‹ Alexandre de HumboldtChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DERNIÈRES ANNÉES DE HUMBOLDT. — MORT DE BONPLAND. — COUP d’oeil rétrospectif. — MORT DE HUMBOLDT ; SES FUNÉRAILLES. — COiNCLCSION.

Dans un homme extraordinaire, le plus petit trait a sou importance. Jetons encore un regard sur la paisible vieillesse de Ilumboldt , dans les conditions où elle s’est présentée. Depuis longtemps, il habitait Berlin, dans un quartier de la ville , silencieux et éloigné , au n“ 67 de la rue d’Oranienbourg, maison qui appartient au banquier Mendelssohn , avec lequel il était lié depuis plusieurs années. Cette maison, d’abord possédée par le père de Théodore Kœrner, le poète épique, était devenue chère à Humboldt par habitude, et comme il était un jour sur le point de la quitter, parce qu’elle devait passer à des mains étrangères, Mendelssohn l’acheta et assura en même temps à son locataire et ami une demeure confortable sa vie durant.

Son vieux valet de chambre Seiffert, qui, par l’entremise de Humboldt, avait été autrefois nommé concierge par le roi, mais qui était resté au service de son maître, tant que

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celui-ci vivrait, avait été pour lui, pendant environ quarante ans, un serviteur fidèle qui l’avait déjà suivi dans les steppes de l’Asie et connaissait toutes ses habitudes. Les étrangers mêmes, qui ont franchi le seuil de Humboldt, se souviennent de cette expression de fidélité et de dévouement qui est le caractère marquant du soldat prussien. Lorsqu’on obtenait une entrevue avec Humboldt, le valet de chambre introduisait d’abord l’étranger dans la salle d’ attente, chambre décorée d’oiseaux empaillés, de poissons, d’animaux marins , d’instruments de physique , et surtout de peintures de paysages. De là, on passait par la bibliothèque, et on arrivait au salon de réception, que le tableau fidèle de Hildebrandt a fait connaître à tout le monde, dans sa disposition intérieure. Là, rien ne rappelait le désordre étudié, excepté les cartes, les livres, les mappemondes et les globes qui se trouvaient sur les tables. Humboldt sortait alors d’un cabinet particulier et tenant à cœur de faire à son visiteur l’accueil le plus amical, lui indiquait un sopha, et prenait place lui-même sur un siège qui était devant son bureau. Il se montrait prêt alors à vous écouter, à vous engager à parler et à prendre lui-même la parole. Chacun des visiteurs n’avait d’autre désir que de l’entendre parler. C’était avec un sourire encourageant que Humboldt vous invitait à lui parler.

Sa stature était de mojœnne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement faits, sa tête, au front haut et large , était garnie de cheveux d’un blanc d’argent , ses yeux bleus étaient vifs, pleins d’expression et de jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il

marchait d’un pas rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il s’adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère, un homme d’esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante d’esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réservée et il était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues. L’Anglais s’étonnait d^e la pureté et de la douceur avec laquelle il parlait l’anglais , le Français de son côté trouvait la langue française très agréable dans sa bouche.

Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à 4 heures du malin , et recevait les visiteurs à partir de 8 heures. Il y a 8 ans qu’il disait encore qu’il avait besoin de prolonger, la plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu’à une heure où les autres dorment, parce qu’il passait les heures habituelles du travail, en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement se eontenter de quatre heures de sommeil.

Mais dans les derniers temps, les années de l’illustre octogénaire avaient réclamé leurs droits naturels. A cette époque, il ne se levait plus qu’à 8 heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal déjeuner, les lettres qu’il avait reçues, et s’oceupait de faire les réponses les plus pressantes. Il s’habillait alors, avec l’aide de son valet de chambre, pour recevoir les visites qu’on lui avait annoncées, ou pour alla eu faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui, à 2 heures et de se faire conduire en voiture vers 3 heures, à la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s’était pas lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence

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chez le banquier Mendelssohn. Vers 7 heures du soir, il rentrait au logis où, jusqu’à 9 heures, il passait son temps à lire ou à écrire. Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour n’en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le vieillard plein d’une vigueur surprenante, reprenait cette activité toute particulière qu’il avait vouée à son grand ouvrage, et ce n’était qu’à 3 heures du matin, quand, pendant l’été, la clarté du jour venait le saluer qu’il s’accordait le sommeil de courte durée dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l’esprit. Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du temps.

Humboldt ne s’est pas créé de famille propre; il a voué toute son affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, était chaque année, dans le château de Tegel, habité par sa nièce, de Bulow, une fête de famille à laquelle étaient conviés scs amis, et où l’amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et cordial hommage. Quoique menaut en apparence la calme existence d’un savant, Humboldt n’en était pas moins un aimant qui dirigeait sur Berlin tous les résultats scientifiques de l’époque et les esprits de tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu’à la fin, ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la science et tous les eftorts du progrès ; il était en rapports fréquents avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec l’austère science. Les aspirations vraies et sérieuses de l’esprit eurent toujours accès près de lui, mais toutes les fausses tendances, toutes les doctrines erronées se brisaient

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contre lui, comme sur un rocher inébranlable. Il était insensible à la charlatanerie, même quand elle se présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là ou il avait reconnu le bon et le vrai, il s’y sentait porté à encourager, à conseiller, à venir en aide et, des points les plus éloignés de l’univers, se concehtrèrent auprès de lui les demandes, les confidences, les sollicitations de secours, non seulement pour des intérêts scientifiques, mais pour une foule d’intérêts publics. Il se faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni jalousie ni politesse, là où d’autres opinions le blessaient, pourvu qu’elles fussent guidées par le désir d’arriver à la vraie science.

Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais au dedans, en relations avec tout l’univers, et les jours de sa vieillesse s’écoulaient doués d’une vigueur de facultés toute juvénile. Une pension importante du roi et l’argent que ses écrits lui rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources matérielles que n’en exigeait sa vie d’une si grande simplicité, et ce qu’il économisait était consacré par lui à la scieuce et à la bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le caractère de la grippe et toutes les fois que la nouvelle de sa maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes et les princesses s’informaient ou parle télégraphe ou eu personne de l’état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de l’éclat de la monarchie lui-même, homme de cour et baron, honoré de la faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral, un ami de la liberté publique et des droits individuels, uu vaillant défenseur de

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tout libre développement, du vTai, du beau, du juste, des droits légitimes de l’homme. Jamais il ne prit part aux menées obscures des cœurs étroits dont il se trouva souvent entoure, il réservait à leur adresse, dans l’occasion favorable, quelques mots sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le journal d’un parti orthodoxe alors dominant avait traité son Cosmos de livre de piété, il répondit avec un sourire sardonique ; » Cela pourra m’être utile. » Il y a bien des sentiments qui ont été répétés de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit à la liberté individuelle l’emportait chez lui sur tout, car il savait que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans la nature et dans l’espèce humaine. Dans les dernières années de sa calme existence de savant, Humboldt s’occupa de préférence de son ouvi-age du Cosmos, qui parut en 1858, jusqu’aux premières parties du 4® volume. Sans parler de l’exécution progressive de son Cosmos, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d’enrichir d’une préface les œuvres de son ami Arago que la mort lui enleva, comme elle en ravit tant d’autres, et, tout dernièrement, ses amis intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas, à l’occasion d’une supposition fondée sur ses relations personnelles, qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu’il écrivait au beau-frère d’ Arago, il se plaignait avec raison, en ces termes : « Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté. »

-4u printemps de 1858, Humboldt dut encore recevoir la

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nouvelle que son compagnon de jeunesse, dans la voie courageuse des recherches scientifiques, son compagnon de voyage dans son excursion eu Amérique, Aimé Bonpiand, avait, le 4 mai 1858, terminé sa riche carrière, à Santa Anna, à l’âge de 85 ans. Nous avons autrefois suivi l’histoire de la destinée de ce célèbre botaniste jusqu’à l’époque où, après une longue absence, comme prisonnier du dictateur du Paraguay, il avait été remis en liberté et était revenu à Buenos- Ayres. Il avait avec Humboldt une grande conformité non seulement d’esprit, mais de corps, car au temps de sa verte jeunesse, il parcourait, avec le zèle inépuisable de l’observateur, sa nouvelle patrie, et devenu vieux, il entreprit encore en 1856 une excursion en Patagonie.

Nous avons parlé à des personnes qui, cinq ans environ auparavant, l’ont rencontré à Porto-Alègre et ont vu avec étonnement l’aimable caractère, l’ardeur juvénile et l’activité d’esprit du vénérable naturaliste.

Mais le Nouveau Monde sut aussi apprécier sa valeur scientifique; les progrès de la civilisation de l’Amérique espagnole et surtout chez les populations de l’Amérique centrale et de l’Amérique méridionale prouvent que l’on donne des témoignages publics de reconnaissance au fondateur d’une botanique transatlantique , et les journaux du pays, particulièrement ceux de La Plata et du Brésil, le suivaient fidèlement dans ses moindres excursions, saluaient et annonçaient son arrivée et son séjour dans les différentes localités, et, bien souvent, l’opinion publique lui manifesta son estime et sa considération. On s’efforça dans ce pays de témoigner l’estime que l’on avait pour la smence naturelle, en honorant Bonpiand de la même manière qu’on en agissait en Europe à l’égard de Humboldt. Le journal de Mon-

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tevideo , Commercio de la Plata , dit , en parlant de Bonpland, que c’est un homme que le poids de l’âge n’a pae courbé, conservant toute la vigueur de son esprit, concevant des projets, entreprenant des voyages qui, dans un âge si avancé, n’éveillent chez les autres que le désir de se reposer. Mais notre Allemagne n’a pas oublié non pins, dans son éloignement, le compagnon de Humboldt. Four l)ii élever un monument qui rappelle journellement sou nom dans les régions du monde des naturalistes , l’organe littéraire officiel de l’Académie de Léopold, s’est baptisé du nom de Bonplandià , et s’est consacré à la botanique générale, dans l’esprit de ce naturaliste.

Dans ses dernières années, Bonpland s’occupa de l’établissement* d’un musée à Corrientes. Il reçut en cette circonstance l’appui du gouverneur le D'' Pujal, ami de Bonpland, et animé d’intentions très libérales pour l’éducation des peuples. Tous les produits naturels du pays devaient être rassemblés dans ce musée. Mais Bonpland songeait en outre activement à transporter à Paris son grand herbier qu’il avait disposé avec tant d’ordre. Il s’était ardemment occupé d’y réunir ses collections et ses manuscrits avec ceux de Humboldt, et ses lettres exprimaient, sous toutes les formes, le vœu de visiter encore, avant de mourir, sa patrie, le Jardin des Plantes et, avant tout, d’embrasser sou ami Humboldt. C’est au milieu de ces occupations, lorsqu’il sacrifiait même ses nuits au développement de l’agriculture et de l’industrie de la Eépublique argentine, que la mort le surprit, le 4 mai 1858. Peut-être Humboldt eut-il un léger pressentiment que , l’année suivante , presqu’à la même époque, il suivrait le même chemin, car il parut être dans une disposition d’esprit comme celle d’un ami qui

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prend congé d’un autre pour une séparation de courte durée et à peine appréciable.

Lorsque nous nous adressâmes à Humboldt pour avoir des renseignements plus récents sur Efonpland , il nous envoya la lettre du neveu de celui-ci en communication, et nous informa que, quoique les dernières dispositions de Bonpland ne fussent pas encore connues ofliciellement, l’envoyé de France à Parana, M. Lefebvre de Bécourt, s’était empressé d’inviter le gouverneur de la province à prendre toutes les mesures pour conserver soigneusement les nombreuses collections botaniques de Bonpland, ét qu’il était plus que probable que celles-ci seraient expédiées au jardin des Plantes de Paris.

