‹ Alcuin et son influence littéraireChapitre 18 sur 21 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

(1) Martene Amplissim, coUecU, I, p. 33. Prœceptum Càroli Magni pro Turonensi monasterio {circa 770).

(2) Vid. Polyptyc. monast, Fossat, S ii. Baluz,, Cap. reg. ii, Ap^ pendiœ, col. 387.

(3) Au reste^ Tauthenticité des pièces que renferme le capitulaire de Tours n'est pas d'une entière évidence. D. Martene a placé la première vers Tan 770, mais le roi s'y nomme reœ Francorum et Langobardorum ; il ne prit ce dernier titre qu'à partir de l'an 774. Le même raisonnement s'applique à la seconde charte (col. 37) que le savant éditeur a placée en Tan 773. Dans celle-ci, Gulfard est abbé; dans la précédente, Ithier; mais Alcuin a succédée Ithier. Voyez, pour la succession des abbés de Tours; MMIL, Annal.^ II , p. 91 et surtout 179.

qu'A y avait cTun beau naïf dans im foi religieuse. Il fallait aroir soin de ne pas faire attendre le cellérier des moines > d^apporter suivant Tusage le bois , le blé , sans oublier les volailles. «J*agis ainsi, ajoutait-il, pour le salut de mon ime et l'agrandissement de mon royaume» (1). En 776 ^ leur cédait des biens-fonds considérables en Italie, biens» fonds qu'il venait de conquérir sur les Lombards ; le tout pour agrandir le patrimoine de Saint-Martin (2). En gou* vernant l'immense fortune de cette communauté princière» Itbier, grand chancelier de Gharlemagne , lui avait donné encore plus d'éclat. On comprend alors le mot de l'archevêque de Tolède , quand il reprochait à Alcuin de posséder 20,000 esclaves. C'était au moins une population de 60,000 , sujets , un territoire aussi grand qu'un de nos départements, \ ] relevant de l'abbaye de Saint-Martin-lez-Tours (3). ^

II. Malheureusement Alcuin n'était pas homme à aj^récier cette splendide position ; il avait sans regret abandonné de grands biens dans son pays. Sa religion et son humilité étaient mal à l'aise au milieu de tant de richesses, i la vue d'une si grande opulence. Cette âme , qui avait remis à une autre vie ses projets d& bonheur, était embarrassée de ces marques d'une félicité mondaine. Lui, que la conquête d'une' âme eût &it tressaillir, il regardait sans plaisir, du haut de son monastère , les belles forêts , les eaux vives , les grands

(1) Mari,, Collecta ampL, loo. cit„ c. 34.

(2) im., col. 37.

(3) Ibid. , col. 43. Ici Ilhier est abbé , de sorte qu'entre cette charte qu'il présente au roi , et la première qu'il présente également, il y a celle qui concerne les propriétés d'Italie, et que pré» sente non pas Ithier, mais l'abbé Guifard.

pâturages , les hameaux qu'occupaient, qaè«inoiiiiaieiit/qiie oultivaient les tenanciers de Sdint-Martin. L'amitié lui en fusait quelquefois sentir le prix: «J'écris dana toutes no» propriétés que tout soit prêt pour te recevoir», ^eriTaifrîi è Arnon (1); et u;ie autre fois : «tu me diras où tu reùx venir me voir. Mes amis sont venus me visiter Tan passé ; ils ont épuisé mes provisions. Ils ont bien fait de profiter de l'abondance de leur ami» (2). Il se reposait sur le comte Gm pour, une administration si étendue ; il ne désirait être que le I guide des moines et le maître de l'école.

m. Les fermes de l'abbaye se succédaient depuis Tours jusqu'à Aix-la-Chapelle , et si l'abbé voulait s'y rendre» il pouvait marcher à petites journées de relais en relais. Yoiei l'itinéraire qu'il préférait. Parti de Tours avec quelques-uns de ses élèves, il suivait les bords de la Loire et se dirigeait sur Ferriëres-en-Gàtinais. U y passait le temps nécessaire pour régler les affaires de l'abbaye. Saint Pienre en était le patron (3). Il écrivit en l'honneur de cet apôtre des inscriptions où il le représente toujours à la manière anglo-saxonne, c'est-àndire comme porte-clefe (4). De là le voyageur se ren'dait à Troyes, dans l'abbaye de Saint-Loup ; c'est là que se trouvait une croix magnifique dont Gisèle avait fait présent à l'abbé (&). Ensuite celui-ci se rendait à Nogent-sur-Mame, sHnple propriété rurale qu'il préférait aux autres, parce qu'elle était voisine de Ghelles. À Ghelles, résidait Gisèle (6),

(1) Epist LU, p. 68.

(5) T. Il, inscript. XXXVI et Lxxm.

(4) Epist. xcYUi.

(5)J6id.

