F. MM
croix, Louis et Clément Bouianger, Alfred et Tony Johannut. Decamps, Granville, Jadin, Barye, Nanteuil, les
Qcéri, nos premiers artistes enfin s'offrirent à l'auteur qui se chargea de leur livrer, quatre ou cinq jours avant Le bal, les murs tendus de toile. Une fois à la besogne les peintres ne devaient quitter l'œuvre commencée que pour aller se coucher; ils seraient nourris et abreuvés à la maison.
Il fallait ensuite régler le souper ; Dumas, grand chasseur, songea à en faire la base avec du gibier tué par lui. Une autorisation, donnée par M. Deviolaine, permit à l'écrivain et à quelques amis d'aller tuer, dans la !'< irêt de la Ferté-Vidame, neuf chevreuils et trois lièvres. Un poisson gigantesque et une galantine colossale pouvaient alors compléter le menu. Ceci réglé, les décorateurs se mirent à l'œuvre.
(( Il s'agissait — dit Dumas — de tirer un sujet d'un roman ou d'une pièce de chacun des auteurs qui seraient là. Eugène Delacroix se chargea de peindre le roi Rodrigue après la défaite de Guadalété, sujet tiré du Romancero traduit par Emile Deschamps ; Louis Boulanger choisit une scène de Lucrèce Bnrgia, Clément Boulanger une scène de Sire de Giac, Tony Johannot une de Cinq-Mars ; Decamps promit un Debr.rau dans un champ de blé émaillé de coquelicots et de bluets ; Granville prit un panneau de douze pieds de long sur huit de large, où il s'engagea à reproduire toutes nos charges dans un tableau représentant un orchestre de trente ou quarante musiciens, les uns froissant des cymbales, les autres secouant des chapeaux chinois, ceux-ci soufflant dans des cors et des bassons, ceux-là raclant des violons et des basses ; en nuire, n devait faire îles danses d'animaux au-dessus de chaque porte. Barye prit pour lui les supports des fenêtres : des lions et des tigres de grandeur naturelle formeraient ces supports ; Xanteuil
faisait les encadrements, les ornementations, les panneaux des portes. »
Ce fut une chose curieuse que de voir travailler concurremment dix peintres d'un égal mérite. Chacun, sans avoir l'air de s'occuper de son voisin, suivait des yeux le fusain d'abord, ensuite le pinceau. Tous les sujets donnés, plus une scène de la Esmeralda, traitée par Ziégler qui s'était présenté de lui-même, étaient prêts la veille du jour fixé. Le bal faisait un bruit énorme. Dumas avait invité à peu près tous les artistes de Paris ; les oubliés s'étaient rappelés à son souvenir. Le costume était de rigueur, mais sans masque. A sept heures, Chevet arrivait avec un saumon de cinquante livres, un chevreuil tout entier et, dressé sur un plat d'argent, un pâté gigantesque, le reste à l'avenant. Trois cents bouteilles de bourgogne rafraîchissaient, cinq cents bouteilles de Champagne se glaçaient.
Un orchestre avait été établi dans chaque appartement, de sorte qu'alun moment donné, les deux orchestres jouant le même air, le galop pouvait parcourir cinq chambres, plus le carré. — « A minuit — raconte l'amphitryon — ces cinq chambres offraient un merveilleux spectacle. Tout le monde avait suivi le programme et, à l'exception de ceux qui s'intitulent les gens sérieux, chacun était venu déguisé ; mais les hommes sérieux avaient eu beau arguer de leur gravité, il n'y avait été fait aucune attention, et force leur avait été de revêtir des dominos des couleurs les plus tendres. Véron, homme sérieux, mais gai, avait été affublé d'un domina rose ; Buloz, homme sérieux mais triste, avait été orné d'un domino bleu de ciel ; Odilon Barrot, homme plus que sérieux, homme grave, avait obtenu, en faveur de son double titre d'avocat et de député, un domino noir ; enfin La Fayette, le bon, l'élégant, le courtois vieillard souriant à toute cette folle jeunesse, avait sans résistance endossé le costume vénitien.
<( Les salons présentaient l'aspect le plus pittoresque. M Mars, Joanny, Michelot, Menjaud, Firmin, M"0 Le-
verd étaient venus avec leurs costumes d'Henri III. Dupont, la soubrette effrontée de Molière, la soubrette joyeuse de Marivaux, était en bergère de Boucher, ge, qui avait retrouvé les plus beaux jours de sa plus grande beauté, avait pris le costume d'une paysanne de Nettuno. Mme Paradol portait celui d'Anne d'Autriche. Rose Dupuis avait son costume de. lady Rochester. Xoblet était en folie, Javureck en odalisque. Adèle Alphonse, qui faisait son apparition dans le monde, était en jeune fille grecque, Léontine Fay eu Albanaise. Falcon en Rébecca, Déjazet en Dubarry, Nourrit en abbé de cour, Monrose en soldat de Ruyter, Volnys en Arménien, Rocage en Didier. Allan qui, sans doute, comme Ruloz et Véron, s'était pris pour un homme sérieux, était venu en cravate blanche, en habit noir, en pantalon noir, mais, sur toute cette toilette de jeune premier, on avait implacablement passé un domino vert-chou.
« Rossini avait pris le costume de Figaro et luttait de popularité avec La Fayette. Moyne était en Charles IX, Barye en tigre de Rengale, Etex en Andalous, Adam en poupard. Zimmermann en cuisinière, Plantade en Mme Pochet ; Pichot en magicien, Alphonse Royer en Turc, Charles Lenormand en Smyrniste, Considérant en dey d'Alger, Paul de Musset en Russe. Alfred de Muspet en Paillasse, Capo de Feuillide en torero, Eugène Sue, le sixième des gens sérieux, était en domino pistache, Paul Lacroix en astrologue, Pétrus Borel en Jeune- France, Francisque Michel en truand. Paul Foucher en fantassin de la procession des Fous, Eugène Duverger en Van Dyck. Ladvocat en Henri II, Fournier en matelot, Giraud en homme d'armes du XIe siècle, Tony Johannot en sire de Giac, Alfred Johnnnot en Louis XI jeune. Menut en page de Charles VII, Louis Boulanger
en courtisan du roi Jean, Nanteuil en soudard du XVIe siècle, Gaindron en fou, Boisseiot en jeune seigneur du temps de Louis XII, Chatillon en sentinelle, Ziégler en Cinq-Mars, Clément Boulanger en paysan napolitain, Roqueplan en officier mexicain, Lépaule en Ecossais, Grenier en marin, Robert Fleury en Chinois, Delacroix en Dante, Champmartin en pèlerin, Henriquel Dupont en Aiïoste, Chenavard en Titien, Frédérick-Lemaître en Robert Macaire couvert de paillettes.
« Il y eut pendant un moment sept cents personnes. A trois heures, on soupa. Les deux chambres de l'appartement vacant sur mon palier avaient été converties en salle à manger. Chose étrange, il y eut à manger et à boire pour tout le monde !
« Puis, après le souper, le bal recommença ou plutôt commença. A neuf heures du matin, musique en tête, on sortit, et l'on ouvrit, rue des Trois-Frères, un dernier galop dont la tête atteignait le boulevard, tandis que la queue frétillait encore dans la cour du square.
« J'ai souvent songé, depuis, à donner un second bal pareil à celui-là. mais il m'a toujours paru que c'était chose impossible. »
Complétons le récit en disant qu'à cette fête, qui fut un événement parisien et dont il reste un souvenir lithographie, Dumas présidait en costume de 1525 où l'or jouait un grand rôle, aidé d'une belle personne, dont il sera parlé ailleurs, travestie en femme de Rubens.
Dumas refait la Tour de Nesle. — Un scandale. — La vérité. — Compromettantes émeutes. — Un voyage conseillé. — Dumas abandonne le théâtre pour le livre. — Mort de sa mère. — Une anecdote touchante. — Résignation.
Au cours de cette même année 1832 eut lieu, entre Alexandre Dumas et Frédéric Gaillardet, une querelle grave qui passionna le monde littéraire.
Dumas relevait à peine d'une forte attaque de choléra lorsque Ilarel vint le prier de tirer, d'un manuscrit déposé par un jeune homme de Tonnerre et revu par Jules Janin, un drame à grand effet pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Encore brûlant de lièvre, l'auteur se mit à l'œuvre et récrivit la Tour de Nesle en la corsant de scènes émouvantes et d'intéressants person- - ; mais, la pièce livrée, il se heurta à une prétention singulière du provincial déclarant qu'il entendait n'avoir, pour son drame, aucun collaborateur. Il avait cependant accepté sans mot dire le concours de Janin, et la substitution de Dumas à celui-ci ne pouvait être, en aucun point, préjudiciable à un auteur inconnu. Harel, s'interposant, amena les deux écrivains à signer une transaction par laquelle ils se reconnurent de part
et d'autre des droits égaux sur la Tour de Nesle, en stipulant toutefois que la pièce serait jouée et imprimée sous le nom seul de Gaillardet, nom qu'on ferait suivre d*étoiles s'appliquant à Dumas.
L'effet de la première représentation fut, comme on sait, immense. Désireux de l'accroître par un scandale, Harel mit le lendemain sur l'affiche, avant le nom de Gaillardet, les étoiles qui ne devaient figurer qu'à sa suite. De là procès, polémiques, duel au pistolet sans victime; la Tour de Nesle profita du tout pour arriver, en deux années, au chiffre de trois cents représentations. Mais la vérité vraie sur l'incident fut dite, longtemps plus tard, par Gaillardet, écrivant de lui-même à Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-Martin, au sujet d'une reprise intéressante du fameux drame :
<( Paris, 25 avril 1861.
(( Mon cher Fournier,
" Un jugement rendu par les tribunaux, en 1832, a ordonné que la Tour de Nesle serait imprimée et affichée sous mon nom seul ; et c'est ainsi qu'elle l'a été, en effet, jusqu'en 1851, époque de son interdiction.
(( Aujourd'hui que vous allez la reprendre, je vous permets et vous prie même de joindre à mon nom celui d'Alexandre Dumas, mon collaborateur, auquel je tiens à prouver que j'ai oublié nos vieilles querelles, pour me souvenir uniquement de nos bons rapports d'hier, et de la grande part que son incomparable talent eut dans le succès de la Tour de Nesle.
« Bien à vous,
« F. Gaillardet. »
\I 1 SANDRE DUW VS ||
Bien qu'attaché par dés îims affectueux à l'ancien duc de Chartres, devenu duc d'Orléans, Dumas ne négligeait aucune occasion de rappeler à Louis-Philippe sentiments républicains. Les funérailles du général Lama i que ayant été, en juin 1832, l'occasion d'une émeute sanglante, l'auteur s'y compromit de façon telle que l'éventualité de son arrestation fut discutée. On le laissa libre, niais en lui conseillant d'aller passer un mois ou deux à l'étianger; autant pour se faire oublier que pour rétablir sa santé, sérieusement compromise, Dumas écouta cet avis. La Suisse l'ayant toujours tenté, il décida de l'aller visiter, mais, souhaitant le faire avec double profit, il proposa au libraire Gosselin de lui vendre, en deux volumes, le récit de son voyage ; Gosselin refusa, déclarant la Suisse un sujet trop usé pour intéresser encore. Dumas partit néanmoins et fit, à travers mille péripéties, l'excursion la plus attrayante. A Aix-en-Savoie, il apprit la mort du pauvre duc de Reischstadl : à Lucerne, il vit Chateaubriand enfermé dans un noble exil; à. Reichenau, petite ville des Grisons, il visita la salle où celui qui devait être Louis- Philippe avait, pendant la Révolution, donné des leçons de géographie el de mathématiques; au château d'Arenenberg. enfin, il reçut pendant trois jours l'hospitalité de la reine Hortense, retirée là sous le nom de comtesse de Saint-Leu. On lira bien d'autres choses dans les Impressions de voyage, .car, sans prendre au sérieux l'opinion de Gosselin, Dumas écrivit sur la Suisse, et d'une façon si agréable qu'il se fit une réputation de conteur en gagnanl de très jolis droits.
