‹ Alde Manuce et l'hellénisme à VeniseChapitre 18 sur 103 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

voit cepèndant, par la lettre au duc d’'Urbin, Gui de Montcfeltro {1}, qu’il croyait à l'influence des étoiles sur la destinée humaine. ᾿

Le sentiment religieux fut pourtant si dominant chez Alde qu’il lui fit contracter pour quelque temps le vœu d’être prêtre; ce sentiment s’alliait chez lui à la philosophie, cont l'étude était alors la grande passion des esprits les plus distingués. Les souvenirs de l’antiquité grecque ct latine, transmis parla littérature, et qui dès l’enfance s'emparaient de l’esprit, donnaient à ces sentiments une forme légèrement mythologique, et 1] ne faut pas s’en étonner, puisque même les chefs de l'Église et les prélats, tels que le pape Léon X et le cardinal Picrre Bembo, ne craignaient pas de recourir aux Dieux immortels au lieu de Dieu tout court (2), tant l’amour passionné οἱ tendre pour l'antiquité les rendait en quelque sorte paiens extérieurement.

Tandis que les souvenirs des coutumes paiennes qui se conservaient chez les paysans {les pagani) s’y lransformaient en pratiques grossières et superstiticuses, lessouvenirs del’antiquitélittéraireentrainaient par leur charme séducteur les esprits d'élite, même à leur instt, dans le domaine des lettres et des beaux-arts.

(1) Guidus Pheretrius Urbini dux (Préface des Αδίγοπομιῖοα 1499). Je ne trouve pas indiqué dans les Dictionnaires de géographie ancienne le mot Feretrius, ou Pheretrius, qui me parait être la dénomination latine de Monlefellro. ΟΝ

(2) Voyez l'excellent ouvrage de M. Désiré Nisard : Études sur la Renaissance; Vie d'Érasme, p. 55.

Alde, après s'être montré zélé promoteur des études grecques dans les limites de l'enseignement privé et public, va devenir le plus ardent propagateur de l’hellénisme en Italie et dans le reste de l’Europe civilisée.

“Mais, avant d'aborder ce sujet, il convient de jeter un coup d'œil rétrospectif sur l’origine et les progrès de la rénovation des études grecques en Italie.

Lorsque, par un concours de circonstances , des contrées différentes d'origine et de civilisation se trouvent soumises aux mêmes destinées, la civilisation supérieure s'impose à celle qui lui est inférieure. C’est ainsi que la Grèce, vaincue sur les champs de bataille, domina son conquérant par la supériorité de son art si parfait, de sa langue si riche et si perfectionnée, et de sa littérature si variée, si originale et si attrayante. La civilisation grecque a laissé des traces tellement profondes au cœur de l'empire ro. main que, même après sa-chute, malgré toutes les vicissitudes dans ses destinées politiques et même l’envahissement des barbares, l'Italie conserva un souvenir traditionnel et une vague admiration pour les trésors littéraires de la Grèce. Tandis que sur le reste de l’Europe s’appesantissait le joug du latinisme barbare ct des subtilités de la scolastique , l’Italie n'avait

pas complétement rompu la chaîne qui l’unissait à la Grèce, même scusmatique, et préparait ainsi la voie à une résurrection d'un passé fécond en résultats pour l'avenir.

Les colonies grecques des villes maritimes de la Grande Grèce conservèrent longtemps l'usage de leur langage originaire. |

Jusqu’aux dixième et onzième siècles, les chartes et documents officiels écrits en grec, et qu’on voit aux archives de Naples et en Sicile, attestent que l’emploi de la langue grecque se maintenait encore à cette époque dans l’Italie méridionale.

Les Italiens, et principalement les républiques de Gênes et de Venise, possédaient en Grèce. des établissements de commerce qui remontaient au temps de l'empire romain, et les rapports constants de ces colonies avec la métropole font présumer que la connaissance du grec n'était pas étrangère aux commercçants d'Italie.

Au dixième siècle, il est fait mention d’une discussion grammaticale entre un clerc de Novare, nommé Gunzo, qui citait le texte de l'Ihade, et les moines de Saint-Gall.

Les moines de l’ordre de Saint-Basile, assez nombreux en Italie, surtout en Calabre, se servaient du grec comme langue liturgique depuis le onzième siècle. C’est de leurs rangs que sont sortis les plus ar-

dents promoteurs de Ja réconciliation de l’Église

grecque avec l'Église latine, et cette initiative ne con-

tribua pas peu à la propagation du grec en Italie.

Dans la première moitié du quatorzième siècle, le moine Bernard Barlaam, de Seminara, en Calabre, homme fort instruit, alla étudier le grec à Constantinople et sut gagner la confiance de l'empereur Andronic le Jeune, qui le chargea de la haute mission de travailler à la réunion des deux Églises. L’ambassadeur, malgré sa grande habileté, n’obtint aucun succès à cause de certainesexigencesde ses inandants, auxquels il se rendit même suspect au point d’être obligé d’abandonner la Grèce et de regagner sa patrie. Nommé, à son retour, évêque de Geraci, transféré ensuite à Locri, il se livra exclusivement aux travaux de l’esprit. Lors de sa mission auprès du pape à Avignon, il connut Pétrarque, auquel il enseigna les premiers éléments de la langue grecque.

Barlaam est le précurseur de la restauration des ttudes grecques en Italie; mais son activité, bornée aux travaux de cabinet, eut peu d'influence. Étant à la cour de l’empereur de Constantinople, il écrivit . en grec un traité contre la suprématie du pape, traité qui hé fut imprimé qu'en 1592, à Oxford; il laissa encore un ouvrage de mathématiques (Λογιστιχῆς), imprimé à Strasbourg, en 1572, des harangues , des lettres de controverse, etc.

Mais sa plus grande gloire est d’avoir été maître

de son compatriote ct confrère Léonce Pilate, qu’on peut regarder comme le premier initiatèur des études grecques en Occident.

