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CHAPITRE VI

La Lutte contre l'alcoolisme par le Clergé (1)

Puissent les pasteurs des âmes être pleins de zèle pour écarter, par des exhortations pressantes, le fléau de lJintempérance du bercail de Jésus-Christ.

(Lettre du pape Léon XIII aux évêques d'Amérique )

Comme le disait M* Turinaz, dans son discours au VII Congrès antialcoolique (2), le clergé doit combattre l'alcoolisme, parce qu'il est le dépositaire d’une grande et admirable puissance, la puissance de la religion.

Quelles que soient les convictions que l’on possède en malière religieuse, on ne peut nier cetle influence, et en face d’un fléau aussi redoutable que l’acoolisme, ilne faut négliger aucune force pour assurer la victoire.

Le succès de la campagne entreprise en [rlande en 1840- 1841 par le père Marnew et qualifiée par PorTer «undes événements les plus remarquables de l’époque » (3), nous montre l'efficacité de l’idée religieuse en matière d’anlialcoolisme.

(1) Nous n’envisageons dans ce chapitre que le rôle du clergé catholique. Sans méconnaître les efforts des pasteurs protestants et de leur société de Tempérance, la Croix Bleue, nous sommes obligés de reconnaître qu'ils ne s'adressent en France qu’à une minorité ; chez les Israëlites, nous 'n’avons pas connaissance d'efforts particuliers tentés contre l'alcoolisme. Du reste la race juive est connue pour sa sobriété.

(2) Le Clergé catholique et la lutte contre l'alcoolisme,

(3) Porrer. Progress of the nation. s

C'est au Canada que le clergé catholique a fait l'effort le plus considérable au point de vue de l’antialcoolisme (1). Dès 1660, M£' de LavaL avait défendu le commerce de boissons enivrantes sous peine d’excommunication. Le résultat avantageux de celte mesure est constaté en 1687 par Mgr de Sarnr-VaLLier qui écrivait : «Plusieurs petites nations qui sontsur les bords du lac Huron dirent au missionnaire qui les visitait alors que Dieu leur avait fait la grâce de pouvoir renvoyer deux fois deux canots de cette boisson enivrante qu'on leur apportait, et ils ajoutèrent que plusieurs d’entre eux, pour éviler l’occasion de l’ivrognerie, avaient eu le courage de quitterleur propre pays. » Il remarque aussi que dans l'Acadie « on ne se sert d'aucune boisson enivrante ».

Plus près de nous, en 1876, dans un mandement sur les devoirs desélecteurs, M TascaereAU, archevêque de Québec, s'exprime ainsi : « Toujours l’ivrognerie est un vice dégradant, mais en temps d'élection elle doit être évitée avec plus de soin. La raison en est bien claire. Le droit de voter est un droit noble et important; il doit donc être exercé en toute liberté d'esprit et en connaissance de cause. Celui qui a le malheur de s’enivrer ne sait plus ce qu'il fait, ni ce qu’il dit, et par conséquent il ne peut donner sonsuffrage en homme raisonnable. » À 25 ans dedislance, ces sages paroles n’ont pas cessé d’être d'actualité.

Ainsi préparé par ses pasteurs, le peuple Canadien accepta la loi de 1883 sur l’alcool qui, dans un deses articles, interdit la vente des boissons enivrantes les jours d’élection, dans toute la circonscription.

(1) Cf. Mgr. Savoy. Congrès de Bruxelles. Compte-rendu, 3e partie, page 128.

Dans les v°, vi et vu° conciles provinciaux de Québec, plusieurs décrets rappellent le peuple Canadien à la tempérance, conseillent la formation de Sociétés de Tempérance el indiquent les devoirs des Conseils municipaux appelés à concéder les licences pour les débits.

En 1890, l'archevêque de Québec publia un mandement pour condamner ceux qui importent ou vendent des boissons frauduleusement.

Une dernière mesure prise par les évêques de la province de Québec, c'est l'envoi d’une circulaire à chaque paroisse où l’on fait quelque tentative d'introduire un nouveau débil de boissons ou de renouveler une licence non nécessaire, Dès que l'évêque est prévenu du fait, immédiatement la circulaire est envoyée au curé, qui en donne lecture aux fidèles. Cette instruction rappelle avec autorité aux pasteurs des âmes, aux Conseils municipaux et aux paroissiens le devoir de conscience qu'ils cos à remplir dans la circonstance. |

Ces efforts soutenus ont eu pour résultat, lors du plébiscite du 29 septembre 1898 sur la prohibition absolue, de donner aux partisans de cette prohibilion une majorité considérable. |

Aux États-Unis, le concile de Baltimore (1884), qui complait 70 archevêques et évêques, a recommandé aux catholiques, dans les termes les plus pressants, les Sociétés de Tempérance (1).

