Acte de naissance du 7 mars 1831, à onze heures et
demie du matin. Cejourd'hui nous a été présentée Marie-Alexandrine, du sexe féminin, née avant-hier à trois heures du soir, rue de l'Université, n° 7, fille de père et de mère non désignés et à qui le déclarant a donné le nom de Marie pour lui tenir lieu de nom de famille. Constaté par nous, René-Nicolas Dufriche, baron Des Genettes, maire du dixième arrondissement de Paris, faisant les fonctions d'officier de l'état-civil. Sur la déclaration de M. Louis-Antoine Evrat, âgé de trente-quatre ans, demeurant rue de l'Université, n° 25, docteur en médecine, qui a reçu l'enfant. En présence de M. Louis Boulanger, âgé de vingt-cinq ans, peintre artiste, demeurant rue de Vaugirard, n° 60, et de M. Louis- Joseph-Constant Chastellain, âgé de vingt-huit ans, propriétaire, demeurant rue du Bac, n° 30. Le déclarant et les témoins ont signé avec nous, après lecture à eux faite de l'acte. Ainsi signé au registre : Louis Evrat, L. Boulanger, Chastellain et baron Des Genettes. »
Par acte passé ce même jour, 7 mars 1831, devant Me Fournier, notaire, Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie et Belle Krelsamer reconnurent pour leur fille l'enfant inscrite comme née de père et mère inconnus.
La femme que Dumas, dans son autobiographie, désigne sous le nom de MélanieS... s'appelait donc, en réalité, Belle Krelsamer. On la voit figurer en flamande, comme maîtresse de maison, au fameux bal donné par l'écrivain pendant le carnaval de 1832. Puis elle disparaît des Mémoires de Dumas, comme elle disparut sans doute de sa vie.
Si Dumas rompit avec Mélanie-Belle ou fut quitté par elle, c'est, on le suppose bien, qu'une autre femme l'avait conquis. Teresa, drame fait avec le concours d'Anicet Bourgeois, avait été l'occasion de cette nou-
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velle aventure. L'actrice chargée du principal rôle, et qui venait du théâtre de Montmartre, plul à Dumas par son talenl fin, gracieux, très simple, en dehors de toutes les conventions théâtrales ». La pièce eul du succès, et la comédienne, rappelée pour la première fois de sa vie. rentra dans la coulisse si émue que, rencontrant l'auteur, elle se jeta dans ses bras ou à
- en lui disant avec entraînement : Ali ! Monsieur, vous venez de me rendre le plus grand service; moi, pauvre fille, vous me faites une réputation; je vous devrai mon avenir, et je ne sais comment vous remercier!... » L'actrice était jolie. Dumas l'emmena souper et devint son ami.
Ainsi commencèrent les relations de l'écrivain avec Ida Ferrier qui, par suite de circonstances imprévues, devait un jour porter son nom. Depuis Dumas imposa M • [da, qui d'ailleurs n'était pas sans mérite, à tous les théâtres traitant avec lui : à la Porte-Saint-Martin pour Angèle eiDou Juan tir Marana, à la Comédie-Française pour Caligula, à la Renaissance pour Bathilde et V Alchimiste. Citons les vers mis en tète de celte dernière pièce, et dédiés à l'heureuse comédienne :
Le maître a sur l'esclave une puissance entière, A l'Océan ému le maître dit : « Assez ! • Et l'Océan craintif, al laissant sa crinière, Comme un lion soumis qui rentre en sa tani Rappelle d'un seul cri i
Le soleil dit aux champs que sa chaleur féconde :
« Que la moisson sur VOUS ''tende 8011 tapis ! «
Et la ni"is>. >n bientôt montre sa tête blonde,
Où l'on voit, quand le vent la courbe comme une onde,
Quelques bluets perdus dans un monde d'éj
L'aurore en B'eloignant ordonne à la prairie De parsemer de fleurs l'herbe qu'elle perla; L'aurore à son retour trouve l'herbe Beurie. El vous, vous m'avez dit de votre voix chérie :
« Faites vile pour moi ce drame. » — Le voilà !
