‹ Alexander Dumas, 1802-1870Chapitre 21 sur 24 · Scène principale de Catherine Howard i'après Mélingue, 18 d · texte numérisé non relu

Scène principale de Catherine Howard i'après Mélingue, 18 d

Dumas et ses confrères. — Une bonne nature. — Ceux qu'estimait ou dédaignait Dumas. — Dumas et Victor Hugo. — Henri III et Marion Delorme. — Première hostilité. — Dumas-Barnave. — On se réconcilie. — Hugo raconté par Dumas. — Académie et croix d'honneur. — Nouveau nuage. — Un deuil qui rapproche. — Le théâtre de la Renaissance. — En République. — Hugo payé 25.000 francs. — A Bruxelles. — La Conscience .et les Contemplations. — Une actrice chroniqueuse. — Deux lettres tendres. — Dénonciation tardive. — Hugo aimait-il Dumas ?

Son talent encensé, sa puissance établie, Dumas eût pu peser, sur nombre de rivaux, de tout le poids de cette autorité : il n'en fit rien. Tout en ayant de son mérite un sentiment très net, Dumas ne fut jeûnais le maurère qu'ont été, sont et seront tant d'écrivains de second ordre. A peine trouverait-on, dans ses nombreux livres, quelques lignes mordantes à l'adresse de Picard, Ancelot et Lemcrcier, contre lesquels il exerçait ainsi de justes représailles. Le seul homme éminent qui n'eut point son suffrage fut Balzac dont, en divers endroits, il déclare crispantes les meilleures productions : ce talent d'analyse contrastait d'une façon trop complète avec sa nature toute d'action. Mais, pour une hostilité

fâcheuse, que le dévouement voué à ceux qui lui tendaient la main, qu'ils fussent ou non de son école. C'était, parmi les classiques. De Jouy, Arnault, Nodier, Delavigne, Béranger; parmi les fantaisistes, Méry, Janin, De Beauvoir, Alphonse Karr, Houssaye ; parmi les romantiques enfin, Chateaubriand, Lamartine, Miehelet, De Vigny, Soulié, Sue, Gautier et, le plus grand de tous, Victor Hugo.

On a, sur les rapports de ce dernier avec Dumas, écrit des pages trop passionnées pour être exactes ; nous dégagerons ici, de pièces probantes, l'entière vérité.

N'ayant pu obtenir de billets pour voir Henri 111, Alfred de Vigny et Victor Hugo s'adressèrent, le soir de la première représentation, à l'auteur même ; heureux d'obliger deux poètes, Dumas les plaça dans la loge réservée à sa sœur. Le succès du drame constaté. — « Enfin, dit Dumas à Hugo, me voilà donc des vôtres.

— A mon tour maintenant d'aborder le théâtre, répondit Hugo. — Quand le jour sera venu, ne m'oubliez pas.

— Vous serez à ma première lecture. » — C'est Marion Delorme que le poète composa d'abord ; il lut chez Devéria, devant une assemblée choisie, cette pièce qui sembla à Dumas un pur chef-d'œuvre. La censure empêcha sa représentation, et Hernani fit, le premier, applaudir Hugo à la Comédie-Française. Dumas, qui avait protesté par une poésie contre l'interdiction de Marion Delorme, donna bientôt à l'Odéon sa Christine favorablement accueillie, mais dont cent vers environ furent pourtant empoignés. A l'issue de la représentation, Hugo et de Vigny prirent le manuscrit et, pendant que l'auteur soupait avec des amis, pratiquèrent dans l'œuvre les coupures ou changements nécessaires.

En 1829 et 1830, on le voit, les relations des deuxchefs romantiques étaient absolument cordiales ; elles le furent encore l'année qui suivit, car l'auteur dlleruani et celui d'Henri III projetèrent alors de prendre

ensemble, à leurs risques et périls, l'administration du Théâtre-Français, sérieusement compromis pai les nements politiques; leur.- offres rejetées, ils se tournoient w! s la Porte-Saint-Martin où Dumas porta Antony, Hugo Mariait Delorme, le premier retiré de la Comédie- Française, la seconde libérée par la suppression de la censure.

Mais, en 1833, un incident fâcheux troubla cette amitié fraternelle. Cinq jours avant la représentation de Marie Tudor, le Journal des Débats publia un article signé <>. et dans lequel Dumas était accusé d'avoir, pour faire Christine, mis à contribution Schiller, Gœthe, Lope de Vega, Hugo lui-même. Attristé plutôt qu'irrité. Dumas écrivit aussitôt a celui qu'il savait protecteur du critique anonyme :

« 1er novembre, (i Mon cher Victor,

« J étais prévenu depuis longtemps qu'il devait y

avoir, dans le Journal des Débals, un article contre moi,

et l'on ajoutait que cet article, sinon rédigé par vous.

devait être fait sous votre patronage : je n'en croyais

un mot.

Aujourd'hui, on m'apporte l'article pour me le faire lire, et je dois vous avouer que je ne comprends pas que, lié comme vous l'êtes avec M. Bertin, un article où il est question de moi et de vous passe sans vous être communiqué : j'ai donc la conviction que vous connaissiez cet article.

« Que vous dirai-je maintenant, sinon que je n'aurais jamais souffert, surtout à la veille d'une représenta lion d'une de mes pièces, qu'un article passât dans un jour-

nal où j'aurais eu l'influence que vous avez aux Débats contre, je ne dirai pas mon rival, mais mon ami.

h Toujours à vous et quand même. »

Victor Hugo répondit :

<( 2 novembre.

« Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher Dumas, que vous n'en devinez ou que vous n'en supposez. L'auteur de l'article est un de mes amis; c'est moi qui ai contribué à le faire entrer aux Débats. L'article m'a été communiqué par M. Bertin aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne vous les écrirai pas; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n'y a pas deux jours, c'est-à-dire que vous les supposiez ou que vous les deviniez.

« N'oubliez pas cependant que vous seriez le plus injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant que je n'ai pas été pour vous, en cette circonstance, un bon et sincère ami.

« Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n'est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement. Mais je vous dirai tout quand vous viendrez, dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses que dix lettres.

