LES PRUNES
Si vous voulez savoir comment Nous nous aimâmes pour des prunes, Je vous le dirai doucement, Si vous voulez savoir comment.
L'amour vient toujours en dormant Chez les bruns, comme chez les brunes; En quelques mots voici comment Nous nous aimâmes pour des prunes.
Mon oncle avait un grand verger Et moi j'avais une cousine; Nous nous aimions sans y songer.
Mon oncle avait un grand verger.
Les oiseaux venaient y manger, Le printemps faisait leur cuisine.
Mon oncle avait un grand verger Et moi j'avais une cousine.
Un matin nous nous promenions Dans le verger avec Mariette :
Tout gentils, tout frais, tout mignons Un matin nous nous promenions.
Les cigales et les grillons Nous fredonnaient une ariette:
Un matin nous nous promenions Dans le verger avec Mariette.
89^^?^ ALPHONSE DAUDET .B^^^ge
De tous côtés, de ci, de là,
Les oiseaux chantaient dans les branches,
En si bémol, en ut, en la
De tous côtés, de ci, de là.
Les prés en habit de gala
Etaient pleins de fleurettes blanches.
De tous côtés, de ci, de là
Les oiseaux chantaient dans les branches.
Fraîche sous son petit bonnet Belle à ravir et point coquette Ma cousine se démenait Fraîche sous son petit bonnet.
Elle sautait, allait, venait, Comme un volant sur la raquette:
Fraîche sous son petit bonnet Belle à ravir et point coquette.
Arrivée au fond du verger Ma cousine lorgne les prunes; Et la gourmande en veut manger, Arrivée au fond du verger.
L'arbre est bas, sans se déranger Elle en fait tomber quelques unes ; Arrivée au fond du verger.
Ma cousine lorgne les prunes.
Elle en prend une; elle la mord.
Et me l'offrant: <: Tiens! ^ me dit-elle. Mon pauvre cœur battait si fort, Elle en prend une ; elle la mord.
Ses petites dents sur le bord Avait fait des points de dentelle . . . Elle en prend une ; elle la mord Et me l'offrant: « Tiens! > me dit-elle.
Ce fut tout, mais ce fut assez;
Ce seul fruit disait bien des choses.
se^^?r ALPHONSE DAUDET ,B^^^6m
(Si j'avais su, ce que je sais)
Ce fut tout, mais ce fut assez.
Je mordis, comme vous pensez
Sur la trace des lèvres roses :
Ce fut tout, mais ce fut assez
Ce seul fruit disait bien des choses!