CHAPITRE PREMIER
Aperçu général. — Naissance d'Alcuin; son éducation, ses profes- , seurs. — Il professe lui-même à Fécole d'York.
I. La vie d'Âlcuia présente bieo des phases à notre atteo tion : une jeunesse chaste et laborieuse ^ de grands voyages , des relations avec les premiers personnages d'une époque importante , des offres brillantes faites par des rois jaloux de l'attirer à leur cour, bien des cnintes avant la décision, bien des calomnies après, puis des monastères devenant l'asile des ^arts et des sciences au milieu d'un peuple barbare, des écrits I propagés , corrigés , des livres partout répandus , en religion f de gcwijies controverses, en politique, une certaine part dans
le rétablissement d*un empire ; enfin un grand travail d'innovation littéraire et morale , par la parole et par les écrits , travail si grand , qu'il embrasse tous les objets qui pouvaient occuper alors la pensée humaine , si puissant que le mouvement intellectuel qui en sortit traversa ensuite les âges , sans craindre de jamais périr. Grâce à Charlemagne , grâce à Alcuin , noms qu'il est impossible de séparer, notre nation , pour la première fois , quoique d'une manière encore indécise , se connut elle-même. En un mot , nous nous trouvons en présence de cette variété de phénomènes qui signalent une époque de fondation.
Toutefois , si varié que soit ce mouvement , il peut , en ce qui concerne Alcuin , se résumer en trois mots. Alcuin est professeur, il est théologien , il est littérateur. Professeur, quel fut son enseignement, quels furent ses maîtres et ses élèves? Comment s'associa-t-il à l'œuvre civilisatrice des monastères et de l'Église chrétienne? Théologien , comment comprit-il cette Église, quelles doctrines professa-t-il ? Littérateur, dans quelle pensée écrivit-il ses poésies , ses lettres nombreuses , ses légendes , et favorisa-t-il les plans politiques de Charlemagne? Les facultés de l'esprit imposent des devoirs : par l'usage qu' Alcuin fit des siennes, quel titre conserve-t-ilà notre reconnaissance ? Ne pourrait-on pas, en les étudiant , dans ses ouvrages , mais surtout dans ses lettres , miroir fidèle de son âme , retrouvrer les principes qui le dirigèrent toujours , et recomposer ainsi sa physionomie ? Par UD rare bonheur, les trois périodes , qui répondirent aux trois faces du génie d' Alcuin, se suivirent, sinon avec une entière régularité ^ du moins sans iiiq[)ortante lacune^; de sorte qu'on peut les considérer Tune après l'autre ^ tout ea
' restant fidèle à Tordre chronologique , s'in^^^i^ en observant cet homme modeste et sage , et vivre MS hii. ' #
IL Yoilà Tordre qu'on suivra dans cette étudie ; voidiwl^ d'avance quelle en est Tidée fondamentale. *''^
Après les grandes commotions sociales , les esprits émi-* nents , au lieu de s'abandonner au de'couragement , s'efforcent de relever quelque chose de plus solide. A la suite des invasions , c'était là ce que désiraient Alcuin dans son école d'York , et le ror Charles à la tête de ses populations indépendantes, encore toutes pleines des souvenirs du désert , et qui n'honoraient guère en lui , comme dans ses ancêtres , qu'un brillant chef militaire. L'un ambitionnait une autorité plus durable , plus complète et plus sociale : il voulait créet* une puissance politique. L'autre désirait le triomphe de la force intelligente. Mais ils ne les cherchaient ni Tun ni l'autre soit dans des institutions mortes pour jamais , soit dans une imitation servile. C'est en eux-mêmes qu'ils voulaient trouver des principes , c'est de leurs convictions religieuses ou ration* nelles , c'est de Ténergie de leur race, qu'ils voulaient les faire sortir. Ils voulaient créer, celui-ci un empire chrétien et nonromain, celui-là une littérature chrétienneetnonpayenne. A qui crois tu? demandait-on un jour à un Scandinave. A Àoi , répondit le barbare. Viens trouver César, disait-on à an Germain. Qu'est-ce que César ? répondit Arioviste. Qu'il vienne , s'il le veut. Est-ce que je me mêle , moi , des afifiairea des Romains? Le sentiment dé l'indépendance, qui allait parfois jusqu'à Torgueil , la foi en liii-même , faisait le fond même d'un Germain. Ce sentiment se conserva en se polis sant. Alcuin , TAnglo-Saxon , Gharlemagne , TAustrasûyèn , n'acceptaient , ne répétaient qu'à certains moments le mot de
