Alexander Dumas, 1802-1870
Alexandre Dumas. — Ses ascendants. — Marquis et négresse. — Le général noir. — Sa brouille avec Bonaparte. — On l'empoisonne. — Naissance de Dumas. — Premier deuil. — Un mot d'enfant. — Napoléon rancunier. — Un pédant précoce. — Dumas échappe au séminaire. — Le collège de l'abbé Grégoire. — Dumas saute-ruisseau. — Il fait la connaissance d'Adolphe de Leuven. — Une collaboration. — Voyage décisif. — Talma sacre Dumas poète. — Départ pour Paris.
Le dix-neuvième siècle, qui mit la France au premier rang des nations conquérantes, fut aussi l'ùge d'or de sa littérature. Poésie, roman, philosophie, théâtre, tout se développa, se transforma, pendant son cours, de la façon la plus complète et la plus profitable.
Entre les grands talents qui apparurent alors, Alexandre Dumas père conquit, par sa puissance et son
originalité, une place particulière. Point de genre, en effet, que ne comprît sa vaste intelligence et ne tentât sa plume alerte ; point d'ouvrage, vers ou prose, auquel son nom aimé ne valût, auprès des lecteurs de toutes classes, le plus brillant et le plus légitime succès. Aussi fut-il, pendant tout le cours de sa vie, l'objet de sympathies ardentes comme d'inquisitions haineuses, de louanges outrées ou de blâmes excessifs, dont on peut aujourd'hui dégager cette moyenne qui, dans la plupart des cas, est la vraie vérité.
Alexandre Dumas — chose bizarre, qui explique certain côté de sa nature — avait eu pour aïeux un gentilhomme français et une esclave haïtienne. Agé de cinquante ans, Antoine-Alexandre Davy, marquis de la Pailleterie et ancien colonel, était allé, en 1760, fonder à Saint-Domingue une vaste habitation ; il rencontra là une intelligente négresse, Louise-Cessette Dumas, qui devint sa compagne, légitime ou non, et lui donna, le 25 mars 1762, un fils qu'on baptisa Thomas-Alexandre. Dix ans plus tard Cessette mourut et le marquis, incapable de gérer seul sa propriété, regagna la France. Il avait soixante-quatorze ans quand l'idée lui vint d'épouser sa servante, Marie-Françoise Retout. Cette union singulière amena entre le père et le fils des scènes fâcheuses. Pour y mettre fin le jeune homme déclara, vers sa vingt-quatrième année, être décidé à entier, comme soldat, dans un régiment quelconque.
x — Soit, dit M. de la Pailleterie, vaniteux à ses heures, mais, étant officier supérieur, je n'entends pas que vous traîniez mon nom dans les derniers rangs de l'armée.
— Eh bien, je m'engagerai sous le nom de ma mère !
C'est effectivement Alexandre Dumas que le sixième régiment des dragons de la reine inscrivit, le 2 juin 1786, sous le matricule 429.
Treize jours après, le marquis, qui n'avait jamais été
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bien bon père, rendait l'âme à Saint-Germain-en-Laye,
ne laissant à son fils aucun héritage.
Le dragon Dumas était, paralt-il, un des plus beaux hommes de son temps. Il avait le teint lu uni, les yeux marrons et veloutés, le nez droit, les dents blanches, le
cou bien attaché sur de puissantes épaules, et, malgré sa taille de cinq pieds neuf pouces, une main et un pied de femme. Très adroit, d'une force herculéenne et d'un courage à toute épreuve, il était arrivé au grade de lieutenant-colonel quand il épousa à Yillers-Cotterets, le 28 novembre 1792, Marie-Louise-Elisabeth Labouret, fille du commandant de la garde nationale. De ce mariage devait naître, après une fille, l'homme célèbre dont nous écrivons l'histoire.
Les Mémoires d'Alexandre Dumas, auxquels on doit forcément recourir pour connaître ses ascendants et la première moitié de sa vie propre, racontent, en quatorze chapitres, les exploits de son père, devenu général, à l'armée du Nord, à celle des Pyrénées occidentales, en Vendée, dans les Alpes, en Italie et en Egypte, exploits qui lui valurent nombre d'admirateurs et le surnom d'Horatius Codés du Tyrol, mais que termina tristement sa brouille avec Bonaparte, dont il avait surpris et blâmé les visées ambitieuses.
Contre l'assentiment du chef de l'expédition d'Egypte, le général Dumas fréta, un jour, un bâtiment pour revenir d'Alexandrie en France. Cette détermination, dictée par une insurmontable nostalgie, devait lui être fatale. Fait prisonnier à son arrivée dans le port de Tarente, qu'il croyait pays ami, il subit là puis à Ri indes, pendant vingt mois, des tortures morale- et physiques qui ruinèrent pour jamais sa santé. < >n l'échangea enfin contre un chef autrichien et il s'empressa déconsigner, dans un rapport au gouvernement français, les sévices et les tentatives d'empoisonnement dont il avait été victime. Il lait à une indemnité très forte ou tout au moins au
paiement de sa solde arriérée; mais, pendant sa captivité, de grands événements s'étaient produits. Revenu d'Egypte et nommé Premier Consul, Bonaparte, qui n'avait pas oublié l'opposition du général Dumas, ferma l'oreille aux plaintes ou prières de son ancien frère d'armes et celui-ci. déboulé, mis à la retraite avec solde réduite, dut chercher, dans la vie de famille, compensation à ses nombreuses misères.
Le 5 thermidor an X (24 juillet 1802), à quatre heures et demie du matin, Mme Dumas, née Labouret, eut le fils dont le général souhaitait depuis dix ans la naissance. Voici dans quels termes l'heureux père fit part de son bonheur au général Brune :
Ce 6 thermidor an X.
Mon cher Brune,
« Je t'annonce avec joie que ma femme est accouchée hier matin d'un gros garçon qui pèse neuf livres et qui a dix-huit pouces de long. Tu vois que, s'il continue à grandir à l'extérieur comme il a fait à l'intérieur, il promet d'atteindre une assez belle taille.
« Ah! ça, tu sauras une chose : c'est que je compte sur toi pour être parrain. Ma fille aînée, qui t'envoie mille caresses du bout de ses petits doigts noirs, sera ta commère. Viens vite, quoique le nouveau venu en ce inonde ne paraisse pas avoir envie d'en sortir de sitôt ; viens vite, car il y a longtemps que je ne t'ai vu, et j'ai une bonne grosse envie de te voir.
« Ton ami,
« Alex. Dumas. »
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De cinq enfants tonus déjà par Brune sur les fonts de baptême, aucun n'avait vécu ; redoutant d'attirer le même sort sur le petit Dumas, il refusa d'abord ce qu'on lui demandait, mais, sur des instances nouvelles, il consentit à être parrain par procuration.
Miné par on cancer à l'estomac qu'avait déterminé le toxique absorbé dans les prisons d'Espagne, le général Dumas mourut en février 1S0G. Trop jeune pour bien aimer celui qu'il admirait surtout pour son bel uniforme et le grand sabre qu'on lui laissait soulever, le petit Alexandre ressentit néanmoins de sa disparition un chagrin mêlé de colère. Comme on lui apprenait que le bon Dieu, qui axait pris son père pour ne jamais le rendre, demeurail au ciel, il s'empara d'un fusil et monta l'escalier de la maison.
— Où vas-tu? lui demanda sa mère en larmes. ■ — Au ciel, tuer le bon Dieu qui a tué papa.
— Oh! dit la pauvre femme, le serrant à l'étouffer dans ses bras, ne dis pas ces choses-là, mon enfant, nous sommes déjà bien assez malheureux.