A cette époque (1839), Théophile Gautier dessinant, dans les Belles Femmes de Paris, le portrait d'Ida Ferrier qu'il comparait, pour la beauté de la tête, à Mlle George, une George blonde, ajoutait : « Que dire des cheveux ? Ils sont les plus fins et les plus abondants du inonde ! Des mains ? Admirables ! Des pieds ? Minces et délicats ! De la figure ? Ravissante ! Du cou ? Blanc et renflé comme celui d'un cygne ! Des épaules ? Divines ! De la taille ? Enfin nous y voilà ! MUe Ida a en luxe et en excès ce que la moitié des femmes de Paris n'a pas du tout ; aussi les maigres de la trouver trop grasse, trop puissante, et de dire que Mile Ida n'a que la tête... » — L'embonpoint de sa maîtresse ne déplaisait point, paraît-il, à Dumas qui, dans Paris ou en voyage, se montrait volontiers avec elle. Cette habitude devait un jour le mener plus loin qu'il n'eût voulu, sans doute. Ayant eu l'étourderie de conduire M1,e Ferrier à un bal chez le duc d'Orléans, celui-ci s'approcha du couple et dit, sur un ton digne, au trop chevaleresque auteur : — ((Il est entendu, mon cher Dumas, que vous n'avez pu me présenter que votre femme. » — Ces paroles renfermaient un ordre exprès, dont l'inexécution eût été suivie de disgrâce. Le mariage eut lieu le 5 février 1840 ; Villemain, Chateaubriand, Nodier et Roger de Beauvoir furent témoins des époux. Chateaubriand, selon Beauvoir, n'avait jarhais su bénir que ce qui tombait ; à la cérémonie nuptiale il imposa les mains sur la mariée dont le corset contenait des choses considérables. — « Voyez, dit-il à Roger, ma destinée ne change pas et, en ce moment encore, tout ce que je bénis tombe. »
Après un voyage à Florence, les nouveaux mariés s'installèrent à Paris, menant à grand train une vie de prodigalités à laquelle les gains de Dumas, si grands qu'ils fussent, ne pouvaient longtemps suffire. L'harmonie, qui avait existé huit années entre les amants,
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n'eul pas, chez les époux, dur.''.' pareille. Une rupture
iduisil vers l^iii. puis une séparation de i. après laquelle Mmo Dumas, d'ailleurs stérile, habita
constamment l'Italie. Elle mourul à Pise, en mars 1859, peu regrettée du mari qu'elle avait tourmenté souvenl pour raisons d'intérêts.
Prudent contre son habitude Dumas, tant que vécut sa femme, avait eu des caprices galants — poui belle ('.(instant, par exemple, — en évitant toute liaison publique. Ida morte, on le vif s'afficher avac une jeune et jolie fille, Emilie Cordier, surnommée l'Amiral en raison du costume d'enseigm de marine qu'elle porta pendant deux voyages faits en Italie avec Dumas, qui la présentait tantôt comme son fils, tantôt comme son neveu. De l'Amiral naquit, à la fin de décembre 1860, une fille dont Garibaldi fut le parrain et qu'on baptisa Micaëlla-Clélie-Cécilia. Des lettres écrites d'Italie, où Dumas était reparti seul tandis qu'Emilie faisait ses couches à Paris, montrent l'intérêl que portait l'écrivain a la mère très jeune et a l'enfant très frêle.
« 1er janvier 1861.
« Joie et bonheur sur toi. mon cher amour, qui. pour mon jour de l'an juste, m'a d'inné la bonne nouvelle que ma petite Micaëlla était venue au monde et qui mère se portait bien.
«Tu sais, mon cher bébé. que je préférais une fille : je vais te dire pourquoi. J'aime mieux Alexandre que Marie; je ne vois pas Marie une fois par an el je puis voir Alexandre tant que je voudrai. Tout l'amour que je vais avoir pour Marie se reportera donc sur ma cl petite Micaëlla, que je vois couchée à côté de sa : maman, à qui je défends de se lever et de sortir avant que je n'arrive... Je vais toui arranger pour être à Paris
vers le 12; il me serait, malgré tout mon désir, impossible d'y être avant.
(( Si je te dis cela, mon cher amour, crois bien à la vérité de ce que je le dis : depuis une heure mon cœur s'est agrandi pour faire place à mon nouvel amour. Il faut que je laisse, comme tu le sais, un certain nombre d'articles avant de partir. Nous avons fondé un comité pour les élections, auquel je suis obligé d'assister deux fois par semaine ; je chargerai les deux ou trois principaux de mes collègues de soutenir le journal en mon absence...
« Si, pendant les premiers mois, tu ne veux pas te séparer de notre enfant, nous louerons une petite maison à Ischia, dans le meilleur air et la plus jolie île de Naples, et alors j'irai passer avec vous deux ou trois jours de la semaine, pendant tout le printemps; enfin, rapporte-t'en à moi d'aimer l'enfant et la mère.
n An revoir, mon petit chéri, embrasse bien dona Micaèlla qui n'est pas plus grosse que le pouce, me dit Mme de C... à laquelle je répondrai par le premier courrier, ainsi qu'à ta mère que j'embrasse.