Fi^édégaire : « Le monde vieillit maintenant ; aussi la pointe «de l'esprit 8*^iiiousse en nous. Il n'est personne aujourd'hui qûi'soity qui ose se prétendre égal aux orateurs des temps ptMës » (1). Péchant par Texcès contraire , Charlemagne ose "espérer longtemps de pouvoir former a douze clercs semblables à Jérôme et à Augustin » (3). Ardents et pleins d'espérance , fiers de cette jeunesse d'intelligence que leur avait léguée la Germanie, tout en rougissant de leur infériorité artistique, ils eussent cru se trahir eux-mêmes et mentir an sang dont ils étaient sortis , s'ils avaient songé à relever les idées des vaincus de la Germanie. Us voulaient leur emprunter des formes, non des principes , faire appel au brillant génie de lantiquité, pour adoucir leur mâle rudesse , pour discipliner leur esprit , mais, avant tout, rester eux-mêmes des chrétiens, des hommes nouveaux. Au milieu d'un peuple barbare , tous deux aimaient la civilisation : Charlemagne, parce qu'elle était forte ; Alcuin , parce qu'elle était belle. Le premier^ génie centralisateur, voulait réunir en un seul faisceau toutes les populations qui s'agitaient autour de lui ; il désirait en faire une société. L'autre voulait qu'ayant les mêmes croyances , les mêmes fêtes , les mêmes idées et les mêmes goûts, elles arrivassent d'elles-mêmes à former cette société. L'un la saisissait en bas , l'autre en haut : c'était au fond la même pensée. Charles songeait à la paix , même en faisant la guerre ; Alcuin aimait la paix pour elle-même , parce qu'elle est la mère des arts , parce que d'elle seule découle cette heureuse liberté , à l'abri de laquelle peuvent se montrer
(1) Fredeg., Hist, Franc. ; Du Chén., 1. 1, p. 722.
(2) Mon, s.GcUlens, De Gtstis, CaroU M., i. 1.; Bouquet, Script. ter. Go/^ic, Iv V, p. 110.
saiis crainte les grandes maximes de la vérité. \h étaient faits pour vivre ensemble , se prêter un appui mutuel et s'ai* mer; de leur union sortit une civilisation nouvelle que bous allons un instant considérer à son* berceau.
III. Âlcuin était issu d'une noble famille anglo-saxonne, et né vers Tan 735, dans Tun des sept royaumes où la vitalité germanique s'était le mieux conservée , dans la Nortbumbrie (1). York était alors, avec Cantorbéry, la plus fameuse des cités anglo-saxonnes. C'était à Cantorbéry qu'Augustin avait apporté la foi chrétienne aux populations méridionales de rile ; c'était à York que Paulin avait converti les Saxons du Nord, en baptisant Edwin, roi de Northumbrie. Devenue ensuite arckevêché , ainsi que Grégoire le Grand l'avait dé- f siré , honorée d'ailleurs comme la résidence habituelle des rois , York avait encore un autre genre de célébrité. Près de réglise de Saint -Pierre, florissait , sous l'influence morale de l'archevêque, et sous la direction âe maîtres habiles , une école à la fois ecclésiastique et laïque (2). Alcuin y fut présenté encore enfant , et suivit bientâMes leçons spéciales que l'on faisait à une réunion de jeunes enfants nobles , et c'est dans cet asilede la religion et de la science qu'il passa sou enfance et sa jeunesse , se d^tinguant par une grande piété et par un vif amour pour le travail et. pour les livres. La poésie avait
(1) Poem. de PotUif^ el sanct. eccles, Eàorac, v. 16, Cf. Georg. Buchan.^ Rer. Scotic, 1. V, p. 157, et An4- Du Ch,^ In prœfat. opp. Aie, c. m.
