‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 139 sur 328 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine Où finir en héros son immortel ennui.

Comme il était assis au.\ pieds de sa maîtresse, Pâle et déjà tourné du côté de la Grèce, Celle qu'il appellait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de lui.

Avez-vous de ce temps conservé la mémoire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, Vous souvient-il encor qui les avait écrits?

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Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire.

Vous veniez d'essayer pour la première fois

Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.

La Muse, que le ciel vous avait fiancée,

Sur votre front rêveur cherchait votre pensée.

Vierge craintive encore, amante des lauriers.

Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France,

Vous ne connaissiez pas, sinon par la souffrance.

Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez.

De quel droit osiez-vous l'aborder et le plaindre?

Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait?

Pressentiez-vous qu'un jour vous le pourriez atteindre.

Celui qui de si haut alors vous écoutait?

Non, vous aviez vingt ans, et le cœur vous battait.

Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire, Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs ; Le souffle de Byron vous soulevait de terre, Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs. Vous appeliez de loin cette âme désolée; Pour grand qu'il vous parût, vous le sentiez ami, Et, comme le torrent dans la verte vallée. L'écho de son génie en vous avait gémi.

Et lui — lui dont l'Europe, encore tout armée,

Ecoutait en tremblant les sauvages concerts;

Lui qui depuis di.x ans fuyait sa renommée.

Et de sa solitude emplissait l'univers;

Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,

Qui, las d'être envié se changeait en martyr;

Lui, le dernier amant de la pauvre Italie,

Pour son dernier exil s'apprêtant à partir;

Lui qui, rassasié de la grandeur humaine,

Comme un cygne, à son chant sentant sa mort prochaine,

Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir . . .

II écouta ces vers que lisait sa maîtresse.

Ce doux salut lointain d'un jeune homme inconnu.

Je ne sais sj du style il comprit la richesse;

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Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse: Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu.

Poète, maintenant que ta muse fidèle,

Par ton pudique amour sûre d'être immortelle.

De la verveine en fleur t'a couronné le front,

A ton tour, reçois-moi comme le grand Byron.

De t'égaler jamais je n'ai pas l'espérance;

Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis ;

Mais de ton sort au mien plus grande est la distance.

Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.

Je ne t'adresse pas d'inutiles louanges.

Et je ne songe point que tu me répondras;

Pour être proposés, ces illustres échanges

Veulent être signés d'un nom que je n'ai pas.

J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde;

J'ai dit que je niais, croyant avoir douté ;

Et j'ai pris devant moi pour une nuit profonde

Mon ombre qui passait, pleine de vanité.

Poète, je t'écris pour te dire que j'aime,

Qu'un rayon du soleil est tombé jusqu'à moi.

Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême,

Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi.

Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, Ne sait par cœur ce chant, des amants adoré. Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré? Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse. Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse? Et qui n'a sangloté sur ces divins sanglots. Profonds comme le ciel, et purs comme les flots? Hélas! ces longs regrets des amours mensongères, Ces ruines du temps qu'on trouve à chaque pas. Ces sillons infinis de lueurs éphémères. Qui peut se dire un homme, et ne les connaît pas ? Quiconque aima jamais porte une cicatrice; Chacun l'a dans le sein, toujours prête à s'ouvrir; Chacun la garde en soi, cher et secret .supplice,

Alfred de Musset

SS^^JS- ALFRED DE MUSSET ^.^r^se

Et mieux il est frappé, moins il en vent guérir. Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance. Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi ? Qu'un instant, comme toi, devant le ciel immense. J'ai serré dans mes bras la vie et l'espérance. Et qu'ainsi que le tien mon rêve s'est enfui? Te dirai-je qu'un soir dans la brise embaumée. Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur. Aux célestes accents d'une voix bien-aimée, J'ai cru sentir le temps s'arrêter dans mon cœur? Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terre. Dévoré, comme toi, d'un affreux souvenir, Je me suis étonné de ma propre misère. Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir?

Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière, Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre. Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux. Le misérable écoute, et comprend sa ruine. Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ; Muet et chancelant, sans force et sans pensée. Il s'asseoit à l'écart, les yeux sur l'horizon. Et, regardant s'enfuir sa moisson consumée, Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malheur emporte sa raison.

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Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante, Pour la première fois j'ai connu la douleur, Transpercé tout à coup d'une flèche sanglante, Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur.

O toi, qui sais aimer, réponds, amant d'Elvire, Comprends-tu que l'on parte et qu'on se dise adieu? Comprends-tu que ce mot, la main puisse l'écrire. Et le cœur le signer, et les lèvres le dire, Les lèvres qu'un baiser vient d'unir devant Dieu ? Comprends-tu qu'un lien qui, dans l'âme immortelle, Chaque jour plus profond, se forme à notre insu, Qui déracine en nous la volonté rebelle. Et nous attache au cœur son merveilleux tissu; Un lien tout-puissant dont les nœuds et la trame Sont plus durs que la roche et que les diamants; Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme, Ni la mort elle-même, et qui fait des amants Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements; Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace, Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul être de deux, Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l'espace. Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux.

O poète, il est dur que la nature humaine,

Qui marche à pas comptés vers une fin certaine.

Doive encor s'y traîner en portant une croix,

Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.

Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre

Cette nécessité de changer de misère.

Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,

Si bien que notre temps se passe à convoiter?

Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,

Que tant de changements d'êtres si variables,

Qui se disent toujours fatigués d'espérer.

Et qui sont toujours prêts à se transfigurer? )

Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude!

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Comment la passion devient-elle habitude,

Et comment se fait-il que, sans y trébucher,

Sur ses propres débris l'homme puisse marcher?

Il y marche pourtant, c'est Dieu qui l'y convie.

Il va semant partout et prodiguant sa vie;

Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,

Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.

Son misérable cœur est fait de telle sorte,

Qu'il faut incessamment qu'une ruine en sorte;

Que la mort soit son terme, il ne l'ignore pas,

Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas.

Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père;

Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espère;

Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir, IN

Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir?

Ah! c'est plus que mourir; c'est survivre à soi-même.

L'âme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime.

Il ne reste de nous qu'un cadavre vivant;

Le désespoir l'habite, et le néant l'attend.

Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,

Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant.

Cet homme, tel qu'il est, cet être fait d'argile,

Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.

Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne;

Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer,

Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne:

Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.

Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse?

Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consulté?

Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,

Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté?

Non, Alphonse, jamais. La triste expérience

Nous apporte la cendre, et n'éteint pas le feu.

Tu respectes le mal fait par la Providence,

Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu.

Quel qu'il soit, c'est le mien ; il n'est pas deux croyances. J

Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux.

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Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensité ne peut pas être à deux. J'ai connu, jeune encor, de sévères souffrances; J'ai vu verdir les bois, et j'ai tenté d'aimer; Je sais ce que la terre engloutit d'espérances, Et, pour y recueillir, ce qu'il }' faut semer. Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'écrire, C'est ce que m'ont appris les anges de douleur; Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, Car leur glaive, en entrant, l'a gravé dans mon cœur.

Créature d'un jour, qui t'agites une heure. De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure, Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.

Tu te sens le cœur pris d'un caprice de femme. Et tu dis qu'il se brise à force de souffrir. Tu demandes à Dieu de soulager ton âme ; Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.

Le regret d'un instant te trouble et te dévore! Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier; laisse venir l'aurore: Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-toi, créature insensée; Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr. Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

SI

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