Avant que l’histoire de la dernière année de Humboldt nous amène à la douloureuse tâche de suivre jusqu’à la tombe le grand naturaliste qui s’était de jour en jour affaibli dans ses luttes contre les forces destructives de la nature, jetons encore quelques regards en arrière sur son long et glorieux passé. Comme dès le début son existence s’est montrée belle et sereine ! Toute sa carrière a été la fidèle conséquence de son caractère, dans chacun de ses traits, chez le jeune homme comme chez l’adulte et chez le vieillard. Lorsqu’il faisait autrefois à Freyberg, ses premières études géologiques sur les mines , il vivait avec son compagnon de travaux Freiesleben , avec lequel il fit sa première exploration de mineur dans les mines du prince royal. Son être portait déjà l’empreinte que noua retrouvons dans le vieillard. Freiesleben disait alors : les traits les plus saillants de son aimable caractère sont : une sensibilité extrême, la bienveillance, la bienfaisance, une serviabilité qui vient au devant des besoins sans arrière-pensée d’intérêt

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personnel ; nn sentiment ardent pour l’amitié et pour la nature; l’absence de prétention, la simplicité et la franchise dans tout son être, une conversation toujours nourrie et animée, une humeur enjouée, vive et parfois même espiègle. Ces qualités qui, dans ses dernières années, l’aidèrent à rendre dociles et soumis des hommes sauvages et grossiers, parmi lesquels il vécut longtemps, qualités qui partout, dans le monde civilisé, excitèrent l’étonnement et l’intérêt , lui concilièrent dès ses jeunes années d’études à Freyberg l’affection et le dévouement de tous. Il n’était violent et courroucé que contre la grossièreté, l’injustice et la dureté, amer envers la sentimentalité et l’affectation ; la mollesse, qu’il appelait ramollissement du cœur, et la pédanterie provoquaient son impatience. Ce n’est qu’avec un pareil caractère qu’il était possible à celui qui devint plus tard directeur général des mines, d’exécuter volontairement le travail pratique d’un juré des mines, à celui qui fut d’abord le modeste mineur de Bayreuth d’arriver au résultat annuel d’un revenu de 300,000 florins. L’opinion émise par Gœthe lorsque, le 1®"’ décembre 1826, Humboldt alla le voir en passant , signale la persévérance dans les traits de caractère que Freisleben avait déjà constaté, car Gœthe disait tout ému à Eckermann qu’il rencontrait : • Alexandre de Humboldt.a passé quelques heures, ce matin, avec moi. Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins, mon admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu’en fait de connaissances vivantes, il n’a pas son pareil. Il y a là une variété comme je n’en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est toujours chez lui , et nous déverse ses trésors intellectuels. Il ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux

i^LEXANDKE DK liUMBOLDT.

près desquels on n’a besoin que de placer des vases sous les flots qui s’écoulent frais et inépuisables. 11 restera quelques jours ici , et je sens déjà que ce sera pour moi comme si j’avais vécu plusieurs années avec lui. »

Un des traits les plus saillants du caractère de Humboldt était son ardeur pour les voyages, jointe à un courage que rien ne 'pouvait abattre. Nous avons déjà raconté avec quelle impatience il attendait l’expédition en Égypte, de concert avec son ami Bonpland, la réalisation du voyage de Baudin autour du monde , l’arrivée de la frégate suédoise pour faire voile vers l’Afrique , et comment enfin , profondément chagrin de ses espérances déçues, il voulut partir sans bruit pour Tunis, sur un petit navire et le cœur plein de vastes projets, quitta enfin heureusement l’Espagne qui pressentait en lui le génie d’un second Colomb. L’ardeur de ce courageux esprit de recherches qui ne craint ni obstacles ni distances, se manifesta encore d’une façon bien remarquable dans la maturité de l’àge, lorsqu’il méditait un voyage en Asie. Il écrivit alors une lettre bien caractéristique au baron de Beniienkarapff, à Saint-Pétersbourg, celui qui est mort, il y a quatre ans, grand chambellan à Oldenbourg. Dans cette lettre, dix-sept ans avant la réalisation, sous l’empereur Nicolas, du voyage d’Asie, que les circonstances avaient retardé, il développait les vastes plans que son esprit hardi avait déjà conçus.

Cette lettre, que le baron de RumendorflF nous a confiée pour être rendue publique, avec l’assentiment particulier de Humboldt, et qui est écrite en français, pourra, en extrait, donner ici une preuve parlante de l’ardeur inébranlable de recherches qui animait Humboldt. Après avoir, dans sa lettre du 7 janvier 1812, datée de l’Observatoire,

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rue Saint-Jacques à Paris, et adressée au baron de Rennenkampff, son ami qui vivait alors à Saint-Pétersbourg en relations intimes avec Spiranski, d’Ouvanof, le comte Nesselrode, le chevalier de Krusenstern, l’astronome Schubert, après avoir communiqué de nombreux détails sur ses travaux littéraires, parliculicremeut sur la continuation de son voyage en Amérique, grand ouvrage terminé aux deux tiers, après avoir fourni de nombreux renseignements sur ses projets de voyage en Asie, projets qu’il avait conçus avant son retour en Europe , Humboldt poursuit sa lettre, en disant : • Le but de mon voyage en Asie, c’est cette chaîne élevée de montagnes qui va des sources de l’Indus aux sources du Gange. Je désire voir le Thibet, mais ce pays n’est pas le point important de mes recherches. Il est probable que je me dirigerai vers le cap de Bonne Espérance. Longtemps j’ai été charmé de l’idée d’un travail sur la déclinaison de l’étoile du Sud. Je voudrais toucher à Bénarès, si je ne pouvais atteindre Batavia ou le Thibet. Je pourrais alors visiter la péninsule indienne, les côtes de Malacca, l’île de Ceylan, Java ou les Philippines. Je préfère cet itinéraire de l’Inde, parce que, une fois débarqué, j’ai la certitude de faire un voyage riche de toutes sortes de découvertes. La situation politique de l’Europe me déterminerait à faire sur-le-champ mon voyage, si je pouvais prendre la route de Constantinople , de Bassora et de Bombay. Mon but principal était de visiter l’Inde et les montagnes de l’Asie centrale, situées entre le 35« et le 38® degré de latitude, peu m’importe vraiment par où je commencerai mon voyage. Tels sont, cher ami, les projets et les plans dont je me préoccupe en ce moment. Je crois pouvoir me flatter, jusqu’à l’heure présente, que je ne serai privé

d’aucune des ressources nécessaires à leur exécution. Je suis enchanté de l’intérêt que l’on continue à m’accorder à Saint-Pétersbourg; les noms de MM. Spiranski et d’Ouvanoff ne sont pas inconnus à ceux qui s’occupent dans le Nord des progrès de la science. Le comte de Romanzow, ministre du commerce , m’a honoré , pendant son séjour à Paris, de propositions contre lesquelles je ne me suis pas défendu; je lui ai, au contraire, exprimé mon désir de travailler dans le but vraiment grand et glorieux que l’empereur Alexandre encourage avec zèle. Ce sera donc avec plaisir et empressement que j’accepterai ces propositions que le gouvernement doit me faire par la voie officielle, si l’on est dispose à me fournir les documents géographiques sur les contrées que je désire explorer.