(2) f^it,éeat. Ah. Mabill. AcL, s. tv, j^. i, p. 147. Il y a deux éditions des œuvres d'Alcuin , l'une d'André Du Chêne , 1617, Paris ; Taulre, beaucoup plus complète, de Froben, 1777, Ratlsbonne. G'esl à cette dernière que nous ren vendons toujours» Froben a placé la F»7. beat, Alcuin. en léte de son édition , t. I, p. ux.
UD grand charme pour lui. Il arait onze ans à peine, qu'on lui reprochait de préférer la lecture de Virgile à l'étude des psaumes. Quand il les sut enfin par cœur, il fut confié aux soins d'Hegbert, archevêque de la ville , et élève de Bède. Hegbert suivait les traditions de Grégoire le Grand, de Théodore de Gantorbéry, et d'Albin (1). 11 enseignait les sept artsv 11 chérissait surtout Alcuin, dont il avait deviné l'intelligence , et dont il avait calmé le cœur au moment où les premiers feux de la jeunesse s'étaient fait sentir en lui ; et son élève mettait le même empressement à retenir ses paroles et à imiter ses actions.
Cependant Hegbert, pour se livrer tout entier aux travaux de l'épiscopat , s'adjoignit Elbert , son pai*ent et son élève , et l'établit maître de Técole d'York (2). « Le savant Elbert , dit Alcuin , abreuvait à toutes les sources de la science les esprits altérés. Aux uns , il enseignait les règles de la grammaire ; il faisait couler pour les autres les flots de la rhétorique. Il formait ceux-ci aux luttes' du barreau , et ceux-là aux chanta^FAonie. 11 leur apprenait encore à foire résonner la flûte de Gastalie, à frapper d'un pied lyrique les cimes du Parnasse. Il expliquait encore l'harmonie du ciel , les pénibles éclipses du soleil et de la lune , les cinq zones du pôle , les sept étoiles errantes , les lois des astres , leur lever et leur coucher , les mouvements violents de la mer, les tremblements de terre , la nature de l'homme , des troupeaux, des oiseaux et des "bêtes féroces, les diverses combinaisons des nombres et leurs formes vaiiées. Il enseignait
(1) JWd. , c. II.
(2) Poem. de Pontif, et sanct, eccles, Eborac, , Frob, , t. H , p. 256, V. 1427.
à calculer d'une intoière cert^ioe le retour soleouel de la Pàque , et surtout il découvrait les mystères des saintes Écri-> lures : il avait su ouvrir rabîme de l'ancienne loi» (1). Dans cette description sans doute trop vive des travaux de la pei>sée, on n'a vu que de l'emphase, peut-être y fallait-il distinguer surtout l'élan et la confiance d'une littérature à son début. Reçue dans l'intérieur d'un monastère, cette éducation du précepte et de Te^emple , de la théologie et des lettres humaines, tenait toujours ses facultés éveillées, donnait une forme sensible à toutes ses pensées , et alla quelquefois jusqu'à exalter son imagination. Un jour, il lisait, pendant la classe, ce passage de l'évangile de saint Jean où l'apôtre raconte qu'il reposa sur le sein du Seigneur. Tout à coup, ravi dans une sorte d'extase, il crut voir le monde entier comme renfermé dans un parc , et ce parc était lui-même entouré d'un cercle de sang. Le maître, s'apercevant de son trouble, ordonna à ses élèves de continuer la lecture , et quand il eut obtenu d'Âlcuin le récit de cette vision , il lui ordonna de n'en parler qu'à Sigulphe, son iipidisciple (2), Ce penchant au mysticisme, qu'il tenait de soft origine saxonne^se remarqua encore dans plusieurs circonstances (3) , et n'eût pas été sans danger pour lui, s'il eût été sans contre-poids. Mais sa jeune imagination se calmait bien vite à la voix de la religion ^ qui lui ordonnait de faire le bien , et d'une raison mûrie par de graves études. Les luttes mêmes qu'il livra contre sa pensée affermirent son jugement.