Léonce Pilate a longtemps vécu en Grèce et y apprit à fond la langue ancienne. Pétrarque fit sa connaissance à Padoue et lui exprima le désir d’avoir une traduction d'Homère. Boccace, instruit de ce fait, en fut enthousiasmé , et, sur ses instances, le sénat de Florence créa pour son protégé une chaire de grec (1360); ce fut la première non-seulement en Italie, mais dans tout l'Occident. Boccace, dans l'excès de son zèle, logea le nouveau professeur dans sa propre maison, et fit venir pour lui à grands frais un Homère et un nombre considérable d’autres ma-

nuscrits grecs. Si ces leçons publiques, qui ne durè-.

rent que trois années, ne produisirent pas de résultats sérieux, la cause en doit être ‘attribuée au manque d'instruments d'étude; mais Léonce Pilate, par la traduction latine qu’il fit de l’Iliade et de l'Odyssée, et de seize dialogues de Platon, donna accès à ces sources pures du beau à deux hommes tels que Pétrarque et Boccace, dont le génie prépara la renaissance des lettres. Pétrarque put se familiariser un peu plus avec le grec, et Boccace, plus ardent; parvint même à lire Homère en original en s’aidant de la traduction latine.

Le niveau des études littéraires était alors peu élevé, car Pétrarque assure que de son temps il ÿ

avait à peinc dix hommes en Italie qui comprissent Homère, non pas l’Homère en grec , mais qui eussent assez de connaissances de l’antiquité pour pouvoir le comprendre en latin.

Après la mort de ces deux zélés protecteurs de l'hellénisme, sa propagation s’arrêta, faute de professeurs, pendant une vingtaine d’années, jusqu'à l’arrivée en Italie du célèbre érudit grec Manuel Chrysoloras, élève du grand platonicien Gémiste Pléthon. Venu en 1393 en ambassade solliciter des secours en faveur de l’empire grec contre le flot envahissant des Turcs, Chrysoloras eut l'occasion de nouer des rapports avec les hommes les plus éminents de l’Italie, et, sur leurs instances, il promit de revenir pour y enseigner la langue et la littérature grecques, après avoir rendu compte de sa mission. Il était en effet de retour en 1396, et reprit la chaire créée à Florence pour Léonce Pilate, qui avait été abandonnée depuis 1363. Dans cette nouvelle carrière, Chrysoloras déploya une activité merveilleuse. Il se déplaçait de temps à autre pour aller enseigner le grec, tantôt à Milan, tantot à Venise, à Pavie ou à Rome. Bien que Chrysoloras eût quitté spontanément sa patrie, 1] n’en conserva pas moins pour elle un attachement profond, et il exprimait ce sentiment à son frère Jean Chrysoloras, dans une lettre datée de Rome, où il était alors professeur de belles-lettres :

« Pour moi, chaque jour que je parcours Rome,

à la vue de tel ou tel endroit, je me crois transporté dans notre ville et je m’oublie moi-même, m'en sentant si éloigné; et si, du haut de quelqu’une des sommités qui par leur nombre me rappellent nos sept collines, je porte mes regards sur leur ensemble, je ne me crois plus être en Italie ou dans le Latium, mais dans ma terre nourricière, et j'y cherche notre maison là où elle était dans notre ville, et son jardin suspendu, et d’autres ressemblances, et aussi nos beaux cyprès (1). »

Les savants et les littérateurs les plus distingués se pressaient autour de sa chaire, car, à l'attrait d’une langue et d’une littérature à peine connue, il ajoutait celui d’une éloquence entraînante. Il composa une grammaire grecque (’Eporiuara) , la première qui ait été faite en Occident; elle fut imprimée à Venise, en 1484, et bien des fois depuis. Chrysoloras, député au concile de Constance, y mourut en 1415, après avoir eu la gloire d’être en quelque sorte le véritable fondateur de la renaissance de l’hellénisme en Italie et aussi dans tout l'Occident.

(1) Ἐγώ γέ τοι ταύτην (τὴν ‘Poury) ὁσημέραι περιιὼν, καὶ νῦν μὲν τοῦτο ὁρῶν αὐτῆς, νῦν δὲ ἐχεῖνο, νομίζω ἐπὶ τῆς ἡμετέρας εἶναι, καί ποτε λανδάνω ἐμαυτὸν, τοσοῦτον αὐτῆς πόῤῥω διατρίόων ὅταν γε μὴν ἐπὶ τινὸς ὑψηλοῦ γενόμενος, ἀχούεις δὲ τοὺς ἐν αὐτῇ λόφους, ὅθεν χαὶ τῇ ἡμετέρᾳ χατὰ μίμησιν ἑπκτάλοφον χαλεῖσθαι συμδέδηκε, πρὸς ὅλην αὐτὴν ἀπίδω, οὐκέτι οἴομαι ἐν Ἰταλίᾳ καὶ Λατίῳ, ἀλλ᾽ ἐπὶ τῆς ἐνεγχαμένης αὐτῆς εἶναι καὶ ζητῶ τὴν ἡμετέραν οἰχείαν ἐν ᾧ μέρει τῆς πόλεως ἕστηχε, καὶ τὸν ἐν αὐτῇ χρεμαστὸν χῆπον, χαὶ εἴ τι ἕτερον ἐχείνης γνώρισμα, καὶ τὰς ἡμετέρας χυπαρέττους.

La connaissance du grec se propageait rapidement. Ambroise Traversari, dit le Camaldule, rapporte qu’au commencement du quinzième siècle, il trouvait à Mantoue même des enfants qui connaissaient le grec, et il cite dans le nombre üne fille du marquis de Mantoue, âgée de huit ans. Ambroise le Camaldule (mort en 1439) avait appris le grec à Venise sous Chrysoloras , et ne fut pas sans exercer une certaine influence sur le progrès de l’hellénisme, bien qu'il n’enseignâät point. Théologien éminent, il représenta le pape au concile de Florence, où il harangua les prélats grecs et l’empereur Paléologue dans la langue de leur pays. C’est lui qui rédigea en grec et en latin le pacte de réunion des deux Éplises. ΤΙ traduisit un grand nombre d'ouvrages de théologie, de saint Éphrem, de saint Athanase, de saint Basile , de saint Jean Chrysostome, etc.

Chrysoloras a trouvé un digne continuateur de son œuvre en la personne de son élève , le célèbre Guaréni, dit de Vérone, qui le remplaça à Florence dans la chaire de grec. En 1415 Guarini alla enseigner à Venise, en 1422 à Vérone, et en 1436 à Ferrare, où il resta jusqu’à sa mort (1460). Par ses nombreuses traductions, telles que celles de Plutarque, de Strabon, etc., il donna une grande impulsion à l'étude de l'antiquité grecque. Ce fut son fils, Baptiste Guarini, qui enseigna le grec à Alde Manuce.