« Xe croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous. »

Il ne paraît pas que Dumas ait accepté les explications peu claires du poète, car une lettre de Sainte-Beuve, écrite le 17 novembre 1S33, contient ces mots : « Voilà Dumas et Hugo brouillés à jamais, et qui pis est avec

scandale, ce qui déconsidère toujours la poésie. » — tandis que Dumas même déclare, dans ses Mémoires, que des amis communs amenèrent à cette ép entre Hugo et lui, une brouille qui devait durer trois années. On attribue à Hugo l'idée mauvaise d'avoir, au cours de son Etude sur Mirabeau, personnifié Dumas dan- Barnave, homme de talent, tandis qu'il se voyait,

lui, dans Mirabeau, nom de génie ; bien que la date

de cette étude (janvier 1834] et le caractère jaloux du poète rende la supposition vraisemblable, nous préférons douter d'un fait qu'aggraverait la réserve constatée de son ancien ami.

Barnave ou non, Dumas, inaccessible à toute rancune, se rapprocha en 1836 de Victor Hugo. On a de ce temps-là des notes dictées par le poète au prosateur, et qui servirent sans doute à Dumas pour la confection des chapitres 120 à 132 de ses Mémoires, chapitres témoignant, à l'endroit de Hugo, d'une amitié intelligente autant que sincère. Il s'entremit, la même année 1836, pour gagner à son grand rival, candidat à l'Académie, la voix du classique Casimir Delavigne. En revanche Hugo aida, quelques mois plus tard, Dumas à obtenir la croix qu'il désirait passionnément. On avait, à. la veille d'une promotion, porté sur la liste le nom de Dumas : rayé par Louis-Philippe, l'écrivain refusa l'in- Vivation qu'il reçut pour un bal donné à l'occasion des noces du duc d'Orléans et se plaignit à Hugo qui, lui, était porté pour le grade d'ofticiei-. Hugo, se solidarisant avec Dumas, renvoya de même son invitation en écrivant au duc la raison de son refus : 1<' duc alors alla trouver le roi, obtint le rétablissement de Dumas sur la liste et, le 2 juillet 1837. parut l'ordonnance nommant Hugo officier et Dumas chevalier de la Légion d'honneur.

Un nuage pourtant dut s'élever encore entre les deux confrères; à une lettre de Dumas le convoquant aux

funérailles de sa mère, Hugo répondait, en effet, le 2 août 1838, ces lignes significatives : — « J'aurais voulu une moins triste occasion de vous serrer la main. Vous verrez bien demain, au premier regard que vous arrêterez sur le mien, que vous avez eu tort de douter jamais de moi. Je serai demain chez vous, à l'heure. Vous avez bien fait de compter sur moi. C'est un retour de noble confiance digne de vous et digne de moi. »

Le 8 novembre 1838 s'ouvrit, place Ventadour, le théâtre de la Renaissance, dû aux efforts combinés d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo. Le premier avait eu l'idée, le second avait obtenu un privilège; tous deux en somme avaient servi de leur mieux la cause de la littérature moderne, chassée du Théâtre-Français par le mauvais vouloir des sociétaires, et de la Porte-Saint-Martin par les procédés louches du directeur. Leurs efforts, mal récompensés, ne devaient plus s'employer en commun dans l'intérêt des choses littéraires. Paris montra bien, en 1848, Dumas, candidat malheureux, conseillait Hugo, député du peuple, comme Bruxelles les vit, en 1852, exilés l'un et l'autre par la politique ou la mauvaise foitune ; mais de cette longue période ne reste guère qu'un témoignage utile, cet avis de Dumas à Bocage signalant, le 4 décembre 1851, un danger vrai ou imaginaire : — <( Aujourd'hui, à six heures, 25,000 francs ont été promis à celui qui arrêterait ou tuerait Hugo. Vous savez où il est ; que, sous aucun prétexte, il ne sorte ! »

Trois ans plus tard, Dumas qui, depuis son retour en France, s'était avec zèle employé à répandre les fulgurantes strophes des Châtiments, fit au Juvénal moderne hommage d'une pièce nouvelle dans les termes suivants :

« C'est à vous, mon cher Hugo, que je dédie mon drame de la Conscience.

« Recevez-le comme le témoignage d'une amitié qui

;i survécu à l'exil et qui survivra, je l'espère, même à la mort.

« Je crois à l'immortalité de l'ame.

a Al l \ INDRE I H M VS. »

Mugi) répondit, de Marine-Terrace, par les vers figurant au livre V des Contemplations et commençant

ainsi :

Merci du bord des mers â celui qui se tourne Vers la rive <>ù le deuil, tranquille el uoir, séjourne, Qui défait de sa tête, où le rayon descend, La couronne, et la jette au spectre de l'absent, El qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie Son drame & l'immobile et pale tragédie !...

Trois ans plus tard, une comédienne, plus spirituelle que généreuse, ayant, sous couleur de chronique, dédans le Figaro des injures à Tadresse du poète, Dumas intervint par cette lettre au directeur du Théâtre-Français, M. Empis :

« 5 mars 185

« Monsieur,

« J'apprends que le Courrier du Figaro^ signé Suzanne, est de Mlle Augustine Brol

(i J'ai pour M. Victor Hugo une telle amitié et une

telle admiration, que je désire que la personne qui l'at-

au fund de son exil no joue plus dans mes pi'

i ■ vous serai, en conséquence, obligé de retirer du ré-

Mademoiselle de Belle-lsle et les Demoiselles

de Saint-Cyr, si vous n'aimez mieux distribuer à qui vous voudrez les deux rôles qu'y joue MUe Brohan.

« Veuillez agréer, etc. »

D'après les règlements et usages de la Comédie-Française, Dumas n'avait le droit ni d'interdire ses pièces ni d'enlever des rôles à une artiste ; sa manifestation platonique n'en toucha pas moins l'exilé, qui l'en remercia comme d'une réparation effective :

(i Hauteville-House, 8 mars 1857.

a Cher Dumas,

« Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Théâtre-Français.

<( Les grands cœurs sont comme les grands astres ; ils ont leur lumière et leur chaleur en eux. Vous n'avez donc pas besoin de louanges, vous n'avez donc pas même besoin de remerciements ; mai j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non seulement parce que vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.

« Je vous remercie.

« Votre frère,

» Victor Hugo. »

L'amitié tendre qu'il déclare, Hugo la manifeste encore dans cette dernière lettre, répondant sans doute à

quelque gracieuseté de Dumas, au sujet du Père prodigue, qui venait de faire acclamer le nom de son lils :

<( Hauteville-House, 11 décembre.