<( A toi et à l'enfant. Je t'aime! »
Si menue, la fillette ne pouvait être bien robuste : elle fut malade et gravement, si l'on en croit ces lignes du père :
« Je réponds à toutes tes lettres ensemble. Bon Dieu, que tu souffres, combien je souffre moi-même !... Oui, je t'aime de tout mon cœur, j'aime l'enfant comme on aime sa chair... Notre grand malheur, le seul irréparable, serait celui dont les convulsions de Micaëlla nous menacent ; mais enfin, mon pauvre amour, ce malheur ne nous séparerait pas : toutes les douleurs me rapprochent de toi !... »
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L'enfant vécui et, dana une échappée, Dumas la vit, toujours fragile :
« J'ai vu hier notre cher bébé : il a des joues comme dt\> pêches, une bouche à y fourrer Le petit doigt et des yeu\ sans fin. Quant à ses cheveux, je voudrais t'en dire la nuance, mais quoique la tête soit devenue très propre, elle n'a qu'un tout petit duvet... »
Retenue par sa fille. Emilie ne voyait pas, sans jalousie, Dumas s'éloigner d'elle. — « Aussi vrai que je t'aime d'un amour et nu m pauvre petit bébé d'un autre amour, — écrivait le galant soupçonné, à la date du 21 juin 1SG1, — je suis parti seul pour Cherbourg!... »
Quel sujet désunit les parents de Micaëlla ? On l'ignore, mais la mère paraît, en cette circonstance, plus fautive que le père : — « Je te pardonne, dit en effet celui-ci, dans la dernière lettre que nous p< dons, parce que tu n'avais pas l'intention de me peiner. Il est arrivé dans notre vie un accident, voilà tout. Cet accident n'a pas tué mon amour ; je t'aime tout autant ; seulement je t'aime à la façon dont j'aimerais une chose perdue, une chose morte, une ombre... »
Une dame, qui vit plus tard Dumas promener dans son salon Micaëlla, assise dans le creux de sa main, trace de l'enfant ce portrait : — « C'était une petite créature «le cinq à six ans, extrêmement chétive, donnant bien l'impression d'être le fruit d'une paternité de vieillard. Laide certainement, avec ses petites joues de cire jaune et sa grande bouche aux lèvres invisibles. Mais toutes ces lnideurs étaient rachetées par une suprême té, l'intelligence des yeux. Il y avait un charme Inexprimable dans ce regard d'enfant; de la t.-ndresse et comme une profondeur mélancolique qui sondait les années à venir! n — Emilie Cordier, fâchée avec Dumas, refusait alors de lui laisser reconnaître sa fille qu'il ne voyait qu'à de longs intervalles !...
La jalousie, probablement, rendait la mère obstinée. Dumas, l'incorrigible, avait effectivement ramené de Naples, en 1864, une femme assez jolie, mais très bizarre, à en juger par la réception qu'elle fît, une aprèsmidi de l'année suivante, à Mme Malthilde Shaw, amie du grand romancier.
Dumas, à cette époque, babitait un second étage de la rue Saint-Lazare : — « En montant l'escalier, raconte Mme Shaw, qui, depuis dix ans, n'avait pas vu l'écrivain, j'attachai un voile épais sur ma figure. Quoique femme, beaucoup de la gaminerie de mon enfance était restée dans ma jeunesse et l'idée de le laisser deviner qui j'étais, seulement par le son de ma voix, m'amusait beaucoup... Un coup de sonnette, et, presque aussitôt à l'intérieur, un extraordinaire froufrou de jupes, comme un envolement à travers les pièces. Puis la porte s'ouvrit, et une soubrette aux yeux effrontés et moqueurs me dit : « Que désire madame? — Voir monsieur Dumas, je vous prie. — C'est que... c'est que... » — Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Une voix furieuse, à l'accent italien très prononcé, l'interrompit, d'une chambre voisine : C'est oune femme? » Et, sans attendre la réponse: « Dites-/oiu que mousieu Doumas il est malade, et qu'elle s'en aille. » J'avoue que j'étais loin d'être préparée à cette réception, et un moment je restai interloquée. — « Qui est cette personne qui désire que je m'en aille? demandai-je à la bonne. — C'est madame. — Qui, madame? monsieur Dumas est donc marié ?» — L'expression de ses yeux devint comique et malicieuse : « Oh! marié, marié... clame! » Javais compris, et, sans insister, j'allais me retirer, résolue à écrire un peu sèchement à Dumas la curieuse réception que j'avais eue chez lui, quand un véritable tourbillon s'abattit sur moi : « Dites, dites, quoi loui voulez-vous, à Doumas? » Un petit être noiraud, qui semblait émerger d'un immense ballon de mousseline
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ALEXANDRE DLMA-
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blanche, secouail avec force mon manteau : D'abord, que me voulez-vous vous-même, lui dis-je, el à qui dois-je ce singulier accueil? » — Alors, avec une volubilité extraordinaire, L'étrange créature me répondu1 : i Je veux que vous laissiez mousieu Doumas tranquille, parce que le pauvre houme, il esi mala il n'a pus besoin à voir oune autre femme. Mon nom, il est : la Gordosa! »
Mariée à un baron autrichien, battue puis abandonnée pur lui. Faïuiy Gordosa était sans ressources quand Dumas l'avait rencontrée dans une maison de Naples ; lui trouvant de la voix, il l'avait adressée au théâtre San Carlo, où l'accueillirent des ovations qu'elle prétendait retrouver sur une scène parisienne. Tou> les jeudis, Dumas, le moins mélomane des hommes, donnait pour Fanny une soirée musicale où affluaient les compositeurs inédits, les chanteurs inconnus, désireux d'exploiter l'hospitalité facile du maître. Pendant que <( miaulait » tout ce monde, Dumas se réfugiait dans son cabinet de travail pour se livrer à la causerie avec d'intelligents amis.