Jean Aurispa, Sicilien ‘mort en 1459), rapporta

d'un voyage en Orient deux cent trente-deux manuscrits grecs. Il enseigna le grec à Florence et à Ferrare, après 1433, et traduisit le traité de Hiéroclès sur les Vers dorés de Pythagore, ainsi qu’un fragment de Dion Cassius.

Grégoire Tifernas ou de Tiferno, autre élève de Chrysoloras, se perfectionna par un séjour de plusieurs années en Grèce, et enseigna à Naples, à Milan et à Rome. Ce fut lui qui obtint, en 1455, la première chaire de grec à l’université de Paris ; mais, au bout de quatre ans, il revint dans sa patrie et professa à Venise jusqu'à sa mort (vers 1466). Tifernas ἃ traduit sept livres de Strabon et-un traité de Dion Chrysositome.

Le fameux François Philelphe occupe une grande place dans l’histoire de l'hellénisme en Italie. Il séjourna sept ans à Constantinople (1420-27), où il apprit le grec de Jean Chysoloras, qu’il ne faut pas confondre, comme quelques biographes l'ont fait, avec son frère Manuel. Marié avec la fille de son maître, Philelphe revint en Italie enseigner le grec à Venise en 1428, eten 1429 occupa la chaire de littérature grecque et latine à Florence, sans doute en remplacement d’Aurispa. Doué d’une intelligence brillante et d’une ardeur infatigable pour l'étude, il conquit rapidement la réputation d’être le plus grand connaisseur de la langue grecque qu'il y eût en Occident. Les honneurs et les flatteries qu'on lui prodi-

guait étaient tellement exagérés que les dames du plus haut rang, lorsqu'elles le rencontraient dans la rue, ‘se rangeaient avec déférence. Obligé de quitter Florence en 1434, il n’y revint pour enseigner le grec qu’en 1481 ; mais 1] mourut quinze jours après son arrivée. Il traduisit divers ouvrages d’Aristote, de Xénophon, d’Hippocrate, de Plutarque, etc.

Georges de Trébizonde, célèbre philologue, vint en Italie vers 1428, à la sollicitation du noble vénitien François Barbaro, pour remplacer Philelphe dans la chaire de langue grecque à Venise; mais il n’y resta que quelques années, et se rendit à Rome. II cessa d'enseigner à partir de 1450, et dès lors se livra à la traduction d'un nombre considérable d’auteurs grecs, mais de la manière la plus négligée. Il mourut en 1486.

Son rival, ayant d’ailleurs plus de talent et de mérite, fut Théodore Gaza, de Thessalonique, qui se réfugia en Italie après la prise de cette ville par les Turcs en 1430. Jeune encore à cette époque, il étudia la langue latine sous d’habiles maîtres et parvint à la manier avec une facilité surprenante. De 1441 à 1450, il enseigna le grec au gymnase de Ferrare et alla ensuite à Rome, en compagnie de Georges de Trébizonde et de plusieurs compatriotes, mettre ses connaissances au service du pape Vicolas F.

C'est une personnalité grandiose, dans l’histoire de la renaissance des lettres et des arts, que celle de

ce souverain pontife. Jamais les savants et les artistes n'ont peut-être rencontré un protecteur plus zélé, plus actifet plus intelligent. Depuis son avénement au trône pontifical, en 1447, il vivait plutôt dans le domaine des lettres que dans celui de la politique; et, à. cette époque où l'Italie était si tourmentée par des divisions intestines, il sut ménager pour ses États une situation neutre et paisible, afin de pouvoir consacrer toutes ses ressources financières à l’embellissement de Rome, à l’achat des manuscrits et aux largesses à distribuer aux savants et aux littérateurs de mérite. Épris des beautés des chefs-d’œuvre de la Grèce, Nicolas V chercha à en rendre l'accès facile aux personnes instruites, en les faisant traduire en latin. Sous ses auspices, des hellénistes distingués, tels qu’Aurispa, Manetti, Tiphernas, et plus particulièrement Georges de Trébizonde et Théodore Gaza, traduisirent Thucydide, Diodore de Sicile, Appien, Polybe, Strabon, Plutarque, et une partie d’Aristote et de Platon. En présence de tant d’efforts généreux pour ouvrir des voies nouvelles au monde intellectuel, on n’a qu'un regret : celui d'apprendre que cet homme supérieur, qui sut si bien mettre à profit sa haute position, s’est éteint prématurément, après huit ans de pontificat (1455). A son lit de mort, il parlait encore de son désir de faire traduire Homère en vers hexamètres. Sa précieuse collection de manuscrits, couverts de splendides reliures exécutées sur ses or-

dres, évaluée au chiffre de cinq mille, devint le noyau de la bibliothèque du Vatican.

Un autre grand promoteur de la littérature grecque à la même époque, fut le cardinal Bessarion, d'origine grecque, mais fixé en Italie dès 1439. Il recherchait avec passion les beaux manuscrits, au point de porter ombrage au pape Nicolas V, qui le traitait avec une froideur et une jalousie mal dissimulées. Bessarion ne disposait pas d’autant de ressources que son rival, mais il n’était pas moins animé du désir de propager activement la connaissance des études grecques, et 1] s'employa lui-même à traduire Xénophon, Aristote, Théophraste et autres. Il vécut jusqu'en 1472. Un point de contact, sinon personnel, du moins par l'entremise de ses manuscrits, s’établit entre Alde et ce cardinal, puisque ce furent les manuscrits recueillis par Bessarion et légués au sénat de Venise (aujourd’hui bibliothèque Saint-Marc), qui servirent à Alde pour publier un certain nombre de ses éditions.

C’est ainsi que, dès la fin du quinzième siècle, l’hellénisme se réveilla en Italie et prit de nouvelles forces, tout entravé qu'il était, d’un côté, par l’insuffisance des professeurs, l’absence de méthodes d'enseignement et le manque de manuscrits, et, de l’autre, par l’animosité de l’Église catholique contre l'Église orthodore. Bien que cette animosité fût moins accentuée en Italie que dans les autres contrées de l’Europe. elle n’en

rejaillissait pas moins sur la langue et les monuments littéraires de la Grèce, et plus d’un manuscrit grec a αὐ être immolé à la plus grande gloire de Dieu. De leur côté, les orthodoxes, animés de sentiments non moins hostiles, avaient une même répulsion pour tout monument en langue latine.