« Quelle admirable et douce chose : le père mêlé au rayonnement du fils, le fils mêlé à l'auréole du père!... Oui, vous êtes un père prodigue, vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant; et en même temps, miracle tout simple dans l'art, vous avez tout gardé. Vous l'avez fait riche en restant opulent. Par lui, de son côté, il sait être original lout en étant votre lils : il est vous et il reste lui. Moi aussi j'ai des fils dont je suis heureux et j'ajoute tout bas fier, car on nous impose à nous autres pères la modestie pour nos enfants, et c'est en ma qualité de père triomphant que je viens vous féliciter, vous père glorieux... »

On a remarqué, sans doute, que les amabilités de Hugo à Dumas ne sont jamais que des répliques. Dans ce commerce intermittent de confraternité, Dumas faisait constamment les avances ; on peut en déduire que le romancier aimait le poète plus que le poète n'aimait le romancier. Dumas, en tout cas, n'eût jamais pensé à faire ce que fit Hugo accusant tardivement son rival d'avoir pris, dans un de ses drames inédits, les Jumeaux, le sujet du Vicomte de Bragelonne. Cette imputation grave, démentie par la comparaison des deux ouvrages, donne la mesure exacte de la sympathie du poète pour un homme auquel, évidemment, il se croyait supérieur, et vers lequel il eût rougi de faire, en littérature ou en politique, le premier pas.

Do ; près la mort de Dumas, Hugo, cependant,

voulut bien lui reconnaître publiquement du génie, mais ce fut surtout pour blesser, par comparaison, Dumas fils, auquel il n'accordait que du talent, et l'on chercherait vainement le nom du poète millionnaire sur la liste des souscripteurs à la statue de son « ami ».

Dumas et les femmes. — Un sujet délicat. — La belle Laurence. — Adèle Dalvin. — [Marie-Catherine Labay. — Acte de naissance de Dumas fils. — Le faux Antony et la véritable Adèle d'Hervey. — Quarante-trois lettres de Dumas à Mmo Mélanie Waldor. — Platonisme, passion et jalousie littéraires. — Apaisement, puis satiété. — Billet final. — Lue satanique dédicace. — Mélanie S***, mère de Marie Dumas.

— Ida Ferrier. — Mariage par ordre, ménage à distance. — 1- ibelle Constant. — L'Amiral et Micaëlla. — La Gordosa.

— Un intérieur étrange. — Adah Menken. — Photographies indiscrètes. — Un monsieur prolifique. — Amour et Lil

Voici un sujet scabreux. Nous l'aurions effleuré seuat si, dans divers ouvrages, Dumas n'avait commis lui-môme, sur sa vie privée, des indiscrétions plus qu'étranges. Disons do] scrupules, tout ce que

nous savons des amours variés du célèbre écrivain.

Une Parisienne nièce de L'abbé Grégoire, son précepteur, lit, la première, battre ! le Dumas. 11 avait seize tit mal habillé, peu soigneux, et n'obtint de la belle Laurence que des Leçons de coquetterie donl il s'empressa de profite] auprès d'une modiste de Villers- Cotterets, qu'il nomme crûment dan.- 36S Mémoh

Adèle Dalvin. — « Je n'ai, dit-il, jamais vu plus jolis cheveux dorés, plus gentils yeux, plus charmant sourire ; plutôt gaie que triste, plutôt petite que grande, plutôt potelée que mince, c'était quelque chose comme un de ces chérubins de Murillo, qui baisent les pieds des Vierges à moitié voilés par les nuages. » — Fille de bons vieux cultivateurs, Adèle, qu'une rupture avec un fiancé trop riche venait de faire libre, accepta volontiers pour serviteur le jeune homme auquel sa place chez un notaire donnait presque le rang de bourgeois. Toutes les filles de la classe d'Adèle jouissaient, à Villers-Cotterets, d'une indépendance complète. A huit heures l'été, à six heures l'hiver, elles rejoignaient aux endroits convenus leurs divers soupirants et, après un échange de baisers, faisaient avec eux, dans le parc, de sentimentales promenades. Aux veillées, aux fêtes de village, on se rencontrait encore pour causer/dans l'ombre, danser, et revenir par couples. Tout cela, paraît-il, ne tirait pas à conséquence ; pourtant, au bout d'un an de soins, d'attentions amoureuses, Dumas obtint d'Adèle, moins ferme que ses compagnes, d'être reçu chez elle la nuit. — a Oh ! dit Dumas, contant dans tous ses détails la chute de l'aimée et les ruses employées pour rendre faciles leurs rendez-vous suivants, oh ! si j'eusse été poète à cette époque, les adorables vers que j'eusse faits en l'honneur des premières fleurs nourries dans le jardin de nos amours ! »

Deux ans passèrent à des transports renouvelés, au Dout desquels Dumas, poussé par sa mère, dut se rendre à Dreux, où il resta trois mois. Les jeunes amants s'embrassèrent avec des larmes, en jurant de ne pas s'oublier une heure ; mais quand Dumas revint, Adèle, qui sentait bien que cet amour constituait une menace pour l'avenir, s'était, philosophe de vingt ans, promise à un homme qui avait le double de son âge et qui l'épousa, quelques jours plus tard, pendant que l'aban-

donné cherchait, dans une partie de chasse, diversion à la première grande douleur de sa vie.

Installé à Paris, Dumas revit plus tard Adèle Dalvin, dans des circonstances singulières. Rêvant à Christine, son premier drame, il suivait, une nuit de septembre 1829, le boulevard à peu près déserl quand, arrivé à la Porte Saint-Denis, il entendit des cris à trente pas de lui et aperçut un groupe se mouvant violemment dans l'obscurité. Il courut vers l'endroit d'où partaient ces cris. Deux individus attaquaient un homme et une femme ; l'homme se défendait contre un des agresseurs, tandis que l'autre tentait d'arracher à la femme renversée la chaîne qu'elle avait au cou. Dumas sauta sur le voleur, le terrassa à son tour et lui serra la gorge; il y allait de si bon cœur que le bandit, abandonné par son complice, se mit à crier h A la garde ! » — Le bruit fît accourir quelques soldats du poste Bonne-Nouvelle ; Dumas reçut alors les remerciements de ceux qu'il avait secourus : c'étaient Adèle Dalvin et son mari. Ils sortaient delà Porte-Saint-Martin où ils avaient voulu voir jouer la Noce et V Enterrement, pièce de leur compatriote, et s'étaient attardés en soupant après le spectacle. Incapables de distinguer les honnêtes gens des bandits, les soldats emmenèrent tout le monde au poste. Volés et voleur durent passer la nuit au violon. Adèle et son mari prirent pour eux deux un coin du lit de camp. Dumas s'accommoda de l'autre. Il regarda longtemps avec tristesse cette femme qu'il avait aimée cinq ans aupa ravant, of qui, peu à peu. s'endormait sur l'épaule d'un autre. Elle avait oublié, était mère de deux enfants et semblait parfaitement heureuse. Au jour, on délivra nos personnages et les époux reconnaissants demandèrent à Dumas de les visiter pendant leur séjour à Paris ; il y fut. mais, dit-il à la lin du récit de cette aventure, « dès cette époque j'avais donné mon imagination, sinon mon cœur à une maîtresse qui devait faire grand tort à mes

maîtresses passées et à venir : cette maîtresse, c'était l'Art. » — Il en avait au moins une autre.