La mort du général Dumas, qui n'avait que quatre mille francs de retraite, laissait effectivement sa famille sans autres biens qu'une trentaine d'arpents de terre ; aussi la veuve mit-elle en campagne les anciens amis du défunt pour obtenir quelques secours : tous leurs efforts échouèrent, Napoléon gardant rancune de l'offense faite à Bonaparte.
Après un voyage à Paris, où elle espérait voir l'Empereur, qui ne la reçut pas, Mme Dumas, par économie, s'installa chez son père. L'enfance d'Alexandre s'écoula principalement dans trois maisons de Villers-Cotterets, celles de Mrae Darcourt, de M. Deviolaine et de M. Collard. M™* Darcourt, veuve d'un chirurgien militaire, avait une fille de vingt-quatre ans qui se chargea d'élever le jeune garçon : avec elle il apprit à lire dans une
magnifique édition de Buffon. M. Deviolaine, cousin par alliance des Dumas, était inspecteur de la forêt de Villers-Gotterets, ce qui lui donnait aux yeux de l'enfant, né chasseur, une énorme importance. Quant à M. Collard, de souche aristocratique, il était tuteur d'Alexandre et possédait, outre un parc dans lequel son pupille aimait à courir, une Bible qui lui enseigna, d'attrayante façon, l'histoire sacrée.
Dans ses vivants Mémoires, Dumas consacre de nombreuses pages aux incidents variés de ses premières années. Nous ne pouvons ici que résumer les principaux. Il avait — on l'a vu — appris à lire de bonne heure ; à six ans, grâce à sa sœur qui, mise en pension à Paris, revenait en vacances dans sa famille, il sut de même écrire ; cela le rendait d'une fatuité ridicule. — « Je me vois encore, dit-il. en jaquette d'indienne, haut comme une botte à l'écuyère, me mêlant, plein de pédantisme, aux conversations des grandes personnes. » — Plus tard Mme Dumas, désirant maintenir l'égalité parfaite entre ses deux enfants, décida qu'Alexandre deviendrait musicien, comme sa sœur, qui chantait agréablement. La nature cependant l'avait doué de la voix la plus fausse qu'il y eût au monde, mais ses doigts étaient agiles, sa main adroite et l'on essaya de faire de lui un instrumentiste. Hiraux, organiste de Villiers-Cotterets. lui donna des leçons de violon, mais, au bout de trois ans, voyant que l'élève ne savait pas même accorder son instrument, le maître déclara à Mme Dumas qu'il avait trop de conscience pour continuer à lui voler son argent.
Au rouis de violon succédèrent des leçons d'armes beaucoup plus profitables au jeune Dumas, enthousiaste de tous les exercices du corps, et qui lançait des pierres comme David, tirait de Tare comme un soldat des îles Haléares et montait à cheval comme un Numide.
Le moment vint où cette éducation physique devait se compléter par l'enseignement moral. On avait en pure
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perte sollicité l'admission gratuite d'Alexandre dans un lycée impérial quand mourut un cousin de sa mère, l'abbé Conseil, lequel, avec une somme de quinze cents fiancs, légua à sa cousine une bourse au séminaire de S -sons. Les goûts du jeune Dumas n'avaient rien. certes, qui le disposât au sacerdoce; il accepta pourtant, sur l'avis de sa mère, mais les railleries d'une cousine le firent revenir sur cette détermination, et, après une fugue de trois jours dans les bois, il rentra chez la veuve qui n'osa plus parler de maison religieuse.
Dumas, si l'on en croit son autobiographie, était à cette époque long et maigre. Des cheveux blonds bouclés, de grands yeux bleus, un nez droit, de grosses lèvres roses, un teint d'une blancheur éclatante faisaient de lui un assez bel enfant; mais orgueilleux, insolent, rageur et pleurard, il déplaisait à la plupart des garçons de son âge. Aussi quand, à défaut du séminaire de Soissons, on le mit à l'école de l'abbé Grégoire, fut-il en butte, de la part de ses condisciples, à des vexations plus ou moins spirituelles ; très fort, il y répondit par des coups qui le firent au moins respecter.
Attaché à l'église de Villers-Cotterets, l'abbé Grégoire enseignait, pour trois francs par mois, le latin, le français et ce qui s'ensuit à une trentaine d'élèves. Dumas profita assez bien des leçons du bon prêtre, sauf pour ['arithmétique car, rebelle aux calculs, il ne put jamais dépasser la multiplication ; de plus il écrivait à merveille, s'essayait à rimer et, grâce à la fréquentation des gardes-chasse ou braconniers du pays, excellait dans l'art de prendre au piège ou de tirer avec un fusil les oiseaux et les quadrupèdes.
Ayant marié sa fille et s'occupant plus activement d'Alexandre. Mme Dumas jugea bientôt que la chasse ne constituait pas un avenir pour lui. Plus généreuse que l'empire, la Restauration avait accordé à la veuve du
général un bureau de tabac augmentant de six cents francs de rente ses ressources modestes, mais cela ne pouvait dispenser l'enfant de se mettre en état d'aider un jour sa mère ; il entra donc, sur sa recommandation, en qualité de troisième clerc, chez Me Mennesson, notaire de l'endroit. Dans l'intervalle des heures consacrées à son nouveau travail, Dumas, dont le teint se mit à brunir pendant que ses cheveux crêpaient, lia connaissance avec deux jeunes gens dont les conseils devaient changer sa vie.
Le premier, Adolphe de Leuven, habitait avec son père, un des assassins de Gustave III, roi de Suède, dans une maison louée à M. Deviolaine; il s'occupait de poésie et, découvrant chez Dumas une imagination vive, le prit pour confident de ses espérances littéraires. Le second, Amédée De la Ponce, officier de hussards, rendit un jour à Dumas l'immense service de lui dire : « Il y a autre chose dans la vie que le plaisir, l'amour, la chasse, la danse et les folles aspirations de la jeunesse : il y a le travail. Apprenez à travailler, c'est apprendre à être heureux. » — Et Dumas, docile, se mit, avec De la Ponce, à l'étude des langues étrangères.
La première impression dramatique éprouvée par Dumas remonte à cette époque. Un client, qui était venu passer acte chez Me Mennesson, avait laissé cent cinquante francs pour les clercs de l'étude. Avec cette somme les jeunes plumitifs se rendirent à Soissons où, parmi les plaisirs rêvés, les attendait une représentation de Y H ami et de Ducis, joué par les élèves du Conservatoire. Cette tragédie parut un tel chef-d'œuvre à Dumas qu'il se la fit envoyer de Paris et apprit par cœur le rôle principal.
Après un séjour de dix mois dans la capitale, où il avait été présenté à De Jouy, Lucien Arnault, Pichat, Scribe, Soulié, Talma, Mlles Mars et Duchesnois, Adolphe de Leuven revint à Villers-Cotterets, plus dé-
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cidé que jamais à faire de la Littérature. L'intérôl pris par Dumas à ses récits enthousiastes lui suggéra l'idée de L'associer à ses projets. Mal dirigé dans ses Lectures,
Dumas ne connaissait alors que les mauvaises pages de Voltaire, de Pigault-Lebrun, de Parny, de Legouvé et Demoustier ; de plus, sauf Hamlet, il ignorait tout du théâtre; le courage suppléait à la science, il fît néanmoins de façon acceptable sa part dans deux vaudevilles et un mélodrame que Leuven emporta, avec la conviction de les faire applaudir sur les premières scènes parisiennes.
