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CHAPITRE X

LE COSMOS. — ESQUISSE DES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES DES TR.WAUX DE HUMBOLDT.

En parlant des leçons publiques sur la description physique du globe , que Humboldt professa dans le semestre d’hiver de 1827-1828 , presque simultanément dans le grand amphithéâtre de l’université et dans la grande salle de l’académie de chant de Berlin , nous avons fait remarquer qu’il avait l’intention de reproduire, dans un ouvrage intitulé Cosmos, ces descriptions qui avaient eu tant de retentissement , mais que de nouveaux incidents survenus dans son existence l’avaient forcé de retarder l’élaboration et la publication de çette œuvre. Il regardait ces leçons , faites devant un auditoire appartenant à tous les degrés de l’intelligence, comme un moyen facile et certain d’examiner l’enchaînement normal ou vicieux des parties isolées d’une

(1) Cfl chapitre cotilicnl une analyse du Cosmos , des réflcïions sur cet ouvrage et un assez grand nombre de passages extraits des voyages de Humboldl comme tableaux de la nature, navigation sur les fleuves d'.Amérique, description d’un tremblement de terre, etc., etc. Nous reprenons dans le chapitre suivant la biographie proprement dite de Humboldt.

doctrine; c’est pour cela qu’avant l’époque où il avait tenu ces séances à Berlin, il en avait institué de semblables, eu langue française, à Paris, où elles avaient duré plusieurs mois. Il n’avait pas besoin de démonstration écrite; sa simple parole faisait voir comment il comprenait la science, et ce qui prouve combien le public avait à cœur de conserver ces leçons fugitives, c’est que des auditeurs fervents et nombreux ou bien les recueillirent par écrit , au moment même des séances, ou bien, faisant appel à une heureuse mémoire , les reproduisirent d’après des notes et les livrèrent à l’impression.

Ce n’est que dans les années 1843 et 1844 que Humboldt écrivit lui-même, pour la première fois, ce qu’il avait autrefois professé; mais comment aurait-il pu écrire tout ce que, dans l’intervalle des séances, de nombreuses observations lui avaient fait comprendre et les résultats importants qu’il en avait tirés, les opinions et les aperçus si frappants, si étendus qui avaient atteint le dégré le plus élevé de perfection , de charme et de certitude.

Mais pour donner à ses descriptions ultérieures l’unité, la fraîcheur, la vie intime, il les rattacha, non sans reporter un heureux souvenir vers l’hiver de 1827 - 1828, à ses leçons publiques et à l’époque scientifique qu’elles représentaient, et prenant pour point de départ les thèmes qu’il avait traités alors, il s’étendit sur ce sujet, au point de vue du développement de la science. Telle est l’histoire particulière de ce grand ouvrage qui a paru récemment sous le nom de Cosmos.

Mais cette œuvre a aussi une histoire intime qui reflète la vie de Humboldt dans son développement intellectuel. Nous avons précédemment appelé cet ouvrage un testament,

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

« un legs fait au genre bumainj » et Humboldt lui-même dit à ce sujet qu’au déclin d’une vie pleine d’agitations, il offre au public allemand une œuvre dont l’image s’est, en traits incertains, offerte à son esprit pendant plus d’un demisiècle.

Il connaissait l’importance de son legs scientifique, car il savait qu’il devait arriver à la conclusion des résultats qu’il avait conquis pendant toute sa carrière; souvent il regarda cette entreprise comme impossible à accomplir, et cependant, désireux de résumer l’ensemble de ses travaux, sentant qu’il devait au monde un aperçu général de ses expériences de plus de cinquante années, il revint toujours à l’œuvre, pour mettre les trésors de son génie supérieur, enrichis par d’heureuses circonstances, dans le domaine commun de la patrie allemande, et laisser à celle-ci un héritage du plus haut intérêt. Il va sans dire que, dès le début, il avait écrit cet ouvrage en allemand. Il avait pour but principal de sa vie d’embrasser tous les phénomènes physiques dans leurs rapports généraux et d’envisager la nature comme un tout mu et animé par une force intérieure. Eu observant certains faits isolés dans les sciences naturelles, il savait arriver à la connaissance d’autres faits particuliers. En lui se fécondaient réciproquement toutes les branches de la science; il dévoila les causes obscures des nombreuses formes d’entités et reporta tout aux lois de l’unité dans la nature.

Comme nous l’avons déjà dit, ce grand but des efforts de Humboldt fut favorisé par les circonstances les plus heureuses, comme il est donné à peu de voyageurs scientifiques d’en rencontrer; car il trouva l’occasion non seulement de visiter certaines côtes , ce qui arrive à la plupart des cir-

cumnavigateurs, mais encore de pénétrer bien avant dans les régions profondes de deux parties du monde, où ses yeux contemplèrent les manifestations les plus opposées et les plus frappantes de la nature : les pays tropicaux du sud de l’Amérique et les steppes du nord de l’Asie ; en les comparant entre elles, en y jetant ensuite un regard d’ensemble, il devint capable d’embrasser le ciel et la terre dans leur totalité, comme un tableau général du monde physique,