Entre cette italienne volontaire et le mulâtre illustre la vie n'allait point sans orages. Tantôt la mattn faisant sans motif maison nette, obligeait l'amant à ceindre le tablier de cuisine pour alimenter ses hôtes; tantôt l'amant, exaspéré, prenait sur sa maltresse des revanches trop brutales. — « Un suie, dit M,ue Shaw qui. la cantatrice ayant fait des excuses, était retoui née in. • Saint-Lazare,) Dumas, dans une explosion tout africaine, brisa une fine carafe de cristal fort près des épaules de la Gordosa. Cris, larmes, attaques île nerf-, évanouissement et alitement de la dame furent, pour mon vieil ami, la récompense .le sa vivacité. Uni maine après, quelques bijoux et quelque- toilettes vèrent la guérison. Elle fut d'ailleurs radicale poui les deux, cette guérison. car Dumas, après avoir été quel
que temps à Saint-Gratien, alla demeurer avec sa fille, Marie Petel, boulevard Malesherbes, 107. »
Mandée à cette nouvelle adresse par un billet orné de ce post-scriptum engageant : « Je me suis rangé, tu verras ça », Mme Shaw y devait encore éprouver une émotion désagréable. La porte que lui avait désignée un domestique ouverte, elle vit Dumas, vêtu d'un fourreau de flanelle rouge, plongé dans un immense fauteuil, au beau milieu de son cabinet de travail. — « Moitié sur son épaule et moitié sur le dossier du fauteuil une jeune femme, vue de dos, était assise. Une autre, également jeune et vue de face, était installée sur un des bras du siège; et la troisième et dernière était accroupie sur un tapis de fourrure, aux pieds de Dumas. Toutes trois, dédaigneuses des idées arriérées de notre civilisation, étaient habillées comme notre mère Eve, avant le péché originel !... » — Cest là ce que Dumas appelait se ranger!...
Bien que partiellement occupé par Mme Petel, l'appartement du boulevard Malesherbes vit d'ailleurs trôner diverses professionnelles, Anna Deslions, Olympe Audouard, entre autres, jusqu'au jour où Dumas fut séduit par une Américaine vibrante et fantaisiste, nommée Adah-Isaacs Menken.
En raison de l'Exposition Universelle, le théâtre de la Gaîté avait, au mois de mars 1867, repris un mélodrame à spectacle, les Pirates de la Savane. Dans cet ouvrage Adah Menken jouait un rôle intercalé pour elle, et consistant en quelques scènes de pantomime couronnées par une course ù cheval sur des praticables allant jusqu'aux frises. Elle était belle, bien faite, presque nue, et son succès plastique se corsait des légendes bâties sur son passé. Bien que n'ayant pas trente années, elle avait, disait-on, été successivement femme légitime d'un millionnaire, maîtresse d'un roi. générale d'une république, journaliste et actrice. Dumas, comme
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les antres, voulut voir cette originale ci éature. Or, miss Monkcn avait lu, en anglais, plusieurs romans de notre auteur, et, enthousiasmée pai cette Lecture s'était promis de lui prouver su reconnaissance, l lès que l ►umaa pai al dans les coulisses de la Galté, elle le contempla en silence, puis, dans un élan passionné, se jeta è son cou. Dumas n'était pas homme à se formalise présentation un peu brusque, il accepta l'ardente affection de l'artiste et lui donna la sienne.
Lequel, de la jeune femme ou de L'homme vieilli, eul l'idée fâcheuse de faire affirmer, par la photographie, leur galant accord ? Nous ne savons, mais les Parisiens eurent un jour la surprise de voir, aux étalages de papetiers, des portraits-cartes montrant miss Menken, en robe ou en maillot, tendrement appuyée sur Dumas en mancbes de chemise. Ce fut un scandale dont, m sa philosophie, l'écrivain s'émut au point de faire un procès au photographe Liébert, coupable au moins d'indiscrétion; mais le mal était fait et le public s'ég longuement d'une liaison déraisonnable à laquelle mit fin. quelques mois plus tard, la mort prémati d'Adah.
Nous avons, aussi décemment que possible, passé la revue des maltresses avérées d'Alexandre Dumas. Chose bizarre, l'auteur, qui s'est avec raison vanté de n'avoir pas signé un livre que ne pussent lire les plus candides jeunes filles, tirait vanité du nombre d'aventures malpropres et, la plupart banales, rencontrées par lui : — (( Sans exagérer, disait-il un jour, je dois avoir, par le monde, plus de cinq cents enfants ! » — Ce chiffre, fût-il vrai, témoignerait, <-liçz lui. de forces physiques développées au préjudice du sens moral; mais tout fait supposer que ces paternités scabreuses appartenaient à d'autres au moins autant qu'à lui. Il semble bien d'ailleurs que. de toute-; les femmes possédées à d
âges par Dumas, aucune ne l'ait vraiment compris, ni suivi le programme que la comtesse Dash, son amie, avait tracé ainsi : « Une femme qui aurait eu l'adresse de fer-mer les yeux sur ses incartades, de lui rendre sa maison agréable en y invitant ses amis, et surtout de ne pas le troubler dans ses travaux, cette femme eût été parfaitement et éternellement heureuse avec lui. » — Mais eut-il accepté des liens éternels l'homme qui, en 1868 encore, écrivait, sur l'album d'un ami, cette confession claire :
Deux choses ici-bas me foui aimer le jour : L'amour, la liberté, seuls trésors que j'envie. Pour l'amour, au besoin, je donnerais ma vie, Mais, pour la liberté, je donnerais l'amour.
Il eut, le plus souvent, l'amour avec la liberté, mais, dans les plaisirs sans frein, sombra très logiquement la dignité de sa vie !...