La chute de l'empire grec (1453) eut en Occident une grande influence sur les esprits et calma un moment cette antipathie séculaire pour tout ce qui était grec. Cette transformation soudaine, et en quelque sorte providentielle, est exprimée avec éloquence dans les lignes suivantes, que j'extrais de l'excellent ouvrage de mon savant collègue M. Egger (/’Hellénisme en France, t. I, p. 107) :

« La prise de Constantinople devait brusquement changer cette disposition des csprits. Elle dompta par l'humiliation et la misère l’orgueil des Hellènes, et, d'un autre côté, elle fléchit par la compassion l’orgueil non moins intraitable des clercs de l'Occident. Toute prévue qu’elle était, cette catastrophe de la ville impériale produisit dans l'Europe un retentissement immense. Les Grecs une fois opprimés, à ce qu’il semblait, sans retour, on oublia qu'ils étaient schismatiques pour se souvenir qu'ils étaient chrétiens. Une grande émotion de piété souleva toute l'Europe en leur faveur, et les pauvres exilés qui arrivèrent d'Orient, si humble que füt leur condition, si maigre que füt leur science, se virent accueillis avec une sorte

de respect par l'Europe inquiète et attristée. Ils étaient, après tout, bien peu nombreux (l’histoire n’en connaît guère qu'une dizaine) ; mais ils arrivaient les mains pleines de livres , l'esprit plus ou moins orné d’une littérature dont l'Europe commençait à devenir curieuse, surtout grâce aux vives excitations de quelques hommes de cœur et de génie tels que Pétrarque ; enfin ils étaient comme consacrés par le malheur, et cette petite bande de pauvres exilés se trouva ainsi assez forte pour contribuer largement à l’un des plus féconds progrès de l'esprit humain, à l'inauguration d’une ère nouvelle dans les travaux de la pensée. »

Ainsi ces Grecs infortunés, qui, fuyant le joug de l’islamisme, transportaient dans l'Occident, avec leurs pénates, les trésors de l'antiquité littéraire de la Grèce renfermés dans leurs manuscrits, devinrent tout d’abord les instruments inconscients de ce grand mouvement qui allait s'opérer dans les esprits et qui signala la Renaissance des lettres. Ils apportaient le sentiment du beau classique, dont Constantinople avait conservé les dernières lueurs en Orient, et leur présence suffisait pour faire éclore les germes de la rénovation de l’humnanisme. Ce mouvement partit de l'Italie, et plus particulièrement de Venise. C'est en effet dans cette dernière ville, plus éclairée et plus tolérante que toute autre en Italie, qu'affluaient les Grecs les plus instruits.

L'élan une fois donné, l’ardeur pour l’hellénisme

devint une passion. Les professeurs capables étaient ἡ nombreux; toute la portion mtelligente de la société se mit à apprendre le grec. « On vit alors, nous dit Alde, jusqu'aux vieillards , à l'exemple de Caton, s'appliquer à l'étude du grec, que la jeunesse et l’enfance cultivèrent à l’égal du latin. » L’avidité de se procurer des livres grecs et leur rareté furent telles qu’Alde prit l’engagement de dévouer sa vie à leur publication (1). Cette passion pour l'étude du grec, dit-il ailleurs , se propagea d’Italie en Allemagne, en France et jusqu’en Pannonie, en Angleterre et en Espagne (2).

VE

Les études grecques en Italie durent en grande partie leur développement rapide à l’accucil bienveillant et à la protection que trouvèrent auprès de quelques grandes familles italiennes les savants réfugiés de Byzance.

(1) « Nostris vero temporibus multos licet videre Catones, hoc est, senes in senectute græce discere. Nam adolescentulorum et juvenum, græcis incumbentium, jam tantus fere est numerus, quantus eorum est laünis. Propterea græci libri vehementer ab omnibus inquiruntur, quorum, quia mira paucitas est, ego, adjuvante Christo Jesu, spero me brevi effecturum, ut consulam tantæ inopiæ...» (Préface de l’Organon d'Aristote, 1495.)

(2) « Nam non in Italia solum, sed etiam in Germania, Gallia, Pannonia, Britannia, Hispania, et ubique fere, ubi romana lingua legitur, non modo adolescentibus juvenibusque sed senibus quoque summa aviditate studetur litteris græcis. » (Préface de l'édition de Stephanus de Urbibus, 1502.) A

La correspondance inédite des Grecs accueillis par les princes de Carpi, amis des lettres, nous donne des détails précieux sur l'intimité des relations entre les protecteurs et les protégés, et nous fait aimer davantage cette savante et généreuse maison. Malheureusement , je n’ai pu recueillir toutes les lettres que Renouard avait découvertes à Venise. Voici, du moins, la traduction d’une de celles que je possède ; elle est écrite par Musurus, ce savant grec qui avait trouvé un refuge dans le palais des princes de Carpi; quoique non datée, elle est un peu antérieure à l'établissement de l’imprimerie d’Alde.

Dans cette lettre, remarquable par l'élégance un peu recherchée du style qui rappelle celui des grands rhéteurs de la Grèce, Musurus s’est plu à nous reproduire, par la facilité du jeu de sa plume ou plutôt de son roseau, ces élégantes ligatures qui charment la vue par leur infinie variété.