La masse imposante de se^ matériaux scientifiques fut un trésor pour tous les savants ; car Humboldt ne les leur a pas seulement offertes avec abondance, dans ses ouvrages, mais encore l’ordre le plus parfait existait dans ce coup d’œil général de ses connaissances. Au déclin de sa riche et laborieuse journée, cet homme illustre voulait léguer à son pays les fruits de ses travaux, et dans ce but, il les rattacha aux leçons publiques qu’il avait directement faites jadis au peuple allemand, à Berlin et qui avaient servi d’introduction à l’œuvre que le Cosmos est appelé à compléter. Cependant les leçons de Berlin et le Cosmos n’ont rien de commun entre eux, si ce n’est l’enchaînement des sujets qui y sont traités; car, depuis 1827 , des recherches plus étendues et plus approfondies des phénomènes de la nature et des lois physiques, le perfectionm ment progressif des instruments d’observation et le développement des limites de l’intelligence qui en était résulté, avaient donné à la science une autre physionomie; l’obscurité s’était éclaircie, la lumière avait successivement remplacé les ténèbres, l’esprit lui-même avait acquis un point de vue plus élevé, sous l'influence collective de toutes les idées nouvelles. Humboldt sentit mieux que tout autre q\ielle grande difficulté il y aurait à produire une œuvre qui pût être une image fidèle et constam-

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ment exacte d’un monde dont la course n’a pas de fin, d’une science dont le regard se porte de plus en plus loin ; car plus l’observateur s’élève avec l’esprit humain qui subit l’influence du temps et des lieux, plus l’horizon s’élargit et découvre de nouveaux espaces. Les traités de sciences naturelles vieillissent avec les années et tombent dans l’oubli. Mais Humboldt sentant ce qu’il y a de noble et de sublime dans l’étude de la nature, et brûlant pour elle d’une légitime ardeur, ne se sentit pas découragé, quoiqu’il eût conscience de ce perfectionnement incessant de la science humaine. Il savait qu’il avait pour son propre compte fourni de nombreux matériaux à la construction de cet édifice si solide, si difficile à renverser. Lors même que des phénomènes considérés jusqu’alors comme isolés out dût être ultérieurement rangés sous les lois communes, que de nouvelles forces naturelles ont été découvertes et fondées, que des matières simples en apparence se sont accrues en nombre ou se sont montrées composées d’éléments divers, les travaux de Humboldt n’en ont pas moins exercé leur influence sur les temps les plus avancés, car ils nous montrent la nature dans toute sa vie, et nous signalent des lois éternellement immuables et régulières, au lieu de variations physiques éternelles.

La série des leçons publiques faites jadis par Humboldt sert de base à l’exposition du Cosmos. En en parlant pour la première fois, nous n’avons rien dit de ce dont elles traitaient, parce que nous nous proposions de nous en occuper suffisamment ici. Comme nous l’avons déjà dit, ces leçons consistèrent eu soixante et une conférences dont cinq furent consacrées à l’existence du globe et à la délimitation de sa description physique, et à un tableau général de la nature. Trois leçons nous donnent une histoire de l’aspect de l’uni-

vers. Les encouragements à l’étude de la nature forment la matière de deux leçons. Il en a consacré seize aux espaces célestes, cinq à la forme, à la solidité du globe, à la chaleur et au magnétisme de l’intérieur de la terre, et à la lumière polaire. En quatre séances, il traite de la nature de l’écorce solide de la terre, des sources chaudes, des tremblements de terre, du volcanisme ; en deux leçons, des espèces de roches et du type de leurs formations; en deux, de la forme de la surface terrestre, de l’organisation des continents et du soulèvement du sol sur les fentes du globe. Trois leçons parlent de la mer comme d’une enveloppe fluide de la terre pouvant être réduite en gouttes; dix leçons traitent de l’atmosphère, ou enveloppe consistant en un fluide élastique, et de la distribution du calorique. Une leçon est consacrée à la distribution géographique des organismes en général ; trois à la géographie des plantes ; trois à la géographie des animaux; et enûn dans les deux dernières leçons, il étudie les races humaines.

Nous avons, de la sorte , un aperçu général des matières du Cosmos, dans l’ordre où elles sont traitées. Dans cet ouvrage, Humboldt découvre à notre esprit, pour nous le faire intimement connaître, un monde dont il oflre l’image scientifique et rigoureusement objective, mais qu’il anime du souffle de son génie, monde d’une variété infinie, dans sa sublime unité soumise aux lois immuables du mouvement et du repos. Mais il nous transporte immédiatement au véritable point de vue d’où nous pouvons observer ce tableau de l’univers, en nous expliquant la diversité des produits de la nature, en élucidant, par ses expériences, les lois fondamentales de l’univers, en nous découvrant la vaste perspective de cette peinture où, partant des régions les plus

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éloignées de l’air et des constellations qui font leur révolution dans l’espace, il revient à la terre pour étudier sa géographie, scs plantes, ses animaux, scs races humaines. C’est là qu’il nous montre le l'apport intime du général avec le particulier, aussi bien que le génie scientifique tout spécial qui le distingue, dans le choix des sujets de ses expériences, par la forme et le style de sa composition. Il en fait naturellement découler les eiicouragements à l’étude des sciences naturelles qu’il trouve lui-même dans les descriptions animées de la nature, dans la peinture des paysages, dans la société des plantes, et dans l’élévation de pensées que lui Inspirent les collections réunie: dans les serres.