Caractère et esprit de Dumas. — Ses amis et ses adversaires. — Un portrait romantique. — Sur l'existence de Dieu. — Un homme endormi. — Trop vert ! — Pierre et Thomas. — Ange ou pigeon. — Diners bien gagnés. — Celui qui se trompe. — Coûteux crédit. — Du Champagne payé deux fois. — Un beau profit. — De bons cornichons. — Le duc d'Orléans sauvé, puis sauveur. — Un pure négligent. — Marie et Alexandre. — Amis et confrères. — La fin consolatrice.
Comme tous les hommes célèbres, Alexandre Dumas eut d'enthousiastes partisans et des ennemis acharnés. Les uns dans des apologies, les autees dans leurs pamphlets, "Ht tracé de lui un portrait à deux faces donl l'impartialité commande de tenir compte.
Si l'on écoute ses détracteurs, Dumas n'aurait sa vie durant, qu'un airangeui cynique, le plus nul et le plus orgueilleux des hommes : à en croire ses amis il tit preuve, au contraire, d'autant de cœur que de talent Que pensent à son sujet les neutres qui composent, en définitive, la majorité? D'excellentes choses et de mauvaises, bizarrement résumées dans ces lignes, extraites d'une notice publiée au temps de ses plus grands
2o8 ALEXANDRE DUMAS
« M. Dumas est une des plus curieuses expressions de l'époque actuelle. Passionné par tempérament, rusé par instinct, courageux par vanité, bon de cœur, faible de raison, imprévoyant de caractère, c'est tout Antony pour l'amour, c'est presque Richard pour l'ambition, ce ne sera jamais Sentinelli pour la vengeance ; superstitieux quand il pense,; religieux quand il écrit, sceptique quand il parle ; nègre d'origine et Français de naissance, il est léger môme dans ses plus fougueuses ardeurs ; son sang est une lave et sa pensée une étincelle ; l'être le moins logicien qui soit, le plus antimusical que je connaisse ; menteur en sa qualité de poète ; avide en sa qualité d'artiste, généreux parce qu'il est artiste et poète; trop libéral en amitié, trop despote en amour ; vain comme femme, ferme comme homme, égoïste comme Dieu ; franc avec indiscrétion, obligeant sans discernement, oublieux jusqu'à l'insouciance ; vagabond de corps et d'âme, cosmopolite par goût, patriote d'opinion ; riche en illusions et en caprices, pauvre de sagesse et d'expérience ; gai d'esprit, médisant de langage, spirituel d'àpropos ; Don Juan la nuit. Alcibiade le jour ; véritable Protée, échappant à tous et à lui-même ; aussi aimable par ses défauts que par ses qualités ; plus séduisant par ses vices que par ses vertus : voilà M. Dumas tel qu'on l'aime, tel qu'il est. »
On trouverait difficilement phrase aussi substantielle et de lecture plus laborieuse, mais, en sa singularité voulue, elle peint bien l'homme à visages divers qu'était ou tâchait de paraître Dumas, en l'an de grâce 1833. A ce crayon, qui dut réjouir son âme romantique, ajoutons simplement les anecdotes donnant, du cœur et de l'esprit de l'écrivain, l'idée la plus exacte.
Citons d'abord des traits malins sans trop de cruauté.
Entre la poire et le fromage on discutait, chez un banquier, l'existence d'un Etre Suprême.
— Oh ! dit le général de X..., comment peut-on, à no-
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tre époque, s occuper de pareilles vétilles .' Quanl à moi, je ue me figure pas du toul ce mystérieux persoi qu'on appelle le bon Dieu.
— ■ Général, répliqua Alexandre Dumas, j'ai chez des chiens, des singes et un perroquet qui sont abs ment du même avis que vous.
Un soir, au Théâtre-Français, il vit un spectateur donnant pendant la représentation d'une pièce de Soumet :
— Tiens, dit-il à son confrère, voilà l'effet que produisent tes œuvres.
Le lendemain on jouait une comédie de Dumas ; l'auteur se tenait à l'entrée de l'orchestre, quand tout à coup Soumet lui montra un monsieur assoupi dan stalle, en disant avec satisfaction :
— Vous voyez, mon cher Dumas, qu'un peut dormir aussi en écoutant votre prose.
— Ça. riposta Dumas, c'est le monsieur d'hier qui ne ' pas encore réveillé.
Entrant dans un salon, la poitrine chamarrée di corntions, il se vit aborder par un jaloux qui, désignant du doigt certain ordre étranger, s'écria sur un Ion d'ironie :
— Mon cher Dumas, vous ave/, là un cordon de couleur singulière.
— Oui, riposta l'auteur, il est du vert «les raisins de la fable.
rivain de sec uni ordre, Adolphe Dumas, avait
fait jouer à l'Odéon un drame modérément applaudi, Le Camp des Croisés. Rencontrant quelques jours plus tard, au foyer, son célèbre homonyme, il lui tendit la main en s'écriant : « On parlera de nous désormais comme des deux Corneille. » — Alexandre Dumas sïnclina poliment ; mais, prenant un instant plus tard congé de l'assistance : — « Adieu, Thomas ! » dit-il à son prétentieux confrère.