Elle est adressée à son beau-frère Jean Gregoropulo :

Marc Musurus ἃ son ami Jean.

a Ne crois pas, mon ami, que ce soit par oubli de mes promesses, ni par crainte des soldats et de leurs menaces, que je ne suis pas revenu à Venise ; mais par l’impossibilité complète de partir d’ici contre la volonté du prince. Tu dois te souvenir que je ne t'ai promis de revenir que si j'obtenais son assentiment. Mais, puisqu'il tient à moi plus que jamais et ne veut pas me làcher, je pense avoir

bien fait de ne pas partir. Car tel est le caractère de celui près de qui nous sommes; il regarde en pitié ses subordonnés s'ils lui résistent, et les récompense de leur obéissance s’ils sont sages. Je t’en donnerai la preuve par moi-mème. En effet, tant que je fatiguais ses oreilles en lui demandant chaque jour cette permission, recourant tantôt aux prières, tantôt à des raisons dignes d’un homme libre, outre que je n’aboutissais à rien, je l’irritais chaque fois contre moi. Voyant donc que je n’obtenais rien de la sorte, je m’avisai d’un autre moyen, puisqu'il fallait rester bon gré mal gré, et, me rappelant la sagesse du proverbe que «revenir sur ses pas vaut mieux que courir dans une voie périlleuse », je me livrai à sa discrétion, lui promettant de le servir fidèlement et avec affection. Comme il est humain et généreux, pour m’assurer un avenir stable qui me laissät toute tranquilité d'esprit, il me fit don d’une petite propriété ecclésiastique, bienfait accordé du consentement unanime des vicaires du souverain pontife à Bologne. Le présent n’est tel'qu'il puisse faire de moi un homme riche, mais c’est un soulagement pour un homme de lettres pauvre. Ce petit bien suftit, en effet, à tout ce qui m'est le plus nécessaire, en blé, en vin, en huile, en fromage, et, par sa belle position, m’offre une tranquillité parfaite. Situé à une distance de plus de douze stades de la ville, c’est là que je trouve du repos et de la distraction loin du tumulte de la cour; et couché sous les futaies, ou sur les smilaces (σμίλακες), le thym, ou le gazon odorant, mes yeux et mon attention se fixent sur un livre. J’omets de dire que le paysan qui cultive ce champ et en partage par moitié les produits tâche de m'être agréable de toute manière, aussi bien lui que sa femme et ses petits enfants, qui m'offrent tantôt de très-grandes asperges, tantôt du lait caïllé ou des œufs frais. Ce n'est pas peu de chose aux yeux de bien des gens, mais ce qui est pour moi plus important dans ce champêtre séjour, c'est qu’il n’oblige pas le possesseur à se soumettre au joug

ecclésiastique, étant un de ces bénéfices exempts de toute obligation, et qui sont accordés d'ordinaire à ceux qui sont dans les ordres comme à ceux qui n’y sont pas entrés. Il convient, cependant, d'assister presque chaque jour aux prières, d’honorer Dieu par des hymnes et des chants, ce qui n’est pas seulement pieux mais encore très-salutaire à l’Ame, car la méditation des saintes Écritures est la meilleure voie pour s'exercer à la vertu et au sérieux de la vie, d'autant que les actes des bienheureux, en nous y apparaissant comme des images animées, purifent notre conduite en la rendant agréable à Dieu. Tout cela, cependant, n’est pas exempt de fatigue et d’ennuis pour des catéchumènes comme moi, car dans ces livres les prières ne se succèdent pas dans le même ordre et α le vent qui nous emporte d'Ilion nous rapproche des Ciconiens(1)» ; il me faut donc aller chercher ces prières tantôt au commencement, tantôt à la fin ou au milieu, et celles qui sont utiles aujourd'hui, demain seront inutiles, d’où résulte une perte de temps et beaucoup de fatigue pour apprendre quelles sont celles qu’il faut pour tel jour ou pour tel autre. Nous ne nous décourageons pas pourtant, et, Dieu uous tendant la main, nous persisterons jusqu'à la fin. Mais on pourrait me dire : « Pourquoi donc, Musurus, es-tu venu en Italie y apporter des connaissances qui pouvaient te rendre utile à ta patrie, et, dans ce commerce, pourquoi as-tu quitté à la fois des parents déjà vieux et de très-aimables et chers compagnons d’âge, sans te laisser attendrir par les larmes des uns, et sans tenir aucun compte des autres qui s’efforçaient de te retenir ; puis, oubliant le motif qui te conduisait ici, ou plutôt t’étant en quelque sorte condamné à un exil perpétuel, sans avoir rien à te reprocher, pourquoi t’es-tu enfermé dans une petite ville inaccessible, comme celui qui « dévorant son

(1) Ἰλιόθεν με φέρων ἄνεμος Κιχόνεσσι κέλασσεν. Homère, Od., 1, 39.

cœur, évite le chemin des hommes» (1), te trouvant avec des gens personnels dont la vie et la conduite n'ont rien que d'ordinaire, maïs qui toujours en discussion entre eux font une guerre sourde et irréconciliable à l'étranger qui viént dans leur pays; un homme seul n’est rien, et « une seule hirondelle ne fait pas le printemps » (2). Ne rougis-tu pas d’avoir vendu la liberté quit’a nourri, en sacrifiant la chose la plus précieuse, le temps, puisqu'il te faut être un jour à Carpi, puis courir à Lusaria, et de là passer à Mantoue, pour être le plus près possible du prince, qui, soit sur les routes, soit dans les hôtelleries, s'applique à écouter des leçons grecques ? Où est cette noblesse d’äme que tu avais jusqu'alors, Marc ? Où sont ces chimères de ta présomption ? Où est ce désir de faire des progrès dans la vertu? Tout cela a disparu, tout cela s’est évanoui, et tu désapprends tout ce que tu savais dès ton enfance. Déçu dans l'espoir que tu fondais sur les lettres, te voilà donc comme un ilote ou une torche, serviteur volontaire sans gloire et sans renom, mettant ton plus grand bonheur à devenir en pays étranger maître d'un champ d’un arpent, produisant un peu de blé et de vin, et préférant manquer du nécessaire dans les grandes villes, plutôt que de jouir de tes vignes et des champs paternels. D’autres, quand on ne pouvait plus sauver la patrie, l’ont abandonnée, et, ne pensant qu’à leur propre salut, ont émigré dans la capitale de l'Italie, où les écoles littéraires qu'ils ont ouvertes leur font gagner, quoique, grands dieux ! ils savent à peine la langue indigène des Italiens, tant d’or, qu’ils peuvent nourrir et leurs bonnes vieilles et leurs marmots, et bien plus, payer grassement des soldats ayant mission de menacer des plus grands maux les Grecs dispersés en Italie, s'ils mettaient les pieds à Venise. Mais toi,

(1) Ὃν θυμὸν κατέδων, πάτον ἀνθρώπων ἀλεείνων, dit Homère parlant de Bellérophon. II., Z, 202.