Profits et renom venaient à l'heure voulue : par suite de l'échec complet d'un drame irop osé, le Fils de VEmigré, dont nous donnons plus loin l'histoire, Dumas effectivement se voyait, pour un temps assez long, banni :ènes parisiennes. Un an plus tôt, déjà, il avait commeneé ,'i trouver que faire du théâtre l'occupait trop
de la même occupation, et il s'était mis à écrire, pour la Revue des Deux-Mondes, des récits de voyages ou des scènes historiques.
Cette Revue continuait un journal appartenant à M. de Leuven père et que Buloz avait acquis de ses deniers joints à ceux de Bocage, de Bonnaire et de Bixio. Dès ces essais de livres apparurent, chez Dumas, l'originalité de conception, la science du dialogue, la verve amusante, les qualités précises qui devaient, dans le roman comme dans le drame, lui soumettre la foule.
Les Mémoires, qui nous ont fourni la plupart des faits précédents, s'arrêtent malheureusement à cette époque; ils eussent donné sans doute, sur la genèse et la confection des œuvres de l'âge mûr de Dumas, d'intéressants détails ; mais qu'importe, après tout, l'histoire de livres plus ou moins inventés quand ces livres euxmêmes subsistent pour attester la fécondité puissante de l'auteur.
L'incontestable talent avec lequel Dumas sut initier son siècle aux mœurs des siècles passés et lutter par la profusion des images avec la peinture la plus vive produisit en sa faveur, et pendant vingt années, un entraînement universel. On aimait avec passion l'auteur de Georges, d'Amaury, d'autres petits chefs-d'œuvre, on aima l'auteur des Mousquetaires avec une véritable fureur. Les journaux implorèrent sa prose, les éditeurs se l'arrachèrent, les artistes reproduisirent en bronze ou sur la toile ses héros des deux sexes, l'industrie s'en mêla et ouvrit des magasins sous les auspices de ses ouvrages ; jamais enfin triomphe ne fut aussi complet, jamais auteur ne reçut tant de palmes et n'encaissa tant d'or !
Au milieu de ces jours prospères, un deuil cruel irappa Dumas : sa mère mourut, le 1er août 1838, d'une seconde attaque d'apoplexie. Il conte, à ce sujet, une bien touchante anecdote.
Voyant que tout espoir était perdu et sentanl le besoin de répandre son cœur, il avait écrit au duc d'Orléans que, près du lit de sa mère mourante, il priait Dieu de lui conserver son père et sa mère. Une heure après un valet de chambre venait, de la part de Son Altesse, demander des nouvelles de Mme Dumas et, interrogé, avouait, après quelques minutes d'hésitation, que le prince lui-même était dans sa voiture, à la porte de la maison. Dumas se hâta de descendre. Le duc, croyant que Mme Dumas demeurait avec Alexandre, rue de Rivoli, avait monté les quatre étages de celui-ci et, ne le trouvant point, était venu faubourg du Roule; il donna ces explications pour expliquer ce qu'il appelait son retard. La portière de la voiture était ouverte, le prince tendit les mains au malheureux fils qui posa sa tête sur les genoux du royal visiteur. — « Je ne sais pas combien je restai là, dit Dumas ; tout ce que je sais c'est que la nuit était belle, sereine, et que, par le car reau de l'autre portière, je voyais briller les étoiles au ciel... »
Amaury Duval lit de Mma Dumas morte un croquis audessous duquel le poète écrivit ces vers :
O mon Dieu, dans ce monde où toute bouche nie, Ou chacun i'nule aux pieds les tables de la loi. Vous m'avez entendu, pendant son agonie, Prier a deux genoux, le cour ardent de foi. Vous m'avez vu, mon Dieu, sur la funèbre route Où la mort nie courbait devant un crucifix, Et vous avez compté les pleurs qui, goutte à goutte, Ruisselaient de mes Veux aux pieds de votre fils. Je demandais, mon Dieu, que moins vile ravie, Vous retardiez L'instant de mon dernier adieu ; Pour rac jours jevoua offrais ma vie :
Voun n'avez pas voulu, Boyez béni, mon Dieu!
11 est peu de prières empreintes d'une plus chrétienne résignation.
Mme Dumas fut transportée à Villers-Cotterets, dans un tombeau à trois parties, où l'attendait son époux et où devait la rejoindre son fils.
Pour faire diversion au chagrin que lui causait la perte de sa mère, Alexandre Dumas entreprit un voyage en Belgique et sur les bords du Rhin ; il en devait, comme de son excursion en Suisse, donner un attrayant récit.
Le due d'Orléans. — Un assassin honnête. — La fin d'un ami. Le premier ruban de Dumas. — Comment il eut les autres.
— Dumas à Saint-Germain. — Le château de Monte-Christo.
— Gaspillage érigé en système. — Un faux Dumas.
Partagée entre la littérature et le plaisir, l'existence de Dumas n'offrit, pendant plusieurs années, aucun notable incident. En 1842, toutefois, il perdit, d'une tragique façon, le seul homme qui lui fit tolérer en France la royauté bourgeoise : le duc d'Orléans.
Dumas l'avait connu, longtemps auparavant, dans les circonstances suivantes. Quelques amis d'enfance avaient prié l'écrivain d'intervenir en faveur d'un jeune homme de Yilliers-Cotterets, Bruyant, brigadier au Ier hussards, qui venait d'être condamné à mort pour avoir tué son maréchal-des-logis. Il n'existait alors aucunes relations sérieuses entre Dumas et le duc d'Orléans : à celui-ci néanmoins que l'auteur résolut de s'adresser pour sauver son compatriote. Il fut reçu avec affabilité, mais, sa requête exposée :
— Vous me demandez une chose impossible, dit le prince, «pie pensorait-on dans l'armée si moi, général, je méconnaissais à ce point les lois de la discipline
sans lesquelles il n'y a pas d'armée possible. Qu'on tire sur nous, soit, c'est le pourboire du prince et nous pouvons pardonner ; mais que j'intercède en faveur d'un soldat qui a commis un acte d'insubordination, un crime !...
— Monseigneur, objecta Dumas, les débats ont établi que Bruyant n'était pas l'agresseur; et d'ailleurs ce jeune homme ne jouit pas complètement de ses facultés intellectuelles.
— C'est donc un fou ?
— A peu près.
— En ce cas, c'est bien différent, et, pour vous démontrer quel sincère désir j'ai de vous être agréable, faites approuver la demande par un ministre et j'irai la présenter au roi.
L'écrivain n'en écouta pas davantage; il courut chez M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, et lui conta l'affaire. Le brigadier Bruyant était un original très probe: après la chute de son chef il avait pris la fuite, mais, se rappelant avoir sur lui l'argent de l'ordinaire, il était revenu sur ses pas pour restituer ce qui appartenait à ses camarades ; c'est alors qu'on l'avait arrêté. Ce trait, dont s'était ému déjà le duc d'Orléans, intéressa M. Guizot qui, lorsque Dumas affirma que son compatriote avait dû agir dans un accès d'aliénation mentale, prit une plume et écrivit, sur le premier papier rencontré sous sa main : « Je ne vois aucun inconvénient à accorder la grâce du brigadier Bruyant. »
Cinq minutes après. Dumas était de nouveau chez le duc d'Orléans et, le soir même, le roi signait la grâce de l'inconscient.
La bonne action faite en commun établit, entre le prince du sang et le prince de l'intelligence, un lien honorable pour l'un autant que pour l'autre ; aussi Dumas éprouvat-il, de l'accident de voiture qui tua l'héritier du trône,
une immense douleur. Tl la laissa parler dans des qui produisirent alors une sensation très vive et qu'on ne pont, de notre temps encore, lire sans attendrissement Ce fut une goutte de miel dans le calice amer de la duchesse que ce témoignage publie d'un homme génie, qui fit en outre et d'une traite quatre cents lieues pour suivre le convoi de son protecteur inlassable et toujours délicat.
C'est à ce bon prince qu'Alexandre Dumas avait dû, en 1837. le premier des ordres dont brillait, aux grands jours, sa robuste poitrine. Le ruban rouge s'était presque aussitôt doublé de la croix belge, offerte par Léopold. Pour un service rendu à Madi azzo, son peintre, la reine d'Kspagne fit ensuite chevalier d'Isabelleda-Catholique l'écrivain qui. plus tard, fut nommé commandeur de l'ordre de Charles III, à titre d'invité aux noces du duc de Montpensier ; le roi de Suède l'institua dignitaire de Gustave Wasa en souvenir du général, son père ; on lui donna enfin la croix de commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, parce qu'il avait versé et fail verseï de tisse du Mont-Carmel.
Deux distinctions encore lui vinrent, dans d'étranges conditions.
Le grand-dur de Lucques le pria, un jour, de faire exécuter à Paris la lithographie d'un portrait, quelconque. Dumas, diligemment, confia ce travail à Amaury Duval et le paya dix louis. A quelque temps de là on envoya à l'obligeant littérateur la grand'croix de Saint-Louis-de- Lucques, avec une note de deux cents francs réclamés par le grand-maitre des cérémonies.
— C'est à merveille', dit Dumas au ministre, la pre-
fois qu'il le rencontra : votre souverain maître me devait dix louis, de celte façon nous sommes quittes.
— Je le savais, i épondit le ministre.
Pour le Nicham, ce fut non moins plaisant
Dans un de ses voyages, Alexandre Dumas toucha à Tunis, au moment où le bey faisait route pour Paris. Un salut de vingt et un coups de canon annonça au frère du bey qu'un navire étranger venait de mouiller sur rade ; le salut rendu, il demanda quel important personnage cette canonnade annonçait. On lui répondit que c'était un taleb (savant).
— Il est donc bien fort?
— Il est de la force de deux cent vingt chevaux, riposta-t-on, par allusion au vapeur qui portait l'écrivain.
Le bey par intérim se fît présenter ce taleb extraordinaire et demanda ce qu'il savait du voyage de son frère. Dumas, venant d'Alger, apportait des journaux français.
— J'ai les nouvelles les plus récentes, dit-il, et je t'annonce que ton frère est heureusement débarqué à Marseille.
— Si le fait se confirme, répliqua le Tunisien, tu recevras la décoration du Nicham à ton arrivée à Paris.
Il la reçut. — Franchement, on s'explique que les ordres gagnés avec une telle facilité et dont aucun n'avait visé son talent littéraire soient, la plupart du temps, restés dans la cassette de Dumas.
Le succès colossal des Trois Mousquetaires semblait ne pouvoir être dépassé quand parut, en 1844, le Comte de Monte-Christo, roman en douze volumes, inspiré par quelques pages de la Police dévoilée, de Peuchet. Du coup Paris fut en délire, et le génial auteur vit baptiser, du même nom que son œuvre acclamée, le château qu'il faisait bâtir sur un plan tout particulier.
Dumas était depuis trois mois, à Saint-Germain-en- Laye, l'hôte de la Yilla-Médicis, quand l'idée lui était venue de fonder, dans le pays même, une habitation superbe autant qu'originale. Un jour que, dans une de ses courses aventureuses aux environs de l'ancienne
résidence de Louis XIV, il s'arrêtait sur le versanl du coteau qu'on nomme les Monts-Ferrand el qui Longe la grande route de Paris à Saint-Germain, il s'aperçut que, de cet endroit, on découvrait un panorama ravissant Le terrain fut bientôt acquis et l'architecte convoqué.
— Mon cher monsieur Durand, lui dit Dumas, vous allez m'établir ici un parc anglais, au milieu duquel je veux un château renaissance, avec un pavillon gothique entouré d'eau. Il y a des sources dans le flanc de la montagne, elles vous serviront à alimenter plusieurs bassins et, avec quelques pierres de roches, vous ferez des cascades.