À l’université catholique de Washington, une chaire, dite du père MATHEw, a été instituée et des conférenciers s y succèdent pour traiter la question de l’alcoolisme.

(1) Je suis dans cet exposé la brochure de Mgr Turixaz, que je cite souvent textuellement.

Li. 2

En Belgique, sous les auspices de l'évêque de Liège,l'abbé Senpen a fondé le « Berchmanskrieg » et l'abbé Lemmexs le « Bien-Être social », Sociétés de Tempérance qui pourraient servir de modèle à toutes celles que les catholiques devraient organiser en France. L'abbé Vasrer, auteur d’un manuel de tempérance très apprécié, consacre toute son activité à la lutle antialcoolique.

Le clergé Hollandais commence à se préoccuper de la lutte contre l'alcoolisme ; un congrès tenu à Utrecht en 1898 promet d’heureux résultats.

En Suisse, Ms Eccer, évêque de Saint-Gall, est à la têle de la croisade antialcoolique . L’'épiscopat et le clergé suisses rivalisent de zèle avec les pasteurs protestants et la ligue de la Croix Bleue. Les évêques suisses ont rédigé une lettre collective qui porte ce litre : «La lulle contre l'abus des liqueurs spiritueuses.— Avertissements des évêques aux fidèles de leurs diocèses. » —On y lit ce qui suit : « Tous les maux de la société actuelle sont en corrélation avec l'alcoolisme : ils le favorisent et lui les favorise à son tour. A cette coalition des éléments du mal, il faut opposer une coalition des éléments du salut, et parmi ceux-ci l’Église doit tenir le premier rang. Nous avons cité plus haut Le rapport de Msr Savoy, de Fribourg (Suisse); il dirige la ligue de la Croix contre l'alcoolisme.

En France, un mouvement commencé il y a plus de 25 ans dans le clergé, en faveur de la lutte antialcoolique, à peu de tendance à se généraliser.

Dès 1876, M: Davin, évêque de Saint-Brieuc, consacra une lettre pastorale à combattre ce fléau. En 1893, son successeur M# Farzière publiait sur le même sujet une

lettre pastorale et recommandait avec instance «l’Association des Apôtres de la Tempérance ». En 1888, l'évêque de Coutance et d’Avranches fit Lire, dans toutes les églises de son diocèse, le jour de l'Ascension, une lettre pastorale où il dit, s'adressant à tous les curés (1) :

Vous vous associerez à notre sollicitude et à nos efforts, chers et bien aimés coopérateurs ; car, plus que‘personne, vous connaissez le mal que nous avons signalé tant de fois en gémissant. Qui mieux que vous, grâce aux délicatesses de votre âme sacerdotale, pourrait stigmatiser, sans pitié, l'abus quotidien d'une liqueur qu'il faut bien appeler par son nom, l’eau-de-vie. Notre cœur et notre raison ne se soulèvent-ils pas à la pensée de ces malheureux qui boivent ce breuvage comme l’eau, que l’on voit quatre, dix, vingt fois par jour y revenir comme à une distraction, s’en faire un besoin et ne pouvoir pas plus s’en passer que du pain qu'ils mangent ou de l'air qu'ils respirent.

Dites-leur donc, dites-leur bien que ce qu’on leur vend le plus souvent est un véritable poison : les laboratoires d’essais l'ont trop souvent constaté. Demandez-leur d'apprécier en eux-mêmes les cflets redoutables de ce poison; demandez-leur si cette eau n’est pas plutôt un feu qui allume dans les veines un dévorant incendie, qui brûle le sang, qui ruine et détruit les organes. Demandez-leur si ce n’est pas une ironie amère que cette liqueur porte son nom : eaude-vie! Non, en vérité, {c’est une eau de mort. Et cette eau de mort, on commet parfois le crime de la présenter aux enfants ! Et cette eau de mort, elle circule partout ; elle est dans toutes les armoires et dans toutes les mains.

