Anne, unique héritière des comtes de Clermont, réunit l'Auvergne à ses immenses domaines. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la maison de Bourbon a possédé la principauté de Combraille.
On voyait au siècle dernier, sur la place publique de Chambon, trois lions en pierre, monument de la domination anglaise dans la contrée. Le honteux traité de Brétigny avait consacré les prétentions des Plantagenéts, mais la Guyenne devenue française ne passa qu'avec répugnance sous le joug. Les États d'Aquitaine refusèrent les subsides demandés par le prince de Galles, et la guerre recommença en 1 369. Les Anglais mirent à feu et à sang les provinces révoltées. Après une vigoureuse résistance, la ville de Limoges fut prise d'assaut, pillée et brûlée. Le Captai de Buch, rival de Duguesclin, entra dans le Combraille. Sermur fut pris et son château démoli. Évaux éleva en quelques jours le petit fort qu'on nomme le château de la Motte, et résista glorieusement. La ville de Chambon fut forcée d'ouvrir ses portes aux Anglais.
En UAO, la France était encore en proie à la guerre étrangère quand la guerre civile vint mettre le comble à tant d'infortunes. Les grands seigneurs murmuraient contre Charles VII qui venait de créer l'armée permanente et s'attribuait le droit de lever l'impôt sans le consentement des États. Il se forma un parti puissant contre le roi. Le Dauphin, qui fut plus tard Louis XI, esprit ambitieux et inquiet, se laissa enlever par les mécontents. Cette conjuration des grands seigneurs féodaux contre le pouvoir royal, fut nommée la Pra guérie , par allusion à la guerre des Hussites de Prague contre les Catholiques. Charles VII, qui était sorti avec peine de son indolence accoutumée, se montra plein d'activité pour combattre la révolte. Il pacifia le Poitou , traversa le Dorât, la Souterraine, et vint publier, à Guéret, une déclaration qui prévint l'insurrection du Dauphiné.
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Le Combraille appartenait alors à Louis III de Bourbon, comte de Honlpcnsier, qui fut la tige de la première branebe de Bourhon-Monlpensier. Il suivit dans sa révolte le duc de Bourbon, son frère. Charles VII envoya dix mille hommes sous les ordres de Xaintrailles, assiéger Chambon , et il attendit à Guéret la suite des événements. Chambon succomba dans un assaut. Chassés des remparts et de la ville, les habitants se réfugièrent dans la tour dite de l'Horloge, et, forcés de se rendre, ils payèrent cent marcs d'argent pour leur rançon. Évaux se soumit à son tour, et Charles VII traversa triomphalement ces deux villes en se rendant dans le Bourbonnais. A Cusset, il reçut en grâce le Dauphin et le duc de Bourbon.
Charles III, comte de Montpensicr et seigneur du Combraille, réunit, par son mariage avec Suzanne, fille de Pierre II, duc de Bourbon, tous les domaines de la maison de Bourbon. François I lui donna l'épée de Connétable, ne se doutant pas que celte épée se tournerait un jour contre lui. Tout le monde sait l'histoire de celte mémorable trahison. Le connétable fut tué le 6 mai 1527, au siège de Rome, et en lni s'éteignit la première branche de la maison de Montpensier, qui était devenue l'aînée de la maison de Bourbon. Un arrêt du Parlement de la même année, le déclara coupable de lèze-majesté divine et humaine, et ordonna la confiscation de tous ses biens. Le pays de Combraille fut donné à Louise de Savoie , mère de François I , et , à sa mort , en exécution d'une clause du traité de Madrid, il passa dans la seconde maison de Bourbon-Montpenser, issue de Jean de Bourbon, comte de Vendôme. En 1530, Louis II de Bourbon, surnommé le Bon, duc de Montpensicr, seigneur du Combraille, reçut l'hommage des fiefs de la châlcllenie de Chambon.