— Mais, monsieur Dumas, le sol est un fond de glaise ; sur quoi bâtirons-nous le château ?
— Vous creuserez jusqu'au tuf, ou vous ferez deux arcades de caves.
— Cela coûtera quelques centaines de mille francs.
— Je l'espère bien, conclut Dumas en souriant. Avec beaucoup de peine et à grands frais, le rêve du
poète se réalisa comme il suit.
Le parc de Monte-Christo, bordé le long de la route royale d'une coquette allée de peupliers, était clos par un mur percé d'une fausse sortie. L'entrée principale de la propriété débouchait sur un chemin tortueux conduisant à Marly-le-Roi, à cent pas à peu près de l'angle formé par deux routes. Deux pavillons latéraux enserraient une énorme grille en face de laquelle étaient les communs, de l'autre côté du chemin. Une large et belle avenue conduisait à une vaste terrasse circulaire où s'élevait un quadrilatère flanqué de deux tourelles, pur style renaissance. Ce bâtiment, d'un aspect simple, était composé d'un rez-de-chaussée et de deux étages dont la façade, percée de trois croisées, ouvrait sur un ■âge admirable. Sur toute la déclivité du terrain se
déroulant au pied de la terrasse, s'étendait un tapis de verdure dont la fraîcheur était entretenue par l'eau vive de ruisseaux à cascades, alimentés par un jet d'eau placé au sommet. Les fenêtres sur les ruelles étaient celles du château d'Anet, moulages d'après Germain Pilon et Jean Goujon. 'Les salamandres soutenant des médaillons étaient les armes données par François Ier à Villers-Cotterets, pays natal de Dumas. Sur les médaillons apparaissaient les noms des hommes de génie ayant illustré leurs siècles : Homère, Eschyle, Sophocle, Virgile, Plaute, Térence, Dante, Shakespeare, Lope de Vega, Corneille, Racine, Molière, Goethe, Schiller, Walter Scott, Byrou et Victor Hugo.
Au-dessus de la grande entrée, pratiquée dans la façade intérieure, étaient les armes de Dumas avec sa devise : « J'aime qui m'aime. » En pénétrant dans l'intérieur, on s'apercevait qu'une intelligence supérieure avait, comme pour le dehors, pensé aux moindres détails. Les appartements étaient petits mais bien distribués. Le rez-de-chaussée comprenait une salle à manger avec boiserie sculptée, une pièce d'attente et un salon de réception intime, ayant aux fenêtres, comme rideaux, des cachemires authentiques. Aux étages supérieurs, tout était riche, confortable, artistement classé. Des salons de styles gothique. Henri II, Louis XV et Renaissance faisaient l'admiration des visiteurs. Il y avait surtout une chambre arabe, espèce de divan oriental dont le plafond et les murs étaient ornés de vrais chefs-d'œuvre. C'étaient des arabesques nées d'un enchaînement de losanges dont les ciselures étaient rehaussées par de minces filets d'or et, sur les espaces habilement ménagés au milieu de ces féeriques dessins, se détachaient en lettres de couleurs vives quelques versets du Coran et des proverbes arabes. Ce travail, dont l'ensemble produisait l'effet d'une guipure légère, avait d'autant plus de valeur que les deux Tu-
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nisiens, qui en étaient les auteurs, s'étaient engagés à ne rien faire en France d'analogue.
Un pavillon gothique, sur les pierres duquel étaienl gravés, en lettres rouges, les titres des ouvrages signés par Dumas, servait à celui-ci de cabinet de travail. Sa décoration était riche et sévère : plafond d'azur, semé d'étoiles, tentures de drap bleu, cheminée sculptée dominée par une panoplie. Ce pavillon, de dimensions réduites, était entouré d'eau pour éloigner les visiteurs qui affluaient, de toutes les parties du monde, chez le romancier. De son unique fenêtre, Dumas découvrait toute sa propriété avec l'avantage de pouvoir, sans qu'un le vit, distinguer ses amis de cette race innomable qui assiège la porte de toutes les célébrités.
Un atelier pour peintres, des palais pour perroquets et singes, enfin des écuries avec huit chevaux complétaient la propriété qu'on inaugura par un banquet de cinq cents couverts, donné à la littérature, au théâtre et aux arts français.
On a. sur la vie menée au château de Monte-Christo, conté des anecdotes plus que singulières. Le gaspillage régnait là en maître absolu. Des parasites des deux sexes y entraient à toute heure, et, sans titre aucun. s'asseyaient pendant des semaines, des mois même à la table du maître, généreux jusqu'à l'inconscience, magnifique jusqu'à la folie. Les 200.000 francs que Dumas gagnait chaque année fondaient vite dan- ce creusel toujours ardent. Exploité par des pauvres vrais ou faux, des maltresses plus ou moins banales, volé par ses fournisseurs et son personnel, le châtelain de Monte- Christo dut bientôt, non réduire son train de maison, qu'il trouvait suffisant bien juste, mais payer chaque mois plus irrégulièrement, jusqu'au jour où il vécut uniquemenl de crédits onéreux.
Un habitant de Saint-Germain, ignorant ce détail et voulant obtenir d'un café quelques livres de glace pour
frapper du Champagne, envoya certain jour un valet demander ce réfrigérant au nom de son voisin Dumas. On le donne.
— Combien est-ce? demande le commissionnaire en tendant une pièce d'or.
— Ah! gredin, tu ne viens pas de la part de M. Dumas, s'écrie le fournisseur ; rends la glace et va-t-en : M. Dumas ne paie jamais!
Un privilège. — Le Théâtre-Historique. — Une queue prolongée. — Le public. — Neuf heures de spectacle. — La seconde République. — Concert et bal gratuits. — Faillite. — Ou vend Monte-Christo — Deux ans d'exil. — Le Mousquetaire.
Pour aider au coûteux entretien de Monte-Christo, Dumas rêva bientôt rétablissement d'un théâtre qui popularisât les œuvres des maîtres et permît d'exploiter, sans intermédiaires, ses propres romans. Au cours des répétitions des Mousquetaires, l'auteur confia son idée à l'homme qui dirigeait la scène de l'Ambigu-Comique ; c'était Hippolyte Hostein, qui avait été directeur du théâtre Beaumarchais en 1836, du Luxembourg en 1839, associé d'Anténor Joly à la Renaissance, secrétaire enfin de la Comédie-Française. Le projet de Dumas séduisit Hostein, qui se mit en quête d'une combinaison financière susceptible de la faire aboutir.
Favorisé de la protection du duc de Montpensier, comme il l'avait été précédemment de celle du duc d'Orléans, son frère, Dumas obtint du ministre de l'intérieur, à la date du 14 mars 18'*6, un privilège donnant, pour douze ans, le droit de représenter des drames,
des comédies en prose ou en vers et, pendant deux mois de chaque année, des ouvrages lyriques de nature à produire des masses chorales dans des limites déterminées. Ce privilège fut mis au nom de Hostein qui, après s'être assuré par traité le concours exclusif du talent de Dumas, forma le 24 mars, par-devant Me Aumont-Thiéville, notaire, une société sous la gérance de M. Védel, ancien directeur de la Comédie-Française, financièrement aidé par M. Bourgoin, fils de l'actrice, et par M. Ardouin, propriétaire principal du passage Jouffroy. Un mois après, cette société achetait sur le boulevard du Temple, à l'angle presque du faubourg, l'ancien hôtel Foulon et l'estaminet du Rhône ou de l'Epi-Scié qui le séparait du Cirque-Olympique et comptait pour clients des industriels de bas étage mêlés à des repris de justice : ces deux immeubles coûtèrent 600,000 francs. Presque aussitôt les travaux commencèrent, sous la direction de l'architecte De Dreux et du peintre-décorateur Séchan. Deux difficultés existaient, le chiffre un peu restreint des fonds mis à la disposition des entrepreneurs Bellu et Daunay — 600,000 francs pour un théâtre contenant deux mille places — et la disposition détestable du terrain qui limitait la façade à huit mètres et obligeait à faire l'entrée sur l'axe transversal de la salle. On vainquit le premier obstacle en augmentant d'un tiers le crédit initial, et le second par une habileté à laquelle tous les professionnels rendirent justice.
Deux brochures éditées, l'une par la librairie Gallet, l'autre par le journal l'Illustration, donnent du nouveau théâtre la description la plus complète. Renvoyons les curieux de choses architecturales à ces opuscules où nous relevons seulement ce détail que la salle comprenait cinq étages et que la scène, immense, pouvait se prêter aux nécessités des pièces les plus compliquées, s
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A l'origine de l'entreprise la foule, sachant que c'était au duc de Montpensier qu'on en devait le privilège, avait salué du nom de Théâtre-Montpensier la nouvelle salle destinée à ses plaisirs ; c'était aussi le nom que lui voulaient donner les fondateurs, mais ils se heurtèrent à l'opposition formelle du roi Louis-Philippe et durent chercher un autre titre. Celui de Théâtre-Historique, suggéré par Védel, fut accepté par décision ministérielle du 23 décembre 1816.
Pendant qu'on érigeait le monument et que Hostein composait une troupe d'artistes enlevés à prix d'or aux théâtres de Paris ou des départements, Dumas faisait, à bord du vaisseau le Véloce, un voyage sur les côtes d'Afrique. Il revint au milieu de janvier 1847, alors que les travaux étaient presque achevés et les études de la pièce fort avancées. Cette pièce, qu'on avait dit devoir être M on te-Christo, était définitivement la Reine Margot; Dumas, avec son incroyable instinct de la scène, l'eut bientôt mise au point, et des affiches annoncèrent dès lors, pour le 20 février, l'inauguration du nouveau théâtre.
Cette inauguration fut, par essence, un événement parisien. Depuis près d'une année le Théâtre-Historique défrayait, à la cour comme à la ville, les conversations; au dernier moment il donna, peut-on dire, la fièvre aux amateurs. On les vit se grouper, aux portes, vingt-quatre heures avant l'ouverture, en plein cœur de l'hiver! L'ingéniosité des petits marchands adoucit, par bonheur l'épreuve de ces curieux forcenés. — « Vers dix heures du soir, écrit Hostein dans Historiettes et souvent is d'un homme de théâtre, les porteurs de bouillon commencèrenl à circuler parmi les files en permanence. A minuit, arriva le tour des pains sortant de la fournée. Des marchands du voisinage eurent l'idée de vendre des bottes de paille fraîche sur laquelle on s'étendit voluptueusement. La nuit se passa en fêtes, en conversations
joyeuses; le bon ordre ne fut pas un instant troublé. Par intervalles des chœurs, très harmonieux, se faisaient entendre. L'endroit était éclairé par des centaines de lanternes et de lampions. C'était un spectacle animé et des plus curieux. Au petit jour, eut lieu l'intermède de café au lait accompagné de petits gâteaux tout chauds. Quelques personnes arrêtèrent des porteurs d'eau qui passaient et firent en public des ablutions permises... »
Enfin les portes s'ouvrirent et le public s'engouffra dans la salle inconnue, admirant à haute voix sa richesse et sa belle ordonnance. Puis l'orchestre et les loges se garnirent de tout ce que Paris comptait de célébrités dans les arts et la littérature. C'était, parmi les journalistes : Jules Janin, Rolle, Théophile Gautier, Mme de Girardin, Merle, Charles Maurice. Eugène Guinot, Darthenay, Amédée Achard, Auguste Lireux, Matharel de Fiennes, Hippolyte Lucas, Etienne Arago, Altaroche, Louis Huart, Emile Pages, Albert Clerc, Albert Aubert, Léo Lespès, Achille Denis, Taxile Delord, Vaulabelle, Solié, Théodore de Banville, Auguste Vitu., Jules Viart, Champfleury, Miirger, Alexandre Weill, Privât d'Anglemont ; parmi les auteurs : Mélesville, Bavard, Dumanoir, Félix Pyat, Dupeuty, Claii ville, d'Ennery, Paul Foucher, Anicet Bourgeois, Mallian, Alboize, Francis Cornu ; parmi les musiciens : Auber, Halévy, Clapisson, Adolphe' Adam, Carafa, Panseron ; parmi les peintres : Horace Vernet, Eugène Delacroix, Ingres; parmi les acteurs enfin : Arnal, Bouffé, Duprez, Rachel et Déjazet.