En 1893, Son Éminence le cardinal Taomas, archevêque de Rouen, dénonçait dans une lettre pastorale les effets désasitreux de l'alcoolisme.

En 1899, M: de Sainr-Dié, dans son mandement de carême, appelait l'attention sur ce terrible fléau.

Nous voyons [à une préoccupation persistante de l’épis-

(1) Tribune médicale, 1896, page 721.

copat, mais pourquoi ces efforts réels n'aboutissent-ils à aucun résultat ? Parce qu'à tous ces mandements il n’y a pas de conclusions pratiques (1).

Seule la brochure de M“ Turinaz, évèque de Nancy (2), revêt un caractère d'application immédiate par son chapitre sur la mauvaise tenue des ménages ouvriers, si souvent cause et effet de l'alcoolisme.

Quels sont les moyens que le clergé catholique devra employer pour lutter contre l’alcoolisme ? Ici nous citerons lextuellement l’évêque de Nancy (3).

« Le clergé a d’abord l'autorité et la puissance de l’enseignement. Rappeler la dignité du chrétien, les devoirs des pères et mères, des patrons et des ouvriers, le bon exemple nécessaire partout, les grandes lois de la morale religieuse, c'est combattre efficacement ce vice et ce désordre comme tous les autres. Mais le clergé aura des exhortations spéciales contre l'alcoolisme ; il les fera entendre du haut de la chaire, dans les catéchismes, dans toutes les réunions pieuses, dans les visites fréquentes de sa paroisse, dans ses relations de tous les Jours avec les âmes qui lui sont confiées. Il exercera surtout son influence sur l'enfance et la jeunesse, par les écoles libres. Il pourra même avoir une action utile sur les autres écoles, en secondant dans celte lutte les instituteurs intelligents et dévoués. Il pourra demander aux enfants dans les écoles un engagement d'honneur. Il rappellera cet engagement dans nos patronages de jeunes gens et de

(1) Lettre du D'Lecran à Mer Turivaz. Réforme sociale, 1898;t.1,p. 899. (2) M£r Turivaz. Trois fléaux de la classe ouvrière, (3) Le clergé et la lutte contre l’alcoolisme.

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jeunes filles si nombreux et si prospères. Il invoquera auprès des jeunes filles et des mères de famille l'autorité de la religion et leurs intérêts les plus chers; il s’efforcera de les préserver de ce vice hideux et d'en faire des apôtres de la tempérance.

« Le clergé favorisera de tout son pouvoir les Sociétés de Tempérance confessionnelles ou non confessionnelles. Il consacrera son influence et son zèle à les établir ou à les développer selon les conditions plus ou moins favorables des temps et des lieux.

. « Enfin le sacrifice est un dernier moyen nécessaire au succès de {ous les autres. On ne soutient pas une telle lutte, on n'accomplit pas une telle œuvre sans se donner el se dévouer. On ne fait rien de grand, rien d’utile, sans le sacrifice... Mais que sont les sacrifices dont il s’agit ici en comparaison des résultats à obtenir et du salut de tout un peuple ?

« Le clergé ne peut donc ni reculer, ni même hésiter devant les difficultés, les obstacles et devant le bon exemple qu’il doit donner à tous.

« S’inspirant de ce vaste programme, les prêtres catholiques ne feront que suivre les enseignements que le Pape Léon XII formulait dans une lettre adressée aux évêques d'Amérique : « Nous regardons, disait-il, comme digne d'une recommandation particulière la noble résolution de ces associations qui se font un devoir de s'abstenir de toute boisson enivrante. Il est indubitable que ce ferme propos esl un moyen très opportun et très efficace pour combattre le vice pernicieux de l'intempérance, et il sera pour lous un stimulant à combattre la sensualité, d'autant plus puissant qu’il partira de plus haut. Mais ce qui doit

peser ici du plus grand poids, c'est le zèle des prêtres auxquels il appartient d'éclairer le peuple par la parole du salut et de l’élever par des mœurs chrétiennes. // est donc nécessaire qu’ils marchent à la tête de tous, sur le chemin du salut. Puissent, en conséquence, les pasteurs des âmes être pleins de zèle pour écarter, par des exhorlations pressantes, le fléau de l'intempérance du bercail de Jésus-Christ, montrer à tous l'exemple de la sobriété et se donner toutes les peines possibles pour détourner les maux si nombreux dont ce vice menace l'Église et la Patrie (1). »

(1) Cité par Mer Toninaz, 0p. cit.

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