» Il m’en coûte beaucoup de renoncer à l’espoir de visiter les bords du Gange avec les bananiers et les palmiers qui les décorent. Je suis maintenant âgé de 42 ans et désire entreprendre une expédition qui doit durer de 7 à 8 ans. Mais pour que je sacrifie les contrées équinoxiales de l’Asie, il est nécessaire que le plan qu’on me tracera soit vaste et étendu.

» Le Caucase m’attire moins que la mer de Baïca, et les volcans de la presqu’île du Kamtschateka. Peut-on pénétrer jusqu’à Samerkam, Caboul et Cachemir? Faut-il renoncer à l’espoir de mesurer le Moustag et les hauts plateaux de Chamo? Y a-t-il dans l’empire russe un homme qui soit allé à Lassa ou au Thibet , sans suivre les routes habituelles de Téhéran, de Cazan, de Hérat ou de Calcutta? La Russie est en guerre avec tous les peuples de ses frontières méridionales ; au milieu du bruit des armes, pourra-t-on accomplir ces entreprises?

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» La géognosie, cette science qui traite de la stratification des montagnes et de la conformité de leur formation, la géographie des plantes, la météorologie, les observations sur le pendule, la théorie du magnétisme (inclinaison, déclinaison, puissance de forces, variations d’heure en heure), tout cela doit être établi dans cette expédition, à cause de la grande étendue que l’on peut parcourir. Les études sur les races humaines, sur les langues (qui sont les monuments les plus durables d’une ancienne civilisation) , l’espérance d’ouvrir de nouvelles voies au commerce, vers le midi, mille objets différents s’off’rent à nos recherches. Pour avoir, dès le commencement, un aperçu général du théâtre de nos entreprises, je voudrais qu’il me fût permis de commencer ainsi : de parcourir l’Asie du 58® au 60® degré de latitude, de traverser Catharinenbourg, Tobolsk, Jeniséisk, Jakutsk, jusqu’aux volcans de Kamtschatka et jusqu’aux rives de la mer du Sud. Le pays est élevé vers le Nord, et l’on pourrait y distinguer toutes les nouvelles formations de montagnes, ou bien l’on pourrait se diriger de l’E. à l’O., sous le 48® degré de latitude, vers le lac de Baïca, pour y faire des recherches qui commenceraient au sud et qui dureraient quatre ou cinq ans. Ces voyages ne sont nullement coûteux, quoiqu’il soit nécessaire d’employer des instruments d’une construction très légère, faciles à transporter et néanmoins très exacts. Je désirerais que la plupart des savants qui doivent m’accompagner fussent Eusses; ils sont plus audacieux et plus patients dans les fatigues; et ne seront pas si désireux d’opérer leur retour. Je ne comprends pas un mot de russe, mais je m’y mettrai comme je l’ai fait pour l’espagnol, car tout ce que j’entreprends, je le poursuis avec enthousiasme. On pourrait atteindre, du même coup, plu-

sieurs grands résultats. 1° Les progrès de la connaissance exacte de la physique générale, de la géologie et de la botanique et d’autres branches de l’histoire naturelle descriptive, de l’étude de l’aiguille aimantée, de l’histoire de l’atmosphère. 2“ La rectification des cartes, au moyen des observations astronomiques, sans se plonger dans de longs calculs trigonométriques. Ensuite, des mesures barométriques, l’exécution de coupes de profil à la surface du globe, comme dans mon Atlas du Mexique. 3” Donner des renseignements exacts sur l’état économique, politique et commercial du pays, dans les parties qui ne sont pas encore suffisamment connues. 4o Entreprendre des recherches sur l’histoire des peuples et des langues , pour élargir le dictionnaire polyglotte qui a été commencé d’après un plan peu philosophique, puisqu’il exclut les analogies ou conformités grammaticales. 5° Enrichir les collections d’histoire naturelle de S. M. l’empereur; tracer particulièrement le classement régulier des états géologiques des roches distribuées par provinces, assemblage important, puisqu’il représenterait une surface de 1,500 milles, quelque beaux et utiles que soient les travaux de Gmelin, de Pallas, de Kraschenikofl', de Hermann, ils pourraient être considérablement augmentés par les grandes observations générales que l’on exécute aujourd’hui. Quand on songe à tous les résultats que l’on pourrait obtenir par la réunion de personnes compétentes, qui, animées d’un bon zèle, munies d’instruments exacts , guidées et protégées par un gouvernement qui se montre libéral pour les projets et les individus, leur fait appel et leur donne sa confiance, on se convaincra facilement que les voyages autqur du monde sont particuUèreraent propres à faire progresser les sciences ,

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surtout les voyages de circumnavigation qui dépendent exclusivement du développement de la géographie nautique. J’ai examiné avec beaucoup de soin les relations de voyages de M. de Krusenstern. Dans la préface du commencement du premier volume de mes observations astronomiques , j’ai témoigné à ce savant et expérimenté navigateur mes hommages publics. Il rend les plus beaux services au gouvernemeni de l’empereur Alexandre qui, dès son avènement au trône, a déployé la plus noble ardeur à encourager le progrès des lumières dans ses immenses États, au moyen de deux grandes expéditions, l’une sur mer, l’autre dans l’intérieur de ce vaste continent.