Les résultats des travaux de Huraboldt consignés dans le Cosmos sont un héritage qu’il lègue nu peuple allemand, c’est donc ici la vraie place, dans ce monument biographique consacré à l’Allemagne, de faire connaître le plus exactement possible, et dans un langage intelligible pour la généralité du peuple, les traits fondamentaux de cet héritage scientitique. De ce que les grands travaux de personnages illustres sont les éléments de la vie nationale dont ils sont la commune propriété, il résulte qu’ils doivent être rangés parmi les nobles instruments géncinux de la civilisation humaine et qu’ils éveillent des pensées et des aspirations qui, franchissant sur les ailes de l’intelligence les bornes étroites du monde sensuel, contribuent au développement du monde moral.

La nature comme Humboldt sait nous la représenter, est bien faite pour inspirer les plus nobles jouissances, pour favoriser au plus haut degré le développement de l’intelligence et faire pénétrer notre regard dans les destins cachés de l’humanité. Mis en présence de la nature, comme d’un

ALEXANDRE DE HDMBOLDT.

monde de phénomènes bien compris et dont les lois lui ont été dévoilées, où chaque forme, chaque mouvement indiquent une intelligençc motrice, l’homme sent qu’il s’élève, qu’il se connaît mieux lui-même; mais il ne faut pas re<!;aider comme une chose indifférente la voie par laquelle l’homme arrive aux nobles jouissances de la nature.

Humboldt dit ce qu’il pense là dessus, dans la préface de son Cosmos, et là nous retrouvons encore l’iudividualité propre de sa nature.

Il trouve immédiatement que, chez l’homme, le plus simple sentiment de la nature est indépendant de l’intelligence du mode d’action des forces de la nature, mais qu’il est aussi presque indépendant du caractère spécial qui change d’après la région qui nous entoure. Citons tes belles paroles de Humboldt : » Sur les plateaux où une Végétation uniforme et abondante couvre le sol, où l’œil embrasse des distances infinies, où les flots de la mer caressent doucement le rivage se frayant un passage à travers les ulvas et les algues marines verdoyantes; partout nous sommes pénétrés du sentiment de la libre nature; un instinct secret nous dit qu’elle obéit à des lois intimes et éternelles. •

Celui qui n’a jamais senti qu’une force mystérieuse préside à de pareilles émotions, qui rafraîchissent l’esprit fatigué, lui rendent la vigueur et la sérénité, qui calment le cœur profondément déchiré, ému de cruelles douleurs, ou agité par de sauvages passions, celui-là sera forcé d’admirer la rapidité frappante avec laquelle la nature a été comprise par lui. Les émotions graves et solennelles que nous éprouvons en de pareils moments reposent sur le sentiment que nous avons presqu’à notre insu d’une sublime méthode, d’une intime régularité de la nature; c’est la

«lOClUPBlE DM HOSIBI9 CtLiSEBI. 21

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grandeur universelle qui dépasse cette petitesse innée à laquelle nous cherchons à nous soustraire, c’est un sentiment de la nature qui est donne à tous les hommes, qu’ils soient intelligents ou ignorants, sur tous les points du globe où se montrent alternativement des animaux ou des plantes.

Mais il est encore un autre sentiment de la nature plus élevé qui se manifeste également à notre esprit. Il consiste, d’après Humboldt, en ce que l’homme est impressionné non seulement à son entrée en pleine campagne, mais encore du caractère particulier d’une contrée. • De pareilles impressions, dit-il, sont plus vives, plus précises, et par conséquent, faites pour certaines dispositions d’esprit particulières. Tantôt nous sommes frappés de la grandeur de la nature, dans la lutte tumultueuse des éléments épars, ou de l’image immuable et morne que nous offrent les solitudes infinies des steppes et des plaines gazonneuses. Tantôt nous sommes sous le charme d’un tableau plus riant ; c’est Taspect d’une campagne cultivée, des premiers établissements de l’homme, entourés de roches escarpées, sur le bord d’un torrent écumeux. •

Ces deux degrés du sentiment de la nature, particulièrement la dernière forme, tout individuelle, où le cercle précis d’idées et de sensations que réveille l’amour de la nature est la condition de leur durée et de leur force, Humboldt les a éprouvés d’une manière véritablement idéale, comme nous pourrions le remarquer souvent dans ses voyages; et là où il se livre à ses propres souvenirs, là se rattachent aussitôt en lui des impressions en harmonie avec celles que la nature lui a fait éprouver; il songe à l’océan sur la surface duquel la lumière des étoiles qui ne scintillent pas dans ces régions, brille tranquillement au milieu des douces