En 1840, une actrice racontait, au cours d'une répétition, que son amant songeait à lui acheter le château de Monle-Christo dont Dumas, disait-elle, serait bientôt forcé de se défaire pour acquitter ses dettes. Le dramaturge, qui l'entendait, piqué des allusions faites à sa gêne, demanda à la dame si son ami était riche.
— Très riche, monsieur Dumas, et avec cela jeune et beau garçon. Si vous le connaissiez !... c'est un ange, je crois parfois qu'il a des ailes !...
— Je le vois d'ici, ma chère enfant, dit l'auteur, je vois ses ailes... des ailes de pigeon.
La causticité de Dumas n'enlevait rien à sa bonté native. Voici des faits prouvés et dénotant chez lui une générosité poussée aux plus extrêmes limites.
Après une séparation de trente années, Dumas retrouve un soir, sur le boulevard, certain ami d'enfance, vêtu de façon très modeste.
— Où dînes-tu? lui demande-t-il.
— Hélas ! nulle part.
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— Tu te trompes, tu dînes chez moi, réplique Dumas, et il emmène le pauvre diable à sa table bien servie.
Au desseï t. quittant pour le travail son hôte i assasié :
— Tu sais, mon \ ieux camarade, dit l'éci ivain, je t'attends demain, à la même heure.
L'ami revint le lendemain, puis les jours suivants, au total pendant des années. Parfois, cependant, le pau- \ re secouru était pris de scrupules : — Ecoute, dit-il un jour à Dumas, cela ne peut plus aller ainsi: si tu ne me donnes pas le moyen de gagner mon dîner honnêtement, je ne reviendrai plus.
— C'est bien, je vais te mettre à même de me rendre un service, répond Dumas, après une courte réflexion.
— A la bonne heure !... lequel ?
— C'est d'aller tous les jours au Pont-Neuf noter le degré de la température, il a une influence énorme sur la recette des théâtres. »
Fier de sa mission, l'ami s'en fut quotidiennement consulter le thermomètre de l'ingénieur Chevalier et, non moins régulièrement, apporta un chiffre inutile à Dumas, qui le nourrit ainsi jusqu'à sa dernière beui e.
Rien plus que l'avarice ne révoltait Dumas. Sortant d'une soirée il se trouvait, au vestiaire, à côté d'un archï-millionnaire qui, en échange de son paletot, remit cinquante au domestique. Notre auteur indigné jette aussitôt sur la table on billet de cent francs.
— VOUS vous trompez sans doute, monsieur, dit le
laquais faisant mine de chercher de la mon:
— Non. mon ami, répond Dumas avec un regard dédaigneux au mauvais riche, c'est monsieur qui se trompe.
Pour engager ses créanciers à la patience, Dumas usait de procédés particuliers et fort coûteux. Exemple. Un bottier du boulevard des Italiens lui avait fourni pour 250 francs de chaussures ; une fois par semaine il faisait le voyage de Paris à Saint-Germain, pour présenter sa note au grand client. Dumas l'invitait à déjeuner, à diner, et, quand il s*en allait, lui mettait un louis dans la main en disant : « Pour votre chemin de fer. » — Au bout de l'année le bottier avait touché mille francs d'indemnité, et Dumas restait lui devoir sa facture intégrale.
Bon jusqu'à la faiblesse, il excusait les voleurs même, pourvu que leurs méfaits dénotassent de l'esprit.
On faisait chez lui grande» consommation de vin de Champagne ; il ne s'étonna donc point quand un soir, à l'heure du dîner, son valet de chambre vint le prévenir qu'il n'en restait pas une bouteille.
— Vas-en chercher au pavillon Henri IV. répond Dumas, qui habitait alors son château de Monte-Christo.
Le domestique sort, mais revient bientôt en disant :
— Monsieur, on refuse de continuer le crédit et je n'ai plus d'argent.
— Voici un louis.
La scène se renouvela jusqu'au jour où Dumas, allant à Paris, se rendit chez son fournisseur de Champagne pour lui reprocher de le servir avec trop de négligence.
— Mais, dit le marchand, vous recevez régulièrement cent bouteilles par mois ; je songeais même à vous présenter ma facture.
— Bon, fit à part Dumas, on me vole.
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[gnoranl la démarche de son patron, le valet, même soir, lui vint dire, comme de coutume :
— Monsieur veut-il me donner vingl francs, pour acheter du Champagne .'
— Misérable ! tonne l'écrivain, depuis six semaines vous me volez un louis par jour : c'est dans ma cave que vous prenez le vin que vous «Mes cru.-..'' acheter au pavillon Henri IV : je vous chasse !
Le domestique abasourdi tombe à genoux ; il esl pable, mais il se repent, il a de la famille, mons n'aura pas la cruauté de le déshonorer...
Dumas, attendri en même temps qu'amusé, interrompt les litanies du drôle :
— Allons, dit-il, je vous pardonne ; mais, quand vous me vendiez encore mon vin, faites-moi crédit.
La plus curieuse histoire en ce genre est celle d'une montre cédée à Dumas par un aigrefin, et payée avec un billet de deux cents francs lequel, renouvelé et grossi pendant nombre d'années, finit par rapporter cinquante mille francs au vendeur.