» Vous voyez, monsieur, d’après les espérances auxquelles je m’abandonne, que je serais bien résolu d’accueillir les offres dont on voudrait bien m’honorer, si les plans étaient combinés d’une manière convenable, et grandement, comme il me semble que cela serait digne d’un monarque qui gouverne une si notable partie de l’ancien monde. Les appréhensions que fait naître l’imminence d’une guerre dans le Nord retarderont, peut-être, un peu l’exécution de ce grand projet, mais je conserve le ferme espoir que cette partie de l’Europe continuera à jouir de la paix. Si cette espérance ne se réalise pas, il est permis de croire qu’à l’issue d’une guerre, les gouvernements se hâteront d’exécuter ce qui entretient leur prospérité intérieure et n’exige que de médiocres sacrifices d’argent. Je ne pourrai pas être à Saint- Pétersbourg avant l’hiver de 1814. Mais ce retard ne nuira aucunement à la chose. 11 faut plus d’un an pour disposer les instruments de physique et d’astronomie que l’on pourrait commander chez Fortin , Bréguet ou Lenbir à Paris , ou chez Troughton, Rudge, Eamsdon fils à Londres, ou à

Munich chez Reicheubach. Il faut du temps pour réunir les savants et les artistes , comme pour prendre des renseignements exacts sur les frontières méridionales de l’Europe et sur la possibilité de pénétrer plus avant dans le Sud. Une faiblesse du bras droit que j’ai gagnée par suite de la grande humidité, près de l’Orénoque, rend mon écriture très illisible. Oserais -je vous prier de faire transcrire cette lettre en autant d’exemplaires que vous le jugerez à propos, pour en donner quelques-unes à vos amis. Je me suis adressé à vous , avec la même franchise que je l’ai fait en 1799, à la cour d’Aranjuez. Je souhaite ardemment que vous puissiez continuer à me renseigner plus au long sur ce sujet important; je ne demande pas de certitude, mais une certaine probabilité. Je comprends que , dans la situation politique actuelle du monde, le gouvernement ne puisse se soucier d’un pareil sujet, mais j’éviterais des frais inutiles, si je savais à l’avance que le monarque désire me voir renoncer à mon voyage dans la Russie d’Asie. Je ne me refuserais à rien qui puisse contribuer à l’accomplisseinent glorieux d’un but aussi utile, et j’entreprendrais un voyage de Tobolsk, au cap Comorin même, si je savais que sur neuf personnes, une seule dût venir; mais simple d#ns mes besoins, armé de mon indépendance morale, soutenu par une volonté ferme, je continue tranquillement mes recherches personnelles et spéciales. Je sortirais de mon caractère si, au lieu de répondre aux questions que vous me posez, je voulais, de mon côté, prendre les devants. Pouvez-vous me dire exactement quelle est la latitude du village de Sibérie, situé le plus au Nord, qui est habité pendant l’hiver? J’entends par village toute réunion de deux ou trois maisons. Il serait très intéressant de pouvoir connaître les variations

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

d’heure en heure de Tniguille aimantée et la puissance du

magnétisme, pendant l’aurore boréale, durant la nuit «

Cette lettre, dans toute son étendue, nous peint Humboldt dans sa personnalité intellectuelle et nous donne le miroir fidèle et sensible de ses propres pensées.

Nous avons, depuis cette époque, suivi les travaux de Humboldt, dans le champ spécial de la science, mais la confiance de ses supérieurs et de ses amis porta sa sphère d’activité dans le champ de la diplomatie et de la politique. Au début de cette carrière, ce fut contrairement à ses penchants naturels qu’il renonça, de temps en temps, aux calmes recherches auxquelles se livrait son esprit, pour se lancer dans le mouvement, la distraction, les fatigues de la v carrière des fonctions civiles, et accomplir des missions diplomatiques. Pour compléter le tableau de sa vie, nous poursuivons , en jetant quelques regards sur ce côté de sa carrière.

Les premières fonctions diplomatiques de Humboldt remontent à l’année 1794. L’institution nouvelle des salines de Prusse l’avait amené à Kolberg, en qualité de surintendant des mines, dans le dictrict de la Netze et de la Weichsel, au sud de Thorn. Les événements militaires de cette époque et leurs conséquences politiques le rappelèrent subitement vers le Ehiu, à son retour de Posen. La Prusse, en particulier, fut déterminée à poursuivre la guerre contre la république française, par le traité d’ailliance conclu au mois d’avril 1794 entre l’Angleterre et la France. M. de Hardenberg qui était alors ministre des principautés de la. Franconie, fut envoyé à Francfort, pour y suivre des conférences avec lord Malmesbury, l’ambassadeur anglais, et l’amiral Kinkel , l’envoyé de Hollande, Humboldt qui

jouissait de ramitié personnelle et de la confiance illimitée de Hardenberg, reçut l’invitation de l’accompagner à l’armée où le ministre l’employa tant à la correspondance du cabinet qu’à des missions au quartier général du feld-maréchal Mollendorf. C’est ainsi que Humboldt fut lancé sans préméditation dans une carrière qui lui était étrangère ; et voici ce qu’il en disait, dans une lettre écrite par lui le 10 septembre 1794, du quartier général anglais à Veden, en Brabant : « Jamais ma vie n’a été plus variée que maintenant. J’ai été longtemps arraché à mes occupations habituelles pour être chargé de travaux qui se rapportaient aux missions diplomatiques du ministre de Hardenberg, puis j’ai servi le feldmaréchal Mollendorff et son quartier général, et maintenant, par ordre, me voilà dans le camp anglais. De Veden, je pars, le 14, pour le comté d’Altenkirchen, où je dois attendre le mouvement général, et je rejoins ensuite le camp de Kreuznach et de Francfort. Et toujours en continuant ainsi. Certes je ne suis pas content, mais j’ai trop de distraction pour être triste. J’ai recueilli des idées nouvelles et mon voyage continuel dans des régions intéressantes sous le rapport minéralogique m’a été fort utile pour mon livre sur la stratification et la disposition des couches terrestres. «

Une nouvelle mission politique l’appela de nouveau, en 1796, dans le champ de la politique qui lui promettait si peu. Il fut appelé de Bayreuth à Berlin, pour passer quelques mois auprès de sa mère souffrante. L’armée française commandée par Moreau avait subitement pénétré dans le duché de Wurtenberg, le prince avait fui et le roi de Prusse craignait que les possessions d’Hohcnlohe, sur lesquelles, en 1791, Mirabeau avait formé la légion d’émigrés du corps de Condé, ne fussent exposées au pillage de la part des