Pendant quelques mois Dumas, passé second clerc chez un notaire de Crépy-en-Valois, se contenta des espérances vagues que lui donnait par lettres son collaborateur, puis l'envie lui prit d'aller, pendant une absence de son patron, passer trois jours à Paris pour juger par lui-même de l'avenir probable de ses essais dramatiques. Un ami. possesseur d'un cheval, entra dans son projet et fournit 28 francs sur les 35 composant les fonds du voyage. Il fut convenu que le cheval servirait alternativement et que les voyageurs se nourriraient en mangeant le gibier qu'ils tueraient le long de la route. Ce plan s'exécuta le mieux du monde et, vingt-quatre heures plus tard, les deux amis entraient dans la grartd'ville avec 27 francs en poche, quatre lièvres, douze perdrix et deux cailles.
Adolphe de Leuven n'avait que de fâcheuses nouvelles à donner à Dumas, mais qu'importait au provincial le mépris fait de leurs œuvres par les directeurs parisiens? ils en écriraient d'autres qu'on serait bien forcé d'accepter. En attendant il prétendait voir le dieu du théâtre, Talma, dans un de ses plus beaux rôles. Adolphe connaissait le grand tragédien; accompagné de Dumas, il alla chez lui demander un billet de deux places que Talma signa d'une façon très gracieuse. Le soir on les casa difficilement, car la foule était grande et leurs
places n'étaient pas numérotées. Talma jouait Sylla ; il y fut tour à tour simple, grand, magnifique, sublime, et c'est le cœur battant de l'émotion la plus vive que, la pièce terminée. Dumas entra, derrière Leuven, dans la loge de l'artiste. Cette loge était pleine d'hommes qui tous avaient un nom ou devaient en avoir un.
« C'était — écrit Dumas dans ses Mémoires — c'était Casimir Delavigne, qui achevait les dernières scènes de Y Ecole des Vieillards; c'était Lucien Arnault, qui venait de faire jouer son Régulus ; c'était Soumet, encore tout fier de son double succès de Saùl et de Clytemnestre ; c'était Népomucène Lemercier, ce boudeur paralysé dont le talent était estropié comme le corps, qui, de son côté sain, faisait Agamemnon, Pinto, Frédégonde, de son côté malade Christophe Colomb, la Panhypocrisiade, Cahin-Caha ; c'était Delrieu, poursuivant depuis 1800 la reprise cVArlaxcrcès ; c'était Yiennet, dont les tragédies faisaient depuis quinze ou vingt ans du bruit dans les cartons, pour aller vivre, agoniser et mourir en une semaine, pareil à ce Gordien dont le règne dura deux heures et le supplice trois jours; c'était enfin le héros de la soirée, M. de Jouy, avec sa grande taille, sa belle tète blanchie, ses yeux à la fois spirituels et bienveillants et, au milieu d'eux tous, Talma avec sa simple robe blanche, dont il venait de dépouiller la pourpre, sa tète, dont il venait d'enlever la couronne, et ses deux mains gracieuses et blanches, avec lesquelles il venait de briser la palme du dictateur.
« Je restai à la porte, bien humble, bien rougissant.
a — Talma, dit Adolphe, c'est nous qui venons vous remercier.
« Talma me chercha des yeux en clignant les paupières.
« — Ah! ah! dit-il, avancez donc!
« Je fis deux pas vers lui.
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(i — Eh bien, dit-il, monsieur le poète, ôtes-vous content ?
« — Je suis mieux que cela, monsieur ... je suis émerveillé.
<( — Eh bien, il faut revenir me voir, et me redemander d'autres places.
« — Hélas ! monsieur Talma, je quitte Paris demain ou après-demain au plus tard.
« — C'est fâcheux ! vous m'auriez vu dans Régulus ...
Vous savez que j'ai fait mettre au répertoire Régulus pour après-demain, Lucien ?
« — Oui, je vous remercie, dit Lucien.
» — Comment ! vous ne pouvez pas rester jusqu'à après-demain au soir ?
« — Impossible! il faut que je retourne en province.
<( — Que faites-vous en province ?
« — Je n'ose pas vous le dire... je suis clerc de notaire.
« Et je poussai un profond soupir.
<( — Bah: dit Talma, il ne faut pas désespérer pour cela! Corneille était clerc de procureur! Messieurs, je vous présente un futur Corneille.
» Je rougis jusqu'aux yeux.
<( — Touchez-moi au front, dis-je à Talma, cela me portera bonheur !
« Talma me posa la main sur la tète.
(( — Allons, soit, dit-il. Alexandre Dumas, je te baptise poète au nom de Shakespeare, de Corneille et de Schiller !... Retourne en province, rentre dans ton étude, et, si tu as véritablement la vocation, l'ange de la Poésie saura bien aller te chercher où tu seras, t'enlever par les cheveux, comme le prophète Habacuc, et rapporter là où tu auras affaire.
« Je pris la main de Talma, que je cherchai à baiser.
« — Allons, allons ! dit-il, ce garçon-là a de l'enthousiasme, on en fera quelque chose.
ci Et il me secoua cordialement la main.
« Je n'avais plus rien à faire là. Une plus longue station dans cette loge pleine de célébrités eût été embarrassante et ridicule ; je fis un signe à Adolphe, et nous sortîmes.
(( J'aurais volontiers sauté au cou d'Adolphe dans le corridor.
« — Oh ! oui, lui dis-je, soyez tranquille, je reviendrai à Paris, je vous en réponds. »
Au retour des amis à Crépy-en-Valois, il fallut déchanter. Le notaire, rentré plus tôt qu'on ne s'y attendait, avait constaté l'absence de son clerc. — « Monsieur Dumas, dit-il au délinquant, pour qu'une machine, quelle qu'elle soit, fonctionne régulièrement, il faut qu'aucun de ses rouages ne s'arrête. Je suis le mécanicien, vous êtes une des roues de la machine ; voilà deux jours que vous êtes arrêté, et voilà par conséquent deux jours que votre coopération individuelle manque au mouvement général ...»
C'était un avertisement provisoire ; Dumas, décidé à tout faire pour quitter la province, le prit comme un congé définitif et s'en fut chez sa mère, trop heureuse de le revoir pour le gronder bien fort.
Le projet arrêté de Dumas était de réaliser une petite somme pour aller à Paris voir les maréchaux anciens compagnons d'armes de son père et obtenir, par l'intermédiaire de l'un d'eux, une place de douze cents francs qui lui permît de vivre en attendant du hasard une fortune meilleure. Or, après dix-sept ans de lutte, Mme Dumas s'était décidée à vendre ses propriétés venues d'héritages et, ses dettes payées, restait avec 253 francs de capital. Sur cette somme le fils préleva 53 francs, aux-
quels s'ajoutèrent le produit de la vente de gravures et d'un chien, puis le gain au billard de douze voyages en diligence de Villers-Cotterets à Paris. Ses adieux faits à tous, il partit plein d'espoir, confiant surtout dans cette force qui tient lieu des autres : la volonté.
Le choix d'un nom. — Un protecteur. — Dumas bureaucrate.
— Initiation littéraire. — Une éducation refaite. — Mme Dumas rejoint son fils. — Goûts diffférents des directeurs. — Un présomptueux. — Les acteurs Anglaisa Paris. — Christine et Monaldeschi. — Drame ou tragédie. — Expertise dramatique. — « Allez à votre bureau. » — Dumas trouve un nouveau sujet. — Henri III. — Un prêt. — Douleur filiale.
— Une belle première.
Quand les Bourbons étaient remontés sur le trône, Mme Dumas, prenant son fils à part, lui avait demandé ce qu'il comptait faire : s'appeler Davy de la Pailleterie comme son grand-père et trouver une position auprès de la famille régnante, ou s'appeler Alexandre Dumas tout court comme son père et, fils d'un général républicain, se voir fermer toutes les carrières. L'enfant, sans hésiter, avait déclaré net qu'il n'aurait pas d'autre nom que celui de son père ; quant à l'avenir, il se fiait à la devise du général : Deus dédit, Deus dabit (Dieu a donné, Dieu donnera.)