Citons, pour clore utilement un chapitre que nous pourrions gross ges nombreuses, deux traits où
l'insouciance et la délicatesse de Dumas s'affirment la môme netteté.
Le marchand de billets Porcher était autant l'ami que le banquier des auteurs dramatique \ tndre Du- -. un jour, arrive riiez lui, tout effa
— Mon cher, dit-il d'un.' voix C&line, tu vas venir à mon J'ai eu la distraction de sôrtii de chez
moi sans porte-monnaie et je dois quatre heures au cocher qui m'a amené ici : avance-moi un louis, je te prie ?
Porcher donne le louis demandé et l'auteur triomphant descend. l'escalier. Mais quelqu'un le suit, que le hèle avec véhémence.
— Monsieur Dumas ! monsieur Dumas !...
— Qu'y a-t-il ?... Ah ! c'est vous, Cvtherine ?
— Monsieur me reconnaît ?
— Vous êtes la cuisinière de M. Porcher.
— Puisque monsieur se souvient, il n'a pas dû oublier que, la dernière fois qu'il a dtné à la maison, il m'a fait compliment sur les cornichons que j'avais préparés moi-même.
— Parfaitement.
— Eh bien, j'en ai réservé pour monsieur un bocal que vuilà et que monsieur va emporter.
— Vous êtes trop aimable, ma fille, je ne sais comment reconnaître... Tenez, prenez cela.
Et il lui donne les vingt francs de Porcher; puis il remonte dans le fiacre aussi pauvre qu'avant, à cela près d'un bocal de cornichons.
C'était en 1836. Le duc d'Orléans, jeune, aimable el beau menait, au désespoir de sa mère, une vie de plaisirs qui compromettait fortement sa santé. Connaissant l'amitié témoignée par le prince à Dumas, la famille royale eut l'idée de lui faire adresser, par l'écrivain, des observations trop délicates pour être faites directement. A.u risque d'une brouille avec son protecteur, Dumas lui
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éci ivil une lettre dictée pai lecœui el tei minée par l'ex- ■ lu régime que le duc devait adoptei pour garder un roi à la France. Le prince reçu! la lettre, n'y répondil pas et n'en souffla mol à Dumas; mais insensiblement, en quelques mois, il changea d ifin il 8e maria.
Un certain temps après, humas, excédé de travail, tomba malade. Sun médecin, qui étail celui du duc d'Orléans, lui dit :
— Il faut aller en Italie, si vous désirez vivre.
— Il faut que j'aille à ma répétition, répondil l'auteur,
si je ne veux pas mourir de faim.
Ht il s'en alla sans vouloir en entendre davanl Le lendemain, lui parvenait une lettre ainsi conçue :
Mon cher Dumas,
« Vous portez un intérêt trop particuliei à ma santé pour que je ne me préoccupe pas un peu de la vôtre. 11 faut que vous partiez au plus vite pour l'Italie. Pas da résistance. .Te vous envoie le passe-port qui vous man-
Votre ami.
Philippe d'Orléans. »
Il y axait dans l'enveloppe dix billets de mille fi que Dumas renvoya en déclarant ne lea pouvoi cepter.
Une heure après l'envoi de cette réponse, une voiture /uni' >née venait prendre l'écrivain pour le conduire au
château.
— Monsieur Dumas, lui dit le prince très agité, je croyais être votre ami; si je n'eusse pas eu cette conviction, je ne vous aurais pas, jadis, laissé prendre le droit de me dicter un ordre de conduite.
Les dix billets de banque étaient sur le bureau du duc : Dumas s'approcha, en prit trois et répliqua :
— Monseigneur, je partirai dans une heure.
Les divers traits qu'on vient de lire montrent qu'évidemment Alexandre Dumas possédait la meilleure des natures. La vérité, pourtant, nous force à dire que ses enfants paraissent n'avoir tenu, dans son grand cœur, qu'une place insuffisante. Il les aima, sans doute, mais non de cette tendresse clairvoyante, continue, dont, plus que d'autres, ils auraient eu besoin.
Nous donnons, dans un chapitre de ce livre, l'étatcivil du fils et de la fille nés de deux mères et reconnus par Alexandre Dumas. Ces enfants ne pouvaient avoir qu'une existence cahotée. La fille, Marie-Alexandrine, élevée à la diable, épousa, le 24 avril 1S56, M. Olinde Petel, propriétaire de Châteauroux. On dit qu'au mariage, Dumas, qui ne laissait échapper aucune occasion de faire de l'esprit, parcourut à voix haute le contrat et ajouta d'un ton sérieux : « Les accusés, n'ont rien à dire pour leur défense ?» — Le ménage Petel fut bientôt désuni ; insultée, battue par son époux, Marie le quitta pour entrer au couvent des Oiseaux, puis à celui de l'Assomption. Elle s'y livra à la peinture, brossant tantôt des marines, tantôt des tableaux d'intérieur, le plus souvent des sujets religieux. Dans l'un de ces derniers, elle peignit son père sous le nom d'un
saint du calendrier monastique. Le salon de 1867 montra d'elle une toile de dimensions importantes : les Anges missionnaires. Vers cette époque Marie prenait ta direction de l'intérieur de son père où, malgré tout, elle n'établit qu'un semblant d'ordre. -- « Brune et petite, dit un intime, sa bouche grande et lippue, ses yeux noirs et son nez aquilin étaient d'un type juif liés pronom — Au contact du maître s'éveilla en elle l'instinct littéraire. Elle écrivit alors et publia, sous le nom 'le Marie- Alexandre Dumas, Au lit de mort, Madame Benoit, livres étranges, mais d'une lecture attachante. Témoin des derniers juins de son père et des honneurs rendus plus tard à sa mémoire, elle mourut, d'après les uns, le 5 octobre 1878, en 1880 selon d'autres, n'ayant jamais connu la vraie vie de famille.