A six heures et demie, le duc de Montpensier, salué par de nombreux applaudissements, prenait place dans la loge qui lui avait été réservée à l'avant-scène des premières à gauche, et qui était précédée d'un salon meublé avec un luxe royal. La représentation alors commença, pour finir, par un quinzième tableau servant d'épilogue, à trois heures du matin. Malgré la dimension
inusitée de ce spectacle, aucun des assistants privilégiés du premier soir ne songea à déserter sa place ; salle, pièce, acteurs, on fêta tout, et la critique, le leniemain, consacra avec unanimité le très heureux début de l'entreprise.
Les grosses recettes produites par la Reine Margot se continuèrent, avec d'autres ouvrages, pendant une année ; puis vint la révolution faite, chose bizarre, aux accents du Chœur des Girondins, chanté au Théâtre-Historique dans le Chevalier de Maison-Rouge. Républicain depuis 1830, Dumas vit avec joie s'établir le pouvoir populaire. Le soir du 23 mars 1848, il fit planter, devant son théâtre, un arbre de la liberté. La façade du monument était illuminée et, dès la sortie des spectateurs, Varney prit avec son orchestre place au balcon ouvert; un concert fut donné alors, suivi d'un bal qui dura jusqu'à quatre heures du matin.
L'événement politique si fêté devait peu servir les intérêts de Dumas. Tandis qu'il briguait en vain un mandat de représentant, son théâtre, comme les autres, subit plus d'une vicissitude. Nous disons son théâtre parce que, sous le nom de Hostein et sous ceux de Max de Revel, De Dollon et Doligny qui régnèrent après lui, Dumas gouverna constamment et selon ses idées personnelles, si bien qu'en octobre 1850, quand l'entreprise sombra, c'est lui qu'on mit en faillite.
Nous avons dit ailleurs le rôle joué par Dumas sous la seconde République. Dédaigné par Jes électeurs, obligé, pour satisfaire ses créanciers, de vendre jg,OÛO francs Monte-Christo qui lui en avait coûté 400,000, il saisit le prétexte du Coup d'Etat de 1851 pour aller s'établir à Bruxelles, dont les exilés Français avaient fait leur quartier général. C'est là que, pendant deux années, il écrivit des romans et des draines qui relevèrent sa fortune et lui permirent de vivre, comme il l'aimait, en seigneur magnifique ; c'est là qu'il com-
mença les étonnants Mémoires qui suffiraient seuls à une réputation littéraire.
Affranchi des plus criardes de ses dettes, Dumas rentra dans la capitale en novembre 1853. L'envie lui était venue d'y fonder un journal quotidien contenant 70,000 lettres de copie neuve, bien faite, amusante et pouvant être lue par tous. Quelques billets de banque lui suffirent pour lancer la feuille nouvelle, baptisée le Mousquetaire, et dont le programme fut ainsi formulé, dans un numéro spécimen :
« Nous nous occuperons surtout de faire la critique des critiques. Ainsi M. un tel dit systématiquement et périodiquement du mal de M. un tel ou de Madame une telle. Eh bien, nous nous enquerrons si le mal qui est dit vient d'une conviction ou d'un intérêt. Sil vient d'une conviction, nous nous contenterons de dire du bien de la personne dont on dit du mal, si nous en pensons du bien. Dans le cas contraire, nous attaquerons la critique et donnerons au faible l'appui de notre plume contre le fort. Ainsi, après trois cents succès, on attaquera injustement M. Scribe ; après vingt ans de triomphes, ou dépréciera M. Paul Delaroche. Eh bien, nous nous substituerons à M. Scribe qui ne veut pas, et à M. Delaroche qui ne peut pas répondre. Nous tâcherons d'examiner, d'étudier, de comprendre la véritable personnalité des producteurs, et nous ne leur demanderons que des produits analogues à leur essence. Nous dirons à un auteur qui écrit mal : « Etudiez la langue ! » à un peintre qui dessine défectueusement : « Etudiez la forme! » parce que la langue et la forme sont deux choses qui s'apprennent. Mais nous ne dirons pas à Alfred de Musset : « Etudiez la charpente, » ou à M. Ingres : « Etudiez la couleur. » On n'apprend pas à faire une pièce : on naît auteur dramatique. On n'apprend pas à mélanger ses couleurs : on naît coloriste. Gérard voyait vert, Girodet voyait bleu, M. Lethière voyait gris;
Diaz voit couleur dur. Victor Hugo, le grand poète de
notre époque, ne sait pas et ne saura jamais charpenter une pir,,' comme d'Ennery; il esl \ rai que cela lui est bien égal. Eniin, nous demanderons aux pommiers des pommes, aux vignes du raisin, aux rosiers des roses. »
Il y avait de la crànerie, de l'audace môme à se poser en redresseur de torts à la face de l'empire triomphant, mais ces promesses de prospectus devaient rester lettre morte, le Mousquetaire bornant son ambition à être une feuille amusante.
Les bureaux du Mousquetaire furent placés rue Laffitte, dans la cour de la Maison d'Or. Dans une petite pièce d'entrée était la caisse, un cabinet noir contenait les archives, enfin une salle carrée, de dimension réduite, abritait la rédaction. Relégué au troisième étage du même bâtiment, Dumas travaillait avec courage, mais sans s'inquiéter des détails d'administration, réservés à des employés fantaisistes comme ce Michel qui, ancien jardinier de Monte-Christo et sacré caissier sans savoir lire, écrire ni compter, dit un jour à son maître : «Monsieur est bien bon de se tuer au travail quand il a ici plus de dix rédacteurs qui ne rédactent pas. » — Emus de ce désordre et jugeant que, bien administré, le Mousquetaire pouvait donner d'excellents résultats, Polydore Millaud et Villemessant se mirent un jour d'accord pour offrir à Dumas, l'un 100,000 francs, l'autre son expérience des choses de presse. A ces propositions l'écrivain répondit par une lettre à Villemessant, témoignant chez lui d'illusions singulières :
Mon cher camarade,
(( Ce que tu me proposes et ce que propose le bon et excellent Millaud, ce cœur d'or, est parfait, et je ne doute pas un instant du succès de cette combinaison. Mais j'ai rêvé toute ma vie d'avoir un journal à moi,
bien à moi; je le tiens enfin, et le moins qu'il puisse me rapporter, c'est un million par an. Je n'ai pas encore touché un sou pour mes articles : à quarante sous la ligne, c'est deux cent mille francs que j'ai gagnés depuis la création du Mousquetaire, somme que je laisse tranquillement à la caisse pour toucher dans un mois cinq cent mille francs à la fois.
« Dans ces conditions je n'ai besoin ni d'argent, ni d'un directeur ; le Mousquetaire est une affaire d'or, et je tiens à l'exploiter tout seul.
.« A revoir, mes chers camarades. Je regrette de n'avoir que deux mains pour serrer les quatre vôtres.
.( Alexandre Dumas. »
Quelque temps après, ayant vainement réclamé son dû, Dumas cessa d'écrire dans le Mousquetaire qui, privé de ce puissant attrait, suspendit sa publication.
L'Emma. — Dumas Garibaldien. — Une manifestation. — L'Italie ingrate comme la France. — Dumas rentre à Paris. — La villa Catinat. — Contre la censure. — Les bètes de Dumas. — Débâcle. — Dumas vieillit. — Un rêve. — La
guerre.
Les cinq ans qui suivirent -augmentèrent le bagage de Dumas d'une trentaine d'ouvrages attestant, chez le grand écrivain, la même force inventive et la môme habileté d'exécution qu'en son temps le meilleur.
Les événements dont l'Italie fut le théâtre, en 1859, lui donnèrent le désir de connaître Garibaldi, dont la personnalité s'accusait chaque jour. Il partit pour Turin, recueillit de la bouche de l'aventurier des récits donl il fit ses Mémoires, puis alla à Marseille embarquer sur tte construite à ses frais. Son intention formelle était de visiter, en bonne compagnie, Venise, l'IUyrie, les lies Ioniennes, la Grèce, Constantinople, les rivages de l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, l'Egypte, la Cyrénaïque, Tripoli, de donner enfin ud pendant aux voyages célèbres de Chateaubriand et de Lamartine en Orient. Mais, arrivé à Gènes, il apprit que
Garibalcli était débarqué, avec ses mille soldats, dans une petite baie sicilienne ; il fit aussitôt voile pour Païenne, et entra dans le port au moment où Garibaldi venait de s'emparer de la ville.
Logés au Palais-Royal, Dumas et ses amis traversèrent, avec les Garibaldiens, la Sicile entière ; puis le grand écrivain reçut, du chef des chemises rouges, la mission d'aller en France acheter des armes pour ses hommes. Dumas s'embarqua donc sur le Pausilippe, bateau des messageries maritimes, fut à Marseille acquérir 1,000 fusils rayés et 550 carabines, au prix de 91,000 francs sur lesquels il en donna 50,000 de sa poche, et retourna dans la rade de Naples pour y attendre l'arrivée de Garibaldi. Quelques jours après, — le 7 septembre 1860, — le général entrait sans coup férir dans la ville où Dumas, renonçant à son voyage, s'installa aussitôt.
Garibaldi, qui payait en amitié les sentiments admiratifs du romancier, le logea dans le palais Chiatamonte, le nomma conservateur des musées de Naples, et lui donna mission d'opérer des fouilles nouvelles à Pompéi. Maxime du Camp, qui faisait alors partie d'un état-major Garibaldien, raconte à ce sujet une curieuse anecdocte.
« Alexandre Dumas — dit-il dans ses Souvenirs littéraires — était tout à ce projet de fouilles qu'il avait épousé avec son ardeur habituelle ; les plans de Pompéi étaient étalés sur sa table ; il me les montrait ; nous les discutions, car je connaissais le terrain. Il me disait : « Vous verrez, vous verrez ce que nous allons découvrir ; à coups de pioche, nous mettrons l'antiquité à découvert. » Il voulait écrire à Paris pour qu'on fit partir immédiatement des savants, des archéologues, des artistes qui l'aideraient dans ses travaux, dirigeraient les tranchées et numéroteraient les objets...
l lumas espérail que Victor-Emmanuel pourrail mettre à sa disposition une compagnie de sapeurs du génie
qui conduiraient le travail des fouilles. 11 avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans le peuple de Naples, qui trouva mauvais que l'on pourvût un étranger d'une fonction — non rétribuée, qui demanda si le régime des privilèges allait renaître, qui estima que l'intrusion d'Alexandre Dumas dans les cendres de Pompéi était un scandale, et qui murmura : Fuorl straniero !
« De tout ceci Dumas ne se doutait guère, mais nous étions prévenus et sur nos gardes. Parmi les populari du quartier de Santa-Lucia, où se brassent à Naples toutes les émeutes, nous avions quelques amis qui n'étaient point avares de renseignements, lorsque ces renseignements pouvaient nous intéresser et étaient suffisamment payés. C'est par un de ces hommes que l'on apprit au palais de la Forestiera, où se trouvait notre quartier général, qu'une manifestation se préparait contre Alexandre Dumas, dont on voulait exiger l'expulsion : le jour et l'heure furent indiqués. Je reçus directement les instructions du général, et, au moment indiqué, je me rendis chez Dumas en compagnie de deux officiers supérieurs qui avaient été avertis. La garde de Castelnuovo, située dans le voisinage du palazzino de Chiatamonte, avait été confiée à une compagnie hongroise.
<( C'était vers la fin du jour.