Bien prit pourtant à Dumas de n'avoir pas exclusivement compté sur le souvenir de son père pour le succès de ses premières démarches, mais de s'être, au contraire, muni de recommandations pour divers person-
nages, car ses démarches auprès du duc de Bellune, du maréchal Jourdan et de Sébastiani, prudents jusqu'à l'ingratitude, n'obtinrent aucun résultat, il fut plus heureux avec le général Verdier, qui avait servi en Egypte sous les ordres du général Dumas el qui, lui, se souvint: mais, pauvre et suspect, il ne pouvait rien pour le fils de smi ami, rien que l'inviter à dîner et lui conseiller d'aller au plus lot présenter au général Foy la lettre écrite par l'homme qui avait le mieux servi sa candidature dans le déparlement de l'Aisne.
Dès le lendemain. Dumas sonnait à la porte du célèbre orateur. Sa recommandation lue et sa demande exposée, le général demanda à quoi le jeune homme se sentait bon.
— Oh! pas à grand chose, répondil franchement celui-ci.
— Vous savez bien un peu de mathématiques?
— Non. général.
— Vous avez, au moins, quelques notions d'algèbre, de géométrie, de physique?
Il s'arrêtait à chaque mot, et, à chaque mot. le solliciteur de vingt ans sentait une nouvelle rougeur lui monter au visage. L'interrogatoire continua, mais pour le droit, le grec, la comptabilité, les réponses furent les mêmes.
— Oh! général, s'écria Dumas abrégeant son supplice, mon éducation est complètement manquée, et, chose honteuse, c'est d'aujourd'hui, c'est de ce moment que je m'en aperçois... Oh! mais je la referai, je vous en donne ma parole, et. un jour, je répondrai « oui » à toutes les questions auxquelles je viens de répondre « non ».
— Mais, en attendant, avez-vous de quoi vivre?
— Rien, général.
— Donnez-moi votre adresse, je réfléchirai à ce qu'on peut faire de vous... Tenez, là, à ce bureau...
A peine Dumas eut-il écrit son nom, que le général Foy frappa dans ses deux mains.
— Nous sommes sauvés, dit-il, vous avez une belle écriture.
Reconnu simplement capable d'occuper dans l'avenir une place d'expéditionnaire, le jeune homme laissa tomber sur sa poitrine sa tête humiliée ; sans vouloir remarquer son trouble, le général lui fit faire, séance tenante, une pétition au duc d'Orléans et le congédia en l'invitant à venir, le jour suivant, déjeuner avec lui.
Le lendemain Dumas fut accueilli par une figure souriante; sur la prière de Foy, il entrait, comme surnuméraire, au secrétariat du duc d'Orléans, avec douze cents francs d'appointements : c'était le pain assuré, la certitude de rester à Paris, la carrière ambitionnée ouverte. Dumas enchanté sauta au cou du général et, l'embrassant : « Je vais, dit-il, vivre de mon écriture, mais je vous promets qu'un jour je vivrai de ma plume. »
Après avoir porté la bonne nouvelle à sa mère, Dumas prit possession de son emploi. Il s'installa presque en même temps, avec des meubles expédiés de Villers-Cotterets, au quatrième étage d'une maison située place des Italiens, n° 1. Le secrétariat du duc d'Orléans occupait une partie du Palais-Royal. Entré surnuméraire à la fin de mars 1823. Dumas était, deux mois plus tard, en récompense de sa belle écriture et de son habileté à faire les enveloppes et les cachets, nommé expéditionnaire ; enfin, le 1er janvier 1824, ses appointements furent portés à quinze cents francs.
Aux côtés de Dumas travaillaient deux jeunes gens qui devinrent promptement ses amis, Lassagne, souschef, et Ernest Basset, commis d'ordre. Lassagne, surtout fut pour Dumas un véritable initiateur littéraire; c'est sur un plan fourni par lui que le jeune homme reprit ses études en comblant les lacunes dont il avait
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rougi devant Foy. Il lut tous les classiques, les auteurs étrangers, suivit des cours de physiologie, de chimie et de physique, enfin surprit, chez Shakespeare, Molière, Corneille, Calderon, Goethe el Schiller, le secret du mécanisme admirable par lequel ils avaienl mis en jeu toutes les passions humaines. Ces études, faites la nuit, le rendaient attentif à l'envahissement du romantisme,' timide encore au théâtre et dans la littérature, mais qui engageait hardiment le combat dans les autres branches de l'art et surtout en peinture.
Dés que ses appointements avaient grossi, Dumas s'était empressé de faire venir sa mère auprès de lui. Ayant traité de son bureau de tabac et vendu partie m mobilier, la bonne dame était arrivée à Paris avec son lit, une commode, une table, deux fauteuils, quatre chaises et cent louis de numéraire. Tous deux s'installèrent dans un modeste appartement du faubourg Saint-Denis et y vécurent avec économie ; mais, bien qu'ils calculassent de leur mieux, le pécule maternel s'épuisa avec tant de rapidité qu'il y eut urgence pour le fils d'augmenter ses appointements de ressources destinées à équilibrer le budget commun.
Dumas et De Leuven persistaient bien à collaborer, mais sans obtenir aucun résultat ; il manquait à leurs pièces le coup de pinceau final. Pour l'obtenir ils s'associèrent, un jour, à Rousseau, un de ces joyeux compagnons qui, avec Romieu, furent les héros d'aventures plaisantes et les auteurs de mystifications restées célè- Séduit par quelques bouteilles de vieux bordeaux, du rhum et du sucre, Rousseau consentit à prendre connaissance des vaudevilles et mélodrames élaborés par les jeunes gens; il déclara manques les uns et les autres, mais comme Dumas contait, par passe-temps, une aventure de chasse :
— « Comment, s'écria Rousseau, vous nous racontez de belles histoires comme celle-là, et vous vous amu-
sez à emprunter des sujets à Florian et à Bouilly? Mais il y a, dans l'anecdote que nous venons d'entendre, un vaudeville intitulé : la Chasse et V Amour.
Le plan de cette pièce, bâti séance tenante, comportait trois parts de sept scènes chacune ; l'œuvre faite, Rousseau la porta au Gymnase où elle fut repoussée avec une indignation motivée par ce couplet, sorti de la plume de Dumas :
La terreur de la perdrix
Et l'effroi de la bécasse,
Pour mon adresse à la chasse,
On me cite dans Paris.
Dangereux comme la bombe,
Sous mes coups rien qui ne tombe,
Le cerf comme la colombe...
A ma seule vue enfin,
Tout le gibier a la fièvre,
Car, pour mettre à bas un lièvre,
Je suis un fameux lapin.
Tous les goûts sont dans la nature. Le jeu de mots trouvé choquant par le directeur du Gymnase fit la joie de l'administrateur de l'Ambigu quand Rousseau lui lut, quelques jours plus tard, la Chasse et V Amour qu'il reçut par acclamation.
Les droits d'auteurs d'un vaudeville, à l'Ambigu-Comique, étaient de douze francs, plus six places dans la salle, estimées un franc chaque ; Dumas, comme ses collaborateurs, devait donc toucher six francs par soirée ; c'était un appréciable appoint, d'autant que Rousseau le mit en relations avec un brave homme du nom de Porcher qui, sans formalités, lui avança cinquante francs sur ses billets futurs.
La Chasse et ï Amour jouée avec succès, Porcher consentit un nouveau prêt de trois cents francs, qui permit à Dumas de faire paraître un recueil de Nouvelles Con-
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temporaines sur lequel il comptait beaucoup cl dont quatre exemplaires seulement se vendirent.