(2) Μία γὰρ χελιδὼν Exp où ποιεῖ οὐδὲ μία ἡμέρα. Aristote, Moral. Nicom., VIII, 14.

inutile fardeau de la terre (pour parler comme Homère), tu te traînes çà et là comme un petit mouton enchainé dans un collier d’or, inutile aux autres et à toi-même, sans songer que tu violes cette loi commune des Grecs et même des barbares, qui prescrit aux enfants de payer de reconnaissance leurs parents, comme l’exigent la nature et les lois. La position de tes parents, qui ont besoin de ton secours et réclament de toi l’accomplissement de tes devoirs envers eux, ne t’humilie donc pas? Ilest temps, Marc, d'y penser, de peur qu’on n’en vienne à te rendre responsable envers les lois sur les parents, et aussi un vil esclave, pour avoir préféré rester à l'étranger jusqu’à la vieillesse, négligeant ce qu'on a de plus cher au monde, et cela, non, par Dieu! pour jouir grandement d’une brillante fortune, mais pour une solde humiliante pouvant, il est vrai, « mouiller les lèvres, mais non atteindre le fond du palais », comme dit Hésiode (1). Voilà donc ce que l’on dirait de toi plus ou moins.

« Pour moi, parmi tant d'occupations, sans me défendre sur le tout, quoique à chaque accusation je pourrais répondre pertinemment, je me bornerai à dire: Ce n’est pas être esclave que d’être auprès d’un prince pieux, humain, doux et incapable d'aucune méchanceté; d'être admis à sa table et honoré presque à son égal, aimé et respecté de tous, et en quelque sorte adoré de quelques-uns, qui se tiennent devant moi la tête découverte, comme devant le maître chéri du prince lui-même; lui faisant une lecture une fois par jour; le reste du temps, tantôt écoutant les philosophes et m’entretenant paisiblement avec mes condisciples, tantôt seul, dans une

(1) χείλεα μὲν ἴσως διῆναι δυναμένῳ ὑπερῴην δ᾽ οὔτι διῆναι, χαθ᾽ “Hoioδον. La mémoire ἃ fait défaut ἃ Musurus : c’est le célèbre vers de l’Iliade, X, 495, des adieux d’Hector et d’Andromaque, auquel il fait allusion :

Χεΐλεα μὲν τ᾽ édinv’, ὑπερῴην δ᾽ οὐχ édinve.

Α celte occasion, je ferai remarquer la similitude de l'expression

figurée du mot palais en grec, en latin et en français.

chambre où je jouis de toute sorte de livres traitant du pour et du contre, et ne les quittant que pour me rassasier d’autres plusnombreux encore, et celaenabondance de toute chose, dans ces temps de trouble où nous vivons. Ainsi donc prétendre qu'ayant trafiqué de ma compagne d'enfance , Ja liberté, je ne pourrais aller à Padoue pour mieux philosopher, ou m'en retourner chez moi pour payer la dette que tout homme sage doit à ses parents, c'est une dérision ! Quel obstacle s’y opposerait, soit cette année, soit l’année prochaine ? Qui m'en empècherait? Le prince? Mais, si, pendant six mois entiers, il s’applique avec ardeur, comme il le fait à présent, aux lettres grecques, pourquoi sa conduite envers les philosophes qui furent ses précepteurs ne serait-elle pas la même à mon égard? A ceux sur qui il avait remporté une belle victoire dans la dialectique et la philosophie, il accorda en entier la pension convenue, et, de plus, leur fit donner une voiture avec des serviteurs pour les conduire, et il leur permit de retourner chez eux. Que personne donc ne m'accuse ni d’impiété envers mes parents, ni d’ingratitude envers ma patrie ; car je ne suis pas encore vieux : je pourrai donc passer mon temps en Italie, et, bien qu’il n'en doive résulter aucune gloire pour mon pays, du moins j'observerai la loi d’Homère, autant que suffiront mes forces et mon désir, ce qui se résume en ceci : ñne pas déshonorer la race de ses pères (1). Finalement c’est avec l’aide de Dieu que je dis : Mon projet est de revenir à la maison nourrir mes parents dans leur vieillesse, en achevant ma vie sur une terre si chère, et déposer mon corps au sol qui m'a vu naître et qui m'a nourri, de peur qu’après mon trépas je ne sois condamné chez les morts pour avoir séjourné en pays étranger. Les larmes m’empèchent d'écrire davantage. Porte-toi bien, salue de ma part notre frère et concitoyen Jean Évespère: Adieu:

(1) Homère * μηδὲ γένος κατέρων αἰσχυνέμαν. Il., Ζ, 209.

Cette lettre, signée de Carpi, si remarquable sous tant de rapports, semble nous transporter aux beaux temps de l’éloquence grecque, où les rhéteurs d’Athènes prenaient plaisir à composer des discours d’apparat. Les détails familiers qu'elle contient y ajoutent un charme particulier.

Le plus grand obstacle au progrès des études grec-

ques, comme Alde le constate lui-même, ce fut la pénurie des livres grecs imprimés jusqu'alors, car les manuscrits ne pouvaient pas être à la portée de tous. Quels étaient en effet les livres en cette langue propagés par la typographie vers 1490, époque à laquelle Alde allait mettre à ‘exécution son projet grandiose ? Voici le résultat de mes recherches à cet égard. .

C’est à l'Italie que revient l'honneur d’avoir précédé tous les autres pays. Quatre villes avaient déjà imprimé des livres grecs, avant qu’Alde, en 1495, devançât tous les autres imprimeurs de l’Europe. Ces villes sont : d’abord MiLan ; puis, dans l'ordre suivant : VENISE, VICENCE, FLORENCE.

C’est en janvier 1476 que parut à Μιὰν le premier livre imprimé en grec, la Grammaire de Lascaris, chez Paravisini (éripressum per magistrum Dio-

nystum Paravisinum). Bien que ce livre soit sorti de la presse de Paravisini, son exécution, en ce qui concerne la partie la plus importante, c’est-à-dire la gravure et la fonte des caractères, doit être attribuée à Démétrius le Crétois (1).

