CHAPITRE U
Tradifion des doctrines et succession des maîtres josqu'à Alcuin.
Pour s'en convaincre , il faut connaître la doctrine des maîtres les plus célèbres de l'Occident, et voir ce qu'Alcuin avait pris à chacun d'eux pour l'apporter chez les Franks.
et'
Les écrivains les plus suivis chez les Anglo-Saxons étaient
Boêce , Cassiodore , Isidore de Séville et Bédé.
L Boëce loue volontiers l'Académie ; c'est même de l'Académie que lui parla d'abord sa compagne de captivité , la Sagesse ^ lorsque , pour en charmer les rigueurs ^ elle descendit dans sa prison, et lui dit cette belle parole: «Pouvais-je te laisser, ô mon fils, et ne pas venir porter avec toi ce fardeau dont tu t'es chargé pour la glon*e de mon nom
(I) Aie. ep., c. Lixiii, Ffob., 1. 1, p. 233.
et dont je siiii jàlôttèei» (1). G^pettdàtlt e'est à cdniâiëtilèr Annote et à ^iIlte^préter que le sage Roûiain cons&crsi ses veiller studieuses. A son premier grand ouvrage, cinq lîtt^ de eommentaines silr les làagoges de Porphyre » qu'avaient traduites Mar. Victorin , succédèrent deux livres de cortimentaires sur les catégories d'Aristote , deux autres suï^ les périherméiïies , beaucoup d'autres ouvrages , commentaires ettraduètions, que Ton pourrait dter, et qui tous ^ ràppoN tent à la dialectique péripatéticienne. Non^séulemént il travaillait sur ce fond solide dont la main d'Afistote a si savammeiït disposé toutes les parties, mais il possédait lui*-méme cette merveilleuse sagacité qui pénètre Jusqu'au fond d'un raisonnement , qui se retrouve toujours dans les mille détours d'un travail analytique , si obscur et èH multiple que soit le sujet. Esprit sagace et ingénieux ^ il pouvait se plaire i étudier dans toutes ses délicatesses, dans ses traits les plus fins , et dans ses nuances les plus fugitives , la forme habi^ tuelle du langage philosoj^ique ; mais c'était une méditation trop abstraite pour les esprits encore grossiers des Barbares. De la hauteur où la philosophie l'avait placé , Boêce se oréait bien des illusions. Romain d'avant l'empire , il p^ais'^ sait trois siècles trop tard (9). Ci^f ant à la vitalité romaine qui palpitait encore dans son cœur, il écrivait comme s'il se fftt adressé à des lettrés , comme s'il se fàt entretenu avec les disciples de Oicéron; il supposait les tlomaifis aussi gra&ds qitô lui. Le mouvement didées qui règne (fans ses (mvrages , et surtout dans son livre de la CtmsolaiUm , a(^
(1) Anit, ManL Sevet. BoetH ôpp.; Basie, 1570; de Consol. PhUos. lib., p. 920.
(2) De ConsoL , ibid., p. 929 et passim.
leste la persistance de cette fierté de caractère , de cette foi dans les destinées de Rome. En lui la grande .penséedes anciens âges de Rome survivait à Tempire ;. c'est pour elle qu'il ;$ouffrait alors , et c'est pour elle qu'il allait mourir ; mais la souffrance , loin de déraciner ses convictions , ne faisait au contraire que les enfoncer plus avant dans son âme. Sa fierté se soulevait à la pensée d'accorder à des Barbares , à des vaincus de; Rome , la place que Rome ellerméme avait occupée avec tant d'éclat au milieu du monde^
II. Et pourtant Boece est Fun des pères.de la scolastique ; .comment s'explique cette apparente contradiction ? C'est Gassiodore qui l'a fait disparaître (1). Plus érudit qu'original , c'est lui qui rendit Bpëce iatdligible pour des Bari)ares. Après avoir renoncé aiix soins du gouverneinient.(2), et réuni en un seul corps d'ouvrage les histoires de S020mène, de Socrate et de Tbéodoret(3), il se retira daitt te monastère de Viviers , en Galabre , et comprit le,genj*e de service qu'il pouvait rendre comme homme, qu'il devait rendre comme chrétien. Travailler pour les ignorants , Bar- .bares ou jRomains , pour cela multiplier les monastères et les livnes; voilà l'œuvre à laquelle il consacra les années de sa vieillesse, retrouvant pour l'accomplir toute la vigueur qu'il, avait déployée dans son administration. C'est pour, les cénobites qu'il écrivit son traité sur l'ortbographe. et son ouvrage de Septem ar^t6ti5,.dont le de Divinis arfibus n'est que la première partie. L'auleur de cet ouvrage cherche à fqrmer un recueil complet de toutes les connaissances
(1) Cassiod. opp.; Rouen, 1679, éd. Garet.