En mars 1823, Dumas, effectivement, avait loué, place des Italiens, n° 1, une chambre avec alcôve, située au quatrième étage, sur la cour. Cette chambre, tapissée de papier jaune et qu'il meubla d'un lit, d'une table et de quatre chaises, donnait sur un carré, de l'autre côté duquel était un modeste logement composé de deux pièces. Une femme le vint bientôt occuper ; elle était jeune, de taille moyenne, blonde, très blanche de peau, point jolie, mais plaisante. L'attrait des contrastes la désigna à l'attention de son voisin bronzé qui, de son côté, plut sans trop d'efforts ; ils s'aimèrent et vécurent alors en commun.

Chose singulière, Dumas, si prolixe au sujet d'Adèle Dalvin, n'a pas, dans ses Mémoires, écrit un mot sur celle qui, pourtant, lui donna un fils dont la gloire devait continuer la sienne. — « Le 29 juilllet 1824, dit-il seulement au cours d'un chapitre, tandis que le duc de Montpensier venait au monde au Palais-Royal, il me naissait, à moi, un duc de Chartres, place des Italiens, h

Voici, copié sur les registres de l'état-civil, un acte qui rectifie la date indiquée par Dumas, en même temps qu'elle donne sur la mère des indications certaines :

(i De jeudi, 29 juillet 1824, une heure de relevée.

(( Acte de naissance de Alexandre que nous avons reconnu être du sexe masculin, né le 27 courant, à six heures du soir, au domicile de sa mère, place des Italiens, n° 1, fils naturel de Mademoiselle Marie-Catherine Labay, couturière, âgée de trente ans, née à Bruxelles.

« Les témoins ont été MM. Louis-André Desmarais, chirurgien-dentiste, âgé de 32 ans, demeurant susdite place des Italiens n° 1, et Jean-Hippolyte Dardoux, tail-

ai GXANDRE DUMAS 231

leur, figé île 18 ans, demeurant à Paris, me tic Buffaut,

Sui la déclaration à nous faite par M. Jean-Baptiste-Hilarion-Claude-Adrien Pront, docteur en médecine et accoucheur, demeurant à Paris, rue du Mon Saint-Gervais, 17. lequel a signé avec les témoins et avec dous André-Jean-Baptifete Bequel, maire adjoint, après lecture faite.

« Ainsi signé au registre : Pront, Desmarais, Dardoux

et Bequet. »

Marie-Catherine Lahay dirigeait un atelier de ling occupant deux ou trois ouvrières. Laborieuse et dévouée, mais d'instruction nulle, elle ne pouvait songer à retenir indéfiniment Dumas. Leur liaison fut moins longue qu'elle ne dut vraisemblablement l'espérer. L'arrivée de Mme Dumas à Paris, où elle venait pour vivre avec son fils, fut le motif d'une séparation qui aboutit avec le temps à une bruyante rupture. Dumas ins sa mère faubourg Saint-Denis, l'y suivit et. tout en continuant à voir Mlle Labay, lui donna sans souci des rivales. Ces rivales ne lui inspiraient pas toujours confiance : annonçant à son ami Coussin, le 1 octobre 1826, la gi. e <!''!:.• • r , il fai-

sait, par exemple, cette restriction : « Je ne suis pas assez présomptueux pour me croire l'auteur du mi; mais si le futur poupon arrive sur cette tei imité

avec veux frisés, il faudra bien en être per-

suadé.»— Les suc . • emporta bientôt au

théâtre lui valurent, dan- ce monde facile et dans d'au-

des conquêtes féminines qu'il n'était pas homme à dédaigner. Tant bien que mal, pourtant, ses relations

M • Labay durèrent jusqu'au printemps de 1831. Le 17 mars de cette année, Dumas reconnut pour son fils l'Alexandre inscrit à la mairie du deuxième arron-

dissement comme né de père inconnu et, fort de son droit, enleva le petit à sa mère. Celle-ci protesta, reprit l'enfant; il y eut un procès que Dumas gagna, ce qui lui permit de placer son fils dans la pension de Goubaux, signataire avec lui de Richard Darlinglon.

Ses études terminées, Dumas fils, attiré par la célébrité, l'opulence de son père, alla vivre avec lui de cette existence large dont un jour la débâcle du Théâtre-Historique les priva l'un et l'autre. La mère, pendant ce temps, s'était faite lingère dans une maison d'éducation ; aussi ordonnée que vaillante, elle avait amassé des économies dont elle fut heureuse de faire profiter son fils. C'est vers 1850 qu'elle le reconquit et, tout en parant au nécessaire, le fortifia dans la résolution qu'il avait prise de se créer des ressources par lui-même. Ils passèrent ensemble de très durs moments, que la tendresse maternelle adoucissait avec ingéniosité. Vinrent enfin pour le fils les succès d'estime,puis les succès d'argent qui lui permirent de rendre à sa mère les soins reçus. Entourée de bien-être, Mlle Labay vécut ses dernières années dans un petit appartement de la rue Pigalle. Quelques amis l'y visitaient ; réconciliée avec Dumas père, elle aimait à conter les souvenirs de sa jeunesse et exhibait parfois, comme une relique, l'habit vert que Dumas portait à la première représentation d'Antony et dont les spectateurs enthousiastes avaient arraché les basques. Elle mourut, après une courte maladie, un soir d'octobre 1868. On trouva, parmi ses papiers, un récit de sa vie dédié à son fils ; celui-ci le brûla, ne voulant connaître de sa mère que l'amour dont elle lui avait donné tant de preuves.