Dans ses deux préfaces, l’une en grec, l’autre en latin, adressées aux « jeunes gens qui désirent s’instruire », Démétrius expose que, pour subvenir au manque de livres grecs si nécessaires à leurs études, et dans l’espoir de satisfaire à leurs vœux, « il tenta de faire quelque chose digne de mémoire, en s’efforçant, avec une grande application d'intelligence et avec plus d’expérience encore, ἃ trouver le moyen de pouvoir imprimer des livres grecs (2), chose difficile, en raison de la composition si variée et si nombreuse des lettres employées en grec et de l’attention

(1) Dans cet ouvrage le caractère est presque sans ligatures, les accents ne sont pas séparés mais fondus avec la lettre. La fonte n’est pas très-régulière, et les lettres initiales, quoique imitées de quelque maouscrit, sont bizarres.

(2) Ἐμοὶ δὲ περισπούδαστόν τε χαὶ πλείονος ἄξιον λόγον, el τι τοιοῦτον ὑμῶν τε καὶ ἐμαυτοῦ χάριν ἀσφαλῶς χατορθῶσαι δυναίμην, διόπερ πολλὰ μὲν τῷ λογισμῷ πλεῖστα δὲ τῇ πείρᾳ διαπονήσας, μόλις εὕρον ὥστ᾽ ἔχειν καὶ βίόλους Ἑλληνιχὰς ἐντυπῶσαι- χατά TE τὴν τῶν γραμμάτων

Quo et ad discendum alacriores essetis mihi vero optatissimum memoratuque dignum si quid tale vestra meaque causa recte efficere possem. Quapropter cum multum mente plurimum vero experientia laboravimus, vix tandem inveni quonam modo libri quoque græci imprimerentur : tum litterarum compositione quæ varia et multiplex penes litteras græcas existit, tum maxime locis accentuum servatis, quod profecto arduum erat, et haud parvæ indigebat considerationis.

toute particulière qu’il faut apporter aux caractères portant les accents ».

Cet exposé manque de précision, mais 1] confirme le sens que je crois devoir donner à la dextérité (δεξιότης) de Démétrius le Crétois, dont 1] est fait deux fois mention dans l'édition de l’'Homère de Florence de 1488.

Vers 1480, c’est aussi à Milan que parurent sans nom d’imprimeur Ésope et Théocrite, et, en 1481, un Psautier gæc publié par les soins de Jean Craston de Plaisance. En 1486, deux Crétois, Alexandre (de Candace) et Laonicenus, y publièrent, le premier un Psautier, le second la Batrachomyomachie d’Homère. En 1493, Isocrate préparé par Démétrius Chalcondylas y fut imprimé par Henri Germanus ou l'Allemand οἱ Séb. de Pontremulo.

La troisième ville d’Italie qui ait donné des livres grecs avant le début d’Alde est Vicence. Léonard Achates, de Bâle, y réimprima d’abord, le 18 juillet 1488, la grammaire de Lascaris, puis, en 1490 et 1491, les Erotemata de Chrysoloras, imprimés pour la première fois à Venise, en 1484.

C'est à FLORENCE, en 1488, que les deux frères, fils de Nerlius, firent les frais de la première édition d’Homère, qu'ils dédièrent à Léon X. Quelques rares exemplaires de ce beau monument littéraire et typo-

graphique, conservés jusqu’à ce jour, sont le plus précieux ornement d’une bibliothèque, et c’est à l’aide du superbe exemplaire que je possède, et par sa comparaison avec la grammaire de Lascaris, imprimée à Milan en 1476, que j'ai pu porter quelque lumière sur ce qui jusqu’à ce jour était confus et inexact.

Dans la préface latine datée de Florence, janvier 1488 (1489 n. st.), et dédiée à Pierre de Médicis, Bernardus Nerlius dit que la rareté des livres grecs lui imposait le devoir d’entreprendre aygnt tout autre ouvrage l'impression d’Homère ; que c’est lui et s6n frère Nerius Tanais qui l'ont faite ἃ leurs frais, avec le secours (auxilio) de Jean Acciajuolo, et avec l’industrie (dexteritate) de Démétrius le Crétois (pour la la partie typographique), et que, pour la partie littéraire, c’est à l’Athénien Chalcondyle, dont Nerlius se dit le disciple, qu’on en est redevable.

Cette dédicace occupe la première page.

La préface grecque de Démétrius Chalcondylas, adressée aux lecteurs, occupe trois pages et répète ce que Nerlius a dit. La souscription grecque ou colophon qui termine le volume est sans doute de l’Athénien Chalcondyle, puisqu’ayant cité ceux qui ont concouru à l’exécution de l’œuvre, il omet de parler de sa coopération. En voici l’exacte traduction :

« L’impression de toutes les œuvres d’Homère ἃ « été achevée, à la grâce de Dieu, aux frais des « deux nobles et excellents et dévoués aux belles-

« lettres grecques, Bernard et Nérius Tanais, fils « tous deux de Nérilius, tous deux Florentins, et « par le labeur et l’industrie de Démétrius de Hilan le « Crétois, πόνῳ καὶ δεξιότητι Μεδιολανέως τοῦ Κρητός, « pour le charme et l’utilité des amis de la littéra- « ture grecque, l'an 1488, le 9 décembre. »

L'épithète de #filanais, ajoutée à celle de Démétrius le Crétois dans ce colophon typographique, ne peut s’expliquer que par le désir de mieux désigner le mérite d'artiste de Démétrius, à qui l’on était déjà redevable, du moins-en grande partie, de l’exé- | cution du premier livre grec, la grammaire de Lascaris, faite à #ilan. Il fallait, pour se rendre compte de cette désignation de Mfilanats, avoir reconnu par la comparaison avec l’Homère de Florence l'identité des caractères grecs de ces deux ouvrages.

Ainsi donc, c’est à Démétrius le Crétois (Milanats), celui-là même qui, pour l'exécution de la grammaire de Lascaris à Milan en 1476, a gravé ou fait graver et fondre les caractères, qu’on doit attribuer toute la partie typographique de l’Homère de Florence.

Il est fâcheux que nous n’ayons pas plus de détails sur la part typographique attribuée à Démétrius le Crétois, et qu'il n’en soit pas à son égard de même que pour Zacharias Calliergi le Crétois, cet autre graveur et fondeur des caractères de 1" Ἐτυμολογιχὸν μέγα, imprimé par lui à Venise en 1499, et où tous les détails concernant les poinçons, les matrices et la

fonte des caractères ont été décrits en vers grecs par Musurus.