Les guerres de religion éclatèrent , et pendant quarante ans la France tout entière fut le théâtre de la lutte entre les Protestants et les Catholiques. Le Combraille resta fidèle à la vieille foi , pendant qu'un grand nombre des villes voisines de la Ilaute-Marche accueillaient les nouvelles
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doctrines, et le duc de Montpensier fut un des plus rudes adversaires des Huguenots.
Après les massacres de la Saint-Barthélémy, les Protestants exaspérés par le malheur firent, de tous côtés, une résistance désespérée : sur plusieurs points ils prirent l'offensive. Ainsi, un de leurs partis envahit le Combraille qui avait su jusque-là se préserver de tout contact avec* les réformés. lonat de la Ramadc, à la tète d'une troupe d'aventuriers, surprit la ville de Chambon un dimanche malin de l'année lo7i, pendant que les habitants assistaient à la première messe de la journée. Il s'empara aussi de l'abbaye, la livra au pillage et la brûla. La chasse de Sainte -Valérie fut brisée, on en prit l'argent, et les pierreries et les ossements furent dispersés. Toutefois, quelques fragments échappèrent aux Huguenots et furent placés dans le buste d'argent orné de pierres précieuses que l'on voit encore dans le trésor de l'église de Chambon. Quelque temps après, les réformés furent expulsés de la contrée par Durât des Portes, bailli du Combraille.
Lorsque les Guises organisèrent la Ligue catholique, pour combattre à la fois la grande association des Prolestants et le dernier des Valois , le Combraille resta fidèle à Henri III. Le duc de Montpensier, à côté de Joyeuse et d'Épernon, combattit tour à tour les Huguenots et les ligueurs. Ce fut une cause nouvelle de désastres pour Chambon. Ses habitants se rappelaient encore avec terreur le passage de la troupe de la Ramade, quand un corps d'armée de la Ligue, commandé par le duc de Nemours, s'empara de la ville. Le Gouverneur du Combraille fut fait prisonnier, la ville et l'abbaye reçurent une garnison, et les ligueurs restèrent maîtres de la province jusqu'à la soumission de Paris à Henri IV. Dès lors, s'en était fait de la Ligue. In corps de troupes royales fut confié au Gouverneur du Combraille. Les cavaliers que le duc de Nemours avait laissés à Chambon échappèrent avec une perle considérable , et une troupe de cinquante hommes d'armes suffit pour maintenir le calme dans la contrée.
Marie de Bourbon-Montpcnsier, fille unique de Henri de Bourbon, fut mariée à Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII. Elle mourut en donnant le jour a la célèbre Mademoiselle de Montpcnsier, qui joua un si grand rôle dans les troubles de la Fronde, et qui fut exilée aux châteaux de Saint-Gcrmain-Bcaupré et de Lépaud. Mademoiselle épousa le duc de Lauzun, mais elle légua une partie de l'immense fortuno qui en faisait la plus riche héritière de l'Europe, à son cousin, Philippe, duc d'Orléans , frère de Louis XIV. C'est ainsi que le pays de Combraille passa à la maison d'Orléans, qui a possédé celte seigneurie jusqu'à la Révolution Française.
La terre de Lépaud appartient encore à la famille d'Orléans. Son château , précieux débris de l'architecture de la Renaissance , trop longtemps oublié, va recommencer ses beaux jours. Ses tourelles mutilées se relèvent, sa galerie italienne va retrouver les beaux marbres disparus, ses verts ombrages vont abriter de nouvelles fêtes, et une autre race royale viendra visiter la somptueuse demeure des vieux Montpensiers.
Cmna PÉRATH03.
n K)28, vivait à Limoges un chanoine de l'église cathédrale appelé Aubert. Ce docte personnage avait suivi les cours de renseignement de Paris , et avait été reçu Docteur en cette ville. Hais P arbre de la science n'était pas encore l'arbre de vie.
