‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 125 sur 328 · BONHEUR DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

BONHEUR DOMESTIQUE

Tous les jours m'apportaient une lettre nouvelle. On m'écrivait: «Ami, viens, la saison est belle; «Ma femme a fait pour toi décorer sa maison, «Et mon petit Arthur sait bégayer ton nom.» Je partis, et deux jours d'une route poudreuse M'amenèrent enfin à la maison heureuse, A la blanche maison de mes heureux amis. J'entrai, l'heure sonnait; autour d'un couvert mis, Dès le seuil j'aperçus, en rond sous la charmille Pour le repas du soir la riante famille.

^ C'est lui! c'est lui!> — Soudain et sièges et repas, On quitte tout, on court, on me presse en ses bras;

6S®=^ AUGUSTE BRIZEUX ^^r^ge

Ib

Et puis les questions, les pleurs mêlés de rire; Et ces mots que toujours on se reprend à dire: «C'est donc lui! le voilà! le voilà près de nous!» Moi, je serrais les mains à ces tendres époux. Et j'appelais Arthur, qui, le doigt dans sa bouche. De loin me regardait d'un œil noir et farouche.

Enfin on se rassied. — Rougissante à demi, La jeune femme alors: Vraiment de ton ami Tant de fois du parlas que, moi, sans le connaître. Je le jugeais ainsi, mais moins pâle peut-être.

— Et toi, de mon Emma que dis-tu? Sans façon! Le paresseux pourtant de demeurer garçon!

— Non, non, laissez-moi faire; en ce bourg j'en sais une, Comme il les sait aimer, douce, élégante et brune. Presque un autre Marie. — Ah! poète, tes vers

Nous ont souvent distraits de l'ennui des hivers: Oh! la jolie enfant! mais les fraîches couronnes Que tu cueilles pour elle et dont tu l'environnes!»

Dans le calme, la paix, les bienveillants discours, Huit jours chez ses amis ont passé, mais si courts, Si légers, que mon âme alors rassérénée Comme ailleurs un instant eût vu fuir une année.

Là nul vide rongeur, mais les soins du foyer, L'ordre, pour chaque jour un travail régulier. Une table modeste et pourtant bien remplie. Cette gaîté de cœur qui se livre et s'oublie. Autour de soi l'aisance, un parfum de santé, Et toujours et partout la belle propreté ; Le soir, le long des blés cheminer dans la plaine. Ou dans la carriole une course lointaine; Enfin, la nuit tombée, un pur et long sommeil. Et les bonjours joyeux à l'heure du réveil.

Ami, comme un tissu jadis imprégné d'ambre, Ici, ton souvenir, sous les bois, dans ma chambre,

ms^^^ AUGUSTE BRIZEUX ,5^r=«es

Partout à moi s'attache, et tes félicités

Comme un chœur gracieux chantent à mes côtés;

Et voilà que, cédant à cette fantaisie,

J'évoque de mon cœur la chaste poésie,

Qui dans un vers limpide a soudain reflété

Ta jeune et douce Emma, sa candeur, sa gaîté.

Entre sa mère et toi ton enfant qui se penche,

Et ta charmille en fleurs près de ta maison blanche.

MARIE

O maison du Moustoir! combien de fois la nuit,

Ou lorsque sur le port j'erre parmi le bruit,

Tu m'apparais! — Je vois les toits de ton village

Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage,

Une grêle fumée au-dessus, dans un champ

Une femme de loin appelant son enfant;

Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache,

Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache,

Entonne un air breton, si plaintif et si doux.

Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous. —

Oh! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières,

Le petit sentier blanc et bordé de bruyères,

Tout renaît, comme au temps où, pieds nus, sur le soir,

J'escaladais la porte et courais au Moustoir;

Et dans ces souvenirs où je me sens revivre.

Mon pauvre cœur troublé se délecte et s'enivre!

Aussi, sans me lasser, tous les jours je revois

Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois.

Au vieux puits la senante allant emplir ses cruches.

Et le courtil en fleur où bourdonnent les ruches.