« Dumas était encore à table, entouré de quelquesun- de ces commensaux qui ne manquèrent jamais autour de lui ; il était en verve et riait à gorge déployée des histoires qu'il nous racontait. Une rumeur vint du dehors, lointaine, indécise, comme un bruit de flots sur les galets ; elle se rapprocha, Durn a l'oreille
et dit :
« — Il y a donc une manifestation ce soir? Contre
qui ? contre quoi ? Que veulent-ils encore ? N'ont-ils pas leur Italia una ?
<( Comme les clameurs commençaient à devenir dictinctes : — « Dehors Dumas! Dumas à la mer ! » — les deux colonels et moi nous sortîmes, et nous nous postâmes devant la porte du palais Chiatamonte ; au Castelnuovo, la compagnie hongroise était massée dans la première cour.
(( Les sentinelles avaient été doublées ; le capitaine se tenait les bras croisés et le dos appuyé contre la muraille. La manifestation s'avança, précédée d'une grosse caisse, d'un chapeau chinois et d'un drapeau aux couleurs de l'Italie. Elle était composée d'environ trois cents braillards qui vociféraient à toute poitrine ; elle n'était guère redoutable, car il suffit de quelques paroles et de quelques gestes pour la disperser. La vue des fantassins qui prirent position dans la rue acheva de la mettre en déroute. Tout cela n'avait pas duré cinq minutes.
» Lorsque je rentrai dans le palais, je trouvai Dumas assis, la tête entre les deux mains. Je lui frappai sur l'épaule, il me regarda ; ses yeux étaient baignés de larmes, il dit :
(i — J'étais accoutumé à l'ingratitude de la France, je ne m'attendais pas à celle de l'Italie.
« Ce mot fera sourire, il me toucha. Dumas avait le droit de s'attendre, non pas à la reconnaissance, mais du moins au bon vouloir du peuple napolitain ; il ne s'était pas ménagé pour lui ; il avait donné son temps, son argent, son activité, et ce n'était pas faire acte d'outrecuidance que d'espérer qu'on le lui pardonnerait.
« Le comte X..., qui était un des colonels dont j'étais accompagné, lui dit :
« — C'est toujours la môme canaille que du temps de Masaniello !
« Dumas leva les épaules et répondit :
« — Bah! le peuple de Naples es! semblable à tous les autres peuples : exiger qu'une nation ne soit pas ingrate, c'est demander aux loups d'être herbivores. C'est nous qui sommes des naïfs de nous tant fatiguer pour ces espèces-là ! Quand je calcule ce que l'unité de l'Italie m'a rapporté et me rapportera, ce n'est vraiment pas la peine de me le reprocher; travail perdu, argent dépensé ; il faut avoir le caractère mal fait pour vouloir me mettre à la porte pour cela !
» Cet incident, qui n'était que ridicule, fut pénible à Alexandre Dumas.
« Dans notre état-major, chacun s'efforça d'effacer l'impression pénible ; on donna un grand dîner en son honneur, on organisa une excursion à Pompéi, on lui délivra une permission de chasser dans le parc de Capodi-Monte. Il restait triste, il parlait de remonter à bord de l'Emma, et de s'en aller à Tripoli de Barbarie.
« Peu à peu l'insouciance, qui était une des forces de sa nature, reprit le dessus et le souvenir de sa mésaventure sembla s'être effacé. »
Il s'effaça bien réellement, car Dumas demeura quatre ans à Naples où il écrivit Y Histoire des Bourbons, le roman de la San Felicc et fonda un journal quotidien, VIndvpendente, qu'il rédigeait à peu près seul.
Pendant tout ce temps, l'écrivain n'avait fait à Paris que deux ou trois apparitions très courtes ; aussi futon surpris et charmé quand on apprit, au mois d'avril 1864, qu'il revenait décidément parmi nous.
Alexandre Dumas s'installa d'abord dans la grande maison sise au coin du boulevard Montmartre et de la rue de Richelieu, où étaient les bureaux des diverses feuilles éditées par Polydore Miîlaud, son ami. Le photographe Reutlinger, placé sur le même carré, s'empressa de tirer le portrait du maître.
(( Quatre ans d'absence, dit M. Gabriel Ferry, n'avaient pas modifié l'apparence physique de l'auteur des Trois Mousquetaires. C'était toujours le même homme, grand, fort, robuste, et si bien proportionné que l'embonpoint ne s'accusait pas trop. La tête, attachée aux épaules par un cou puissant, était couronnée d'une forêt de cheveux gris et crépus. La figure, illuminée par la vivacité des yeux et la mobilité de la bouche, reflétait un épanouissement presque perpétuel. Jamais la bonne humeur, la cordialité, l'expansion, l'affabilité ne furent empreints sur une physionomie humaine en traits plus expansifs. »
Choyé par ses amis, encensé par les journaux, Dumas profita, pendant quelque temps, d'un regain de popularité. A la belle saison il loua, à Enghien, la villa Catinat, maison jolie et confortable située au milieu d'un vaste jardin. Il recommença là, dans des proportions moindres, sa belle vie de Monte-Christo, faite de labeur, de plaisirs et de folies généreuses. Quelques voisins de campagne, la princesse Mathilde, Emile de Girardin, M. et Mme Charles Blanc, rendaient agréable pour Dumas le séjour d'Enghien où fut écrit, entre autres nouveautés, un drame tiré des Mohicans de Paris. Cette pièce, reçue au théâtre de la Gaîté, fut arrêtée par la censure, quelques jours avant la représentation ; on y trouvait des allusions trop libérales, on s'offusquait surtout des scènes où paraissait le duc de Reichstadt. Dumas en appela des employés au maître dans cette lettre, intéressante en sa franchise naïve :
« A Sa Majesté VEmpereur Napoléon III.
« Sire,
« Il y avait en 1830, et il y a encore aujourd'hui trois hommes à la tête de la littérature française.
U EXANDRE DUMAS 69
(i Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi.
a Victor Hugo est proscrit, Lamartine est ruiné.
« On ne peut me proscrire comme Hugo : rien dans mes écrits, dans ma vie ou dans mes paroles ne donne prise à la proscription.
» Mais on peut me ruiner comme Lamartine, et, en effet, on me ruine.
« Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi.
(( J'ai écrit et publié douze cents volumes. Ce n'est pas à moi de les apprécier au point de vue littéraire. Traduits dans toutes les langues, ils ont été aussi loin que la vapeur a pu les porter. Quoique je sois le moins digne des trois, ils mont fait, dans les cinq parties du monde, le plus populaire des trois, peut-être parce que l'un est un penseur, l'autre un rêveur, et que je ne suis, moi, qu'un vulgarisateur.
» De ces douze cents volumes, il n'en est pas un qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint- Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de nos faubourgs.
« Eh bien, Sire, aux yeux de la censure, je suis l'homme le plus immoral qui existe.
» La censure a successivement arrêté depuis douze ans :
« Isaac Laquedem, vendu quatre-vingt mille francs au Constitutionnel ;
La Tout de Nesle, après huit cents représentations
(le veto a duré sept ans) ;
ingèle, après trois cents représentations (le veto a duré six ans) ;
<t Antony, après trois cents cinquante représentations (le veto a duré six ans) ;
« La Jeunesse de Louis XIV, qui n'a jamais été jouée qu'à l'étranger, et qu'on allait jouer au Théâtre-Français ;
« La Jeunesse de Louis XV, reçue au même théâtre.
(( Aujourd'hui la censure arrête les Mohicans de Paris, qui allaient être joués samedi prochain. Elle va probablement arrêter aussi, sous des prétextes plus ou moins spécieux, Olympe de Clèves et Balsamo, que j'écris en ce moment.
«Je ne me plains pas plus pour les Mohicans que pour les autres drames ; seulement je fais observer à Votre Majesté que, pendant les six ans de Restauration de Charles X, pendant les dix-huit ans du règne de Louis- Philippe, je n'ai jamais eu une pièce ni arrêtée ni suspendue, et j'ajoute, toujours pour Votre Majesté seule, qu'il me paraît injuste de faire perdre plus d'un demimillion à un seul auteur dramatique, lorsqu'on encourage et que l'on soutient tant de gens qui ne méritent pas ce nom !
« J'en appelle donc, pour la première fois et probablement pour la dernière, au prince dont j'ai eu l'honneur de serrer la main à Arenenberg, à Ham et à l'Elysée, et qui, m'ayant trouvé comme prosélyte dévoué sur le chemin de l'exil et sur celui de la prison, ne m'a jamais trouvé comme solliciteur sur celui de l'Empire !
« Alexandre Dumas.
« Paris, 10 août 1864, »
Les Mohicans furent rendus, avec des modifications qui ne les empêchèrent pas de réussir brillamment. 1865 vit Dumas conférencier aux Fantaisies-Pari-
siennes sui Eugène Delacroix, mort récemment, prendre comme directeur le Grand-Théatre-Parisien où il donna les Gardes Forestiers, commencer enfin, dans tes Nouvelles, un roman, le comte de Moret, qu'on interrompit.
Il s'installa, la même année, dans un appartement au quatrième étage du boulevard Malesherbes, n° 107, qui devait être son dernier domicile parisien.
En juillet de l'an suivant, il alla en Allemagne pour recueillir sur place les éléments d'un roman historique, la Terreur prussienne, qui parut dans le journal la Situation. Dans ce livre, où il se rencontre en communauté de pressentiments avec Lamartine et Thiers, l'auteur formule ainsi le devoir de la France à l'égard des nations ses sœur- :
« Sur la route du progrès, la France est le symbolique conducteur de la raison humaine; elle est la colonne de fumée, le jour, de feu. la nuit. Sa politique peut se résumer en deux sentences : Ne jamais marcher assez lentement pour arrêter lEurope, ne jamais marcher assez vite pour empêcher le monde de la suivre ! »
A la même date Dumas raconta l'histoire de ses bêtes, chiens, chats, singes, vautour, etc., dans un volume gai, spirituel, plein d'imprévu ; mais, si son talent restait entier, il n'en allait pas de même pour sa réputation, battue en brèche par de nouveaux venus qui, certes, n'avaient pas moitié de son mérite. Les Blancs et les Bleus, Madame de Chamblay, romans puis drames, n'obtinrent point le succès sur lesquels il comptait, bien qu'on les puisse classer justement parmi ses œuvres les meilleures. Par suite, la débâcle qu'il avait retardée au prix d'un labeur surhumain, le livra sans défense à des créanciers d'autant plus acharnés que leurs réclamations étaient moins justifiables. En même temps l'éditeur de ses œuvres complètes réduisait de 10.000 à 4,000 francs son crédit annuel. Le décourage-
ment prit alors Dumas, et sa constitution, jusque-là si puissante, s'affaiblit très visiblement.
A la vitalité qui animait ce corps robuste succéda par degrés, une espèce de torpeur paralvsant tous les ressorts. Sa démarche, gênée par un excessif embonpoint, devint pesante, le sommeil le prit fréquemment enfin il demeura inerte dans le cabinet de travail où s était passé le meilleur de sa vie.
Ses enfants, alarmés de l'engourdissement qui l'annihilait, consultèrent le docteur Piorry. L'air vivifiant de la mer fut indiqué; Dumas effectivement se trouva bien d un séjour fait, pendant l'été de 1869, sur la plage bretonne de Roscoff ; mais, avec septembre, il fallut revenir à Pans et il y retomba dans son affaiblissement de corps et d'esprit.
Hôte assidu de l'appartement du boulevard Maiesherbes M. Gabriel Ferry a fait, de la décadence du giand écrivain, une peinture navrante
Le moment vint où, ne pouvant plus se faire illus on a lui-même, Dumas sentit sa fin prochaine II Pleura et l'on entendit sortir de sa bouche des plaintes
S -tV; ^^ ^ 1869487° Se PaSSa P^ ™S tement , la détresse avait succédé à la gêne et „», son fils, rancien chatelain de ° *£ £ «M
mainles fois comment dîner.