(2) Cf., ses lettres, ibid., 1. 1, p. 3.
(3) Ibid., p. 205.
acquises , et noti à en acquérir de nouvelles. Quant à la forme, if la tenait de Philon, de Boëce, de Marlian Ga-' pelia. En grammaire , il abrège Donat. La rhétorique est extraite en partie de Cicéron ; ce n'est encore qu'un abrégé clair, méthodique, très-sec, si on le considère autrement que comme un livre élémentaire. Sa dialectique , il la prenfd dans Yarron et surtout dans Bdêce ; tout ce qui, dansée dernier, est trop abstrait , ti*op beau , disparait pour faire {dace à un rudiment d'idée facile à saisir et qu'on peut apprendre |)ar cœur. Ce qull dit des mathématiques , il l'extrait du livre grec de Nicomaque, et des traductions d'Apulée et de Boëce , et pour la musique du traité de Gaudence , traduit par Mucien ; il connaît aussi le Contra Paganos de Glément d'Alexandrie. En géométrie , il suit Yarron , Gen^ sorinus , Enclide , traduit par Boëce. Enfin en astronomie, il suit encore Boëce (1).
Un Germain , après avoir connu Boëce dans Gassiodore , * pouvait ensuite ouvrir les commentaires sur Porphyre et les comprendre. Ainsi fut mise en honneur la méthode de la scolastique ; ainsi s'explique Timportance attachée à la question des universaux , importance qui vient moins peut- être de la fameuse phrase de Porphyre , que de l'admiration professée pour eux par Boëce. On voit quelle était ici la part do Gassiodore.
III. Les Barbares possédaient désormais un modèle qu'ils pouvaient imiter. G'est ce que fit d'abord Isidore de Séville. «Je crois , disait , en parlant de lui , Braulion , évêque de Sarragosse, que Dieu l'a suscité, dans ces derniers temps,
(1) Ilnd., de Divin, lectio». insliltU.ei de Septem artibus, t. II, |). 267.
— Jt —
pfiur nou^ prâ^rv^r d'être entièrement gâtés par la msticité, r^ L -auteur de cet <9oge avait en vue le grand ouvrage d'IlidorQ % ses Étytnohgi^^ (1). Isidore y reprend l'œuvre de Gassioflore sur les sept arts , en copiaist a^ définitions soo^ v^t mot i mot, et en y joutant d<^à quelques idées personneUef. Gowui^ Tabbé de Viviers , il sœigeait surtout à instruire les moines, et entre autres ceux du monastère d'HQPQri» p<Mur lesquel$ il avait écrit une règle sévère^
IV. En Gaule « malgré les invasions , les écoles romaines d'A^tup , de Lyon , de Bordeaux, n'avaient pas disparu tout d'aibord avee \m écolea druidique^. Au (^ siècle , Jea«t Cassien t solitaire d'Orient , leur avait imprimé un nouvel élan. MjOk recevant sa règle calquée sur celle de TÉgypte et ses doctriues tout orientales , les monastères de Saint-Victor^ de Mamettle , de Gigny dans le diocèse de Vienne , d'Ai4es et de Lérins, s'étaient abandonnés à un mouvement de ferveur quiavait rejailli surles études profanes, et s'était répandu jusque cbns les monastères du Jura, à Gondat , i Luxeuil, où arri* vait Golomban. Dans les écoles libres et vers le même temps , dandius Marins Victor à Marseille , Eusèbe à Lyon , Lampride h Bordeaux, s'étaient rendus célèbres en enseignant la philoac^hie et les belles-lettres , et en expliquant Gicérop «
Aristote, Virgile, Plaute, Varron> Fronton. La plus fomeuse école de ce temps était celle du monastère de Lérins, fondé en 410 , par Honorât, dans llle de ce nom, doi*s encore sauvage. G'est de là que sortirent les hommes les plus remarquables de cette époque. Mais cette sorte de protestation des plus belles intelligences contre la barbarie que les
M) hid, HispalL opp , éd. Jacob Du BreuL; Paris, 1601.