Las d'en cueillir les fruits amers, Aubert préféra chercher Dieu dans la prière et l'humilité. Sous la conduite de ces deux sœurs, les sentiers qui mènent à Dieu sont rudes mais courts. La science pare ses voies de tant de fleurs, que rarement le voyageur qui y marche sans guide voit le terme auquel devrait aspirer son désir.
« Ce saint homme, muni du consentement du chapitre et de l'évèquc de Limoges, se retira donc dans un certain tennement ou fonds de la paroisse de Salagnac, nommé Segundelas, où il bâtit une église à l'honneur de Sainte - Magdeleine ; mais il fut transféré par Jordain ,
évêque de Limoges, dans un autre mas ou tennement appelé Segundelctas, auquel lieu bâtissant une église et ayant reçu des reliques, que quelques personnes notables lui apportèrent de Bénevent, du corps de l'apôtre Saint Barthélémy, dont ils avaient visité le tombeau, il les consigna en la même heure que l'évêque prêchait au peuple pour la consécration de l'église qui fut dédiée sous le nom de ce saint apôtre. Le même pontife voulut que pour marque de la bienvenue et du bon accueil qu'on avait fait à ce précieux dépôt et en souvenir du lieu d'où il avait été apporté, l'abbaye fut nommée de Bénevent. (1) »
Les chanoines de Limoges et d'autres illustres personnages s'empressèrent de doter l'abbaye naissante. Bamnulphc, abbé du Dorât ; Aymery de Joviac et Hélic de Gimel , archidiacres, donnèrent par la concession de tout le chapitre à Saint-Barthélemy-de-Bénevent et aux Frères qui y servaient Dieu, en présence de Géraud, prieur, et autre Géraud, prévôt, tout ce qu'ils avaient en la ferme, fonds ou héritage d'Ile et en la maiterie de la Fayade et aux deux des Masels et aux deux des Farges. L'acte est daté do l'an 4028. Ce n'était que le prélude de libéralités plus grandes. Aiccline, comtesse de Salaignac, donna le tennement d'Ainard de la Bétholc. Umbaud, évêque de Limoges, donna l'église de Saint- Gcorges-do-Fonlanet et l'église de Saint-Hilaire-de-Trogila entre les mains de Géraud, prieur. Guy, évêque de Limoges, céda l'église de Saint- Anian-de-Versillat. Odon, comte de la Marche, voulait donner l'église de Saint-Silvain-d'Abun, mais les religieux ne la voulurent tenir que des mains de l'évêque de Limoges. (2)
Ces richesses, les bienfaits et les travaux qu'elles supposent, la construction de vastes édifices et d'une église plus vaste encore groupèrent autour do la maison de Dieu les demeures plus modestes de la faiblesse et de la pauvreté. Telle est l'origine de la ville dont le nom, sous notre ciel limousin, porte comme un reflet des souvenirs d'Italie. Plus rudes
{1} Bero. Guidon!» , tu VU. Sanet. Ltm.
(I) Bod»v. de S*bt-Anwble, III, 390.
( ns )
d'aspect, ses paysages n'ont pas moins de fraîcheur. Du haut de la colline que couronne l'abbaye, l'œil se repose sur de riches prairies que coupent les ondulations d'un terrain plein de mouvement. De ces prairies aux coteaux couverts de bois, aux vallées profondes, où dort l'eau tranquille des étangs , le regard se promène sans trouver deux aspects semblables; et, à l'horizon, les montagnes de Salagnac et de Saint- Vaulry donnent le dernier trait à ce riant tableau.
Bien souvent on a admiré le site heureux des monastères où les besoins physiques trouvaient une satisfaction égale à celle du regard. Comme ces moines savaient bien choisir, répète-t-on chaque jour, oubliant ainsi qu'agriculteurs et architectes, les moines créaient la beauté du sol en lui donnant la fertilité, en y élevant de majestueux édifices. Combien de fois, dans la solitude, avons-nous passé indifférents et froids près des sites les plus gracieux? La nature a sans doute un langage; mais sa puissance est doublée lorsqu'il s'associe à cette voix muette qui parle de l'homme, de son passé, de ses joies et de ses douleurs. Otez au paysage et le clocher qui montre le ciel , et le donjon ruiné qui semble menacer encore, et les champs reprennent toute la tristesse d'un désert où la trace de l'homme a péri ! Entourez donc de soins et d'honneurs ces vieux monuments qui prêtent leur puissance aux souvenirs doublement pieux de la Patrie et de la Religion. Pour le curieux et le poète comme pour l'homme de foi, ils seront désormais la seule parure de nos bourgades dédaignées.
