Ibid., p. 14.V
« les ignorants, se sont déchaînés contre un style musical qui, s'il s'établissait, mettrait un « terme à leurs prétentions.... Un de ces délicats, qui ont mis toute leur âme dan. leurs « oreilles, aura trouvé un chant trop rude, un accent trop senti ou insuffisamment prête paré à son goût, sans songer que, dans la situation, ce chant, cet accent atteignaient le « comble de l'expression.... Un harmoniste pédant aura remarqué une négligence voulue « ou une faute d'impression, et se sera empressé de signaler l'une et l'autre comme autant « de péchés irrémissibles contre les dogmes de la science ; bientôt après de nombreuses « voix se seront unies pour taxer cette musique de barbare, sauvage, extravagante.... ' »" Gluck était fondé à se montrer irrité contre les compositeurs qui. non contents de le piller impudemment, ne cessaient de l'amoindrir, de le critiquer; d'autre part, il avait sujet d'en vouloir au public dilettante des capitales d'Europe qui, tout en applaudissant ses chants inspirés, n'avait jamais sympathisé sincèrement avec ses réformes dramatiques, et encourageait les chanteurs et les musiciens à dénaturer son Orfeo en y intercalant des morceaux de pure virtuosité. La manière indigne et perfide dont on exploita le plus grand succès que le théâtre musical eût vu jusque-là paraîtrait à peine croyable de nos jours. En 1770 on jouait à Londres un Orfeo où la musique de Gluck servait simplement de cadre à une suite interminable d'airs de concert : sept de Christophe Bach, deux de Guglielmi, un du chanteur Guadagni •'. Le virtuose émasculé qui avait eu l'insigne honneur d'interpréter le chef-d'œuvre à son apparition, mécontent apparemment de la manière dont se terminait pour lui la grande scène des Enfers, avait eu l'impudence de composer une nouvelle musique sur la dernière phrase d'Orphée, Men tiranne roi sareste \
Ce fut à ce moment que Gluck, écœuré de se voir si mal compris, se résolut à tourner le dos à l'Opéra italien et à porter ses œuvres, ainsi que son svstème de composition dramatique, à Paris, où les arbitres du goût, les guides du public, étaient des philosophes et des littérateurs, qui, de préférence à la virtuosité du gosier, â la correction banale des harmonies, recherchaient la force dramatique, la vérité théâtrale. Après Paridc ed Elcna, il ne travailla plus que sur des textes français. Entré en relations avec un attaché de l'ambassade de France à Vienne, le bailli du Rollet, poète à ses heures et doué de l'instinct théâtral, Gluck devint son collaborateur, et à eux deux ils entreprirent de transformer Ylphigénie de Racine en une tragédie musicale. Aussitôt la partition terminée, ils cherchèrent à nouer des négociations avec les directeurs de l'Opéra pour la faire jouer à Pari