Nous parlions d'Antony tout à l'heure; ce drame, d'après Dumas lui-même, naquit d'une liaison de l'écrivain avec l'épouse d'un autre. — « J'étais, dit-il dans ses Mémoires, amoureux d'une femme qui était loin d'être belle, mais dont j'étais horriblement jaloux : ja-

loux parce qu'elle se trouvait dans la position d'Adèle,

qu'elle avait son mari officier dans l'année, et que la jalousie la plus féroce que l'on puisse éprouve

celle qu'inspire un mari, attendu qu'il n'y a pas de pierelle à chercher à une femme en puissance de mari, si jaloux que l'on soit de ce mari. Un jour, elle reçut du sien une lettre qui annonçait son retour. Je faillis devenir fou. J'allai trouver un de nies amis employé au ministère de la guerre ; trois fois le congé, prêt ù. être envoyé, disparut, déchiré ou brûlé par lui : le mari ne vint pas. Ce que je souffris pendant cette période d'attente, je n'essayerai pas de le dire, maintenant que cet amour s'en est allé où s'en vont les vieilles lunes du poète Villon ; mais lisez Antony : ce que j'ai souffert, c'est Antony qui vous le racontera. »

L'épouse adultère — on le sait depuis nombre d'an- — se nommait Mélanie Waldor et était fille du littérateur Villenave, chez lequel Dumas fut, un soir de 1827, conduit par un ami. Mme Waldor appartenait à la bourgeoisie, elle composait des poésies fugitives accueillies par les journaux du temps ; bien qu'elle fût de santé faible et eût six ans de plus que Dumas, celuici se prit pour elle d'une belle passion qui devait nous valoir un chef-d'œuvre.

Outre un album de seize poésies calligraphiées par Dumas avec un soin particulier, il reste d'Alexandre- Antony et d'Adèle-Mélanie quarante-trois lettres que la famille Dumas a acquises, non sans qu'elles eussent passé entre des mains nombreuses ; nous ferons à ces lettres, el à d'autres retrouvées par nous, d'intéressants emprunts.

Dumas, selon son habitude, avait été prompt à l'attaque. Dès le 7 septembre 1827, quelques jours seulement après sa rencontre avec la famille Villenave, il adressait > Mélanie un billet dans lequel il racontait un

rêve et parlait de ses projets, de ses espérances, en terminant ainsi :

« Oubliez mes folies d'hier, oubliez surtout ma franchise. L'énergie avec laquelle vous avez repoussé l'idée que votre amitié put devenir autre chose m'a guéri presque de cette idée. » — Presque ! le mot était prudent ; le lendemain même Dumas reprenait l'offensive, et, le 12 septembre, Mélanie, curieuse ou touchée, ne lui laissait plus rien à désirer.

Il leur fallut trouver un lieu de rendez-vous, une petite chambre dans laquelle la coupable ne se rendait qu'avec des peurs coquettes. — « Oui, répondait l'amant à l'une de ses prières, oui, je respecterai ta belle toilette, sois tranquille. Je ne te demande rien que d'ôter ton chapeau et ton voile... »

Cette retenue, pourtant, lui pèse : — • « Oh ! oui, dit-il dans une autre page, tu as en amour la candeur et je dirai presque l'ignorance d'une enfant de quinze ans. Oh ! oui, mon amour sera idéal !... mais remarque qu'il y a un raffinement de cruauté à me dire : « J'irai te voir bien belle » et à m'imposer des conditions...» — Sa passion, accrue par les obstacles, repousse les atermoiements féminins : — « Ne comprends-tu pas que notre éternité, quelles que soient nos pensées en ce monde, sera toujours la môme, immortalité ou néant? Il y aura donc, dans tous les cas; fidélité éternelle ou absence de sensations, et tout cela nous sera commun... Aimons donc, aimons, aimons encore en cette vie, écartons de nos deux têtes tous les malheurs qu'il sera en notre pouvoir d'écarter ; saisissons toutes les félicités, et ne ramenons pas nos esprits aux tristes pensées d'un autre monde, celui-ci étant déjà assez mêlé de joie et de douleur. Sache seulement que, s'il y a quelque chose de moi qui me survive, ce quelque chose, ne fût-il qu'une étincelle, t'aimera comme t'aime le corps duquel ce quelque chose sera émané. Ainsi, mon ange, donne-

moi du bonheur dans ce monde, el espérons-en dans l'autre sans compter dessus : le désappointemenl est une Irop cruelle chose!... » — Et, comme La dame lui reproche sans doute de trop s'attacher a l'amour matériel : — « Crois, réplique-t-il, que je ne l'aime autan! que par ce qu'il semble nous lier davantage. Les moment.- de repos qui le suivent sont délicieux, el plus

suaves que lui peut-être. Crois que je suis sa\ 'er de

l'amour lout ce qu'il a de délicat, comme je sais éprouver tout ce qu'il a de délii ant »

Dumas en est, en somme, à ces transports ai dents que doivent éprouver, en 1828. les amants poitrinaires, car il crache le sang, comme le veut la mode, ce colosse : — « Rassure-toi sur ma santé. Il y a deux ans que i ger accident ne m'était arrivé, et. mon mouchoir était à peine coloré. Et comment veux-tu que je meure, tant que tu m'aimeras? Oh! c'est alors, mon ange, que je deviendrais alliée un blasphémateur, car je ne pourrais croire à Dieu sans le maudire... Dieu me séparerait de toi ! Et si c'était pour toujours ! Oh ! ma vie, plains plutôt mon doute que de le blâmer ; personne n'en souffre plus que moi !... » — « Ah ! dit-il encore, dans un accès de tristesse, que je voudrais te voir .sans fortune, sans famille, abandonnée de tout le monde, pour te tenir lieu unde, de famille et de fortune, pour être tout pour toi, comme tu serais toul pour moi, et pour pouvoir vivre ou mourir librement, sans éveiller un sourire ou faire répandre une larme, pour vivre au milieu de la société, étrangers à elle comme elle sérail étrangère ù nous : mais tout cela est un rêve, un songe, une vi- Bion !... »

l'a: [ .1 s'exalte dans le- lettres suivantes où.

