‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 234 sur 328 · L'AGONIE · texte numérisé non relu

L'AGONIE

Vous qui m'aiderez dans mon agonie

Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

La musique apaise, enchante et délie

Des choses d'en bas; Bercez ma douleur; je vous en supplie

Ne me parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d'entendre

Ce qui peut mentir:

J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre

Je n'ai qu'à sentir:

83^^?5- SULLY PRUDHOMME. ,â^%^88

Une mélodie où l'âme se plonge

Et qui, sans effort, Me fera passer du délire au songe,

Du songe à la mort.

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien.

Pour allégement un peu d'harmonie

Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice,

Qui m.ène un troupeau, Et vous lui direz que c'est un caprice,

Au bord du tombeau.

D'entendre chanter, tout bas, de sa bouche

Un air d'autre fois.

Simple et monotone, un doux air qui touche

Avec peu de voix.

Vous la trouverez: les gens des chaumières

Vivent très longtemps ; Et je suis d'un monde où l'on ne vit guères

Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble

Nos cœurs s'uniront; Elle chantera d'un accent qui tremble

La main sur mon front.

Lors elle sera peut-être la seule

Qui m'aime toujours ; Et je m'en irai dans son chant d'aïeule

Vers mes premiers jours,

Pour ne pas sentir à ma dernière heure

Que mon cœur se fend.

Pour ne plus penser, pour que l'homme meure

Comme est né l'enfant.

^S^PT SULLY PRUDHOMME ,fi^r=S88

Vous qui m'aiderez dans mon agonie,

Ne me dites rien; Faites que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai bien.

Page 1