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armées envahissantes que commandaient Moreau et Jourdan. La paix conclue à Bâle en 1795, par Hardenberg, ayant ramené des relations amicales entre la Prusse et la France, on espérait disposer favorablement le général français pour les domaines d’Hohenlohe. Humboldt fut choisi pour cette mission. A la fin de juillet 1796, suivi du capitaine de Pirch et d’un seul trompette, il partit d’Ingolfingen pour le quartier général français en Souabe. Le combat de Cannstadt avait eu lieu peu de temps auparavant. Humboldt vit sur sa route le ballon de Condé qui resta gonflé pendant plusieurs mois, et retenu par une corde, dans lequel le général Saint-Cyr observait l’ennemi. Il parvint à remplir son but d’une manière satisfaisante, eut même encore le bonheur de se rencontrer là avec le général Desaix qui, informé depuis longtemps du projet de Bonaparte sur l’Égypte, s’eft'orça de détourner Humboldt de son voyage aux régions tropicales de l’Amérique, pour l’attacher à l’expédition française en Égypte. En attendant, Humboldt revint à ses montagnes de Bayreuth, pour se préparer à l’exécution de ses grands projets de voyages, sur l’invitation du baron de Zach , par l’étude pratique de l’astronomie, par des observations au moyen du sextant, et par des déterminations géographiques de localités.

Après son voyage en Amérique, Humboldt, ayant séjourné à Paris, puis, en 1805, fait avec Gay-Lussac et Léopold de Buch son ascension du Vésuve, était retourné à Berlin, La Prusse était alors dans une période de profond abaissement politique. La paix de Tilsitt l’avait jetée dans une grave position, et pour adoucir quelque peu les dures conditions que Napoléon lui avait imposées, le gouvernement avait eu la pensée d’envoyer à Paris, au printemps de 1808, vers

ALEXANURE DE Hl'MBOLDI. r>ir>

l’empereur Nnpoléon, le prince Guillaume de Prusse, âgé de 25 ans, frère cadet du roi, et remarquable par l’aménité de son caractère et sa bravoure personnelle. A. de Humboldt, vivait alors, au moment de l’occupation de Berlin par les Français, dans un jardin solitaire et écarté, s’occupant avec ardeur d’observations de toutes les heures sur l’aiguille aimantée et les déclinaisons de la direction du nord, travail qu’il avait entrepris de concert avec Gay- Lussac. Il fut inopinément arraché à ses. paisibles travaux de savant, pour payer de son nom et de sa personne envers sa patrie. Le gouvernement avait compté sur ce que Humboldt , savant apprécié dans les deux parties du globe , homme considéié dans les cercles les plus élevés de la société, pourrait, autant par ses relations intimes avec les personnes influentes de France que par sa grande expérience, seconder les intentions de la mission du prince Guillaume; il reçut inopinément du roi l’ordre de rejoindre à Francfort le prince royal et de faire partie de l’ambassade à Paris. Humboldt obéit avec joie à l’appel de son pays, se rendit à Francfort où il trouva en même temps, l’adjudant du prince, un M. de Hedemann (devenu plus tard le gendre de Guillaume de Humboldt) et fut envoyé d’avance à Paris par le prince, pour chercher, par la connaissance qu’il avait des personnes du pays et par ses relations, à préparer ce terrain difficile et l’accueil favorable que le prince reçut, et à faciliter ainsi le but de sa mission. Le séjour du prince à Paris se prolongea jusqu’à l’automne de 1809. Humboldt était, en quelque sorte, redevenu Pariricn, et comme il s’occupait avec ardeur de l’histoire de ses voyages et ses expériences scientifiques, mais que la situation politique de l’Allemagne rendait impossible la publication d’un si grand ouvrage qui sans

r.I6 ItlOGRAPHIK DES HOMMES CÉLÉDRES.

l’appui d’un gouvernement, le réduisait absolument à ses propres ressources, Humboldt chercha à obtenir du roi Frédéric Guillaume III rautorisatioii de rester à Paris.

En 1814 il prit part au voyage politique du roi de Prusse en Angleterre; en 1818 il y eut lui-même une mission diplomatique, et les puissances alliées lui avaient confié la rédaction d’un aperçu sur les colonies de l’Amérique du Sud, lorsque le roi le rappela, au mois d’octobre, à Aix-la-Chapelle où avait lieu le fameux congrès, pour éclairer les délibérations de ses lumières. Humboldt accompagna encore son roi dans le congrès de Vérone en 1823. Il avait suivi le prince royal dé Prusse, au mois de mai 1880, à Varsovie, 'pour la diète constitutionnelle que l’empereur Nicolas ouvrit en personne, puis bientôt après, le roi lui-même à Toplitz, quand arriva la nouvelle du renversement de la royauté des Bourbons et l’ avènement au trône de Louis-Philippe. Depuis longtemps Humboldt était intimement lié avec la famille d’Orléans, c’est pourquoi le roi de Prusse l’envoya, au mois de septembre, à Paris, avec la charge diplomatique de féliciter la nouvelle dynastie, et d’envoyer à Berlin des rapports politiques, la cour de France en étant informée. Il s’acquitta de ces devoirs du mois de septembre 1830 au mois de mai 1832, et reçut la même mission de confiance dans les années 1834 et 1835, pour correspondre avec le roi de Prusse, en qualité de rapporteur diplomatique auprès de la cour de France, mission qui, dans le cours des années se renouvela cinq fois et permit chaque fois à Humboldt de séjourner quatre ou cinq mois à Paris.

Quoique Humboldt éprouvât la plus haute satisfaction dans ses riches et incessantes recherches de la vérité, et qu’il s’attachât peu , dès lors , aux témoignages extérieurs

de considération qu’il avait en partage et qu’il avait si bien mérités, la plupart de nos lecteurs apprendront peut-être avec intérêt de quelle façon significative les princes des différents pays lui témoignèrent leur estime. En 1805 , nommé gentilhomme de la chambre du roi, il était enfin chevalier de l’ordre élevé de l’Aigle noire, grand chancelier de l’ordre civil du Mérite , grand’croix de l’ordre de Léopold de Belgique et de l’ordre de la Légion d’honneur, de l’ordre danois de Danebrog, de saint Olaff, de Noi^vége, des ordres russes de sainte Anne, de saint Stanislas et d’Alexandre Newski , de l’ordre saxon du Faucon , de l’Etoile du Nord de Suède, de l’ordre de saint Charles d’Espagne. Il avait obtenu la 2« classe de l’ordre illustre de saint Vladimir que l’on obtient si difficilement. Le célèbre défunt réunissait en tout sur sa poitrine dix-sept décorations du grade le plus élevé.