L'église de Bénevent est un de ces édifices. Élevée pendant le XI e siècle, par sa date, elle prêterait de F intérêt à la plus sèche description. Elle a la forme d'une croix exactement orientée. Deux collatéraux très étroite, voûtés en arête, accompagnent la nef et font timidement le tour du sanctuaire. Deux coupoles , la première aveugle et la seconde percée à la base de six fenêtres, couronnent l'entrée de la nef et l'intersection du transept. Sur la coupole centrale s'élève un lourd clocher octogonal flanqué d'une pesante tourelle contenant l'escalier. L'abside
hémisphérique est portée par six légères colonnes; à son collatéral étroit se soudent quatre chapelles. Au dehors une ceinture de raodillons supporte la corniche qui rampe sous le toit. Les colonnes cylindriques engagées ou isolées de la nef et du chœur, les colonnettes plus élancées qui soutiennent dans quatre retraites symétriques les archivoltes en Iwudin, celles plus légères qui sont distribuées dans les fenêtres, se couronnent de chapiteaux de la plus grande variété. Des ligures bizarres, moitié homme et moitié animal , des quadrupèdes à double et triple tète luttent , jouent et courent dans les feuillages orientaux des corbeilles. Toutes ces sculptures en granité sont d'une exécution rude et pesante; il faut faire une exception pour les chapiteaux de la porte principale. Soit que le calcaire de ces derniers se prêtât mieux à la taille, soit qu'ils aient été renouvelés à une époque moins ancienne, ils sont délicatement exécutés et représentent alternativement deux colombes et deux lions que réunit une tétc unique. D'autres figures de forme humaine très mutilées aujourd'hui décorent les chapiteaux les plus rapprochés de l'entrée.
Toutes les baies sont en plein cintre. La voûte de même forme est cerclée d'arcs doubleaux en ogive assez aiguë. Les grands arcs qui supportent la coupole centrale accusent nettement la môme forme.
On serait dans l'erreur en concluant que cette église date de la période ogivale ou gothique, c'est-à-dire qu'elle est postérieure à 1150. L'arc en ogive n'est pas le seul élément du système ogival. C'est un caractère qui, dans sou isolement, n'a qu'une valeur fort secondaire. L'ogive, en effet, c'est-à-dire l'arcade aiguë formée par deux arcs de cercle qui se coupent, date de tous les temps et de tous les pays. Le XII e siècle et le XIII e n'en conserveront pas moins à jamais la gloire sans égale d'avoir créé le système gothique. Sous l'inspiration de cette école bienheureuse en effet, l'arc ogival est bien exclusivement employé, mais il a un autre secours : la colonnette grandit, les pilliers masquent leur pesanteur en groupant des fûts légers, l'arcade gracieuse s'ouvre et
s'allonge, l'arc doubleau s'évidc et s'allège, des nervures courent sur la voûte comme de souples serpents, les contreforts légers s'élancent, la flèche aiguë des clochers s'aiguise en grandissant; tout aspire en haut, tout monte vers le ciel. Ainsi, arcs et nervures, baies, colonnes, contreforts et clochers, toutes les parties de l'édifice sacré prennent une forme qui lui imprimera désormais un caractère toujours reconnaissable.