Une seconde pièce, écrite par Dumas avec deux coltaborateui s nouveaux sous ce titre, : la Noce et l'Enterrement, ei représentée à La Porte-SaintrMartin le 21 novambre 1826, i appoi ta à I minas dix francs de droits quotidiens, niais attira sur lui l'attention malveillante de aefs. Le bruit sciait en effet répandu que l'expéditionnaire se livrait à la littérature, et son directeur Ouvrard l'en blâma formellement.
— Mais, répondit Dumas, j'écris par nécessité autant que par vocation.
— Faites de la littérature comme Casimir Delavigne, alors, et, au lieu de vous blâmer, nous vous encouragerons.
— Monsieur, déclara fièrement le jeune homme, je nai point l'âge de M. Casimir Delavigne, poète lauréat de 1811 : je n*ai pas reçu l'éducation de M. Delavigne, qui a été élevé dans un des meilleurs collèges de Paris. Non, j'ai vingt-quatre ans; mon éducation, je la fais tous les jours, aux dépens de ma santé peut-être, car tout ce que j'apprends, — et j'apprends beaucoup de choses, je vous jure, — je l'apprends aux heures où
itres s'amusent ou dorment. Je ne puis donc faire dans ce moment-ci ce que fait M. Casimir Delavigne. Mais enfin, M. Ouvrard, écoutez bien ce que je vais vous dire, dût ce que je vais vous dire vous paraltrebien étrange : si je croyais ne pas faire dans l'avenir autre chose que ce que fait M. Casimir Delavigne, eh bien, monsieur, j'irais au-devant de vos désirs et, à l'instant ■ ■. je vous offrirais la promesse sacrée, le serment solennel de ne plus faire de littérature.
Ce blasphème, bientôt connu dans les bureaux du Palais-Royal, y excita une hilarité d'autant moins contenue qu'on savait que M. Ouvrard, en sermonnant Dumas, n'avait été que le poi te-paroles de M. de Broval, chef su-
prême du secrétariat. A partir de ce moment commença, contre le présomptueux employé, une guerre qu'il soutint avec courage, décidé qu'il était à donner tort à ceux qui le raillaient ou le persécutaient.
Pour les amener à résipiscence il fallait autre chose que des parts indéterminées de vaudevilles ; Dumas le comprit, et, tout en écrivant des vers pour des recueils plus ou moins officiels, s'attaqua à la traduction rimée du Fiesque de Schiller et à la confection d'un drame tiré des Puritains d'Ecosse, de Walter Scott. Frédéric Soulié était son collaborateur pour cet ouvrage qui ne fut pas mené à bonne fin.
A cette époque, et tandis que la Porte-Saint-Martin faisait d'énormes recettes avec l'émouvant mélodrame de Trente ans, des acteurs anglais donnèrent à l'Odéon une série de représentations. Dumas vit là Y H amie t intégral de Shakespeare, qui le bouleversa. A partir de cette heure, seulement, il eut une idée vraie du théâtre et comprit la possibilité de construire un monde. Juliette, Othello et les autres chefs-d'œuvre de la scène anglaise lui laissèrent le cœur haletant d'impressions inconnues, l'esprit illuminé de lueurs nouvelles.
Les acteurs anglais n'avaient pas terminé leurs représentations quand s'ouvrit le salon d'exposition annuelle. A ce salon, MUe de Fauveau exposait deux petits bas-reliefs remarqués, dont l'un représentait l'assassinat de Monaldeschi. Ignorant ce qu'était ce personnage. Dumas, après sa visite au salon, consulta chez Soulié les articles consacrés par la Biographie universelle à Christine- de Suède et à son favori.
— Il y a là, dit-il à Soulié, un terrible drame, veux-tu le faire ensemble?
Soulié voyait plutôt, dans l'action de Christine, matière à tragédie ; il fut donc convenu que chacun traiterait ce sujet à sa guise et que celui qui aurait fini le premier lirait au Théâtre-Français.
Dumas, don! les appointements axaient été portés à
dix-huit cents francs, passa, sur ces entrefaites, du secrétariat aux archives ; c'était une disgrâce qui eut pour compensation de lui donner comme chef un bon petit vieillard de quatre-vingts ans. M. Bichet, qui. passionné pour la littérature, apprit avec satisfaction que son expéditionnaire caressait les muses et l'autorisa à travailler â sa Christine dans le bureau même. En deux mois le jeune homme édifia la plus grande partie de son œuvre : elle allait être terminée quand un orage éclata sur sa tète : il reçut du secrétariat l'avis que, sa place étant une sinécure ou à peu près, elle était supprimée, et qu'il eût a se tenir prêt a passer dans les bureaux forestiers, sous l'autorité de M. Deviolaine.
Ce M. Deviolaine, dont nous avons parlé au cours du précédent chapitre, cachait une excellente nature sous une écoree très rugueuse ; bien qu'il le connût depuis son enfance, Dumas tremblait devant lui ; ce fut donc avec un serrement de cœur qu'il entra dans sa nouvelle famille bureaucratique.
Dès le premier jour les difficultés commencèrent pour lui. S'effrayant d'être dans une immense salle où travaillaient et bavardaient nombre de ses camarades, il avait lorgné un réduit séparé par une cloison de la loge du garçon de bureau et où celui-ci déposait les bouteilles d'encre vides : il demanda aussitôt à s'y installer, mais un haro s'éleva, du garçon de bureau au chef, et le directeur général, informé, déclara que cette demande, contraire a tous les usages administratifs, était monstrueuse. Heureux d'humilier un commis, le garçon signifia, le chapeau sur la tête et d'un ton railleur, cet arrêl à Dumas qui. pris de colère, envoya d'un revers de main la coiffure du drôle s'aplatir contre la muraille et sortit.
M. Deviolaine était absent pour trois jours; Dumas lui écrivit et, en attendant sa décision, se remit à
Christine, qu'il acheva presque. Le quatrième jour, convoqué par son chef, il entra au Palais-Royal, résigné aux pires choses, mais, après quelques dures paroles, M. Deviolaine lui apprit que, par égard pour sa mère, il l'autorisait à occuper le local désiré, à la condition que son travail ne souffrît aucunement de ses préoccupations littéraires.
Bien qu'étroitement surveillé, Dumas parvint, dans son réduit, à terminer Christine. On verra, dans les pages consacrées à ses pièces de théâtre, comment il la lut à Taylor et comment les acteurs de la Comédie- Française la reçurent en stipulant qu'ils ne la joueraient qu'après une nouvelle lecture ou la communication du manuscrit à un auteur désigné par euxmêmes. Cette réserve, motivée par les innovations contenues dans Christine, ne gâta point la joie de Dumas ; il était reçu, c'était le principal ; quant aux difficultés, il les surmonterait. — « Je sortis du théâtre, léger et fier, — écrit-il — comme lorsque ma première maîtresse m'avait dit : « Je t'aime ! » Je pris ma course vers le faubourg Saint-Denis, toisant tous ceux que je rencontrais, et ayant l'air de leur dire : « Vous n'avez pas fait ('luis Une, vous ! vous ne sortez pas du Théâtre- Français, vous ! vous n'êtes pas reçu par acclamation, vous ! » Et, dans ma préoccupation joyeuse, je prenais mal mes mesures pour sauter un ruisseau, et je tombais au milieu ; je ne voyais pas les voitures, et je me jetais dans les chevaux. En arrivant au faubourg Saint- Denis, j'avais perdu mon manuscrit ; mais que m'importait, je savais ma pièce par cœur ! »
Le lendemain, grande rumeur dans les bureaux du Palais-Royal. La presse avait annoncé qu'un jeune employé, fortement protégé par le duc d'Orléans, avait fait recevoir au Théâtre-Français un drame en cinq actes et en vers. Bien qu'on ne l'eût pas nommé, Dumas reçut de ses collègues des compliments sincères
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ou goguenards, et de son chef quatre rois plus de besogne que d'habitude. Les tracasseries se changèrenl en persécution, la malveillance en animosité ; pour comble on supprima sa part dans les gratifications annuelles que, comme une manne, la munificence princière faisait pleuvoir sur les emploi
C'est Pauteur-acteur Picard, que les sociétaires de la Comédie-Française choisirent pour décider du sort de Christine. Picard, après lecture, rendit à Dumas son manuscrit bien roulé en disant :
— Avez-vous, cher monsieur, quelques moyens d'existence?