nuits tropicales. Il se souvient des vallées ombragées des Cordillères, où ks troncs de palmiers qui s’élèvent pleins de vigueur, semblables à des colonnes, percent l’épaisse voûte de feuillage; il se souvient du pic de Ténérifle, où des couches de nuages séparent le cône de cendres des régions inférieures de la montagne; les tourbillons d’air qui s’élèvent tout à coup, produisent une trouée à travers laquelle le regard du spectateur plonge d’en haut sur les coteaux d’Orotava couronnés de vignes et sur les jardins qui bordent les rivages. Ces grandes scènes de la nature n’impressionnent pas par le calme silencieux qu’offre ce phénomène, mais par le caractère individuel du paysage; car les spectacles les plus effrayants , sur lesquels nos yeux ne peuvent s’arrêter, ceux qui dépassent notre intelligence, sont dans ces régions une source de jouissance de la nature. La fantaisie cherche à compléter ce que la création a laissé voilé à nos sens , et nous nous croyons le jouet du monde extérieur, lorsque nous percevons ce que notre esprit luiméme lui a prêté. » Lorsque, dit Humboldt, après une longue navigation, et loin de la patrie, nous atteignons, pour la première fois, les régions tropieales, nous nous réjouissons en présence de ces murailles de rochers escarpés, à l’aspect de ces mêmes espèces de pierres (schistes argileux, roches basaltiques) que nous avons laissées sur le sol européen, et dont la propagation universelle semble indiquer que la vieille écorce du globe s’est formée indépendamment de l’inffuence extérieure des climats actuels ; mais cette surface bien connue est ornée d’une ffore dont les formes ont un caractère étranger. C’est alors que nous habitons des zones septentrionales, entoures d’une végétation inaccoutumée, frappés de la Candeur puissante des êtres tropicaux et

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d’une nature exotique, nous voyons se manifester la force merveilleuse que possède le coeur humain. Nous nous sentons tellement familiarises avec tout ce qui est organisé que, lors même qu’au début, il nous semble que le pays natal , comme notre langue maternelle , devrait nous être plus sympathique, et, dans sa nature particulière, nous offrir plus de charmes que ces nombreux et luxuriants végétaux étrangers ; dès lors nous ne tardons pas à nous croire nés dans le climat des palmiers des zones brûlantes. .

» Par l’enchaînement mystérieux de toutes les formes organiques, et le sentiment de la nécessité de ce rapport nous pénètre comme malgré nous, notre imagination se représente ces formes exotiques comme relevées et ennoblies par celles qui entouraient notre enfance.

» C’est ainsi que nos impressions muettes, que l’enchaînement des actes sensitifs, comme plus tard, le travail de combinaison de notre intelligence, nous conduisent à connaître ce dont tous les degrés de la civilisation humaine sont pénétrés, à savoir qu’un lien commun, régulier, et partant éternel, enserre toute la nature vivante. •

Mais une autre forme plus élevée, de sentiment de la nature, est enfin celle où les idées s’associent avec les impulsions de notre cœur, où l’ordre et la régularité de la nature non seulement se fout pressentir mais se montrent conformes à la raison. Humboldta contribué de toutes manières au perfectionnement de cette jouissance de la nature et de plus il a voulu y encourager les hommes et les diriger par ses écrits; car la connaissance de la nature et des lois qui la dirigent est précisément un des problèmes de la civilisation; c’est une jouissance humaine pure et noble, dont le besoin se fait vivement sentir avec les progrès toujours crois-

ALEXANDRE DE HLMBOLDT.

sants de notre époque et qui a besoin encore d’un développement important, car même dans les classes élevées des peuples, malgré l’éducation sociale contemporaine, les erreurs les plus grossières, au sujet de la nature, ont pris domicile, et le sentiment de la nature ne cherche pas s s’élever au dessus du degré que lui avait jadis assigné la simple impression de l’âme. Mais à une époque comme la nôtre, où toutes les classes aspirent à embellir leur vie par une plus grande richesse d’idées, il ne faut pas négliger de pénétrer plus avant dans la connaissance de la nature, et c’est en cela que le Cosmos de Humboldt revêt une nouvelle importance pour le peuple allemand. Or cette œuvre veut être un moyen d’éducation qui, joint aux impressions individuelles que reçoit l’âme, doit conduire le peuple aux plus sublimes degrés du sentiment de la nature et à la connaissance exacte de l’ordre et de la régularité qui la gouvernent.

On se plaît à dire que cette recherche des forces et de la manière d’être de la nature, lui enlève tout son charme, et la dépouille de tout ce qu’elle a de mystérieux et, partant, de la sublimité de son caractère. Mais bien que, sans doute , l’imagination soit bornée dans son essor et que le charme que nous inspire l’illimité ait à en souffrir; bien qu’un philosophe ait autrefois soutenu, erronément, que l’ignorance des choses de la nature est la seule source d’où naissent l’admirable et le sublime, nous dirons que l’observation de la liaison des phénomènes entre eux , lorsqu’elle parvient à s’exercer à la manière de Humboldt (et qu’elle n’estjpas, comme pour beaucoup d’hommes, un amas grossier de matériaux incomplets) , cette observation est pour l'homme pensant, la source des jouissances les plus nobles,

UOCRAPHCE DES UOSMES CÉLiSIlES. « 11 .

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les plus élevées, elle grandit et embellit l’esprit et lo cœur, éveille les joies des intelligences d’élite et nous conduit à la contemplation de la Divinité.

Chaque loi de la nature nous en fait induire une plus élevée et encore inconnue. Plus l’observation s’exerce, plus l’homme reconnaissant voit grandir en lui le sentiment de l’incommensurable, et Ilumboldt dit avec raison : «L’affirmation que l’observation de la nature en trouble la jouissance, ne peut résulter que de l’étroitesse ou de la perversion des sentiments de l’àme.