Et l'aire, et le lavoir, et la grange; en un coin,

Les pommes par monceaux et les meules de foin;

Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche.

m^^^^ AUGUSTE BRIZEUX .a^^^se

Et devant la maison un lit de paille fraîche. Et j'entre, et c'est d'abord un silence profond, Une nuit calme et noire; aux poutres du plafond Un rayon du soleil, seul, darde la lumière, Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaircit; à deux pas, Je vois le lit de chêne et son coffre, et plus bas, (Vers la porte, en tournant) sur le bahut énorme. Pêle-mêle bassins, vases de toute forme, Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer; Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer, Penchée en travaillant vers le grillon qui crie, A son rouet j'aperçois la petite Marie, Qui, sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux. Avec son doux parler de loin me dit: «C'est vous!

Ib

MARIE

Après moins de six mois passés loin de la lande Où l'on jouait, Marie, ah! que vous voilà grande! N'était ce corset rouge et ces jupons rayés Qui, trop courts à présent, laissent voir vos pieds, Jamais je n'aurais dit: «Cette fille qui prie Au calvaire, et s'en va vers l'église, est Marie. » Et pourtant c'est bien vous ; je vous parle et vous vois; Mais que vous êtes grande après moins de six mois! La tige qu'on mesure au temps de la poussée. Vienne la Saint Michel, n'est pas plus élancée. J'ai honte à moi vraiment et me sens tout jaloux, Car j'ai l'air aujourd'hui d'un enfant près de vous; Je n'ose vous parler, et jusqu'au fond de l'âme Vous me troublez quasi comme une grande dame. Cependant, jeune fille, ainsi que l'an passé Causons. Voyez! l'office à peine est commencé,

88^^ AUGUSTE BRIZEUX .B^^^sm

Et nul sous le portait ne viendra. — Prenons garde!

Voici que le sonneur de son banc nous regarde,

Et j'entends sous le mur le petit Pierre Elô

Qui chante en écorchant son bâton de bouleau.

Eh bien! tout cet hiver, au logis toute seule,

Et, le soir, travaillant auprès de votre aïeule,

Songiez- vous quelquefois à ceux qui sont au bourg?

Moi, je vous appelais, o Mai! le long du jour.

Je disais : < Quand viendront les vêpres du dimanche

Et ma brune Marie avec sa coiffe blanche?

Quand reviendra le temps des nids et des chansons,

Et le jeu d'osselets derrière les buissons ? :>

Mais, j'appelais en vain! Durant l'hiver les fièvres,

Marie, avaient jeté leur feu noir sur vos lèvres;

Et votre bonne mère en ces deux pauvres bras

Vous serrait, et mouillait de ses larmes vos draps,

Et puis baisant la terre, aux anges, à la Vierge

Jurait une neuvaine et de brûler un cierge,

Et que, s'ils vous sauvaient, sur ces genoux, un jour

Deux fois de leur église, elle ferait le tour.

Oui, j'ai su ses tourments, ses cris de toute sorte.

Le soir, quand le vieux Dali, quêtait à notre porte,

Je lui donnais son pain : « Ah ! disait le vieux Dali,

La mère a fait un vœu, car sa fille va mal. »

Mais un soir, il me dit: t Payez-moi ma nouvelle!

Notre vierge est debout, mais plus grande et plus belle,

Croyez-en mon rapport, plus belle que devant:

Vous-même à ces côtés aurez l'air d'un enfant.

Le pauvre avait raison. Là, près de la muraille.

Ce jeune plan avait l'an dernier notre taille;

Il a poussé depuis; voyez notre hauteur:

Vous êtes tous les deux de la même grandeur.

— Un jour d'Avril, ainsi, sous le porche de pierre

Tandisque dans l'église on faisait la prière,

Je parlais à Marie en secret et tout bas;

Mais elle m'écoutait et ne répondait pas.

Elle était devant moi, distraite et sérieuse.

Oh ! non ce n'était plus Marie, enfant rieuse,

qi

m&^?T EMILE SOUVESTRE ^^r^se

Qu'à son corsage plat, son pied vif et léger, On eut prise de loin pour un jeune berger! Enfin, me regardant avec un doux sourire Comme une sœur ainée, un frère qui l'admire. Grave et tendre à la fois, elle me dit adieu ; . Puis entrant dans l'église, elle alla prier Dieu.

^çvsa

Page 1