A ces misères diverses s'ajouta bientôt une souffrance morale. Dumas, à qui le présent et ravemr échappaient, en vint à douter de son passé même Un
dun de mes livres. Drames, romans, mémoires ci fravauf S ''? ""' ,0Ut dMS cet ™oncel.emen de
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d'aprèSjUne lithographie (1860)
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tournant au cauchemar, que le bloc n'étail pas solide et que ce socle d'ouvrages, s'écroulant sous mes pieds, s'effondrait comme une montagne de sable. »
humas fils regarda son père et, souriant au vieillaid ému :
» Va. répondit-il, ne pense plus à cela et dors tranquille sur ton bloc de granit. Il est haut à donner le vertige et, s'il est aussi colossal, c'est que ta large main l'a construit à ta taille. Mais il est solide, bien solide, durable comme notre langue, immortel comme la patrie ! »
Dans les premiers mois de 1870, Dumas, qu'un abcès à la bouche tourmentait, réunit quelque argent et partit pour le midi, comme l'avait conseillé son docteur : à la fin de juillet, il revint au boulevard Malesherbes. La guerre venait d'être déclarée ; plusieurs défaites avaient suivi et le siège de Paris apparaissait possible.
Dumas fils jugea bon de soustraire le vieillard aux tristes conséquences d'un blocus et partit avec lui pour la Normandie.
Puys. — La maison de Dumas fils. — Un louis longtemps conservé. — Dumas accusé d'être en enfance. — Belle lettre de son fils. — Les derniers jours. — Fin chrétienne de Dumas. — Premières funérailles.
A vingt-cinq minutes de Dieppe, une vallée boisée, aboutissant à la mer par une plage de galets, devient une plage de sable accessible aux enfants, même par les plus gros temps. Cette vallée, singulièrement verte, est voisine des bois d'Aliermont, de la forêt d'Arqués, du petit Berneval et de Saint-Martin-l'Eglise, c'est-àdire des plus charmants sites de la Normandie. De coquettes maisons, bâties sur les pentes de la falaise et entourées de jardins, donnent à ce site l'aspect d'un frais paysage. Ce coin de campagne jeté au bord de la mer, c'est Puys.
Aujourd'hui très peuplé, Puys ne comptait, en 1870, que quelques propriétés, parmi lesquelles celle de Dumas fils. George Sand, dans une des excursions solitaires et pédestres qu'elle faisait tous les ans, avait découvert ce beau pays et l'avait indiqué à son jeune confrère, qui manifestait devant elle le désir de trouver une plage tranquille et pas trop éloignée de Paris.
ALEXANDRE Dr M \- "5
Dumas fils s'était lait bâtir Là une maison très grande, ressemblant, de son aveu, à une gare de chemin de fer,
mais située au milieu de la vallée, bien en vue de la mer. C'est dans une chambre de cette maison, éclairée sur la Manche, qu'il installa, à la fin d'août, son prie qu'accompagnait Mme Petel.
Quand le temps était beau le malade, conduit sur la plage, y restait pendant plusieurs heures, éprouvant de l'air salubre et du chaud soleil un certain bienêtre. L'automne le priva de ces stations bienfaisantes ; dès lors, Dumas ne quitta plus la chambre. Sauf à l'heure des repas, la somnolence le clouait dans son fauteuil ; dans ses très rares moments de veille, son fils et sa fille lui tenaient compagnie. — « Souvent, dit Gabriel Ferry, se joignait à eux M. Montigny, le directeur du Gymnase, propriétaire d'une maison voisine de celle de Dumas, et qui avait quitté Paris au moment de l'investissement. On laissait ignorer au malade les désastres de la guerre et les progrès de l'invasion. Quand son cerveau recouvrait une lueur de lucidité, la pensée de Dumas se reportait vers le passé. Un reste de mémoire surnageant s'accrochait à certains actes de son existence... »
Dans un de ces heureux moments s'échappa sa dernière boutade. En arrivant à Puys, avec vingt francs pour toute fortune, il avait déposé cette pièce sur la cheminée : ses yeux un jour l'y retrouvèrent. — « Quand je vins à Paris, dit-il à son fils, je possédai- un louis ; pourquoi m'a-t-on accusé de prodigalité ? je l'ai toujours ce louis ; tiens, il est là... » — Et il montra, en essayant de sourire, la modeste épave des millions disparus.
Si captivants que fussent les événements politiques, le déclin d'Alexandre Dumas n'était pas sans fournir aux journalisti - provinciaux le thème d'articles plus ou moins sympathiques. L'un d'eux, ayant avancé que le
grand romancier tombait en enfance, se vit blâmer et réfuter, dans une page chaleureuse, par Alfred Asseline, ancien rédacteur du Mousquetaire. A cette protestation Dumas fils s'associa par une lettre très belle, datée du 23 novembre, et que nous transcrivons sans coupures, parce qu'elle donne, sur l'illustre malade, des détails que seuls pouvaient connaître les siens.
« C'est moi qui ai reçu votre lettre et votre article, mon cher Asseline. Vous avez raison, les cerveaux comme ceux-là ne tombent pas en enfance : ils ne reviennent pas en arrière, ils vont en avant, et quand ils se taisent ou parlent un langage que l'on ne comprend plus, c'est qu'ils contemplent l'infini dont ils ont été une des molécules, pour ainsi dire, et qu'ils conversent avec lui. Pour un étranger, en effet, mon père, à un certain moment, eût pu paraître frappé de paralysie intellectuelle, mais non pour moi qui ai connu et suivi depuis vingt-cinq ans les habitudes de cette organisation exceptionnelle.
(( J'ai vu aussi Mme Sand dans cet état. Elle s'endormait tout à coup pendant vingt heures, trente heures, se laissant tomber n'importe où elle se trouvait, rêvant tout haut, balbutiant des paroles incohérentes, n'ayant plus besoin de rien que de sommeil, mais d'un sommeil équivalent à la fatigue résultant d'un trop grand effort de l'esprit ; puis peu à peu elle rouvrait les yeux, elle ne se réveillait pas, ce n'est pas le mot, elle renaissait, elle refaisait connaissance avec les choses extérieures et marchait pendant deux ou trois jours dans son jardin, sans dire une parole, et comme à la recherche d'elle-même. Enfin elle se retrouvait; et, rentrée en possession de son individualité, elle la remettait dans son mouvement ordinaire.
« Dans le commencement de ces phénomènes bizarres, on croyait à une paralysie imminente, et l'on était tout étonné, après ces interruptions momentanées,
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de lui voir écrire le Marquis de Villemer ou Mlw de la Quintinie, car il y a de cria dix ou douze ans. Ce sont tout bonnemenl les repos forcés de ces forçats volontaires, il- se croient invulnérables et la nature, qui leur a permis quelques exceptions surhumaines, les rappelle cependant à la règle de temps en temps ; et pour qu'ils n'oublient pins qu'ils ne sont que des hommes, elle les réduit pendant quelques heures ou quelques mois à l'état d'animaux, c'est-à-dire au sommeil et à la vie purement végétative. Le bœuf fatigué, épuisé, se laisse tomber sur son sillon, procumbit humi bos — et il regarde autour de lui jusqu'à ce que ses forces lui reviennent. C'est ce qui est arrivé à mon père. Un jour la plume lui est tombée des mains, et il s'est mis à dormir.
« Il venait de faire un voyage fatigant et de se livrer à un travail excessif. Je l'ai amené chez moi, à la campagne, au bord de la mer, et je lui ai collé la bouche au sein de cette grande nature qui avait tant fait pour lui et qui seule pouvait le refaire. Le contact a été rude, les secousses ont été inquiétantes. Elle résistait plus que lui ; enfin ils ont fini par se reconnaître, par s'entendre, par se sourire. Il lui a fait toutes les excuses et toutes les promesses qu'elle exigeait, et elle lui a rendu en échange sinon toutes ses vigueurs d'autrefois, du moins, sa bonne humeur, son espril ci sa sérénité des meilleurs temps. Seulement, comme il n'a jamais SU faire les cliuscs à demi, il se trouve si bien delcerep os, de cette contemplation, decetteivie intimede la famille, harmonieuse et apaisante, qu'il n'avait jamais eu le temps même d'entrevoir, au milieu de ses immenses travaux, qu'il ne veut plus en sortir. 11 jouit doucement de se sentir libéré, gracié. Tous les si lucis, toutes les excitations, tous les énervements de sa vie fiévreuse sont venus mourir à ma pnrte. Je ne laisse pénétrer du dehors que [,- soleil et le grand air. Il s'y mêle quel-
quefois un peu trop de vent, mais il l'a toujours aimé, et, comme il me le disait hier : h J'aime le vent parce qu'il m'empêche de penser. » L'appétit est bon et régulier, le sommeil devenu plus court est plus réparateur, mais, le soir venu, il s'y replonge avec délices. Supposez un homme prenant un bain à môme les éléments, voilà son état.
« Je lui ai lu votre article en passant le commencement, parce que nous lui cachons toute allusion à la maladie dont on Va accusé ; il en a été très touché et nous a entretenus de cette époque de sa vie comme il l'eût fait il y a dix ans. Quand, pour conclure, je lui ai dit : « Eh bien, veux-tu te remettre à travailler? il m'a répondu en secouant la tête avec ce sourire que vous connaissez : Il n'y a pas de danger qu'on m'y reprenne, je suis trop bien comme ça. » Il a ajouté : — « Dis à Asseline que si jamais je reprends la plume, ce sera pour lui écrire, mais qu'il n'y compte pas trop. »
<( Sur quoi il s'est remis à jouer aux dominos avec mes enfants qu'il adore. Il en a pris son parti, il est retiré. Il n'aspire plus qu'au repos. Il l'a bien gagné, entre nous... y
« J'ai résolu, grâce à cette raison dont vous voulez bien faire le contre-poids de mon cœur, de ne pas entretenir le public de mon père. On ne sait jamais, quand on est le fils d'un pareil homme, comment il faut parler de lui en public. On est toujours dans le trop ou dans le trop peu. Ces choses-là regardent les amis, l'histoire et la postérité. Les enfants ne doivent intervenir que pour remercier les sympathies et rectifier les erreurs. Je n'ai que l'une de ces choses à faire avec vous, la première, et je la fais de toute la force de nos bons souvenirs et de notre vieille amitié. »
Dumas fils se trompait en croyant et en voulant faire croire que l'engourdissement physique et intellectuel de son père pouvait n'être que passager. Ce cerveau, si
fécond qu'il eût été, ce corps, si robuste qu'on f l'eût coimu, étaient harassés, usés par l'abus fait de 1 un ei
de l'autre. . ... ..
Dans les derniers jours de novembre, le froxd sévit à
Pays avec intensité : le ciel était bas et gris, La ma houleuse et sale; ce temps mélancolique déprima plus encore le vieillard, qui prit Le Lit sans vouloir ^désormais le quitter. 11 eut conscience alors de sa fin prochaine et recommanda à sa fille de ne pas le laisser mourir sans l'assistance d'un prêtre. La mort effectivement s'approchait à pas lents, mais inmterrompus
Dans la nuit du t au 5 décembre, une attaque d apoplexie séreuse se déclara, que des soins énergiques ne purent enrayer. Averti par M- Petel, l'abbé Andneu, cure de la paroisse Saint-Jacques, de Dieppe, vint dans la matinée à Pays; au moment d'administrer Les derniers sacrements, il se pencha sur le moribond et 1 appela par son nom; Dumas remua les paupières mais ne dit pas un mot : il mourut, dans l'après-midi, sans avoir re pris connaissance.
Voici l'acte qui fut, dans les délais légaux, transcrit sur les registres de la commune de Neuville, dont Puys
est voisin : ... . ..
„ Du sixième jour du mois de décembre 1 an mil huit cent soixante-dix, neuf heures du matin.