Ces souvenirs nous ont éloignés de Béncvcnt. Grave mais lourde , l'église romane do cette abbaye traînait comme à la remorque deux élégantes chapelles gothiques. La première a été démolie, il y a plus dr. vingt ans, sous l'administration et par les soins de M. Farclon. On dit qu'elle faisait obstacle aux promeneurs obligés de décrire une courbe. A en juger par ses fûts couverts de moulures rondes, par ses chapiteaux revêtus de branches de vigne et de lierre, c'était une construction de la fin du XV e siècle. Ces débris sont conservés près du presbytère. Tout le monde aujourd'hui vante la légèreté de ses voûtes couvertes de nervures et son exquise beauté ; tout le monde regrette tardivement sa destruction. L'autre chapelle, transformée en sacristie, est de la môme époque. Les retombées des voûtes s'appuient sur des consoles figurant des anges qui supportent des écussons. Des fragments en couleur conservés dans les vitres font regretter les vitraux peints qui fermaient toutes les baies.
Telle est l'église de Bénevent. Couverts d'une mousse vcrdàtre, ses murs semblent avoir résisté par leur poids h l'action destructive du temps. Ils abritent plusieurs tombes en granité, décorées d'ornements ot d' écussons à demi effacés. On y dislingue la statue d'un prêtre revêtu de ses ornements sacerdotaux. Qui dort sous ces froides pierres? L'éternité seule le sait et pourrait répondre.
l'abbé TEXIER.
e peuple roi a laissé sur noire sol une empreinte qui ne saurait périr. Consultez l'histoire sur le passé de notre Gaule, les traditions nationales sont muettes ou ne répondent que dans les souvenirs érudits et menteurs des chroniqueurs de la Renaissance. S'agit-il de la domination romaine? Le moindre village montre avec orgueil quelques restes des monuments élevés autrefois par la main des conquérents d'Italie. A l'origine de toute existence un peu ancienne se dresse comme une évocation puissante le souvenir de Rome et des Césars.
Peu de villes pourraient mieux que la Souterraine justifier cette prétention. La tradition raconte qu'un temple des faux Dieux s'élevait autrefois sur l'emplacement de l'église actuelle. Elle dit encore que la crypte où la Pythonissc rendait ses oracles, où, peut-être, en des sacrifices
honteux fut répandu le sang humain, donna son nom à la cité qui s'élevait à l'entour.
L'église de la Souterraine conserve en effet deux pierres qui recouvrirent autrefois des cendres romaines ; une main amie y traça ces deux inscriptions :
ET MEMORIAE PAVLI
NERTACI AVI. N
VlYVS POS.
IS (Ht) MAMB (mambu,) NI-FILI-ITE PATRIS ITEN A-CVS-P
La trace romaine est donc encore apparente en ces lieux; mais, comme pour humilier cette grandeur éclipsée, la Providence a permis que son souvenir ne survive qu'en deux tombes brisées, retournées et enfouies dans des substructions.
Les monuments se taisent ensuite et la nuit qui couvre les origines modernes étend son voile le plus obscur sur le sort de cet établissement. Cette ville, qui appartenait aux seigneurs de Bridiers, devient, au commencement du XI e siècle, la propriété du chapitre de Saint-Martial de Limoges; et, de ce jour, date pour elle une ère nouvelle d'accroissement et de prospérité.
Cette histoire est écrite sur les murs de son église; on peut en suivre le développement à chaque travée, et, pour ainsi dire, pierre à pierre. La littérature, selon un mot célèbre, est l'expression de la société : les monuments matériels ne forment pas un témoignage moins positif. U est curieux de voir les faits y prendre un corps et se traduire en pierres.
Sous ce rapport l'église de la Souterraine est d'un haut intérêt. De l'entrée occidentale à l'abside, le travail de trois siècles l'a élevée lentement, en se modifiant selon le goût de chaque époque. Si nons acceptons .le témoignage de l'archéologie, les inductions que va nous fournir son élude, rapprochées des renseignements donnés par l'histoire, nous 1
édifieront sur la valeur des lois déduites par la science du moyen-nge «elle qu'elle est constituée aujourd'hui.
