‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 157 sur 328 · LA JEUNE FILLE MOURANTE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE MOURANTE

< Comment me délivrer de cette fièvre ardente? Mon sang court plus rapide et ma main est brûlante, Je souffre! Dites-moi, je suis mal, n'est-ce pas? Souvent, le front penché, l'œil baissé vers la terre, Vous rêvez tristement; puis d'un air de mystère, J'entends parler bien bas.

Et si je fais un bruit léger, si je respire. Des larmes dans les yeux, on essaie un sourire; On se rend bien joyeux; mais j'entends soupirer; Sur les fronts tout brillants passe une idée amère. Et ma petite sœur, qui voit pleurer ma mère, Près du lit vient pleurer.

Ces larmes me l'ont dit, votre secret terrible; Je vais mourir! . . . Déjà mourir . . . Oh! c'est horrible! Mon Dieu, pour fuir la mort n'est-il aucun moyen? Quoi ! dans un jour peut-être immobile et glacée . . . Aujourd'hui l'avenir, le monde, la pensée, Et puis, demain . . . plus rien !

La robe que j'avais dans ma dernière fête Est fraîche encor ; les nœuds attachés sur ma tête Ont gardé ces couleurs et ces reflets changeants Dont j'admirais l'éclat dans une folle extase; Et moi, je vivrai moins que ces tissus de gaze, Et ces légers rubans !

Comme une frôle plante, un souffle m'a brisée; Vous, mes sœurs, vous avez cette teinte rosée De jeunesse et de vie: oh! votre sort est beau!

68^^^ Mme ANAÏS SÉGALAS ,e^è-=^ge

Et j'ai les yeux ternis, je suis pâle, abattue. On dirait, à me voir, une blanche statue Pour orner un tombeau.

On m'admirait pourtant, moi, fantôme, ombre vaine; La foule m'entourait comme une jeune reine; Mon pouvoir tout nouveau semblait encor bien long: Quelques bijoux formaient ma parure suprême, Et puis mes dix-huit ans, comme un beau diadème. Rayonnaient sur mon front.

A vous encor, mes sœurs, cet avenir qui brille; A vous tous ces plaisirs bruyants de jeune fille. Puis cet anneau d'hymen, ce mot dit en tremblant, Et ces grains d'oranger, couronne virginale; Moi, pour voile de noce et robe nuptiale. J'aurai mon linceul blanc.

Lugubre vêtement, jeté sous une pierre.

Qui tient enseveli, dans une étroite bière, Bien des illusions, bien du bonheur rêvé, Qui tombe par lambeaux sous la terre jalouse. Et que les battements d'un cœur de jeune épouse N'ont jamais soulevé.

Moi, dans un long cercueil, étendue, insensible, Morte? quoi! je mourrais! oh! non, c'est impossible! Quand on a devant soi tout un large avenir. Quand les jours sont joyeux, quand la vie est légère, Quand on a dix-huit ans, n'est-ce pas, bonne mère, On ne peut point mourir.

Je veux jouir encor de toute la nature, De la fleur dans les prés, du ruisseau qui murmure. Du ciel bleu, de l'oiseau chantant sur l'arbre vert; Je veux aimer la vie, et de toute mon âme, La voir dans le soleil briller en jets de flamme, La respirer dans l'air» . . .

^B&^^^ Mme ANAIS SÉGALAS ,a^s=«8e

Ib

Le lendemain, la cloche appelait aux prières; Des cierges éclairaient de leurs pâles lumières La nef et l'autel saint; quelques prêtres en deuil Disaient le chant des morts, et sous les voûtes sombres Des vierges à genoux, blanches comme des ombres, Pleuraient près d'un cercueil.

Page 1