Après ce coup d’œil en arrière, nous transporterons maintenant l’histoire de Humboldt à la triste semaine de 1859. A chaque occfision, la reconnaissance publique lui payait l’hommage -de sa piété, gage de la gratitude générale B l’égard du grand savant, quoique celui-ci, poussé par une modestie qui était un trait particulier de son caractère, se défendit lui-même de ce nom du plus grand des savants et désignât Gausz et Arago, pour leur attribuer la supériorité. Chaque réunion de naturalistes ou de médecins avait soin ou de l’inviter solennellement, ou, dans ees derniers temps, de lui envoyer par dépêche télégraphique un salut cordial et sympathique, auquel il s’empressait de répondre par un chaleureux remercîment.

Lorsque l’on s’apprêtait au mois d’août 1858, à commencer les fêtes du jubilé de l’Université d’Iéna, Hum-

IIOGRAPHIE DES BOUGIES CÉLÈBRES. 37

S!8 BIOGRAPHIE BES HOMMES CÉLÈBRES

boldt répondit à l’invitation que lui adressa le prorccteur de l’école supérieure, par une lettre dont voici la teneur :

• Votre Magnificence, tant en son nom qu’au nom du très honoré sénat de l’assemblée générale de l’Université ducale et grand-ducale de Saxe, m’a gratifié d’une invitation si expressive, si amicale, comme hôte d’honneur, à la splendide fête du jubilé protestant du 15 aoftt, que, tout en ne pouvant pas, avec mes 89 ans, me flatter de l’espoir de transgresser peut-être l’ordonnance des médecins qui me défendent tout déplacement , j’ai néanmoins voulu ne pas différer de vous présenter dès à présent l’expression de ma plus profonde gratitude. Mes vœux n’ont pas été exaucés. Ce ne sont pas mes labeurs , ni la part que je prends à la vie publique, libérale et intellectuelle de l’Allemagne, mais bien mes forces corporelles qui déclinent rapidement. Je suis enchaîné là où mes plus heureux , mes plus attrayants souvenirs aussi bien que mes profonds sentiments de reconnaissance me retiennent.

« Agréez l’expression de la considération avec laquelle je me recommande amicalement à votre bienveillance.

« De Votre Magnificence,

» Le très dévoué collègue,

• A. DE Humboldt. •

Ce ne fut pas seulement dans les cercles de corporations savantes que Humboldt reçut des témoignages publics d’hommages; bien des personnages privés saisirent l’occasion de lui payer cordialement ou délicatement le tribut volontaire de leur reconnaissance. Tantôt c’étaient de pré-

deux produits naturels ou des cadeaux d’autre espèce, tantôt de délicates attentions en vue d’accomplir ses désirs dans le sens de ses goûts et de ses habitudes. Parmi les nombreux objets de la sorte, mentionnons seulement le cadeau qui lui fut envoyé , pour le 89® anniversaire de sa naissance, de la part des frères Herschel , académiciens à Breslau. C’est un tableau qui représente Humboldt professant au milieu de ses célèbres élèves et amis (entre autres son frère Guillaume , Léopold de Buch , le gouverneur du chateau, de Buch, Lichtenstein, Chamisso, Kitter, Erdmann, Enke et Ideler), présent qui était accompagné d’une dédicace poétique empruntée à Goethe. Les journaux firent ^ savoir que la société du Nicaragua pour la réunion de l’océan Atlantique à la mer Pacifique avait fait des démarches pour nommer Humboldt son président honoraire.

Il y a peu de temps que nous admirions encore la constance avec laquelle l’énergie intellectuelle et corporelle de Humboldt se soutenait, exceptionnellement favorisée par cette nature qui a pour tâche éternelle de détruire ce qui est créé et accompli ; mais nous remarquions cependant en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait infirme , de sorte qu’il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de l’esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et indirectement que l’esprit avait un secret pressentiment qu’il allait bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu’il l’abandonnerait, plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d’émouvantes sensations. On connaît l’anecdote recueillie

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

partout avec une muette sympathie et qui date de l’automne de 1858. Il revenait un jour d’un cercle d’amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec les plumes gonflées et le regardant tristement ; Humboldt lui adressa ces mélancoliques paroles : « Quel est celui de nous deux qui le premier fermera les yeux à jamais? » La tristesse de ces paroles doit avoir été bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seifîert, effrayé dans son affection, s’empressa de détourner de semblables pensées. Encore à la mort de Bonpland , Humboldt s’était considéré comme un ami qui prend congé pour un temps très court de son compagnon , et l’on raconte de lui des conversations qu’il tint dans de petites réunions d’amis , où il désignait avec une sorte de pressentiment prophétique, l’année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné , peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l’ardeur de l’étude n’en avait lui-même conscience ou ne voulait se l’avouer. U n jour il témoigna un ardent désir de repos , d’un entier éloignement du monde, au déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore , au printemps de 1859 , dans les journaux, le public de tous les continents de s’abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes ; enfin de ne pas regarder sa maison comme un comptoir public d’adresses. Avec quel serrement de cœur il dut voir qu’une correspondance obligée de plus de 2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son travail particulier. Lorsqu’un esprit aussi énergique, aussi dispos ne se plaint que de l’abaissement de

ALEXANDRE DE flUMBOLDT.

cette activité à laquelle il a été habitué pendant plus d’un demi-siècle et qui a progressé d’elle-même, c’est qu’il doit sentir qu’il lui reste encore bien peu de temps.

Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine d’activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, àson illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette biographie, les accueillit d’une façon si amicale, si chaleureuse et fit l’éloge répété du soin, de la fidelité, de la discrétion de formes de l’ouvrage, exprime encore à l’auteur la plus grande satisfaction, lorsqu’il apprit, au commencement de 1859, qu’une nouvelle édition, la troisième, était sous presse, il nous fournit de nouvelles notices sur Bonpland, nous exprima le vœu sincère que cette nouvelle édition fût adoptée dans les États argentins comme un souvenir de Bonpland et s’adressa, pour nous recommander à cet eflét, à ses amis qui résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante, incertaine, surchargée de corrections nous disait que peut-être nous aurions bientôt à sceller d’une pierre solide et pesante la biographie du vivant.

Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en lui. Déjà, au commencement de l’hiver de 1858, ses amis s’étaient inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, lorsqu’il se

BIOURAFHIB DES HUMliES CÉLÈBRES. 37.

3S2 BIOGRAPHIE DBS HOMMES CÉLÈBRES

releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il nous écrivit, le 8 décembre 1858 : » Je suis toujours très désagréablement grippé. » Et quand il sc plaignait , il devait se sentir plus faible qu’il ne le paraissait aux autres.

Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, que Humboldt, sortant à la fin d’avril d’une réunion pour revenir à la maison de Mendelssobn , avait éprouvé un refroidissement qui le tenait au lit. Hélas ! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze jours qu’il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins médicaux ; scs forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa vigueur d’esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu plus fatiguée. Le 1®*^ mai au soir, d’après le bulletin des médecins, la fièvre s’était un peu calmée, le catarrhe avait diminué , mais l’état d’affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que son esprit était maître de lui-même et qu’il reconnaissait son entourage, la somnolence se joignit à l’abattement des forces, la respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusques vers la dernière heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade aussi et qui l’avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis avec sollicitude autour de son lit , et surtout de sa chère nièce l’épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hederaann , enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se lut et ferma les yeux, sans souffrance, le

6 mai à deux heures et demie de l’après-midi, à l’âge de 89 ans, 7 mois et quelques jours.

Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de eette mort, la même émotion que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de l’éclair, l’étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la mort de Humboldt, leur ami commun , à toutes les nations civilisées, de pays en pays, d’un hémisphère à l’autre. Il était l’Alexandre le Grand de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de l’âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait à son fidèle serviteur Seifl’ert, par acte de donation, presque toute sa succession, bibliothèque, objets précieux , mobilier. Il ne laissait ni fortune , ni disposition testamentaire.

On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été longtemps l’ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire distingué, un grand génie, qui s’était livré aux travaux et aux recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour développer et éclairer l’esprit humain. D’après les dispositions prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles, mais ce ne fut pas l’éclat des funérailles dont la pompe accompagne publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la population de Berlin, jusqu’au plus modeste ouvrier, sur le trajet du cortège et leur fit attendre la tête découverte le passage du defunt, non, c’était le sentiment unanime que l’illustre mort était un homme auquel le genre humain était redevable d’une grande partie du progrès de son intelligence.

Dès l’heure la plus matinale, les Ilots du peuple s’assem-

324 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

blèrent sous les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d’Oranienbourg fut interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le cortège funèbre se réunit devant la maison n® 67 et dans l’intérieur. Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits , dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le cercueil et rappelaient l’époque de sa vie où Humboldt ouvrit , dans leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.

Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive le reçut , la tète découverte. Le cortège s’ouvrit par les serviteurs du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite environ 600 étudiants de l’IIniversité de Berlin, conduits par leurs maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de musiqtie, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, le comte de Dœnnhoft', le baron deZedlitz; ils étaient assistés d’un quatrième qui portait , sur un coussin de velours rouge , les insignes de l’ordre de l’Aigle noire, de l’ordre du Mérite et des autres ordres nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des

étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d’une couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l’ordre de l’Aigle noire, à leur tête, le gouverneur de l’ordre, général feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil , le général comte de Grœben. Venaient avec eux, les ministres d’ÏItat en grand uniforme, l’état-major général, les fonctionnaires de la cour, les conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, l’ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux assemblées des États , les hauts fonctionnaires publics, les officiers de l’état-major, les membres de l’Académie des sciences dont Humboldt était le doyen, les professeurs de l’Université conduits par le recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de l’Académie des beaux-arts, l’ensemble du corps enseignant des écoles de Berlin , les magistrats et les conseillers municipaux , conduits par le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Eaunyn, le commissaire Esse et le prince Kadziwil, pour rendre les derniers honneurs au citoyen adoptif de la ville.

Un long cortège de personnes de toutes conditions suivait immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d’honneur et, en tête, les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la diplomatie, etc., puis le cortège se prolongeait à l’infini.

Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du mort de chants religieux ; en pas-

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

sant devant l’Université, au son des cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de Berlin , le cercueil arriva devant le dôme ou l’attendaient, sous le portail, la tête découverte, le prince l’égent, le prince Frédéric Guillaume , Albert , Albert fils , Frédéric , Georges , Adalbert de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel ; puis, à l’entrée principale de l’église, les chapelains de la cour, conduits par Strauss, reçurent le cercueil et l’accompagnèrent devant l’autel, où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en fleurs, d’innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les princes de la famille royale ; dans une loge se trouvaient plusieurs princesses. Le surintendant général Hofl'mann prononça le discours funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre par le chœur de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.

Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tegel, pour reposer dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l’y avait précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne sombre, s’élève comme une amie la statue de l’Espérance, sortie des mains de Thorwaldsen.

Aussitôt qu’il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d’élever une statue à l’illustre savant dans la galerie du château de Versailles.

Humlboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu’il éprouvait dans les derniers temps, comme un avertissement de prendre quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire. Ses manuscrits et ses

ALEXANDHE DE HUMBOLDT.

journaux furent trouvés classés et attachés, et la deuxième partie du 4® volume du Cosmos, dont, jusqu’à sa mort, il avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera, nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main expérimentée d’un ami

Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Huraboldt et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les œuvres de sa pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième édition avec son complément nouveau, et qu’il a payé d’un mot de reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au dessous du grand nom de Humboldt.

Nous donnons dans ce monument l’image fidèle de son génie qui a exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses rayons, sans jamais le savoir; car c’était un soleil d’intelligence qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle , même dans les limites les plus étroites de leur être.

Ce n’est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais ' partout où les lumières, l’amour de la nature, l’intelligence du monde et de notre propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés d’un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons hommage au nom de Alexandre de Humboldt!

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