— Oui, répondit le jeune homme, je suis commis à dix-huit cents francs chez M. le duc d'Orléans.
— Eh bien, si j'ai un conseil à vous donner, allez à votre bureau, mon cher enfant, allez à votre bureau.
L'arrêt était dur et vraisemblablement injuste, car, après un avis louangeur de Chai les Nodier consulté par Taylor, les comédiens du roi firent du drame de Dumas une seconde lecture et le reçurent encore à l'unanimité.
Ce n'est point, on le sait, par Christine que Dumas devait arriver brillamment au théâtre, mais par une nouvelle œuvre dont, comme pour la première, un hasard lui fournit le sujet.
Manquant de papier pour achever son travail au bureau, il monta un jour à la comptabilité pour en prendre quelques feuilles ; un volume d'Anquetil se trouvait tout ouvert sur la table, il y jeta machinalement les yeux et lut, sur les amours du mignon Saint* M jiin avec la duchesse de Guise, des détails qui l'intéressèrent assez pour qu'il cherchât de suite leur complément dans la Biographie universelle el dans les Mémoires du sieur de VEstoile. C'est avec deux paragraphes de ce dernier ouvrage et une scène prise dans Walter Scott, qu'il bâtit un drame encinq actes, Henri III
et sa cour, que la Comédie-Française se hâta d'accueil lir, pour le jouer avec un tour de faveur.
La nouvelle de cette réception déchaîna contre Dumas les haines bureaucratiques ; prenant texte des absences auxquelles les répititions de sa pièce obligeaient le jeune auteur, M. de Broval mit enfin celui-ci en demeure d'opter entre sa place et le théâtre. Dumas n'avait pour vivre et faire vivre sa mère, que ses modiques appointements grossis du produit de copies faites pendant la nuit, il n'hésita pas cependant à renoncer à ses cent cinquante francs par mois, en refusant toutefois de donner ou d'accepter la démission de sa place. Commis- honoraire, il eut dès lors toute liberté de conférer avec les interprètes de son drame.
En quittant la paperasserie, Dumas avait un plan bien arrêté ; il voulait s'adresser à Béranger et, par son intermédiaire, obtenir du banquier Laffitte un prêt de mille écus. Ce projet réussit ; contre une lettre de change et le dépôt du manuscrit de Henri 111, Dumas encaissa trois mille francs avec lesquels il rassura sa mère, désolée de son coup de tête. Il était dit pourtant que la pauvre femme n'assisterait pas au premier succès de son fils : quelques jours avant la représentation d'Henri 111, sortant de chez M. Deviolaine où on lui avait fait des prédictions sinistres au sujet de l'imprudent jeune homme, Mme Dumas fut frappée d'une attaque d'apoplexie qui devait entraîner la paralysie complète de son côté gauche. C'est sous ces tristes auspices que, le 11 février 1829. le drame tant attendu fut joué au Théâtre-Français. La veille, Dumas, payant d'audace, s'était rendu chez le duc d'Orléans.
— Monseigneur, lui avait-il dit, je viens vous demander une grâce, ou plutôt une justice.
— Laquelle? interrogea le prince.
— C'est d'assister à la première représentation d'Henri III... Il y a un an qu'on dit à Votre Altesse que
je suis un fou entêté et vaniteux ; il y a un an que je .sais un poète humble et travailleur; vous avez, sans m'entendra, donné raison à roux qui m'accusaient près de vous : demain Le procès se juge devant le public ; assistez au jugement, monseigneur, voilà la prière que je viens vous faire.
— Ce serait avec grand plaisir, monsieur Dumas, répondit le duc après un silence, car quelques personnes to'onl dit que, si vous n*étiez pas un modèle d'assiduité, vous étiez un exemple de persévérance ; mais cela m'est impossible : j'ai demain vingt ou trente princes et princesses à dîner. On se met à table à six heures et Henri III commence à sept.
— Que monseigneur avance son dîner d'une heure, je ferai, moi, retarder d'une heure Henri III.
— C'est une idée. Eh bien, si la Comédie-Française consent à ce retard, j'assisterai avec mes convives à la représentation, et je retiens, à cet effet, toute la galerie.
Trop heureux de complaire au prince, l'administration du théâtre remit à huit heures le lever du rideau et, suivant la promesse faite, la galerie s'encombra de princes chamarrés d'ordres aussi variés que nombreux.
Les émotions éprouvées par Dumas pendant cette soirée décisive sont indescriptibles. A la fin de chaque acte il courait au chevet de sa mère, à peu près inconsciente, et l'embrassait avec l'amer regret de ne pouvoir lui faire partager son triomphe, car c'était un triomphe que préparait chaque péripétie et qu'assura le dénouement, dramatique jusqu'à la brutalité. Quand on nomma l'auteur, l'élan fut si unanime que le duo d'Orléans lui-môme écouta, debout et découvert, le nom de son employé qu'un succès des plus retentissants venait de récompenser.
A l'exemple du grand patron, les commis, puis les
chefs firent amende honorable au collègue qu'ils avaient méconnu, sinon persécuté. MM. Ouvrard et Deviolaine l'accablèrent de louanges ; le baron de Broval, enfin, qui l'avait privé d'appointements quelques mois plus tôt, l'assura, par une chaude missive, de sa sincère amitié. La revanche de Dumas était vraiment complète.
Dumas en faveur. — Mauvais calcul. — Christine à l'Odéon. Un compliment senti. — Ruban rouge entrevu. — Les Trois Glorieuses. — Dumas en mission. — Républicain et roi. — Un drame sur commande. — Dumas opposant. — Antony. — Variante ingénieuse de Marie Dorval. — Richard Darlington. — Le drame à l'Opéra-Comique.
Le lendemain de la représentation d'Henri M, Dumas vendit six mille francs, au libraire Vezard, le droit de l'éditer ; la moitié de cette somme lui servit à, reprendre, chez Laffitte, sa lettre de change et son manuscrit. Son succès, de plus, le mit en faveur, bien qu'il eût refusé de dédier Henri III au duc d'Orléans; celui-ci, en effet, le nomma bibliothécaire-adjoint du Palais-Royal, avec douze cents francs d'appointements. En môme temps les invitations officielles ou mondaines affluaient chez lui, on l'inscrivait d'office pour ses en- - dans Les théâtres royaux, Devéria taisait de lui une lithographie intéressante, David d'Angers un aitlstique médaillon, tout, enfin, le posait, pour le reste de l'hiver de 1S29. en auteur à la mode.
Délivré de ses dettes, Dumas installa sa mère rue Madame, dans an rez-de-chaussée avec jardin, et prit
pour lui-môme, rue de l'Université, un appartement quïl meubla avec une certaine élégance. Ayant appris par le passé à ne pas trop compter sur l'avenir, il s'était en outre assuré, moyennant dix-huit cents francs payés comptant, trois cent soixante-cinq déjeuners et autant de dîners au café Desmares ; mais, un mois après ce traité, rétablissement ferma et Dumas expia, par une perte sèche, son calcul prévoyant.
