CHAPITRE VII
La Lutte contre l'alcoolisme dans les Hôpitaux
Nous devrions intituler ce chapitre « Rôle du médecin dans la lutte contre l'alcoolisme ». Mais le D' LeGRaIN ayant montré dans une magistrale préface au livre du D' Ruyssen : « L'enseignement médical de l'antialcoolisme, » toute la place que l'alcool tenait dans la vie de l'étudiant, l'ignorance d’un grand nombre de médecins sur l'étendue du fléau, les préjugés sur l’alcool-médicament et sur l’alcool-aliment, entretenus par beaucoup de praticiens, les conséquences de cette alcoolâtrie, et Le rôle futur du médecin dans la lutte antialcoolique (1) ; nous ne saurions que redire avec moins de forceet d'autorité ce que le président de l’Union Française Antialcoolique a écrit, aussi nous bornerons-nous à enregistrer les efforts tentés dans les hôpitaux de Paris.
M, le D' Napias, directeur général de l'Assistance Publique, a bien voulu nous faire remettre une note sur les mesures prises dans les Établissements hospitaliers pour combattre l'alcoolisme.
En voici les points principaux : « Il est prescrit aux Directeurs des Établissements de punir sévèrement les
(1) Lire dans le journal l’A cool de juin 1899, le manifeste des médecins
du Finistère contre l'alcool, adressé à leurs compatriotes et signé de 68 confrères.
serviteurs pris en flagrant délit d'ivresse; en cas de récidive, ces serviteurs sont renvoyés.
« À l'Hôtel-Dieu et dans les principaux hôpitaux, des propositions sont faites à une Société de Tempérance (1), sur sa propre demande, pour récompenses à décerner aux serviteurs qui se font remarquer par leur sobriété.
« L'introduction des boissons alcooliques par les visiteurs est interdite.
« À l'hôpital Tenon, des infusions et des rafraîchissements non alcooliques sont mis à la disposition du ‘personnel et des malades.
«L'Administration a engagé les Directeurs des Établissements à faire l'acquisition d’un ouvrage intitulé « Les dangers de l'alcoolisme » (on ne nous dit pas le nom de l'auteur), dont la lecture est recommandée aux malades et au personnel.
« À Saint-Louis, M. le D'Jacouer faisait, le 1° février 1899, une conférence aux malades et au personnel sur « Le péril alcoolique en France » (2).
« À l'hôpital Boucicaut et à la Charité, le Directeur dispose annuellement d’une certaine somme provenant de legs, qui doit être distribuée en secours aux sortants non alcooliques.
« Enfin, à Saint-Antoine, Tenon, Bichat, Andral, des affiches faisant ressortir les dangers de l’abus et même de l'usage continuel des boissons alcooliques sont apposées dans différents services ou dans les salles de consultations,
à la demande des médecins. »
(1) La Société Française de Tempérance.
(2) Publiée in extenso dans la Médecine Moderne, 8-11 février 1899.
Tels sontles efforts tentés paril'Administration générale de l’Assislance publique. e
Il nous reste à faire connaître la campagne entreprise par les médecins des Hôpitaux de Paris :
Dans la séance de la Société médicale des hôpitaux du 9 décembre 1898, le D: Le GENDRE disait : dans la lutte contre l'alcoolisme, faisons-nous tous nos efforts ? Je ne le crois pas. Peut-être avons-nous tort de nous décourager. Voici, pour ma part, la tentative que j'ai inaugurée dans mon service. J’ai condensé sous la forme à la fois la plus claire et la plus concise que j'ai pu trouver les dangers incontestables de l'abus des boissons alcooliques, je l'ai fait imprimer en caractères assez variés pour fixer l'attention. Cet avis important est distribué à chaque malade à son entrée et à sa sortie, il y en a de collés dans les salles. J’ai pour but en un mot de créer une véritable obsession avec mon petit papier. Ne pourrait-on pas faire plus encore? N’y aurait-il pas lieu d'organiser dans les hôpitaux des conférences ou causeries périodiques faites aux convalescents sur les dangers de l'alcool ? Ces conférences seraient faites soit par les chefs de service, soit par les internes, il faudrait faire à ces conférences des projections ou des expériences pour frapper l'esprit des auditeurs. »
MM. Jacouer, TRiBouLET, BARBIER, Froranp, M. le professeur D£sove proposèrent à la Société de mettre la lutte contre l'alcoolisme à son ordre du jour.