« 11 est certain, ajoute-t-il, que les forces agissent alors magiquement, dans le sens propre du mot, sous le voile d’une puissance mystérieuse, quand leur action s’exerce en dehors des conditions des lois de la nature généralement reconnues. L’observateur, qui détermine le diamètre des planètes au moyen d’un héliomètre ou d’un verre prismatique, et qui, pendant des années, mesure la hauteur de cet astre au méridien , reconnaît des comètes avec le télescope, au sein des espaces où les nuages s’amoncèlent, ne sent pas (et c’est une circonstance heureuse pour la réussite de son travail) son imagination plus vivement excitée que le botaniste qui, pour décrire un végétal, compte les fentes d’un calice ou les étamines d’une fleur ou qui recherche dans la structure d’une mousse les dents simples ou doubles qui croissent libres ou sous forme d’anneaux sur la capsule séminale ; mais la mensuration et la découverte de nombreuses relations, l’observation exacte du fait isolé conduisent à une connaissance plus profonde de la nature dans son ensemble et des lois de l’univers. Au physicien qui (comme Thomas Young , Arago et Presnel) mesure la longueur inégale des torrents de flots lumineux que la distance

ALEXANDRE DE UUMBOLDT.

annihile ou renforce; à l’astronome qui, avec le secours du télescope , dont la puissance plonge dans les espaces , recherche les mondes célestes sur les dernières limites de notre système solaire , ou qui (comme Herschell , South et Struve) décompose de faibles points lumineux en rayons colorés; au regard initie du botaniste qui découvre dans presque toutes les cellules végétales le mouvement des globules de sève dont la circulation dans les plantes de charas est démontrée et qui reconnaît l’unité de configuration (c’est à dire l’enchaînement des formes dans les espèces et les familles naturelles), à ceux-là les espaces célestes, comme les riches tapis de plantes fleuries qui couvrent le globe, produisent certainement une contemplation ^lus sublime qu’à l’observateur dont le sens naturel n’est pas encore aiguisé par l’intuition du rapport des phénomènes. *

Mais, pour en arriver là, il faut que l’homme se familiarise avec l’espoir général de la création, désir qui se manifeste comme un besoin impérieux, surtout chez le peuple qui recherche tous les moyens de perfectionner et de développer son intelligence et sa vie.

Dans ce legs fait à la nation dans le Cosmos, Humboldt a spécialement pour but de contribuer à ces observations générales qui jettent de la clarté sur les faits isolés et spéciaux, aident au développement de l’existence intellectuelle du peuple, le tirent de son isolement pour le mettre en rapport avec tout le système du monde, lui permettent, dans un coup d’œil général , de pressentir la liaison des phénomènes de l’univers , et sont une source féconde de méditations.

C’est dans ce noble but que Humboldt nous otfre l’esquisse générale des résultats de sa vie scientifique.

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D’une part, pour initier aux résultats scientifiques de ce grand naturaliste le peuple de cette classe où le Cosmos a besoin d’un intermédüiire populaire, et pour aider ce Cosmos à remplir son but; d’une autre part aussi, pour donner encore une fois, au moment de clore cet exposé biogra- • phique , un portrait intellectuel de Humboldt , dessiné de sa propre main , en reproduisant en traits généraux les vérités fondamentales que sa pensée a conquises par l’observation des phénomènes de la nature, nous allons essayer maintenant d’exposer succinctement, de manière à nous faire, autant que possible, comprendre de tout le monde, le contenu du Cosmos. Nous nous adressons à ce propos, pour les Encourager à se livrer plus sérieusement aux jouissances de la nature, particulièrement à ceux dont Humboldt dit :

» Celui auquel sa position permet de s’affranchir quelquefois des bornes étroites de la vie bourgeoise, honteux d’être resté si longtemps étranger à la nature et de l’avoir traitée avec indifférence, celui-là trouvera dans le tableau de la grande et libre nature une des plus sublimes jouissances que puisse procurer à l’homme le noble exercice de son intelligence. L’étude des sciences naturelles éveille en lui des organes longtemps assoupis , il entre en rapports plus intimes avec le monde extérieur, et ne reste plus étranger aux choses qui proclament les progrès industriels de l’époque, et l’ennoblissement intellectuel de l’homme. «

Suivons Humboldt dans le tableau général de la nature, où il nous offre un aperçu de ses phénomènes. Déjà, par ce mot Cosmos, il veut embrasser le tout, l’Univers, le monde avec son ordre et sa magnificence. Commençant aux régions les plus éloignées des nuages , dans les profondeurs des régions célestes, il descend par degrés jusqu’aux conditions

vitales de notre modeste globe. Pendant cinquante ans, HumboUlt a exercé sur ce grand tout sa pensée pénétrante et la lucidité de son esprit, et tout ce qu’il assemble pour dépeindre l’univers, n’est que le résultat fidèle de son expérience. Si, dans ce tableau plein de vie, nous regardons ce tout comme rempli d’un principe éthéré, d’une matière vaporeuse, nous voyons aussitôt cet éther condensé dans les nuages du ciel et plus dense encore dans les comètes, mais toujours pénétrable à la lumière; jusque dans les planètes, s’offrent graduellement tous les degrés de densité (depuis celle de l’antimoine métallique jusqu’à celle du miel, de l’eau et du bois de sapin), et tandis qu’une planète présente une masse plus dense, l’autre en présente une moins compacte. Humboldt comprend sous le nom de matières comprimées, ces formes qui existent dans les espaces remplis de matière éthérée.