Christine, cependant, allait prendre son tour quand Fauteur décida de la refaire en lui donnant une allure plus moderne et plus dramatique. De ce remaniement surgirent le rôle de Paula, rivale de la reine, et divers épisodes. Mais il était écrit que, drame ou tragédie, Christine n'entrerait point au répertoire de notre première scène. Tandis que les sociétaires, arguant des changements faits, prétendaient obliger Dumas à une nouvelle lecture, l'Odéon représentait, sans succès, la pièce écrite, sur le même sujet, par Frédéric Soulié. Une idée vint alors à Harel, directeur de ce dernier théâtre, celle de faire jouer la Christine de Dumas par les acteurs qui avaient joué celle de Soulié. Ce n'était pas très fraternel, mais Soulié consulté donna carte blanche à son ami qui, dès lors, ne vit plus d'inconvénient à accepter les offres de Harel. Magnanime jusqu'au bout, Soulié envoya les cinquante ouvriers de sa scierie mécanique pour soutenir des mains et de la voix la pièce, que menaçait une cabale ; en dépit des efforts de ces travailleurs, la représentation fut cahotée et produisit une impression douteuse. La soirée qui suivit assura le succès ; comme preuve, Dumas se vit offrir, par l'éditeur Barba, douze mille francs de son manuscrit, le double de ce qu'avait été payé Henri 111.
Un soir que Dumas, enivré des applaudissements qui venaient d'accueillir son drame, traversait la place de l'Odéon, une tête de femme sortit de la portière d'un
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fiacre en criani son nom ; il s'arrêta, puis fut à la voiture.
— C'est voua qui êtes M. Dumas, poursuivit la personne ; eh bien, montez ici et embrassez-moi... Ah! VOUS avez un lier talent, et vous faites un peu Dieu les femmes !
Dumas se mil à rire et embrassa celle qui lui parlait ainsi : c'était Marie Dorval, actrice vibrante qu'il aima et qui devait créer superbement un des grands rôles de son troisième drame.
Au milieu de ses travaux littéraires, Dumas n'oubliait pas de fréquenter la bibliothèque du Palais- Royal. Il fit là connaissance du duc de Chartres, alors âgé de dix-neuf ans, qui assista, en compagnie de deux de ses frères, à la représentation de Christine, et ne fut sans doute pas étranger à cette lettre écrite, quelques jours plus tard, par le prince, son père, à M. Sosthène de la Rochefoucauld :
<( Palais-Royal, 9 mars 1830.
« J'apprends, monsieur, que vous avez l'intention de soumettre au roi la proposition d'accorder à M. Alexandre Dumas la croix de la Légion d'honneur, à l'époque de l'année où Sa Majesté est dans l'usage de faire une promotion dans l'ordre. Les succès dramatiques de M. Alexandre Dumas me semblent, en effet, de nature à mériter cette faveur, et je serai d'autant plus aise qu'il l'obtienne, qu'il a été, pendant près de six ans, attaché à mon secrétariat et à l'administration de mes forêts, et qu'il a été, pendant ce temps, le soutien de sa famille de la manière la plus honorable. On me dit qu'il est dans l'intention de faire un voyage dans le nord de l'Europe, et qu'il attacherait un grand prix à ce que sa nomination pût avoir lieu avant son départ. Je ne
sais si le 13 avril ne serait pas une occasion où vous pourriez soumettre la proposition au roi ; mais j'ai voulu vous en suggérer l'idée, en vous témoignant l'intérêt que je porte à M. Dumas. Et je profite avec grand plaisir de cette occasion pour vous offrir, monsieur, l'assurance très sincère de mes sentiments pour vous.
<( Votre affectionné,
ci Louis-Philippe d'ORLÉANS. »
Le signataire de ces lignes flatteuses les fit lui-même lire à Dumas qui en fut très touché; mais la recommandation ducale n'eut aucun effet, par suite, a-t-on dit, de l'opposition d'un chef de bureau, confrère classique du romantique auteur. Au vrai, le duc d'Orléans, de plus en plus opposant à la politique royale, perdait en crédit au fur et à mesure que sa popularité grandissait. Le ministère Polignac détermina, quelques mois plus tard, la révolution que les esprits sagaces prévoyaient depuis des années.
Il faut lire, dans ses Mémoires, la part active que Dumas, en costume de chasse, prit aux journées de Juillet. A l'en croire, il désarma trois gardes royaux, contribua à plusieurs barricades et, avec une bande de cinquante hommes, essaya de prendre l'Hôtel de Ville. Puis il envahit le Musée d'artillerie, s'abrita, pendant le combat du Pont des Arts, derrière un des lions de bronze du palais Mazarin et pénétra enfin, avec les envahisseurs, dans les Tuileries, où il trouva un exemplaire de sa Christine, relié aux armes de la duchesse de Berry.
Tout en faisant, dans ce récit, la part de l'imagination féconde de l'écrivain, on est bien forcé d'admettre qu'il fut, au cours de la révolution, remarqué par La Fayette, car, la poudre étant venue à manquer dans Paris, c'est
lui que le général envoya à Soissons pour en ramener des munitions. L'expédition fut si curieuse mie nous ne pouvons résister au désir de la raconter. Parti de Paris, dans un cabriolel surmonté du drapeau tricolore, à trois heures de L'après-midi, Dumas entra dans Soissons à minuit, flanqué du peintre Dard et de son ami Patin qu'il avait racolé à Villers-Cotterets.
Au point du jour, il marcha droit à la poudrière, plaça un factionnaire à la porte, somma les officiers du génie de se rendre, puis alla chez le commandant de place, pendant que MM. Dard et Hutin arboraient les Irois couleurs au sommet de la cathédrale. Le commandant refusa de reconnaître l'autorité du gouvernement provisoire, ajoutant que d'ailleurs il n'y avait presque rien à la poudrière. Dumas prit des informations qui révélèrent l'existence de 200 livres de poudre appartenant à l'armée; on lui apprit aussi que, dès la veille les soldats de la garnison s'étaient distribué des cartouches tricolores. Dès lors il n'y avait plus de danger à braver et l'on eût pu forcer la poudrière sans obstacle; néanmoins Dumas, tenanl à avoir l'ordre écrit du commandant, retourna chez lui, réitéra ses sommations et mit même le pistolet au poing. Le commandant, près duquel s'étaient rendus le lieutenant-colonel du génie et la lieutenant de gendarmerie, déclara qu'il ne pouvait céder devant un homme seul : alors Dumas enferma les trois officiers dans un cabinet et alla chercher M. Hutin qu'il trouva en compagnie de M. Moreau, jeune patriote soissonnais. A La vue de cette force imposante le commandant, cessanl toute résistance, donna l'autorisation de prendre possession des poudres. Muni de cet ordre. Dumas, pour procéder légalement, alla chercher le maire et reprit avec lui le chemin de la poudrière. Les 200 livres signalées se trouvaient dans un pavillon, mais le maire prétendant les garder pour la défense de la ville, Dumas ne savait trop quoi faire, quand un
obligeant officier l'informa que 3,000 autres livres appartenant à la régie étaient enfermées dans un pavillon séparé. Ces 3,000 livres, l'entreposeur, sommé par le Parisien, refusa de les donner ou de les vendre; Dumas alors prit une hache, brisa la porte du bâtiment, chargea la poudre sur une voiture amenée par M. Moreau et partit, escorté par les pompiers de Soissons et divers patriotes.
