VI. — LA FEMME CONTRE L'ALCOOL
En général, à notre époque, la femme n’est pas élevée en vue de son rôle de mère de famille et de « femme de ménage ». Il y a là, cependant, dit M"e Juliette Apam, une œuvre qui n'a rien d'inférieur, comme beaucoup de femmes se l’imaginent.
Et cela est surtout sensible dans la classe ouvrière, où la mauvaise tenue du ménage (3), la nourriture mal préparée, poussent le père de famille à déserter son logis pour le cabaret. |
Un pédagogue belge, M. Szuys, le disait au Congrès de Bruxelles : On répète volontiers la formule: « l'école pour la ve », et on ne l’applique pas ou on l’applique mal. Il est de la plus haute importance sociale d’élaguer du programme d’enseignèment des filles des notions sans utilité pratique...; l'hygiène, la pédagogie maternelle, les
(1) CF. Rapport du Dr Derrenxez au Congrès de Bruxelles, 10 partie, page 142,
2) Voir l'ouvrage détaillé de L. Frank : La femme contre l'alcool. 3) Cf. Mgr Turinaz, Trois fléaux de la classe ouvriére.
notions élémentaires d'économie domestique, l’art de conduire un ménage avec Intelligence et économie, de préparer des mels simples et nourrissants, de faire le marché, d'entretenir et de raccommoder les vêtements, en un mot,tout ce que la mère de famille doit savoir pour rendre la maison confortable, en faire un milieu éducatif et récréatif, devrait conslituer le programme essentiel des écoles primaires de filles.
Puisque le rôle de ces écoles n’est pas ainsi compris, il importe de multiplier les écoles ménagères et d'enseigner aux femmes et aux filles d'ouvriers leur rôle dans la lutte antiacoolique, ce sera Le rôle des femmes et des filles d’industriels.
1° Les écoles ménagères (1). — Trop peu nombreuses en France jusqu’à ce jour, on en compte en Belgique plus de 200. En 1896, la contribution du gouvernement belge pour favoriser ces institutions s'est élevée à 100.000 fr. Les écoles ménagères donnent des cours théoriques : notions d'hygiène et d'économie domestique, soins des enfants et des malades; des notions pratiques: entretien et propreté des habitations et des meubles, lavage et repassage du linge, couture et raccommodage des vêtements, etc... M. RomsauT fait remarquer que les mères de familles ont d’abord refusé d'envoyer leurs filles à ces écoles, mais que les pères se sont montrés plus favorables ; la lettre suivante écrite par un ouvrier houilleur belge le prouve et résume en même temps les bienfaits de l’école ménagère :
(1) Eug. RomBaur. Les écoles ménagères en Belgique. Réforme sociale, 1896, t. IT, page 765. | : Comte Euc. pe LA Bart, Manuel d’enseignement agricole, édité à Cham-
bérv. Nombreux renseignements-sur les écoles ménagères, en France, en Belgique, en Russie.
Toutain-l'Évêque, le 2 févier 4896.
Monsieur le Directeur,
Je vous demande de recourir à votre journal, pour remercier l'ancienne administration communale d’avoir créé une école ménagère en notre ville, je remercie aussi beaucoup la directrice.
Ma femme, qui n'avait jamais jusqu'à notre mariage, été qu’à la fosse, trouvait inutile d'envoyer une de nos filles à cetteécole, mais moi je l’ai voulu ainsi et ma femme est bien contente, notre maison est bien changée; au lieu des canadas (pommes de terre), du café ou un peu de bouilli le dimanche, nous avons maintenant des petits repas plus agréables, qui ne nous coûtent pas plus cher et nous nous en portons mieux.D’une masse d’affaires qu’on ne mettait pas à profit, notre fille nous fait des bonnes choses qui nous surprennent; je conseille à tous mes camarades, ouvriers comme moi, de faire aller leurs filles à cette école; je ne voulais pas croire auparavant, Qu'on pouvait vivre mieux et à moins de frais que cela coûte d'ordinaire aux ouvriers.
Mais il est de toute importance que les notions enseignées s'adaptent aux nécessités du milieu où ces jeunes filles sont appelées à vivre. Ce ne sont pas des servantes ou des femmes de chambre pour la ville qu’il faut faire, mais de bonnes ménagères.
2° Le Rôle des femmes et des filles d’industriels. — Tandis que les chefs d'industrie s'occupent d'améliorer le sort de leurs ouvriers, ce serait le rôle naturel de leurs femmes ou de leurs filles de se préoccuper de l'éducation des femmes et des filles d'ouvriers. L'exemple suivant pourrait les inspirer (1).
En 1862, M"‘Michel Perrer, femme d’un industriel, fut frappée de la misère et de la malpropreté qui régnaient dans les familles ouvrières de Tullins (Dauphiné)
(1) CF. Réforme sociale, 16 novembre 1896.
Son mari avait déjà fondé une école du soir pour les garçons. Elle s'occupa des jeunes filles, en fil venir une chez elle, puis 2, 3, pour leur apprendre à coudre. Elle arriva au bout de quelques mois à réunir tous les Jeudis 500 jeunes filles. Réparation de leurs vêtements, confection d'objets utiles, tel est le programme. M* Perrer, aujourd'hui suppléée par M'e Cnapuy, donne chaque jeudi une double note pour le travail fait sur place et la tenue personnelle. Toutes ces notes comptent pour la distribution des prix. Il n'y a ni livres, ni couronnes, mais des objets utiles : mouchoirs, tabliers, chemises, serviettes, d'après ce que l'on sait convenir à la famille. Les prix d'honneur sont une année d'apprentissage chez une couturière et 4 mois chez une blanchisseuse.
Le but proposé, M° Perrer le rappelait à ces fillettes dans une allocution charmante: «… Il faut, chers enfants, que vous déchargiez votre mère de l'entretien du linge, que vous mainteniez l'ordre et la propreté dans vos maisons, que vous rendiez douces et agréables les heures que votre père passe au sein de la famille, en un mot que vous soyez les fées laborieuses du foyer. » Les résultats obtenus ont dépassé les espérances, les ménages sont mieux tenus, la caisse d'épargne reçoit de plus abondantes économies, les hommes restent plus volontiers à la maison.
Les initiatives semblables sont trop peu nombreuses.