peuples du Nord apfortaie&t avec eux s'ëiail affaiblie peu à peu. Au 8^ siéde ^ la puîssaboe de la pensée vaifictte reeuk devant la force matérielle. Grégoire de Tours et d'autres génlssent sur la perte de tant de gloire » sans pouvoir échapper eoi-mémes & rinfloence de leur temps. HeurenBement^ à côté des écoles libres , presque toutes désertes , les écoles des cathédrales , où Tévéque enseignait lui-même , surtout celles de Saint-Gésaire d'Arles et celles de Reims , conservèrent les belles-lettres dans l'intérêt de la religion. On y suivait dans toutes Martian Gapella, comme à Saint*Victor de Marseille » comme à Lérins. Enfin les guerres civiles dans les temps mérovingiens , linvasion des Sarrasins , k distri* bution des monastères que Charle&-Martd fit à ses guerriers» avaient porté le dernier coup aux écoles des Gaules et en avaient achevé la décadence. Là désormais nul asile oà la peosée de Thomme fftt cultivée. C'est au milieu des épaisses ténèbres de la première moitié du 8® siècle , qu'on en était réduit à ordonner aux prêtres d'aj^eodre par oœur lepaler et le credo , pour en faire part aux peuples. Mais ce souffle oriental qui avait vivifié nos écoles du Midi était allé vivifier encore de plus heureuses contrées. C'est à Timide de llle de Lérins , que Patrik , âève de ce monastère » était allé former Vile de$ Saints.
V. C'est en Irlande que , dans une haute antiquité, le keltieisme avait fleuri avec plus d'édat (1). Moins avares de leur science que les prêtres des Gaules , les druides irlan-^ dais , divisés en deux classes » celle des chanteurs et celle des historiens , initiaient leurs élèves à leirr doctrine , au
(1) Bed,, Vit, Patrie., i, lii , et passim.
moyen d'une écriture spéciale nommée l'd^am. CTétait toujours la sanguinaire religion de Teutatès , on n'en saurait douter en voyant le tableau que Sblin fait des mœurs irlandaises ; mais, an moins pour une partie de ces tribus, le culte de rintelligence avait plus tard embelli ce que cette religion avait de féroce (l).'Patrik; le second apôtre des Irlandais, leur avait présenté du christianisme la face qui était le plus en harmonie avec leurs goûts. Le christianisme, c'était Dieu, c'était la lumière ; c'était le triomphe dé la pensée sur les passions (2). En Técoutant , l'Irlandais avait senti qw , sans rompre avec son passé , il s'ouvrait toute une carrière de progrès nouveaux. Cette transformation piacifique de l'homme en un chrétien , chez les Irlandais , s'était élevée jusqu'à son idéal avec Colomba , le second génie tutélaire de l'Irlande , aussi doux et aussi pur que le premier, avec une âme encore plus céleste , s'il est possible , et plus irlandaise en même temps. Voyant avec tristesse les guerres continuelles que se faisaient ses parents les Niais du Nord et les Niais du Sud , il s'était rendu avec douze de ses disciples dans les âpres montagnes des Pietés pour leur annoncer Jésus-Christ ; puis il était venu fonder un grand monastère dans l'ile de Hy , Icolmkill, son ile chérie, son ile des vagues (3). Ami des bardes et barde lui-même « Colomba n'était pas le fameux Colomban, l'adversaire de plusieurs rois mérovingiens et de plusieurs papes , l'auteur de la plus austère des règles monastiques , et Fardent défenseur du rite irlandais en Occident (4). Si de remarquables écrivains les ont confondus , à
(1) Bed., VU, Patrie., t. IH, col. 316.
(2) Bed.j col. 327 et col. 331.
(3) Bed., L III; Ecoles, hist., I. m, c. iv.
(4) Bed , VU. Columban., col. 275.
la suite de Gamden , c'est moins la faute de ce savant que celle de Bède lui-même.