Pendant les quarante-quatre heures qu'avait duré son voyage, le duc d'Orléans était devenu roi, sous le nom de Louis-Philippe. Républicain de fraîche date, Dumas en fut quelque peu démonté ; il ne renonça point pourtant à la politique et remplit de son mieux la mission nouvelle, que lui confia La Fayette, d'aller- en Vendée organiser une garde nationale. Il revint à Paris avec la conviction que cette garde serait à la fois impossible et dangereuse, et consigna son opinion dans un rapport au sujet duquel le roi voulut l'entretenir. Les conseils qu'il crut bon de donner au monarque furent assez mal reçus ; Dumas offusqué résolut dès lors de rompre le lien qui l'attachait à la cour citoyenne en envoyant sa démission.
Avant " les trois glorieuses », cependant, Dumas avait écrit une pièce dont la Marion Delorme, de Motor Hugo, avait fourni le principal personnage et qui dramatisait ses amours banales avec la femme peu belle d'un petit officier. Reçu au Théâtre-Français, mais arrêté par la censure. Antony sommeillait quand un caprice directorial rejeta, notre auteur en pleine littérature. A plusieurs reprises Harel avait demandé à Dumas de lui faire, pour l'Odéon, une pièce sur Napoléon Bonaparte : l'affaire, quoique paraissant belle comme spéculation, souriait peu à l'écrivain, qui gardait la mémoire du mal fait aux siens par le grand conquérant ; il refusa donc nettement. Mais Harel, qui avait paru renoncer à son idée, conduisit Dumas, à l'issue d'une
première représentation, dans une chambre garnie de livres et, l'y enfermant : « Vous ne sortirez pas d'ici, lui
dit-il. que vous n'ayez f;iil mon Napoléon. » Ne sachant trop, d'abord, s'il devait rire ou se fâcher de cette plaisantent*. Dumas finit par se résigner et, à L'aide de plusieurs ouvrages qu'on mit à sa disposition, écrivit en huit jours un drame composé de vingt-quatre tableaux et comportant neuf mille lignes.
Ce drame, réduit par de nombreuses coupures à des proportions raisonnables, fut joué à l'Odéon, le 10 janvier 1831, avec un succès peu fait pour satisfaire le roi Louis-Philippe; Dumas le comprit, et, décidément opposant, donna par lettre publique sa démission de bibliothécaire du Palais-Royal.
La suppression momentanée des censeurs permit, vers cette date, de songer à la mise en scène d'Anlony ; mais plus le jour de la représentation approchait, plus l'auteur remarquait du mauvais vouloir chez M1]e Mars et chez Firmin, chargés des rôles principaux qu'ils épluchaient ou atténuaient avec malice ; bref, à bout de patience. Dumas reprit son manuscrit et le lut le soir même à Mme Dorval. Les quatre premiers actes obtinrent le suffrage de l'artiste, mais le cinquième lui sembla mou; c'est que l'auteur, pour plaire à M1Ie Mars, l'avait changé d'un bout à l'autre. 11 n'était à cela qu'un remède, refaire une seconde fois le dénouement ; cette correction, Dumas l'exécuta, dans la nuit, chez sa nouvelle interprète, ravie des effets qu'elle entrevoyait dans le rôle passionné d'Adèle.
On sait l'accueil fait par le publie de la Porte-Saint- Martin à cette œuvre étrange et vraiment saisissante. L'auteur, demandé avec des cris de rage, fut nommé au milieu de bravos frénétiques. Comme il quittait sa loge pour aller remercier les artistes, des spectateurs le reconnurent, le tirèrent en tous sens, l'embrassèrent ; il avait un habit vert boutonné, on en mit les bas-
ques en morceaux, si bien qu'il entra dans les coulisses avec une veste ronde.
Antony se joua cent trente fois de suite et devint la pièce de toutes les représentations à bénéfice. On cite, à propos de l'une d'elles, une amusante anecdote. La dernière phrase d1 Antony constituant seule la morale de l'ouvrage, les spectateurs restaient jusqu'à la chute du rideau pour entendre ces mots, dits par Bocage avec une dignité parfaite : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » — Or, au Palais-Royal, un régisseur mal renseigné fît, certain soir, tomber la toile sur le coup de poignard de l'amant. Ce n'était pas l'affaire du public qui se mit à crier avec énergie : « Le dénouement ! le dénouement! »
Les réclamations devinrent telles qu'on jugea bon de relever le rideau pour permettre aux artistes de terminer la pièce.
Mme Dorval reprit docilement sur un fauteuil sa pose de femme tuée, mais Bocage, furieux d'avoir manqué son plus bel effet, refusa de sortir de sa loge. Cependant Dorval attendait, le bras pendant, la tête renversée en arrière ; le public un instant calmé, ne voyant pas venir l'acteur, se mit, après une minute d'attente, à crier de plus belle. Craignant une bourrasque, Dorval ranima son bras inerte, redressa la tête, se leva, s'avança jusqu'à la rampe, et, au milieu du silence ramené comme par miracle au premier mouvement qu'elle avait risqué :
— Messieurs, dit-elle, je lui résistais, il m'a assassinée.
Puis elle tira une belle révérence et sortit de scène, récompensée par un tonnerre d'applaudissements de sa spirituelle variante.
A Antony succéda Charles VII chez ses grands vassaux, étude consciencieuse du moyen âge, pièce classisique s'il en fut, où l'écrivain, primant le dramaturge,
a sacrifié le mouvement et l'intérêt à la poésie. C'est, comme assimilation et imitation, le plus gros péché de Dumas : il y a là, en effet, clos réminiscences flagrantes de VAndromaque «le Racine, du Gœtz de Bertichingen de Goethe, dos Marrons du feu de Musset, de Quentin Darlinglon, qui suivit, et dans lequel est étudié l'ain-
Plus riche du fonds personnel de l'auteur est Richard Parlington qui suivit, et dans lequel est étudié l'ambitieux politique. L'idée de cette pièce lui avait été donnée à Trouville, entre deux baignades, par le banquier Beudin, collaborateur de Goubaux pour Trente ans; ils l'écrivirent à trois avec une maîtrise étonnante qu'un grand succès récompensa.
Ce succès, Dumas ne le vit se renouveler qu'en partie, trois mois plus tard, pour Teresa, variation médiocre du thème d'Antony, jouée, chose bizarre, à l'Opéra-Comique. par des acteurs du boulevard et même de la banlieue, parmi lesquels était Ida Ferrier, dont Dulevait faire sa femme.
La rue Saint-Lazare contre les Tuileries. - Un bal sensa t.onnel. - Deux appartements pour un. - Décorateurs volontaires. - Une chasse heureuse. - Assaut de Sent Jeunes gens et hommes graves. - Un ï£3ta£ <U d œil. — Le souper. — Sortie gaie. P
Pendant le carnaval de 1832 et après Teresa, Dumas
lnna^f >1S artiStiqUe et littéraire un spectacle d'un geme différent et dont le souvenir doit être conservé
t^UL, COstumé< donné aux Tuileries par le roi Louis-Philippe, mais auquel n'assistèrent que les illustra ions politiques, notre auteur, sur l'avis de Boca-e s était un jour décidé à répondre par une fête identique ou seraient invités ceux dont le talent n'était point académique et qui n'avaient pas leurs entrées aJ
Duma^blf ^qU6lfeS difficultés- Le logement que Dumas habitait dans le square d'Orléans, rue Saint- Lazare n aurait d'abord pu contenir les trois ou quatre cents personnes qu'il se proposait d'inviter: par bon
^ai vacaTtement dG qUatre Pièces' sans «ion, était vacant sur son palier et le propriétaire l'autorisa a en disposer. Pour décorer ces pièces, Eugène Delà
Alexandre 1 >i mas
J'aprcs une lithographie d'Alophe