Si des détails sur la fille peu connue de Dumas < >nt ici raison d'être, il serait oiseux de les accompagner de notes biographiques sur son fils, tant de fois déjà raconté; nous devons préciser pourtant le genre de sentiment que les deux Dumas éprouvaient l'un pour l'autre. C'étaient deux amis tendres, ce père et ce fils, mais ce furent aussi deux confrères. Il n'est que vrai de dire qu'aux premiers succès de son Bis, humas père éprouva une certaine amertume ; l'émotion ressentie n'allait pas sans surprise, sans la crainte peut-être de trouver un rival dan- celui qui n'était jusque-là qu'un disciple. M s, ce premier moment passé, Dumas, plus juste, étudia le talent de son fils, le comprit et s'en fit l'inlassable prôneur. Cela, bien entendu, sans se croire déchu du rang conquis par ses propres forces. — « Je me ■.nais impuissant à faire le Demi-Monde, Dinar de Lys et la Dame aux Camélias, » déclarait-il avec franchise, mais en ajoutant aussitôt : « Je puis faire autre chose; je puis faire Anlony, le Comte tHermann el la Conscience. »
Quant a Dumas 01s, contraint de partager son affec
tion entre une mère délaissée et un père étourdi, il lui était difficile de faire part égale à l*un et à l'autre ; mais il aimait et admirait son père, dont il disait indulgemment : « C'est un grand enfant que j'ai eu quand j'étais tout petit. » — Il l'aimait et souffrait de le voir si peu sage. — (( Dumas père, écrit Villemessant qui a bien connu les deux personnages, redoutait, malgré son absolu mépris du qu'en-dira-t-on, les justes remontrances de son fils. La prodigalité folle qu'il aimait ù étaler, il s'efforçait de la lui cacher ou du moins d'en atténuer les effets. Quand il recevait sa visite, il cachait les femmes dans un cabinet et les usuriers dans un grenier, de peur d'être grondé. De son côté Alexandre ne faisait que de rares apparitions dans la maison paternelle, dont les allures le froissaient : le fils craignait de surprendre son père au milieu d'un entourage que, pour sa part, il méprisait. Il savait fort bien que, sauf les vrais amis. Dumas était exploité par ce monde de contrebande qui flattait ses manies et ses vanités pour le voler plus facilement. Autour du grand écrivain grouillait toute une population des deux sexes, hommes d'existence douteuse, femmes de toutes les catégories, faiseurs, drôlesses, usuriers et mendiants, qui tous avaient peur d'Alexandre, dont une visite était redoutée de tous. Jamais le fils ne daigna adresser la parole à cette sorte de Cour des Miracles, où trônait son père, comme un roi de Bohême... »
Longtemps viveur lui-même, Dumas fils était un jour, par réflexion, devenu économe et rangé. Prévoyant les angoisses qui devaient forcément résulter pour son père de cette vie de désordre, mais ne pouvant l'en détourner, il finit par ne plus voir que hors de chez lui, au hasard de rencontres, l'incorrigible dissipé.
Quand vint, irréparable et déprimante, la débâcle prévue. Alexandre, oubliant les torts de son père, accourut les mains pleines et le cœur grand ouvert. Il avait
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compris que ces exceptionnelles natures ne peuvent ôtrc - d'après les lois banales et, fils pieux autant que bon confrère, il adoucit les peines dernières du vieillard en lui donnant, avec le pain du jour, l'espoir d'iipothéoses i éparati i« •
Conclusion.
Du sincère examen de la vie d'Alexandre Dumas il résulte, au total, que. dans cette vie, la somme du bien l'emporte sur celle du mal. Ses défauts, que nous n'avons pas dissimulés, ne nuisirent en effet qu'à luimême, tandis que ses facultés admirables contribuèrent au plaisir, à l'instruction de tous.
— « Monsieur, écrivait un jour Michelet à Dumas, je vous aime et je vous admire, parce que vous êtes une des forces de la nature. » — Ce mot, dont Dumas tirait justement vanité, résume l'homme. Dumas fut, avant tout, un créateur. Il eût mieux fait, sans doute, en produisant moins, en visant la gloire avant la fortune, en ciselant enfin au lieu d'improviser ; mais, ces erreurs déduites, il reste l'artisan d'une œuvre en partie écrou-, lée, en partie debout qui, comme un monument ouvert
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aux quatre vents du ciel, sera toujours plein de bruit, de clarté, de \ ie exubérante.
Inventeur el prodigue, Dumas conserve, au re îles intellectuels et à la sympathie des roules, les mêmes droits imprescriptibles, car smi génie fut f.-ut de grandeur vrai»; et de suprême bouté.