pour écarter l'idée d'un état raisonnable supposé par sa

maîtresse, il pose en Manfred ou en Childe-Harold. —

nul nous sommes ensemble devanl la mère, il

me prend des moments de rage, où je voudrais te ser-

rer dans mes bras et dire : « Elle était à moi, avant qu'elle ne me connût... » Oh ! non, tu te trompais, jamais mon amour, à moi, n'a été doux, paisible, et je ne comptais tant sur son influence que parce qu'il me semblait aussi impossible que tu y résistasses qu'il est impossible au bois de ne pas être brûlé par le feu... Ne m'as-tu pas dit que tu croyais à la fatalité ? Ce mot me rappelle ce que je te disais un jour en parlant du hasard qui nous avait rapprochés et auquel j'appliquais le mot de fatalité. « Comment, me dis-tu, vous appelleriez fatalité notre rencontre dans le monde ? » Eh bien, n'était-ce pas de la fatalité, si ce n'eût été du bonheur ? Et que serais-je devenu, si tu ne m'avais pas aimé ? Ce n'est pas un amour doux, paisible, que celui auquel, dès sa naissance, on applique le mot fatalité !... » — (( Eh bien, quand je te parlais du monde et de ses lois, de ces misérables concessions à la société, qui se font toujours aux dépens du bonheur particulier, dis-moi, avais-je tort de les maudire et de regarder comme heureux l'homme qui pourrait s'en affranchir ? Dans une nation civilisée la liberté peut exister pour un peuple ; elle n'existe jamais pour les individus. On fait à tout ce qui nous entoure une foule de petites concessions, auxquelles le temps et l'habitude finissent par imposer le nom de devoir ; et, alors qu'on s'en écarte, on est coupable. Certes, personne n'aime plus sa mère et ne la respecte plus que moi ; eh bien, je regarde comme un préjugé des nations l'amour et le respect imposés aux parents. L'un et l'autre doivent naître, selon moi, de leur manière de nous traiter et non du hasard même qui leur a fait nous donner la vie. Leur devons-nous de la reconnaissance pour cela ? Souvent ce n'était pas leur intention, et plus souvent encore ils nous ont fait un triste présent... » Le voici maintenant fougueux, délirant presque : — « Oh ! oui, je t'aime, je t'aime, je t'aime ! Oui, cette

Al l\ INDRE DUM \s

fièvre m'a passé dans le sang, ei il y a plus de pade fn lana mon amour qu'il n'y en a jamais eu !

.uns non, je t'aime, je t'aime, et ne puis aimer que toi seule au monde... Je t'aime, o ma Mélanie ; ma tête brûle, et je suis bien plus près, en ce moment, de La folie que de la raison... Tu m'as enfin compris, tu sais ce que c'est qu'aimer, puisque tu sais ce que c'est que La jalousie... Connais-tu quelque chose de pareil? Et ces imbéciles de faiseurs de religion qui ont inventé un enfer avec des souffrances physiques ! Qu'ils se connaissaient bien en tortures ! Cela fait pitié ! Un enfer où je te verrais continuellement dans les bras d'un autre! Malédiction! Cette pensée ferait naître Le crime!...»

A ce degré d'emportement, les phrases de Dumas ont tant de saveur romantique qu'il n'en mettra point d'autres dans la bouche de cet Antony qui doit incarner le mépris des conventions mondaines, la jalousie féroce, l'amour surexcité jusqu'à l'assassinat ; mais si, dans la fable, le passionné bâtard ne recule pas devant un crime, il n'en pouvait, fort heureusement, être de môme dans la réalité. La liaison de Dumas, auteur, avec Mme Waldor, bas-bleu, fut essentiellement une aventure banale et comportant surtout des suites littéraires. Dans le drame, par exemple, L'apparition du colonel d'Hervey incite Antony à poignarder Adèle ; voici, par contraste, ce qu'inspirait, à l'amant de Mélanie, la menace d'un retour inopiné du capitaine Waldor : — «Il faut le faire nommer major, mon ange ; il n'y a que ce moyen-là 'le nous tirer d'affaire. » — Et l'officier reçut un grade qui le retint dans sa lointaine garnison.

Antony s'écrivait cependant, et Dumas, qui prêtait à son héros tant de fougue, sentait, par un naturel i décroi blemenl sa propre exaltation. — « Oh!

disait-il bientôt à l'aimée, qu'il y a une grande douceur a ne pas séparer ses sentiments, à dire nous au lieu de

je, à ne voir clans l'absence qu'une séparation matérielle qui ne désunit ni l'àme ni la pensée, à se retrouver comme on s'est quitté, à se quitter en croyant s'aimer davantage encore, à être sûr de son avenir comme d'un passé, et à sourire de mépris en regardant chaque homme, à qui l'on dit tout bas : « Tu ne peux rien sur nous ! » Il y a là-dedans quelque chose de la sérénité et du pouvoir de Dieu ; oui, de Dieu, car je ne suis pas athée, quoi que tu en dises ; je ne le deviendrai jamais, puisque l'athée est celui qui ne croit en rien et que, si je cessais de croire en Dieu, je croirais encore en toi. »

La note langoureuse s'accentue de plus en plus dans sa correspondance : « Il y a un certain plaisir à. être heureux d'un coup d'œil, d'un regard au milieu d'indifférents. Ce sont deux personnes qui auraient trouvé moyen d'allumer du feu dans une carrière de neige et jouiraient, au milieu du froid, d'une température douce... » — Il n'a même plus de jalousie. — « Ne va pas croire que c'est par amour-propre que je crois à ta fidélité. Non, attirés l'un vers l'autre comme nous l'avons été, il me semble qu'une force étrangère pourra, seule nous séparer, et non l'effet de notre volonté. Notre amour change de nature, sans doute, nos sensations sont autres, mais notre amour est toujours notre vie, nos sensations sont toujours heureuses... »

De son bureau, pourtant, il envoie à la jeune femme cette poétique prière :

Oh ! n'abrège jamais ces heures que j'envie; De me les accorder Dieu te fit le pouvoir. T'entendre est mon bonheur et te voir est ma vie : Laisse-moi t'entendre et te voir.

Pourquoi, lorsque l'amour a joint nos destinées, Me dire, épouvantée à la fuite du temps : a Nos instants de bonheur dévorent nos journées, Nous ne vivons que des instants? »

On «lit que de douleurs toute joie est suivie, Qu'un sourire Bouvenl s'achève dans Les pleurs; Mais nous, entre nos cœurs nous presserons la vie, Pour en exprimer nus douleurs !