(6) Epist. xGix.

la sœur de Gharlemagne^ Gisèle qu' Alcuia aimait beaucoup^ pourrait-oQ dife , si ce mot était maintenant assez pur pour exprimer tout ce qu'il y avait de chaste et en même tempe d'af fectueqx dans leur liaison. Gisèle était sa meilleure amie ; elle Texcitait à écrire des livres, lui faisait de beaux pré^ sents , et renvoyait chercher aussitôt qu'elle le savait dans le voisinage. Aussitôt qu'Alcuin savait quelque bonne nouvelle^ il la lui &isdt parvenir ; il l'engageait à bâtir, à bien orner son église de Sainte-Marie de Chelles. S'il survenait quelque difficulté , il s'entendait avec elle pour en venir à bout, parce qu'elle avait une grande influence sur l'esprit de son frère. tTrès-chère sœur et douce amie , lui écrivait* il -j votre progrès en Dieu est la grande joie de mon âme ; » puis , s'abandonnant à une pensée plus humaine , mais tou* jours sainte , il ajoutait : € Puisse arriver bientôt le moment où je te ferd part des angoisses de mon cœur, pour recevoir les consolations de ton amitié» (ô). Alcuin l'aimait, en la re^)ectant, comme les Germains ses ancêtres considéraient autrefois leurs prétresses. Cette intimité sans tache, que Ghaiies encourageait à dessein, dut faciliter leurs progrès dans la vertu.

Enfin on se séparait. Quelques lieues encore en remontant vers le nord, et Ton franchissait le sombre portique de l'ab* baye de Choisy-sur-Aisne; Choisy-sur-Aisne, que Grégoire ^ Tours mentionne dans des circonstances d'une haute m* portance. Le biographe d' Alcuin n'en parle pas, parce que sans doute elle lui fut confiée sans ostentation, à la prière de Gisèle. Son abbé l'appelait cella sancti Stephani. A cette pa-

(1) Episl, xcYiu.

Ni

rôle d'abn^iation, qui pourrait soiig^ à une propriâë nonastique de cinq cents fomilles et à on riche trésor (1)? Puis il visitait plusieurs monastères de ses amis ou de ses âëves : Gorbie, SaintrWaast,Saint-Amand,Baralla, simple ferme , Saint-Servais, dont il était titulaire (2)^ et il apercevait enfin les tours et le palais d'Aix-la-Chapelle.

lY. Cependant l'abbé de Tours avait, depuis quelque temps, des pressentiments de sa fin prochaine, c Je t'attends dans la maison de Dieu et de saint Martin « écrivait-il à Arnon (3). Puissions-nous être animés tous deux d'un égal désir de nous revoir, avant que ne se rompe la bandelette d'or, et que la roue ne se brise sur-la fontaine, avant que l'homme extérieur n'aille dans la demeure de son éternité, quand ses amis pleureront autour de lui, avant que Tesprit ne s'en retoume au tribunal de celui qui l'avait donné. La terreur de ce jugement me fait frémir tout entier; aussi je voudrais déposer le fordeau des affaires du siècle pour servir Dieu seul... Et quand nous aurons tout arrangé ensemble, Arnon et Alcuin, ce que je ne puis écrire sans pleurer, se diront le dernier adieu y> (4). Alors il écrivit au roi ; il le remercia solennelle* ment de toutes les bontés qu'il avait eues pour lui pendant son pèlerinage, et lui fit comprendre que désormais pour lui tout était fini ici-bas. Le roi , ne pouvant fléchir sa râK)lution, l'approuva. L'abbé abdiqua. Il légua ses monastères i ses meilleurs élèves : Fridugise eut celui de Tours ; Sigulphe le vieux, celui de Ferrières. il eut un moment la pensée de ae re*

(1) MàbUl. Annal., 1. xin.

(2) Frob., I, epist, lxxxyii , p. 128.

(3) Epist. CYiii , CYii.

(4) Aie. epist, , G VIII.

tirer i Fuldc et d'y prononcer des vœux ; il y renonça. Il écrivit alors au pape Léon III, pour lui demander une sorte d'absolution générale de toutes ses fautes. Jamais il il'éprouva plus de joie qu'au moment où il se vit dépouillé; de tout ce qui pouvait lui faire aimer le monde. Charles comprit tout ce qu'il y avait de grand dans cette résignation , ^^ voyant son vieux maître s'envelopper ainsi dans son lin- QÇttl f il essaya de le rappeler à la vie, en Taimant : a Docteui;, chéri, lui écrivit-il, je veux que mes vers aillent consoler ta vieillesse* Sois courageux dans le culte de Dieu et des vertus aimables, jusqu'à ce que tu parviennes au royaume du ciel..*, pour t'y associer pour jamais au Christ. Je le désire, cher maître; que tes prières me ravivent avec toi..., jusqu'au palais d'un roi plein de bonté» (1). «Jamais, au milieu de m^ richesses, je n'ai été si heureux qu'aujourd'hui, où je contemple ma vie tranquille, » disait le vieillard. 11 ne craignait plus la mort; son amitié même pour Arnon se calmait. Il n'aimait ardemment que Dieu, qui rend toujours amour pour amour, même quand il frappe. Une pareille vie n était pas celle d'un homme , elle avait même ses dangers ; elle ne dura pas. Au moment où il se sentit privé de toute occupation,, et où la direction qu'il imprimait aux autres ne lui traça plus k ligne de conduite qu'il devait suivre lui-^même, l'imagination, qui dénature la raison quand elle ne l'embellit pas, l'imagination domina. Les pensées de Toisiveté l'assiégèrent ; il crut décheoir. Mais il allait sortir de cet état d'ennui : la souffrance venait de frapper à sa porte.

(1) Fro6., t.II,p. 651.

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