Le 14 avril 1899, le professeur Depove proposa de nommer une Commission, pour étudier les moyens d’action que les Médecins des hôpitaux peuvent avoir à leur disposition pour lutter contre l'alcoolisme. Cette Com-
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mission composée de MM. Bé£crÈre, CourTois SUFFIT, Desove, Jacquer, Jorrroy, Le GENDRE, MARIE, SIREDEY, Trisoucer, nomma M. Le D' Jacquer rapporteur.
Son rapport a été lu dans la séance du 8 décembre 1899 et les conclusions adoptées à l'unanimité (1).
Nous les rapporterons ici textuellement :
Messieurs, nous avons à combattre l’alcoolisation médicamenteuse, l’alcoolisation administrative, le grand alcoolisme public.
La première, créée par nous, disparaîtra sous notre effort.
Rayons de nos prescriptions toutes préparations alcoolisées que nous ne jugeons pas sériclement indispensables. Empêchons de toutes nos forces la diffusion, énorme aujourd’hui, des vins soidisant « médicamenteux », dont la consommation constituera bientôt, en dehors de l'hôpital, la seule médecine populaire. Néfaste au malade, dont le penchant à l’alcoolisation se trouve ainsi accru, elle n’est point avantageuse à nombre de nos confrères, qui, comme l’a dit spirituellement l’un d'eux, tournent ainsi aux « distributeurs automatiques de vins ». Et ce rouage, tôt reconnu inutile, disparaitra sous peu, au grand dam de la santé publique, au grand dommage aussi de notre niveau professionnel; car tout se tient : à quoi bon les études ardues, la recherche des causes, l'observation patiente des malades, si tout doit aboutir en définitive à la «distribution automatique » de tel vin de quinquina, de coca, de kola, de phosphates, que chacun aura bientôt fait d'apprendre à choisir selon ses goûts? Les médecins ont créé cette tendance, le public l’accepte avec joie et la généralise; les pharmaciens ne la combattent point. Il est temps de réagir.
L’alcoolisation administrative, née de nos erreurs passées, disparaîtra sans peine ; il nous suffira sans doute d'attirer sur ce point l'attention de M. le directeur général de l’Assistance publique; nous n’invoquerons pas en vain son concours éclairé (2).
(1) Alcool, maladie, mort; rapport du Dr Jacquer, in Presse médicale, 9 décembre 1899. : |
(2) La note que j'ai analysée au début de ce chapitre fait une réserve sur ce qu’on a appelé « l’Alcoolisation thérapeutique » dans les hôpitaux. Elle dit : « Ilest bien évident qui l'Administration ne saurait intervenir en cette matière, puisque les allocations aux malades de rations de rhum, de champagne, de vin en supplément, etc... ne sont accordées qu'à litre de médicaments et sur prescription individuelle des chefs de service.
Nous vous invitons maintenant à attaquer sur le terrain hospitalier le grand alcoolisme poliuico-social.
Et d’abord en toute occasion, CHERCHONS L'ALCOOL, dénonçons l'empoisonnement haut et clair, au lieu de parler discrètemen « d'intoxication » et « d’éthylisme ».
A l’heure actuelle, tout concourt à imprimer dans le cerveau de l’ouvrier cette idée que l'alcool et les spiritueux donnent de la force, préservent des maladies, sont indispensables au travail musculaire. Agissons sur ses jeux, ses oreilles, son esprit ; effaçons de sa pensée que l’alcoolisation est nécessaire, que c’est le métier qui veut ça.
Voici les mesures que nous pourrions réaliser dès maintenänt de concert avec l’administration générale de l’Assistance publique :
1°L'ignorance étant, sans contestation possible, l’une des causes du mal, nous croyons très utile de délivrer à chaque sortant, homme ou femme, un ou plusieurs exemplaires d’un « memento » succinct des dangers de l’alcool. Nous vous proposons d'adopter les suivants ; reproduction à peine modifiée de ceux que nous devons à la très heureuse initiative de nos collègues LE GENDRE et TRIBOULET :