Cependant, d’un examen attentif, il résulte pour moi que: Ὁ |

1° Paravisini, tout en étant l’imprimeur à Milan de la Grammaire de Lascaris, ne l’exécuta qu'avec le concours #rwentif de Démétrius de Crète ; — dans l’Homère , il n'est parlé d'aucun imprimeur, ni dans les préfaces, ni dans le colophon où le mérite et les services de chacun sont mentionnés ; mais partout on Υ trouve l'éloge de l’industrieuse habileté de Démétrius de Crète, avec rappel de ce dont on lui est redevable pour l’exécution du premier livre imprimé en grec, ce qui est manifesté de la manière la plus honorable par le titre de Milanaïs ajouté à son nom;

2° On ne saurait limiter à la réunion des lettres (la composition) la part qu’on pourrait à la rigueur attribuer à Démétrius, car, outre qu’un mérite d’une si faible importance serait peu digne d’être mentionné aussi honorablement, ce travail matériel confié à un homme seul eût exigé un temps considérable, surtout pour les poésies d'Homère et ses annexes qui forment un volume in-fol. de 876 pages.

3° Si’ Démétrius le Crétois n’avait été qu’un simple ouvrier, dont tout le mérite se serait borné à ranger les lettres les unes à côté des autres, Paravisini et les fils de Nerlius en auraient-ils fait uns; grand éloge au préjudice de l'artiste, créateur de la

partie la plus importante ? Alde crut devoir mentionner François de Bologne et Julio Campagnola * pour avoir gravé les poinçons de son imprimerie, alors que, depuis si longtemps, Nicolas Jenson et autres graveurs s'étaient distingués dans cet art et dans la fonte des caractères; à plus forte raison celui qui le premier grava les £ypes grecs et ajusta aux poinçons les accents pour être enfoncés ensemble dans les matrices, et qui fondit les caractères, méritait bien plus cet honneur qu'un simple ouvrier compositeur ;

4° La participation de Démétrius le Crétois à l’exécution de la grammaire de Lascaris de Milan et de l’Homère de Florence se trouve indiquée d’une manière analogue dans les deux ouvrages, et le mot dextérité (δεξιότης.), employé dans le colophon du second, ne peut signifier que la gravure des caractères et l'impression du volume. Et, en effet, c’est dans ce dernier sens qu’il a été employé plus tard par Alde dans le premier livre sorti de ses presses, le poëme de Musée, où on lit, à la suite de la préface, cette

phrase en grec :

‘Imprimé aux frais et par la dextérilé (δεξιότητι) d'Alde.

Ce mot dertérité, habülcté de main, employé dans l’'Homère de Florence pour qualifier la nature de la coopération de Démétrius, désigne donc clairement que cet ouvrage a été imprimé par lui; tandis que l'expression dont il se sert lui-même dans la gram-

maire de Lascaris : « J’ai eu de la peine à trouver le moyen de pouvoir imprimer. des livres grecs, » doit s'appliquer plus particulièrement à la gravure et à la fonte des caractères, puisque ce livre ἃ été imprimé par Paravisini. Mais, au surplus, les caractères, de part et d'autre, sont identiques, sauf quelques modifications apportées dans certaines lettres et dans la fonte des caractères de l’Homère de Florence. C’est pourquoi on s’expliquerait difficilement comment les caractères employés par Paravisini à Milan se retrouvent à Florence, si ce même Démétrius n’en eût pas été le possesseur. Les améliorations de détail qu’on reconnaît dans certaines parties des caractères du bas de casse, entre autres la substitution de la lettre %, et surtout dans l’ensemble de la fonte où les lettres sont moins serrées d'approche, ce qui donne à l’'Homère de Florence une véritable supériorité sur l’impression milanaise, me semblent prouver que les poinçons primitifs et les matrices appartenaient, non à Paravisini, mais à Démétrius le Crétois, et que celui-ci, ayant acquis plus d'expérience dans son art, fit ces améliorations, et exécuta la fonte des caractères de l'Homère avec une plus grande habileté.

Pour toutes ces raisons, je ne saurais attribuer l'exécution des caractères et l'impression de l’Homère de Florence à aucun autre qu’à Démétrius le Crélois (1). |

(1) Ce Démétrius de Crèle paraît être le même que Démétrius

C'est aussi à Florence que Laurent-François de Alopa imprima, le 10 août 1494, l’nthologie de Planude, en lettres capitales grecques, dont la forme imite celle des caractères des inscriptions lapidaires, et aussi quatre autres volumes publiés postérieurement avec ces mêmes caractères lapidnires : Callimaque, Gnomæ monostichæ, Euripide et Apollomuus de Rhodes.

En ce qui concerne VENISE, le preinier livre qui y fut imprimé est l'édition originale des Erotemata de Chrysoloras en grec et en latin : ?Zmpressum Venetits per Peregrinum bononiensem MccccLxxxtir, die quinta februarii, c'est-à-dire le 5 février 1484, d’après le calendrier vénitien, ce qui correspond à notre 5 févritr 1485, date antérieure de dir ans à l'apparition du premier livre d’Alde, daté. Chose

Doucas de Crèle à qui son compatriote Musurus a écrit en grec la lettre placée en tête des Oralores Αἰεὶ (Alde, 1508), et dont la présence en Espagne en 1514, comme coopérateur à la Polyglotte de Ximénès, est démontrée par les deux vers que je lis en tête du Norum Tesiamentum, in Academia Complutense, où ce même Démétrius Doucas de Crète fait l'éloge du cardinal et le compare aux dieux de l’Olympe. Dans la préface, également en grec, qui n’est point signée, mais que je crois de lui, il traite la question des accents, qui, bien qu'ils soient omis dans les anciennes inscriptions et même dans quelques impressions, telles que Callimaque et les Sibylles, ont été jugés nécessaires pour indiquer la prononciation.

A.-G. Gomez, dans son livre de Geslis a Francisco Ximenio, elc., 1569, in-fol., mentionne seulement le nom de ce Démétrius comme coopéraleur à cette œuvre grandiose pour laquelle Léon X mit les manuscrits de la Vaticane à la disposition de Ximénès, qu'il prit en grande affection en raison de la magnificence de l'œuvre, dont la ἀόpense excéda cinquante mille ducats d'or.

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