„ \ctû de décès d'Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie, décédé le cinq de ce mois, à dix Heures du soir, all domicile de son fils, situé au hameau de Puys, commune de Neuville, âgé de soixante-huit ans quatre mois. homme de lettres, chevalier de la Légion d'honneur, de l'ordre de Léopold, de Gustave Wasa, commandeur de l'ordre d'Isabelle-la-Catholique, du Saint-Sépulcre, né à Vfilers-Cotterets (Aisne le vingt-quatre juillet mil huit cent deux, fils de feu Thomas-Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie et de feue Marie-Louise-Elisabeth Labouret, veuf de Ida Ferrier, décédée à Pise (Italie).
« Sur la déclaration à nous faite par Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie fils, âgé de quarante-six ans, homme de lettres et propriétaire, chevalier de la Légion d'honneur, demeurant à Puys, commune de Neuville, qui a dit être fils du défunt, et par Adolphe Lemoine- Montigny, âgé de soixante-cinq ans, directeur du théâtre du Gymnase-Dramatique, demeurant présentement à Puys, qui a dit être ami du défunt.
« Lesquels ont signé après lecture faite le présent acte qui a été fait double en leur présence et constaté suivant la loi par nous, soussigné, Hébert, maire de la commune susdite, remplissant les fonctions d'officier public de l'état civil... »
La mort du romancier produisit à Dieppe, où résidaient alors nombre de Parisiens chassés par le siège, une émotion d'autant plus grande qu'elle coïncidait avec l'entrée des Prussiens dans la ville. Malgré les préoccupations causées par ce dernier incident, le conseil municipal décida que cinq de ses membres assisteraient aux funérailles du célèbre écrivain.
En raison de l'occupation prussienne, Dumas fils voulut que la cérémonie funèbre se fit à Neuville et non à Dieppe même. L'église de l'humble commune se trouva trop petite pour contenir la foule émue. Au cimetière, voisin du temple paroissial et semblable à tous ceux des villages normands, un des conseillers délégués par Dieppe, M. Lebourgeois, prononça, au milieu du recueillement général, les paroles suivantes :
« Dans les temps malheureux où nous vivons, le salut du pays absorbe toutes nos pensées.
« Cependant nous devons un adieu à celui qui nous quitte, désormais a l'abri des misères de cette vie, et nous le devons surtout quand ce mort a été un illustre vivant !
« Alexandre Dumas père, après une longue et bril-
iante carrière, est mort chez son fils, aux portes de notre ville.
« Le conseil municipal de Dieppe a pensé qu'il devait ei a ses obsèques, et nous a commis pour le représenter.
ci Le nom d'Alexandre Dumas, verbe de raison littéraire qui veut dire esprit et talent, déjà populaire à Dieppe, l'es! devenu davantage dès que le fils a créé, dans le vallon do Puys, une colonie désormais célèbre, puisque son père -rient d'y mourir.
i< 11 n'appartient guère au représentant d'une ville de pêcheurs et de bourgeois d'entreprendre l'éloge funéraire d'un littérateur tel qu'Alexandre Dumas; cependant la bénédiction du plus humble, quand elle est cordiale et sincère, doit, à cause de sa simplicité môme, toucher les cœurs généreux, tout autant qu'un éloge académique.
h Nous ne sommes pas tous initiés aux jouissances de la littérature ; cependant il en est bien peu, parmi nous, qui ne doivent à Alexandre Dumas beaucoup de ces heureuses veillées, où la dernière page du livre arrive toujours trop tôt. Il a su, dans ses nombreuses chroniques, aplanir les difficultés de l'histoire et forcer le lecteur à s'instruire en s'amusant ! Presque toutes les créations de sa verve littéraire sont devenus populaires ; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de juger ses œuvres; c'est peut-être le temps, mais ce n'est pas le lieu : d'autres plus compétents sauront le faire.
k I tison- seulement que tous ceux qui l'ont lu doivent l'aimer, car, à chaque trait de son humeur primesautière, de son esprit si français, on reconnaît l'élan d'un cœur généreux !
« Voyez, messieurs, quelle misère est la nuire, en ces affreux temps d'invasion! En temps ordinaire, la mort d'Alexandre Dumas eût occupé Paris et la France; toutes les notabilités de la littérature auraient tenu à
honneur de l'accompagner à. sa dernière demeure. Que d'adieux éloquents ! que d'éloges noblement exprimés ! Et, aujourd'hui, quelques mots seulement tombent sur sa fosse, d'une bouche inconnue. Mais ne perdons pas courage. La France vit encore ; nos pauvres enfants, que nous suivons du cœur, combattent tous les jours pour la sauver ! La force brutale, aidée de je ne sais quelle mystérieuse complicité, a pu nous imposer des pertes matérielles ; mais l'esprit français n'émigrera jamais en Allemagne !
« Alexandre Dumas, le nom que vous avez rendu célèbre était un héritage lourd à porter; mais il était recueilli d'avance, et vous avez emporté cette consolation dans la tombe !
« Oui, messieurs, aussitôt que des jours meilleurs — et la date n'en est pas éloignée — viendront luire sur notre beau pays, nous verrons reparaître avec un nouvel éclat le nom d'Alexandre Dumas ! »
Ce discours, en sa cordiale simplicité, traduisait bien le sentiment de tous ; aussi fut-il vivement approuvé. M. Lemoine-Montigny parla ensuite au nom du monde littéraire, puis M. Bénédict Masson, peintre de talent, dit le suprême adieu de l'art et des artistes à celui qui les avait passionnément aimés.
Les dernières prières faites, les assistants se dispersèrent, confondant dans la même émotion poignante ce deuil intime et les malheurs publics !...
Après l'Année terrible. — Un hommage. — Obsèques définitives de Dumas. — Deux statues. — Le discours d'Edmond About. — Biographies et études. — Le centenaire de Dumas. — Comment on aurait du le célébrer.
Quand, la paix signée et la Commune vaincue, on récapitula les pertes subies pendant l'Année terrible, celle d'Alexandre Dumas apparut, au monde littéraire, comme une des plus sensibles.
Paris, dont il avait été l'enfant gâté, fut le premier à lui dédier une fête reconnaissante. Le 17 décembre 1871. Ballande, fondateur des Matinées littéraires, donna effectivement, en l'honneur du grand dramaturge, une représentation composée d'actes détachés de ses meilleures pièces, et terminée paV un à-propos de M. Paul Delair : l'Eloge d'Alexandre Dumas, joué par .NK'lingue, Dumaine, Berton père, Mme8 Ainuuld-Plessy, Marie Laurent, hesclée et Laurence Gérard. A la scène finale de ce poétique hommage, le plus glorieux acteur du théâtre romantique, Frédérick-Lemaltre, couronna de laurier k' buste <!>• Dumas, au milieu des applaudissements d'une nombreuse assistance.
Cinq mois plus tard une cérémonie touchante attirait â Villers-Cotterets les représentants de la littérature, de l'art et de la presse. Dumas (ils ramenait, au tom-
beau de famille, les restes de son père, exhumés de Neuville. C'était le 16 avril 1872, et le soleil dorait de chauds rayons le petit cimetière où le grand homme allait, selon sa volonté, dormir son dernier sommeil. Quand le corps, escorté de confrères et d'amis, eut atteint le caveau, les discours commencèrent. MM. Ferdinand Dugué, Emmanuel Gonzalès, Perrin, Charles Blanc et Potier prirent successivement la parole, au nom des auteurs dramatiques, des gens de lettres, des théâtres, du ministère des Beaux-Arts et des compatriotes de l'écrivain. Puis, comme chef de famille, Dumas fils s'exprima en ces termes :
« Messieurs,
« Je ne veux pas me séparer de vous sans avoir donné quelques explications, que les amis de mon père, ses compatriotes et l'histoire ont le droit de me demander, à moi personnellement.
« On a pu s'étonner qu'il s'écoulât un temps si long entre le jour de la mort de mon père et la cérémonie qui nous réunit en ce moment. En voici la raison : mon père est mort chez moi, à Puys, le 5 décembre 1870. Il est mort sans secousse, sans douleur, sans agonie, au milieu des siens, tandis que tant d'autres tombaient sur les champs de bataille, au milieu des imprécations et loin de ceux qu'ils aimaient.
« Il y a de cela dix-huit mois ; le département de la Seine-Inférieure était alors envahi par l'ennemi ; la guerre continuait. J'enterrai mon père aux lieux mêmes où il était mort, en attendant la fin. La paix faite, les Prussiens étaient ici, attendant leur argent.
« Ramener mon père à ce moment, c'eût été leur donner l'occasion de venir, sous prétexte de s'associer à notre hommage, fouler aux pieds une autre tombe
glorieuse, celle du général qui les avait autrefois combattus.
« II* partirent à la tin d'octobre. Le ciel était froid, ims bois dénudés étaient tristes el sans soleil. El je voulais que mon père ne rentrât parmi vous qu'avec la lumière. Je voulais que celle cérémonie fût moins un deuil qu'une fête, moins un ensevelissent enl qu'une résurrection.
« Vous voyez que j'ai bien fait d'attendre, puisque le printemps lui-même s*est fait mon complice.
u Mon père avait toujours désiré d'être enterré ici. Il y avait laissé des amitiés, des souvenirs ; et ce sont ces souvenirs et ces amitiés qui m'ont accueilli hier soir, lorsque tant de bras dévoués se sont offerts pour suppléer les porteurs et conduire eux-mêmes à l'église le corps de leur grand ami. J'ai compris alors pourquoi mon père tenait à reposer parmi vous.
« J'ai contracté, là, une dette.de reconnaissance que je léguerai à mes enfants, connue mon père m'a légué la sienne, reconnaissance que je ne puis prouver aujourd'hui que par l'émotion qui m'empêche de m'exprimer comme je le voudrais... »
En ce temps où le bronze et le marbre servent à glorifier des hommes d'une médiocrité notoire, il eut été bizarre que le génie incontestable de Dumas ne fût point affirmé sur nos places publiques. Maltraité quelque peu par les contemporains de ses dernières années, l'auteur de.- Mousquetaires n'a pas à fane à la postérité le môme reproche d'ingratitude. En décembre 1 s?7. leconseil municipal de Villers-Cotterets décidait de lui élever une statue et, le i?i) avril ls?s. un comité se formait à Paris, pour la réalisation d'un projet identique.
Favorisée de puissants concours, l'œuvre parisienne prit le pas sur 98 concurrente. Par suite, le .'{ novembre
1883, on inaugura solennellement, sur la place Malesherbes, un très beau monument, pierre et bronze, dû à Gustave Doré. Sur un haut piédestal, Dumas est assis, tête levée ; sa main droite tient une plume, sa main gauche un livre. Sur le devant du piédestal, une jeune femme lit, entre un bourgeois et un ouvrier ; derrière, D'Artagnan est assis, dans son costume de mousquetaire. Les faces latérales portent, sans ordre, les titres des principales œuvres de Dumas, les noms des membres du comité et, chose regrettable, des inscriptions faisant naître Fauteur en 1803, soit un an plus tard que la date exacte.
Il fut, au jour de l'inauguration, prononcé sept discours que l'on a réunis en une jolie plaquette ; nous renvoyons à cette brochure les amateurs de rhétorique, sans pouvoir résister au désir de citer l'allocution d'Edmond About. Elle échappe, en effet, aux banales formules des éloges officiels, et contient des détails auxquels il faut laisser leur artistique encadrement :
« Cette statue, qui serait d'or massif si tous les lecteurs de Dumas s'étaient cotisés d'un centime, cette statue, messieurs, est celle d'un grand fou qui, dans sa belle humeur et son étourdissante gaîté, logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n'en possédons entre nous tous. C'est l'image d'un irrégulier qui a donné tort à la règle, d'un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d'un coureur d'aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois couvents de bénédictins. C'est le portrait d'un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé, sans le savoir, un héritage de roi. Cette figure rayonnante est celle d'un égoïste qui s'est dévoué toute sa vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à
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sa patrie; d'un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils, et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par an des
hommes les plus illustres et les meilleui s que la Fi ait jamais applaudis.