Examinée par un curieux, ignorant l'histoire de cette province. P église de la Souterraine ne présenterait pas un plan original. Elle se développe comme une croix à base allongée , a sommet carré. Deux collatéraux étroits, brusquement terminés au transept, accompagnent la nef. Deux coupoles, la première circulaire, l'autre ovale, recouvrent la première travée et la travée centrale. Entrons dans l'église par la porte occidentale et étudions son architecture «l'arcade en arcade.
La première travée est manifestement la plus ancienne. On h; reconnaît à sa coupole ronde, à ses luiies évasées à l'intérieur, à ses lourds piliers auxquels se soudent des colonne* cylindriques, couronnées de chapiteaux barbares. Nous assignerons pour date le XI e siècle. La seconde travée nous parait tout aussi ancienne. Elle a les mêmes caractères ; sa voûte, en plein cintre, est fortifiée par deux vigoureux arcs doubleaux. 1x5 système ogival naissant apparaît dans les deux arcades suivantes. Les fûts plus légers des colonnes se couronnent de chapiteaux à lxniles , retenues par des feuillages crochus. La voûte, en arête, se décore de nervures rondes, qui étalent leurs huit rayons sur toutes les saillies et au fond de toutes les dépressions. Les tores brisés du roman fleuri les accompagnent. Arrivé à la croisée on aperçoit encore la coupole romane ; mais à la forme déprimée de son ovale, aux chapiteaux à crochets de ses colonnes, on pressent le règne du système gothique. L'ogival primitif se montre en effet avec sa vigoureuse saillie dans les deux travées du sanctuaire; les baies à lancettes, les voûtes ogivales à nervures rondes, les piliers formés de trois colonneltes, licés par des anneaux, couronnées de chapiteaux gothiques , les consoles à tètes grimaçantes ne permettent pas de douter de la date de cette construction ; elle est du premier tiers du XIII e siècle. Ainsi le XI* siècle aurait commencé l'église, la première; moitié du XII e siècle l'aurait conduite jusqu'au transept élevé par la (in du XII e siècle; le premier tiers du XIII e siècle aurait élevé le cerur et terminé les croisillons.
Nous venons d'énumérer les dates des divers travaux exécutés par les ordres de l'abbé Gcoffroi, de Henri II, roi d'Angleterre; de Pierre de Naillac, abbé de Saint- Martial. 1070, H9o, 1220, telles sont les dates des constructions érigées par leurs soins.
Ces dates indiquent autant de halles dans les conflits de l'époque féodale. La Souterraine eut le sort de toutes les villes de France. Propriété seigneuriale ou monacale, sous ses différents maîtres elle eut à lutter contre les partis divers qui partagèrent la patrie. Menacés dans leur possession par Henri II et, deux siècles plus lard, par le bon Connétable, les moines n'avaient pas seulement songé au lieu de la prière; ils avaient mis les habitants à l'abri derrière de bonnes fortifications. Une des portes, munie de sa herse et d'une ceinture de créneaux et de mâchicoulis, subsiste encore et se dresse fièrement au milieu des habitations modernes groupées à sa base.
De nouveaux jours ont lui pour ces lieux où vivent encore les anciens souvenirs. Le passage de plusieurs routes, une halte du chemin de fer du centre promettent à La Souterraine une place élargie au banquet moderne des intérêts matériels. Ces jouissances feront-elles oublier aux habitants de ces contrées le bonheur moins bruyant qu'ils durent à la religion ? Des soins protecteurs soutiendront-ils cette église chancelante qui garde les os des aïeux? Sa voûte lézardée et récemment frappée l>ar la foudre couvnra-t-clle de ses débris la crypte qui donna son nom à cette ville ? L'avenir répondra ; mais nous gardons des espérances puisées à une source éternelle. Un pieux asile ouvert récemment à l' étude et à la charité prouvera bientôt que la foi , en ces âges languissants, n'a rien perdu de sa puissance.
l'abbé TEXIER.