‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 44 sur 328 · A M. REBOUL, DE NIMES · texte numérisé non relu

A M. REBOUL, DE NIMES

C'est moi, Reboul, c'est moi qui frappe à votre porte; Vous ignorez mon nom ; ouvrez toujours, n'importe. Pauvre, je viens à vous pour demander du pain : Mais non pas de ce pain qui nourrit le vulgaire ; Ami, de celui-là l'homme ne manque guère: C'est d'un autre aliment que le poète a faim.

C'est de ce pain qui rend notre âme forte et libre. Qui fait qu'au fond du cœur la corde aimante vibre. Que l'homme est plus soumis et plus audacieux; De ce pain dont jamais on ne se rassasie, Dont les divins parfums, qu'on nomme poésie, Donnent à notre voix quelques notes des cieux.

C'est de ce pain doré, dont la pâte est pétrie Par les Muses pour ceux qu'adopte la patrie, Pour ceux qu'elle présente en disant: «Les voici!» De ce pain dont le suc plus doux qu'un lait de mère Nourrit Chateaubriand comme il nourrit Homère; Et de ce pain, Reboul, vous en avez aussi.

Boulanger par hasard, poète par nature.

Chez vous l'âme et le corps trouvent leur nourriture ; Après une pratique, il vient un courtisan. Pourquoi comme les rois le soir êtes-vous triste? Pourquoi? — C'est que le soir vous devenez artiste; Le jour vous êtes gai, vous êtes artisan.

G maître, ouvrez-moi donc ; nommez-moi votre frère ; Et m'élevant alors jusque dans votre sphère. Vous m'apprendrez l'accord sonore et triomphant Qui dans le monde au loin porta votre génie, Et fit monter si haut, d'un souffle d'harmonie, Le boulanger de Nîme avec « l'Ange et l'Enfant ».

<.' L'Ange et l'Enfant », si sainte et si touchante histoire, Qui dit qu'un séraphin, mystère doux à croire, Descend sur un berceau comme sur un autel, Qui des mères peut-être adoucit la souffrance, Qui nous fit dans la mort trouver une espérance, Et qui du premier coup vous rendit immortel.

Mais si le sort vous place au front une couronne, Si !a muse vous met près d'elle sur son trône. Aux mœurs de votre état restez fidèle encor : C'est mal de renier l'écusson de famille. Soit qu'il porte deux pains en croix sous une grille, Ou bien un champ d'azur et trois fleurs de lis d'or.

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