Les personnes étrangères aux connaissances astronomiques s’étonnent que Humboldt se hasarde à préciser dans l’immensité de la voûte étoilée le siège de notre système solaire et la forme lenticulaire de l’ensemble de toutes les orbites des corps qui se meuvent autour du soleil; mais l’astronomie a déjà depuis longtemps répondu à cette question en mesurant les étoiles et en observant leurs mouvements et leurs transformations lumineuses. Il est bien reconnu que les étoiles que l’on nomme, à tort, fixes, soleils lumineux par elles-mêmes, changent aussi de place; que , lors même que notre système solaire (ou , selon l’expression de Humboldt, notre île du monde), consiste seulement en un corps central que nous appelons soleil et en planètes, en comètes et en astéroïdes aérolithiques, 4’nutres systèmes solaires possèdent deux ou plusieurs corps cen-

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traux de cette espèce, hunineux par eux-mêmes, ce dont on s’est assuré par l’examen de ce que l’on appelle les étoiles doubles et que ces soleils multiples se meuvent, eux aussi, autour d’un centre de gravité qui leur est commun dans l’espace, mais qui ne se manifeste pas sous une forme visible et apparente.

En dehors des planètes principales, des mondes, des innombrables comètes, (dont trois de forme plus planétaire ne sortent pas de la limite étroite des orbites des planètes principales, tandis que les autres s’égarent au loin dans les espaces), Humboldt rattache à notre système solaire un cercle vaporeux de rotation qui doit nous paraître situé entre l’orbite de Vénus et celle de Mars, dépassant l’orbite terrestre et se montrant à nous sous forme de pyramide comme la lumière zodiacale ; de plus une légion de petites astéroïdes dont les orbites coupent la nôtre ou s’en rapprochent beaucoup, et qui alors, attirées par la terre, se projettent sur elle en globes de feu ou en étincelles.

Humboldt a toujours observé les comètes avec le plus grand intérêt, et cherché à comprendre la manière d’être et les propriétés de ces corps extraordinaires. Autrefois le vieil astronome Kepler disait déjà qu’il y avait dans les espaces plus de comètes que de poissons dans les profondeurs de l’océan, et cependant l’astronomie d’aujourd’hui nous apprend qu’il y en a à peine cent cinquante dont on a calculé l’orbite. On devait s’attendre à ce que Humboldt ne décrivît pas superficiellement dans son tableau de l’univers, ces corps admirables qui, même sous le plus petit volume (qui atteint quelquefois à peine la cinq milliènK partie du volume du globe), occupent un espace considérable avec leur queue souvent d’une longueur de

plusieurs millions de railles. Leur forme varie à l’infini. Souvent ce n’est qu’une nuée lumineuse, un nuage arrondi, brillant, mais obscur à son centre, tandis que dans les grandes comètes, 'on distingue une tête, un noyau et une queue. Ce nuage a des formes variables, comme s’il était en voie de formation. Humboldt cherche, en s’appuyant sur la science, à nous rassurer contre la crainte de voir un jour une comète venir se heurter contre la teiTÇ, parce que les motifs de quiétude qui ne reposent pas sur le calcul des probabilités, n’agissant que sur l’observation de la pensée, sur l’intelligence et non sur la voix secrète des cœurs et sur la puissance de l’imagination, il appartient sans doute à la science nouvelle de détruire aujourd’hui les inquiétudes qu’elle a elle-même fait naître autrefois.

Nous avons assez d’exemples à notre disposition de comètes qui, à leur retour, sont passées très près de la terre i comme en 1770 , celle de Lexall et de Burkhardt, qui, le 28 juin, passa à une distance de la terre égale à six fois celle de la lune; qui, en 1767 et en 1779, traversa le système des quatre satellites ou lunules de Jupiter, sans apporter le moindre trouble dans leurs rapports entre eux ou avec Jupiter, tandis qu’on avait bien des motifs pour supposer, d’après des faits scientifiques, que Jupiter et Saturne, au moyen de l’importante force d’attraction que représente leur volume, devaient produire de sérieuses déviations dans l’orbite d’une comète; qu’il y a beaucoup de comètes qui se représentent à de courts intervalles, et même que celle de Biéla traverse l’orbite de notre globe et que les comètes sont très variées dans leur individualité. Ces suppositions sont de nature à nous inspirer de la crainte envers certains corps en apparence inofi'ensifs et à raffermir sur

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des bases scientifiques les vagues terreurs des siècles précédents.

On se rappelle que, lors de son voyage en Amérique, Humboldt a remarqué de curieuses pluies d’étincelles. Dans le Cosmos, il nous donne maintenant ses conclusions sur ce sujet qu’il a déjà traité avec prédilection. Il regarde comme des astéroïdes infiniment petits les étincelles étoilées, les globes de feu et les météores qui s’y rapportent , et de la sorte, les range au nombre des corps de l’univers qui tournent autour du soleil. Il les considère avec une grande ressemblance, comme de petites masses qui se meuvent avec la rapidité des planètes et qui font leur révolution dans l’espace, autour du soleil, d’après les lois générales de la pesanteur, en sections coniques, partant, suivant l’ellipse ou l’hyperbole.