Les Irlandais avaient introduit chez leurs voisins Fusage de célébrer la Pâquè le quatorzième jour de la lune , usage oriental approuvé par saint Jérôme , et que Patrik avait sans doute rapporté de Lérins. Augustin et Laurent , envoyés par Grégoire le Grand, pour évangéliser les AngIbSaxons, se conformèrent au rituel romain, et célébrèrent laPâquele dimanche qui suit le quatorzième jour. Ils voulurent imposer cette halMtude à tous les habitants de l'île. Bretons, Pietés, les évéques irlandais à leur tête (1), protestèrent. Autre difficulté ; les clercs irlandais avaient Thabitude de se tondre les cheveux en forme semi-circulaire sur le haut du front; mais les évêques romains voulaient qu'ils se tonsurassent sur le sommet de la tête, en laissant croître à la mode romaine une espèce de couronne. C'est ainsi qu'avait commencé iine animosité qui, pendant de longs siècles, divisa les deux églises et les deux peuples. L'effet n'était pas proportionné à la cause , et Ton serait tenté d'en rire, avec la plupart des historiens anglais, si, sous cette frivole apparence, ne s'étaient remuées d'importantes questions. Mentant à la foi jurée , les Ânglo-Saxons étaient venus s'établir violemment chez ceux qu'ils devaient défendre. Des vingt-huit villes florissantes que possédait alors la Bretagne, pas une seule n'était restée debout, et c'est dans leurs propres demeures peut-être qu'on venait encore signifier aux Bretons de quitter leurs traditions religieuses. Pour eux , ce débat avait un caractère national (2).
(1) Bed,, Ecdes. hist, c. iv, et 1. II , c. iv, 1. m,
(2) C'est à la même époque que Gadwala et Panda combattaient pour reconquérir leur patrie. Bed., L. lu, passim.
Pour les Irlandais , c'était une atteinte fpriée à leurs principes. Patrik et Colomba s'étaient trouvés en présence d'une sorte de mysticisme, sentiment de douleur et d'amour que l'âme éprouve à la vue de toute espèce de ruines , mais surtout des mines religieuses. Ge mysticisme keltîque , ils l'avaient changé en un mysticisme dirétien. Plus aimant et plus mystique que les autres évangélistes , saint 4ean était à la fois le couronnement et la base de leur religion et d& leur théologie , le guide de leur vie privée , le moteur de toutes leurs études (1); de là une vie toute contemplative» un ascétisme trop beau pour des hommes, et dont on peut voir des traces dans la règle de Ciolomban (2). Or, le patronage de saint Pierre remplaçant celui de saint Jean, cemysticisme faisait place à l'activité positive dont le chef desi apôtres est le symbole. Initiés depuis un demi-^siëcle à la vieparfaite et libre , ils trouvaient qu'on les faisait revenir sur des progrès accomplis , et qu'on leur arrachait une part* de leur foi (3). An reste , pour mieux connaître les rivalités religieuses des Ânglo-Saxons et des Irlandais , on peut voir, dansBède, une solennelle réunion de prêtres des deux partis que le roi Oswi avait rassemblés pour terminer tous ces différends. 11 se prononça contre lès Irlandais , qui quittèrent avec dignité cette contrée inhospitalière* suivis d'une foule de jeunes gens studieux (4). Pour prix de sa victoire , le pays des Ânglo-Saxons retomba dans son ignorance.
lU n'avaient obtenu le pas sur leurs rivaux qu'au moment
(1) Eccles. hist., 1. m, c. xxv.
(2) Cod, reg„ U II, p. 253.
(3) Eccles, hist.^f \, m, c. xiv.
(4) Ibid., c. XIV d xxYi.
oiit le ptpe avait envoyé dans le pays de Kent Théodore, moioe , m à Tarse , et qui parlait avec une égale facilite le ktiD et le grec(l). Son élève, Albin, secondant bien son zèle, Us avaient établi de nombreuses écoles ebez les Anglo-Saxons, qui avaient pu dès lors se passer de l'Irlande, et célébrer Tépiscopat de Tbéodore comme la plus brillante période de leur histoire (2). L'Irlande conserva toujours sa physionomie religieuse et littéraire ; elle ne songea plus à rendre ses doctrines chez ses voisins , mais à les conserver soigneusement dans ses éeoles et dans ses temples. La rivalité des deux pays empêcha leur zèle de se ralentir et de a'éleindre. En Irlande , c'était la liberté (3) ; dans le pays des AngkhSaxons, c'était l'autorité qui prévalait. Là on jouissait de sa religion , ici on la oonstruisaît. Cette riva- Itté échauffiait encore les esprits du temps de Bède ; après lui, on allait voir se développer une nouvelle phase de œs deux sociétés. Elles allaient port^ leurs: principes sur le continent» et produire avec Alcuin pour les ADglo«Saxons<, et lean Scoi. Érigène pour les Irlandais, deux littératures distinctes, dont il sera maintenant facile de saisir les caractères généraux.