Mélanie répond par des strophes que Dumas déclare charmantes. Les rendez-vous, d'ailleurs, continuent. — ci Nous n'avons eu qu'une heure, mon ange, mais

d'un bonheur bien doux et bien tranquille. Ce sont nos adieux à notre petite chambre, où nous avons été si heureux et que nous ne reverrons probablement ja mais ensemble, que des êtres indifférents occuperont. sans savoir ce qui s'est passé, sans que l'air leur apporte une perception des sensations que nous y avons éprouvées. Ce ne sera pour eux que quatre murs dé< d'un papier plus ou moins frais et d'une glace plus ou moins belle, qui, comme le cœur d'une coquette, n'aura rien conservé des labieaux qu'elle a réfléchis. »

Apres Aniony, reçu à la Comédie-Française, Dumas s'est mis à la refonte de sa Christine de Suède, destinée à l'Odéon; Mme Waldor est, par de hâtifs billets, mise au courant de ses travaux et de leur récompense. — <( Quelques mots entre deux vers de Christine, cher amour; elle vient d'avoir une scène terrible avec Monaldeschi et elle se repose un instant pour se remettre. Moi, son secrétaire par intérim, j'en profite pour griffonner sans lui faire tort quelques lignes à mon Ebba, avec qui malheureusement je ne suis pas marié, même secrètement... » — « J'ai été reçu, hier, à l'unanimité. Il parait que Christine va passer de suite; puis, comme ! me tourmente beaucoup pour arranger Edith, je prendrai deux ou trois volumes de l'Histoire d'Anglelei ie et je me sauverai à La Jarrie. h

La J -l une propriété que possédait, cidre Clis-

son <■( Corfou, la famille Villenave. Mélanie qui n'avait point une très forte santé, dut aller s'y reposer de ses

fatigues amoureuses. Elle reçut là divers messages, dont voici de caractéristiques extraits. — « Les amours de George et de Janin allant mal, Christine en souffre; à tout moment elle est indisposée, et je n'aurai eu que dix représentations ce mois-ci, ce qui fait que, dettes payées, il ne restera pas grand'chose au pauvre auteur. » — « Rappelle-toi bien, mon amie, qu'on tue un amour en le tourmentant, que la femme n'a qu'à penser à cet amour, que l'homme a en outre tous les soins matériels de la vie à remplir. Moi surtout, mon ange, l'existence de tant de personnes se rattache aux soins qui m'occupent que, dans le commencement où je t'aimais et où je craignais de ne pas être aimé, alors je pouvais tout sacrifier au désir de l'être. Maintenant, je le suis. Eh bien, laisse tout naturellement les soins matériels de la vie reprendre leur place, que l'amour devienne mes heures de récréation, non de travail. Rapporte-t'en à moi pour t'aimer, mais ne me tourmente pas, je t'en supplie!... » — u Je suis seul au monde!... Pas un paient sur qui je puisse m'appuyer pour lui demander un service. Quand je me manque, tout manque, non seulement à moi, mais à ma mère d'un côté et à mon fils de l'autre. Tout ce qui est bonheur pour un autre est peine pour moi. J'ai ma mère, et elle me tourmente. J'ai mon fils, et je n'en puis tirer encore aucune aide. J'ai ma sœur, et c'est comme si je n'en avais pas. Mon Dieu, que faire? Rassembler vite de quoi vivre seul, et abandonner mère, enfant et pays pour aller vivre partout ailleurs, comme un bâtard!... »

La révolution de Juillet met ordre à ces réminiscences dramatiques. Enchanté de jouer un personnage, Dumas se bat comme les autres et envoie à l'absente ses bulletins de victoire. — « Je t'écris trois lettres à la fois, mon amour, par trois voies différentes. Tranquillise-foi. Tout est calme ici, et les nouvelles télégraphiques de la Vendée sont bonnes... Je n'accepterai, mon ange, au-

ALI \ INDRE Dl mas B4 I

cune mission militaire; maia un mouvement comme celui-ci ne pouvait se faire sans que j'j mêlasse mon nom. Dieu merci, c'est fait. Mais du repos, mon

du repus. Charles X n'ira pas dans la Vendée, il est reconduit hors de France par des commissaires. On lui donne six millions par an. et toute son énergie se borne àpleuier. lia perdu, avec quatre points, une bien belle partie. Je t'embrasse et je t'aime. » — » Tout est fini, comme je te l'avais prédit vingt fois. Notre révolution n'a duré que trois jours; j'ai eu le bonheur d'y prendre une part assez active pour avoir été remarqué par La Fayette et le duc d'Orléans. Puis une mission à 3 sons, où j'ai été seul m'emparer des poudres, a achevé ma réputation militaire; elle se bornera là, heuri ment. » — « Tout va bien. Le duc d Orléans a été proclamé roi, hier. J'ai passé la soirée à la cour; toute la famille est aussi simple et aussi bonne qu'auparavant. Adieu, mon amour, tu aurais tort de venir à Paris dans ce moment... » — « Tout est autour du roi dans le même état. Personne que ceux qui n'ont rien à lui dire ne peut lui parler, et Ton use même de familiarités inconvenantes. M. Dupaty lui a envoyé l'autre jour un billet de garde, comme faisant partie de l'arrondissement du Palais-Royal : c'est absurde! »

Le vainqueur de Juillet irait bien volontiers emie; l'état de ses finances, par malheur, s'y oppose. — « Il faut, confesse-t-il, que je touche auparavant de quoi faire ce voyage. Il faut que je passe un traité rhéàtre-Français; je veux qu'il -oit engagé

vis-à-vis de moi; mais huit ou dix jours peuvent suffire à tout cela, puis je t'arriverai, pour n'être qu'à loi. tout à toi, pour travailler là-bas afin de me reposer. <--■ que tu me dis de faire. Et. si je me repose llitil jours, ai-jc un père ou une mère dont les revenus courent? Non, mon amour, voilà ce qui me rend ti isl [u'il faul que je

travaille le double d'un autre et que le monde encore,

2i-2 ALEXANDRE DUMAS

qui ne sait nullement mes affaires, à moi, répétera que je gagne et dépense mon argent avec la même facilité. Quelle facilité, quand elle vous coûte des nuits de veille et des jours de maladie! »

Une mission, sollicitée de La Fayette, permet à Dumas de passer sans grands frais quelques jours à La Jarrie; il y trouve l'aimée pâle et considérablement amaigrie. — » Ah! s*exclame-t-il au retour, que ne puis-je rester près de toi; je serais si bon médecin! J'ai suivi les cours de ton cœur et j'aurais de lui si grand soin, je le mena gérais tant, je le mettrais, excepté sur l'amour, à un i égime d'émotions si douces que la graisse se glisserait bien vite, comme tu le dis, entre la chair et l'épi derme!... »

Toujours souffrante, Mélanie réclame à distance une correspondance exacte. — « Mais, répond l'amoureux, maladif à son tour, je t'ai écrit avec la plus grande régularité, même quand je ne pouvais pas écrire, même quand une goutte de sueur me tombait à chaque lettre el q ie j'étais obligé d'écrire deux fois les mots pour qu'ils fussent une fois visibles... »