Lorsque ces masses, en se dirigeant vers le soleil, rencontrent la terre, et, par elle attirées, deviennent lumineuses sur les limites de notre atmosphère, elles font tomber un bloc pierreux, plus ou moins brûlant, entouré d’un cercle noir et brillant. De semblables pluies d’étincelles ont été remarquées périodiquement, par Humboldt, en 1799 à Cumana; plus tard, en 1833 et en 1834, dans l’Amérique du Nord; de plus, elles se sont reproduites chaque année, au mois de novembre, du 12 au 14, puis du 9 au 14 août et désignées sous le nom de pluies de novembre et de pluies de saint Laurent. Humboldt les a aussi vues dans les pays tropicaux , fiivorisé par la grande transparence de l’atmosphère de ces régions; elles étaient plus brillantes, plus colorées , accompagnées d’une orbite lumineuse plus étendue, plus éclatante que dans les zones tempérées ou glaciales. Humboldt trouve la preuve des rapports qui existent

entre les météores et les globes bimineux , en cela que les premiers, souvent d’une longueur de sept pieds, tombent de ces globes, et s’enfoncent quelquefois dans le sol à une profondeur de quinze pieds. 11 ne doute pas moins de la proche parenté des globes de feu et des étincelles étoilées, parenté basée sur des faits parlants. Il n’est pas aussi facile de démontrer la manière d’être de ces corps, la paissance qui préside ù leur formation, leur opération physicochimique, si les parties qui se transforment en météores compactes se trouvent séparées les unes des autres à l'état de vapeurs et ne se condensent qu’en s’enflam nant ; que se passe-t-il dans le nuage obscur des météores , où le tonnerre se fait entendre pendant plusieurs minutes, avant que des pierres soient précipitées? Les petites étoiles étincelantes laissent-elles échapper une matière solide ou bien seulement une poussière de météores en forme de fumée et composée de fer et de nickel?... C’est ce que Humboldt lui-même n’a pu résoudre jusqu’ici. Le mouvement , la direction, le rapprochement de ces phénomènes météoriques nous prouvent que ces corps provenant du sein des espaces, se dirigent vers notre atmosphère; ils partent toujours d’un point de la voûte céleste , sans être influencé par le mouvement de rotation de la terre; leur vitesse relative est de quatre milles et demie à neuf milles par seconde, c’est la vitesse des planètes; leur hauteur (le commencement et la fin de leur apparition) varie entre quatre et trente-cinq milles.

Humboldt croit que les pluies de météores qui se précipitent périodiquement en essaims, et, particulièrement tous les six mois, en novembre et en août, et qui sont composées de myriades de petits corps, traversent aussi bien notre

BIOaBAFBIE BES HOSUEi CÊBiBEBS.

BIOGRAPHE DES HOMMES CÉLÈBRES

orbite terrestre que la comète et représentent un oercle parfait et tournant où les astéroïdes sont distribués d’une façon tellement inéj^ale qu’il ne s’y présente que peu de groupes compactes et que la plupart sont très disséminés. La terre se rapproche périodiquement de ces groupes compactes et c’est là l’époque des pluies de météores.

Comme nous l’avons indique précédemment, Humboldt, indépeudamment des comètes et des astéroïdes météoriques, admet dans notre système solaire un autre cercle qu’il appelle le cercle de la lumière zodiacale , auquel il attribue le phénomène de la lumière de ce nom. A l’occasion de cette description, il se rappelle son séjour dans la zone des Palmiers, où il a souvent contemplé la lumière zodiacale qui s’élève en forme de pyramide, et qui luit pendant une partie des nuits tropicales dont la longueur ne varie jamais; et ce n’est pas seulement dans l’atmosphère sèche et légère du sommet des Andes, à 12 ou 14,000 pieds de hauteur, mais encore dans les grandes plaines gazonneuses de Venezuela , sur le rivage de la mer , sous le ciel éternellement serein de Cumana, que cette lumière est souvent plus éclatante que la Voie lactée dans la constellation du Sagittaire. Un passage du journal de Humboldt, qu’il y a consigné pendant sa traversée de Lima aux côtes occidentales de Mexico, décrit ce phénomène de la lumière zodiacale. Voici ce qu’il en dit : .» Pendant trois ou quatre nuits (entre le 10® et le 14« degré de latitude septentrionale), j’ai vu la lumière zodiacale, avec une magoiticence dont je n’avais jamais été témoin. Dans cette partie de la mer du Sud, même à en juger par l’éclat des étoiles et des nuages, la transparence de l’atmosphère est d’une pureté admirable. Du 14 au 19 mars, il arriva régulièrement que, pendant