'Vf. Abbé de Jarrow et élève d'Albin , Bède est avant tout un Anglo-Saxon (4). Ce mot nous suffit pour peindre le théologien ; il ne suffit pas pour faire connaître le professeur. Dans la lutte que Jean Scot Érigène soutint plus tard au sujet de la grâce contre ks Églises augustiniennes du Midi, Prudence de Troyes , son adversaire i formula contre
(1) /6û/v I* IV, 0. let II.
(2) Ibid., c. II.
(3) Aie. episL, lxv, Frob., (. ï, p. 86.
(4) Bed., in Prœfat. Ecoles, hist.
lui une grande accusation : Jean Soot était pasùonné pour; Marçian Gapella(l). C'est Patrik, sans-doute^ qui Tavait apporté en Irlande. Africain d'origine, et vivant à Rome dàns^ un temps où beaucoup d'esprits d&érchaient à unir les doctrines chrétiennes et les idées alexandriaes,.Marcian Ga-. pélla sut donner un certain éclat à ces dernières ; aussi représente-t-il la dialectique péripatéticienne sous les traits de la discorde (2), et vit-il par la pensée dans le monde idéal de Platon. Comme le chef de l'académie , il place dans une partie du ciel une grande sphère , qui est Vidée du monde (3) ; comme lui , il donne une âme céleste à ceux qui , sous une forme humaine, sont créés pour le bonheur des hommes (4), et retournent au 4neL L'un des passages les plus curieux de son livre nous semble renfermer les doctrines et la for^ mule de l'initiation antique (6); toutefois, comme il emploie volontiers des expressions en honneur dans la théologie chrétienne, il est impossible de croire qu'il ne connût pas le diristianisme ; il cherchait même à voir, ce semble, comment les dogmes du christianisme pouvaient se concilier avec les doctrines du Timée. Mais , en ce qui concerne le Dieu un , le Dieu caché , il. resta alexandrin. On conçoit maintenant les paroles énergiques de Prudence de Troyes , lorsqu'il reprochait à Jean Scot de s'appuyer de toutes ses forces sur son Marcian Capella , et « d'avoir puisé dans cette abominable lecture un mortel poison. » Pour les Anglo-Saxons ,
(1) Prudent, ConU Scot, ap, Mauguin Vindic. prœdestin., 1. 1 , p. 778.
(2) Mart, CkipeL, Satyric., éd. Giolius, p. 45 et 94, Leyde, 1590.
(3) ibid., p. 18.
(4) Ibid,, p. 38
(5) Ibid., p. 45.
ce livre devait être mis à Fiiidex. Ils ne devaient voir .qu^'ayec un>cêrtain effroices âescriptions païennes , et surtout cette page où Marcian.parlé de trois dieux mystérieux qu'il vénère, mais qu'il place à côté d'autres divinités (1). Jamais Alcuin ne le cite , et ce serait bien en vain qu'on chercherait dans le catalogue de la bibliothèque d'York le de Nuptiis philologiœ et Mercurii. Mais ce que leur religion , jeune encore , pouvait écarter comme une tentation , le christianisme moins timoré des Irlandais ne le redoutait nuUemefit. Marcian avait célébré l'union de la science et de la divinité dans un livre intéressant , pour le temps où il fut écrit; il .avait bien précisé la djvision des sept arts ; Âlexwdrin, il plaisait à ces partisans du cycle alexandrin. Son admiration pour lesyieUles écoles d'Egypte, pour la science mystérieuse .qui en est sortie, et pour le caractère symbolique de ses monuments et de ses doctrines , piquait, la curiosité de ces Keltes, jacUs élèves des Druides, apaisait, en l'alimentant, leur amour traditionnel pour le symbolisme et pour les mystères^ ; : VII. Bède préférait la sage réserve de. Gassiodore et d'Isidore: de Séville. Celui-ci était son auteur favori ; il l'abrégeait , il le commentait , il l'épuisait.  son lit de mort , il ne pouvait se décider à l'abandonner. Il dictait après la lecture de chaque passage d'Isidore ; un de ses élèves écrivait. Quand celui-ci eut achevé la lecture du dernier morceau , et écrit l'explication du vieillard, il dit : tout est fini. Tu as bien dit, mon ffls, reprit le moribond; oui, tout est fini: Et il expira. Ce récit ressemble à celui dé la'mort d'Isidore de Séville et de Golumba; mais ,^efùtril qu'une, légende , on voit cpiél sens on peut en tirer.
(1) IM., p. 46.
Dialectica est disciplina ad disôernendas rérum causas inventa.