» Le comité qui a pris l'initiative de cette réunion
littéraire et patriotique a bien fait d'y convier la société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques juins, qu'il ne nous eût oubliés, et je ne m'en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos Fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au inoins autant qu'à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l'action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d'une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les délices de tous. J'ai vu des hommes d'un certain âge et passablement occupés, moi, par exemple, s'oublier une nuit entière en compagnie du Chevalier de Maison- Rouge ou «les Mohicans de Paris. J'entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement paie.' que l'un D'à pas fini le second volume de Monte-Chris to, quand l'autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Ei j'en conclus que le 1m m Dumas n'a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas ! un peu lointain, r>ù il faillit causer la mort d'un de nos camarades. C'était un peiit Espagnol, interne .1 la pension M --in ; il avait, perdu l'appétil et le sommeil, el se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays; Sarcey, qui était dans sa classe el qui l'avait pi is en amitié, lui dit un jour :
(i — C'est ta mère que tu voudrais voir?
« — Non, répondit l'enfant, elle est morte.
« — Ton père, alors ?
K — 11 me battait.
(( — Tes frères et sœurs ?
« — Je n'en ai pas.
« — Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne ?
m — Pour achever un livre que j"ai commencé aux vacances.
« — Et qui s'appelle ?
H — Los Très Mosqueteros. »
» Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des Trois Mousquetaires. Il ne fut pas difficile à guérir.
« Ce n'est pas seulement par son incomparable génie de conteur que Dumas appartient à notre vieille et fraternelle société ; c'est aussi par son caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. Nous avons eu parmi nous d'aussi grands écrivains, jamais un type d'homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des choses en dehors de son état, par exemple, la révolution de 1830 et la conquête des Deux-Siciles ; mais on peut dire sans exagération qu'il n'a vécu que pour écrire. Lorsqu'il se plongeait dans l'histoire, c'était comme un pêcheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu'il voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, c'était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, grenouilles, et même un ours, si j'ai bonne mémoire : c'était pour leur prêter de l'esprit. Les femmes ont pris beaucoup de son cœur et fort peu de son temps : je doute que la plus aimée ait eu assez d'empire sur lui pour le détourner
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du travail, car il n'a cessé de produire que lorsqu'il a cessé de vivre. ESI que fût-il advenu, bonté du ciel! si la manne que tuut son peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour? Rappelez-vous ce temps, cet
heureux temps, où les grands journaux politiques se disputaienl la clientèle à coups <le feuilleton, où le premier-Paris n'était plus pour ainsi dire qu'un horsd'œuvre, car la France s'intéressait plus vivement à D'Artagnan ou à Edmond Dantès qu'à MM. Duvergier de Hauianne et Guizot. C'était l'âge d'or du roman, le règne de Dumas 1er, qui fut d'ailleurs un bon roi : car il n'abusa du pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux au grand profit de tous ses confrères. En faisant admettre l'esprit à la cote des valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que luimême et il améliora largement la condition de l'écrivain. Il La relevait en môme temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps les grands seigneurs avaient humilié les grands talents : Dumas se mit en tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu'à l'échiné et tous ceux qui depuis deux siècles ont accepté l'aumône dédaigneuse des princes, des financiers ou des gouvernements. Il fit merveille dans cette voie ; peut-être môme y poussat-il un peu trop lnin, car son inexpérience des chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usiniers el aux huissiers. Mais Dumas n'était pas homme a se troubler pour si peu. Lorsqu'il fut bien eertain d'avoir des dettes, il travailla pour ses créanciers comme il avail travaillé pour ses amis, ses maltresses et ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il
n'avait pas de besoins personnels, sauf l'encre et le papier. Je me trompe : il lui fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large consommation. Il ne s'en est jamais caché, et. d'ailleurs, le simple bon
sens dit assez qu'un seul homme était incapable d'écrire plus de cent volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît mal aisé de plaindre les collaborateurs de Dumas, quand on regarde ceux qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car ils en ont encore et beaucoup. Du reste ils ne se sont jamais lamentés, tout au contraire. Les plus tiers s'applaudissent, je crois, d'avoir été à si bonne école, et c'est avec une véritable piété que le premier de tous, M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais pas dans quelle proportion l'on partageait les fruits du travail commun ; il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son style permettaient à Dumas de se faire la part du lion : mais l'empressement avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie n'était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail qu'il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce qu'elle était, car un heureux concours de circonstances m'a permis de surprendre ce grand producteur en flagrant bienfait de collaboration.
« C'était au mois de mars 1858, à Marseille. J'allais en Italie, ou du moins je croyais y aller et prendre le bateau de Civita-Vecchia le soir même. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant, qui m'embrassa. Il était venu au-devant aune femme admée qu'il n'aimait plus depuis la veille, car- il venait tout justement de lui donner une rivale dans son impatience de la revoir. Il l'accueillit d'ailleurs avec la tendresse la plus vive et la plus sincère ; puis revenant à moi : — « Je te garde, dit il ; tu vas descendre à mon
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hôtel : nous dînerons ensemble, ci je te ferai moi-môme une bouillabaisse <J<>nl tu te lécl ei us les doigts; tu viendras ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d'un drame qu'ils m'ont forcé d'écrii e en trois juins; Clarisse et Jenneval y sont sublimes. El ma petite ingénue! Un amour! .Mais n'en dis rien devanl la «lame de Paris. »
Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être irrésistible. Sa bouillabaisse l'ut délicieuse ; Sun drame, intitulé les Gardes Forestiers, alla aux nues; on offrit sur la scène une couronne d'or à l'auteur ; Porchestre du théâtre vint lui donner une aubade sous les fenêti es de l'hôtel aux applaudissements du public: il parut au balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple; on se rendit ensuite au meilleur restauranl de la ville où les directeurs du théâtre avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu'à trois ou quatre heures (\\i malin. Nous rentrons; je dormais debout. Lui, le géant, était frais et dispos comme un humilie qui sort du lit. 11 nie fit entrer dans sa chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un abatjour et me dit :
« Repose-toi, vieillard! Moi qui n'ai que cinquantecinq ans. je vais écrire trois feuilletons qui partiront demain, c'est-à-dire aujourd'hui par le courrier, si. par ird, il me restait un peu de temps, je bâclerais pour Montigny un petit acle dont le scénario me trotte par la tète. ».
K Je crus qu'il se moquait ; mais en m'éveillant je trouvai dans la chambre ouverte, où il chantait en taisant sa barbe, trois grands plis destinés à la Patrie, au Journal pour tous et ù je ne sais quelle antre feuille de -Paris; un rouleau de papier à l'adresse d>' Montigny renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un chef-d'œuvre : V Invitation à la valse.
<( Il est manifestement impossible à l'homme le mieux doué d'abattre une telle besogne en quelques heures si sa tache n'a pas été sérieusement préparée, soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans de sa main, d'une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n'était pas improvisé. Je vois encore sur notre table d'hôtel la première version des Compagnons de Jéhu. C'était un fort dossier de papier écolier, coupé en quatre et couvert d'une petite écriture fort nette ; une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué, d'après la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne restait plus qu'à l'écrire, et Dumas l'écrivait. Il copiait à sa manière, c'est-à-dire en y semant l'esprit à pleines mains, chaque petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il faisait ainsi pour lui-même ce qu'un autre Dumas fit plus tard pour Mme Sand avec un désintéressement absolu lorsqu'il tira son grand feu d'artifice à travers les quinconces, les charmilles et les plates-bandes du Marquis de Villemer.
« L'esprit du fils et l'esprit du père seront peut-être un jour le thème d'un parallèle à la Plutarque que je n'entreprendrai point, et pour cause : il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d'un lapidaire assez exercé pour comparer le Régent au Sancy. J'ai vu des Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un concours entre ces deux grands virtuoses; mais c'est en vain qu'on les faisait s'asseoir à la même table ; ils s'éteignaient réciproquement et cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d'eux avait peur d'en montrer plus que l'autre, et qu'ils s'adoraient l'un l'autre jusqu'à l'abnégation.
« Dans notre précieuse et trop courte intimité de Marseille, Dumas père m'a dit un jour : « Tu as bien
ALEXANDRE Dl M \>
- :i d'aimer Alexandre, c'est un être profondément
humain, il a le cœur aussi grand que la têt» I faire, si tout va bien, ce garçon-là sera Dieu le fils. »
■lient homme savait-il, en parlant ainsi, qu'il usurpait le trône de Dieu le père? Peut-être; mais chez Dumas le moi n'était jamais haïssable parce qu'il était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois quarts dans le composé turbulent et fumeux do son génie.
<( Sous le bon écrivain qui ne tardera pas à devenu classique, grâce a la limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon Français. Il aima si m pays par-dessus tout, dans le présent et dans le passé, sans rien sacrifier à l'esprit de parti, sans tomber dans les déplorables iniquités de la politique. Nul n'a parlé de Louis XIV avec plus de respect, de Marie-Antoinette Bvec plus de pitié, de Bonaparte avec plus d'admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a été. concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur le notre histoire, c'est ainsi qu'il a mérité l'amère faveur du destin qui l'a fait mourir à la fin de l'année terrible, l'a retranché de la France en même temps que l'Alsace et la Lorraine, et l'a enseveli, comme un héros vaincu, dans le drapeau national en deuil. Sa gloire Bttéraire est surtout, avant tout, une gloire patriotique; aussi voyons-nous sa statue, la première qu'un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d'elle' l'élite do tous les partis.
« Ce libi ir, qui était d'ailleurs un spiritualiste
convaincu, respectail religieusement la foi d'autrui; ce bon vivant, ce joyeux compagnon, n'a propagé que les bons principes, il n'a prêché que la saine morale : aussi voyons-nous les fidèles do toutes les communions, les philosophes de toutes les écoles, absoudre unanime-
nient les écarts véniels de sa vie et de sa plume. Enfin cet écrivain fougueux, puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de haine ou de vengeance ; il fut clément et généreux envers ses pires ennemis ; aussi n'a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de l'avenir est le patrimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité de cette cérémonie. »
La citation est longue, mais nous l'avons voulue pour que fussent confirmés, par un maître écrivain, les jugements portés au cours du présent livre. Les pages humoristiques d'About furent d'ailleurs, entre toutes, goûtées et applaudies par les vingt mille personnes groupées autour de la sympathique effigie de Dumas. Aux discours répondirent, dans les théâtres et les journaux parisiens, des poésies ou des études originales glorifiant justement Dumas et ses ouvrages.
Deux ans plus tard, le 24 mai 1885, Villers-Cotterets, à son tour, inaugurait une statue du romancier, payée par souscription publique et exécutée par Carrier-Belleuse père.
Plusieurs publications ont depuis rappelé la vie singulière d'Alexandre Dumas en étudiant ses pièces parfois reprises, ses livres réédités modestement ou avec un grand luxe artistique. La mort de son fils, survenue le 27 novembre 1895, fut surtout le prétexte d'ingénieux parallèles entre deux talents, égaux peut-être mais de procédés et buts dissemblables. Enfin, après Villers- Cotterets où il vint au monde, Marseille et Dieppe qu'il illustra, Paris, qui couronna Dumas de lauriers si nombreux, a célébré pieusement le centenaire de sa naissance.
Nous aurions voulu, pour celte dernière fêle justifiée par tant de raisons excellentes, un programme sortant des banalités coutumières. Etait tout indiquée, à sa date, la réalisation d'un projet exposé depuis des années etcon-
sistanl à ériger les satues du général Dumas el <(>' Dumas fils sur La place même où souril celle du romancier-dramaturge et qu'on eût alors baptisée Place des finis Dumas. Aucun discours, vers ou pins.', n'a dû réjouir l'âme immortelle du bon Dumas comme l'eût rail l'apothéose du père qu'il admira et du fils dont il Tut aimé...