Puis elle devient jalouse, non sans motif du reste, et Dumas, pour l'apaiser, déclare avoir rompu avec celle qui porte ombrage à son amie. — « Calme-toi, conclutil, calme-toi. mon amour, quoique ton exaltation me prouve combien tu m'aimes. Le calme seul peut te remettre: envers et contre tous je resterai toujours ton Alexandre !... » — Antomj. à cette époque (octobre 1830), entre en répétition au Théâtre-Français et Dumas, à qui Mélanie fait espérer un fruit de leur amour, gratifie par avance l'enfant, qui ne peut être qu'un garçon, du nom du héros de sa pièce. — « Je ne. trouve pas, dit-il entre autres phrases tendres, je ne trouve pas mon drame d'une forte constitution. J'espère, en tout cas. que son homonyme n'aura rien de cette faiblesse. Oui. mon amour, j'y songe, à notre Antony; ce sera un lien ignoré

ALEXANDRE Dl M \s

entre nous, qui fail que jamais nous ne deviendrons étrangers l'un à l'autre, .le parle de quinze ou vingl ans de ce jour... •> — Sentimental comme un cm, nuis, ji ku envoie un géranium qui. ma] soigné sans doute, dépéril promptemenl : — « Pourquoi ton géranium i

irmente-t-il? interroge alors Dumas; n datait d'une autre époque, il devail se briser, mais pour revivre comme notre amour. Soigne sa tige, mon ange, cl lu lui verras pousser de m nivelles feuilles que, dans des années, tu me donneras eue avec un baiser des-

Des années!... Leur tendresse réciproque n'avait plus que des jnms à. compter!... A la suite de scènes, moti- - sans doute par quelque infidélité nouvelle de Du- . la rupture se Ht entre ces amoureux que la mort seule semblait pouvoir séparer. La dame, prudente, demanda que ses lettres fussenl brûlées : — « Non, i épondit Dumas, dans un ultime billet, je te les rendrai, mais je m:- les brûlerai pas. si je les brûlais jamais, ce serait pour allumer le réchaud de charbon avec lequel je m'asphyxierais!... » — Dieu sait s'il en avait envie, car. depuis des mois.il trompait sans vergogne la femme peu jolie, dyspepsique, qui lui avait donné surtout des sensations intellectuelles. 11 la trompait ayee une actrice future, comme il bavait trompée déjà avec 'les actrices arrivées, Marie Dorval, Virginie Bourbier, et comme il eût voulu le faire avec M118 Mars, le tout sans cesser de voir la mère de son fils, demeurée place des Italiens.

Retiré di la C tiédie-Frai intony fut donné à

l.i Porte-Saint-Martin, le :i mai 1831. Mm« Waldor y ir un laissez-passer de l'auteur. — « .le vous envoie <\<i> places, ;i\.iit écrit humas, je tâcherai d'aller vous voir dans votre loge. » — De cette loge, ou nul ne la visita, Mélanie écouta, avec un émoi qu'on devine, le roman rêvé en commun el dont rien ne restait qu'une

fiction dédiée à la curiosité publique. Elle eut du moins, et pendant quarante ans, la satisfaction de pouvoir lire, à la première page û'Anlony, ces vers salaniques qu'en sa qualité d'ange elle avait inspirés à son volage amant :

Que de fois tu m'as dit, aux heures du délire, Quand mon front tout-à-coup devenait soucieux : a Sur ta bouche pourquoi cet effrayant sourire ? « Pourquoi ces larmes dans tes yeux ?

Pourquoi ? C'est que mon cœur, au milieu des délices, D'un souvenir jaloux constamment oppressé, Froid au bonheur présent, va chercher des supplices Dans l'avenir et le passé.

Jusque dans tes baisers je retrouve des peines. Tu m'accables d'amour!... L'amour, je m'en souviens, Pour la première fois s'est glissé dans tes veines Sous d'autres baisers que les miens !

Du flot des voluptés vainement tu m'enivres. Combien, pour un beau jour, de tristes lendemains ! Ces charmes qu'à mes mains, en palpitant, tu livres, Palpiteront sous d'autres mains.

Et je ne pourrai pas, dans ma fureur jalouse, De l'infidélité te réserver le prix; Quelques mots à l'autel t'ont faite son épouse, En te sauvant de mon mépris.

Car ces mots pour toujours ont vendu tes caresses, L'amour ne les doit plus donner ni recevoir; L'usage des époux a réglé les tendresses. Et leurs baisers sont un devoir.

Malheur, malheur à moi, que le ciel en ce monde A jeté comme un hôte à ses lois étranger ! A moi qui ne sais pas, dans ma douleur profonde, Souffrir longtemps sans me venger !

Malheur! car une voix qui n"a rien de la M'a dil : Pour ton bonheur, c'est sa mort qu'il te faut! » lit cette voix m'a fait comprendre le mystère El du meurtre et de l'échafaud...

Viens donc, ange du mal dont la voix me convie ; Car il est des instants où, si je te voyais, Je pourrais, pour son sang, l'abandonner nia vie Et mon l'une... si j'y cro;

\ lis avons, quelques lignes plus haut, dit que Dumas trompait Mme Waldor avec une néophyte du théâtre. Cette demoiselle n aux cheveux noirs, aux yeux azurés et profonds, au nez droit et aux dents de perles », lui avait été présentée par l'acteur Firmin, comme pouvant être, dans Henri III, une magnifique duchesse de Guise. Séduit par tant d'attraits, l'auteur promit d'employer, pour la nouvelle venue, son influence théâtrale. Mais on était en mai (1830), trop tard conséquemment pour espérer un de ces engagements qu'on signe de temps immémorial en avril, et, malgré tout son zèle, Dumas ne put placer sa protégée. 11 la détermina à rester à Paris pour saisir la première occasion favorable et. en attendant, lui fit une cour assidue. Elle résista trois semaines, ce que Dumas, toujours fat. déchue dans ses Mémoires être fort honorable, et succomba par une espèce de surprise. Logée d'abord rue de l'Université, n 7. elle accompagna Dumas dans plusieurs voyages. — « Dieu, dit l'écrivain après un court récit de sa conquête. Dieu a permis que, pour les mauvais jours, il me restât de cette liaison un de ces vivants souvenirs qui changenl les tristesses en joie, les larmes en sourire. „ ce souvenir fut une fille, née à Paris, à la date et dans les conditions que précise la pièce suivante :

Page 1