Ipsa est log^ica id est rationa-
bilis diffînlendi, quœrendi et dîscernendi polens (1).
(1) Jbid.^ cap. xzii.
K. Die, qiHd sit dialectica? — Dialectica est disciplina rationalis, qusrendi, diffiniendi et discernendi, etiam et vera a falsis discernendis potens (2).
(2) Aie, md.
Viennent alors et la comparaison de la main ouverte et de la main fermée, qu'Isidore avait prise à Yarron, et qu'Alcuin prend à Isidore , et le chapitre des Isagoges, qu'Isidore tenait de Boêce, et qu'Âlcuin glisse dans son livre.
Ici commence la seconde partie, presque entièrement calquée sur les dix catégories , ouvrage longtemps attribué à saint Augustin (1). L'auteur s'y dit ami d'un certain Thémisius , qui l'aurait aidé à traduire cet ouvrage des catégories d' Aristote , vers le 6® siècle , si l'on en juge par le style ; et , comme le faux saint Augustin l'avait écrit pour l'instruction de son fils , l'esprit se reportait naturellement au jeune Adeodat, dont le nom fut même ajouté après coup sur la marge d'un manuscrit de cet ouvrage. Sur la fin da W siècle, Odon de Gluny l'étudiait à Paris, comme appartenant bien à saint Augustin. Alcuin l'attrïbuàit aussi à ce père , s'il est permis de le conjecturer d'après l'exemple mutilé qu'il cite au chapitre x. « Augustin , grand orateur, son fils instruit dans le temple. » Voici seulement quelques exemples.
Les dix catégories.
flomonyma sunt cum res quidem plures commune nomen accipiunt, interpretatione vero ejus-
jélcuin.
Homonyma sunt cum dus ret commune accipiunt nomen; rei vero interpretatione separantur ;
dem rei separantur, ut homo|uthomo piciusethomoyerus.In
(1) D. AugusU opp,, 1. 1.
l»iottis et veruié In hoe namque
idem nomen est; verum st ad definitionem vel ad inlerpi*etationém hominis redeas, inveniunlur . ista disparia.
Synonymâ vero sunt res quae et nomine et sui interpi^elatione juDgunlur ; ut. est animal , vel enim de homine et equo et fera et de avibus dici potest. Animal est quod cibum capiat^quod mortale sit, quod sepsu moveatur.
Polyonyma sunt cum multa nomina unam rem significanl, neque ulla de differentia nominum redditur ratio; ut. ensis, mucro^ gladius«
que unum nomeir est^ ratiez f^a vel interpretatio diversa*
Synonymâ vero siint qu» e( nom! ne et sûi interpt*elat}oiie junguntur^ ut animal est^ qiH>d cibum capit, spirat, movetur et mortale esl..<.
Polyonyma sunt, quando mulla nomina unam rem significant ; neque ulla differentla vel ratio reddiiur nominum, cur unam rem lot nomina significent, tit ensis, mucro, gladiûs.
Si nous roulions reproduire toutes les phrases faites les unes sur les autres, et souyent transcrites, il faudrait copier les deux ouvrages. Mais on peut comparer ainsi les chapitres de quantitate, de faceré etpati, de qiuiUtate, dejacere, de habere, etc. etc.
On voit pourquoi les vers que le maître de Técole palatine avait composés pour sa dialectique ont été reportés plus tard en tête d'un ouvrage où il avait si largement puisé.
Avec le chapitre XI, commence la troisième partie. Alcuin ferme son saint Augustin , et rouvre son Isidore de SéviUe , en bouleversant l'ordre qu'avait préféré ce dernier. Le chapitre XI d'Akuin reproduit le chapitre XXXI du deuxième livre des Oiîgines ; les chapitres XIII et XIV ont été faits sur le XXIX qu'Isidore avait abrégé lui-même de Marius Yictorin. Dans le chapitre XY, Alcuin reprend les idées développées dans le chapitre XXX : ce sont souvent les mêmes exprès*
— Sérions, tes mêmes «xempled. Un grand iKRhbrè des^éty^otogies d'Isidore sont plus que hasardées. Âlcuia , qui n'était pas toujours trës-pmdent à cet égard « ne le suit pas en géaéral , soit ici , soit ailleurs ; par exemple , lorsqu'il prétend que verbvm vient de aër verberat. Enfin n pour clore son travail , il imite ce que dit Févêque de Séville sur les Pérlbermenies (1), en donnant plus de développement à ce passage.