trois quarts d’heure, après le coucher du soleil dans le sein de la mer, malgré l’oliscurité absolue, l’on n’apercevait aucune trace de la lumière zodiacale. Une heure après le coucher du soleil, elle se montrait subitement, pompeusement brillante, entre Aldebaran et les Pléiades (des sept Étoiles) ; des nuages étroits et allongés se montraient disséminés dans l’azur riant, à l’horizon lointain, comme devant un tapis jaune ; les plus élevés revêtaient de temps en temps des couleurs bigarrées; on croyait assister à un second coucher du soleil. En regardant ce côté de la voûte céleste, cet éclat magnifique nous semble atteindre les proportions de la lueur du premier quartier de la lune. Vers dix heures, la lumière zodiacale est habituellement très affaiblie, ici, dans la mer du Sud; vers minuit, je n’en voyais qu’une faible trace. » Dans nos tristes zones septentrionales, que l’on appelle tempérées, la lumière zodiacale n’est bien visible qu’au commencement du printemps, à l’ouest de l’horizon, après le crépuscule, et à la fin de l’automne, à l’est, avant le crépuscule.

Écoutons maintenant l’explication que Humboldt donne de ces remarquables phénomènes de la nature qui n’ont provoqué l’attention des physiciens et des astronomes qu’au milieu du xvii® siècle. Les opinions à ce sujet étaient aussi variées qu’imparfaites. Humboldt repète l’opinion admise jusqu’à ce jour, que c’est la lumière de l’atmosphère solaire elle-même qui produit la lumière zodiacale, mais il regarde comme très vraisemblable que les causes matérielles de celle-ci doivent être expliquées par l’existence d’un cercle de nature vaporeuse, fortement aplati, situé entre l’orbite de Vénus et celle de Mars, et tournant en liberté dans l’espace. Cependant il ne peut nous donner aucune explica-

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tion sur la dimension du corps dé ce cercle, sur son agrandissement au moyen du débordement des queues de plusieurs myrmdes de comètes qui viennent dans le voisinage du soleil ; il ne peut rien nous dire de certain ni sur les modifications extraordinaires du développement de ce cercle, car celui-ci paraît souvent s’étendre bien au delà de l’orbite de notre globe, ni sur sa liaison probable avec l’éther plus condensé dans le voisinage du soleil. Il suppose que les portions vaporeuses de ce cercle qui, d’après les lois planétaires, font leur révolution autour du soleil, sont ou lumineuses par elles-mêmes, ou reçoivent leur lumière du soleiLHumboldt donne à l’appui de l’existence probable de corps lumineux par eux-mémes, ce fait que, en 1743, à l’époque de la nouvelle lune, un cercle de vapeurs terrestres était si phosphorescent, au milieu de la nuit, que l’on pouvait distinguer des objets à une distance de 600 pieds. De même, en 1831, les nuits étaient tellement claires, que, dans le nord de l’Allemagne, on pouvait, à minuit, lire de petits caractères d’écriture et que les crépuscules du matin et du soir semblèrent se prolonger d’une manière insolite. A l’époque où Humboldt habitait encore les régions tropicales de l’Amérique, il a souvent contemplé avec étonnement les variations de la lumière zodiacale, particulièrement lorsque, pendant des mois entiers, il couchait en plein air, durant la nuit sur les plateaux gazonneux et sur le bord des fleuves. Il remarqua souvent un frémissement, une vacillation, et il croit que ces phénomènes dépendent particulièrement du développement de la lumière sur les limites de notre atmosphère terrestre.

Ici, pour ne pas perdre de vue notre but qui est de jeter un coup d’œil général sur les profondeurs de ses observa-

tiôns scientifiques, nous avons suivi à distance respectueuse, les recherches de Humboldt, dans le degré le plus élevé du sentiment de la nature, où non seulement il pressent dans son âme la régularité de la nature, mais encore la constate. Mais dans la contemplation du ciel étoilé, il appelle l’îittention sur les beautés naturelles du firmament en nous faisant remarquer la situation des constellations et sa dépendance du mouvement régulier et de la parallaxe des étoiles, dans le cours des siècles.

Ce qui dans le ciel nous semble être le repos, n’en a que l’apparence; c’est un déplacement qui n’est appréciable qu’à la suite des siècles et qui, à cette immense distance, échappe à l’imperfection de nos sens. Ce mouvement règne sous chaque point de la voûte céleste, comme sur- la surface de la terre ; car c’est précisément dans le mouvement que le Grand Tout de la nature trouve et entretient son existence. Humboldt a eu parmi ses contemporains d’éminents collaborateurs dans les sciences astronomiques. C’est à son époque que se rattache le grand développement du regard de l’homme dans le firmament, comme l’amélioration et le perfectionnement des instruments à cet usage. Humboldt a donc assisté, pendant ses soixante dernières années, à ce développement de l’astronomie; sajrosition l’a mis en rapports intimes avec les plus grands physiciens, il a vu lui-même, dans les observatoires, ce que mille personnes de l’instruction la plus avancée ne connaissent que par des descriptions; il a été témoin personnellement, pendant plus d’un demi-siècle, de toutes les découvertes qui se sont faites dans le ciel et sur la terre. C’est pour cela qu’il connaît si bien l’univers, qu’il a cette prédilection pour rechercher les lois qui régissent notre globe, dans le grand ensemble

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du monde, lois qui ont été trouvées pnr lui ; de là vient enfin le génie avec lequel il explique les faits inexpliqués jusqu’à ce jour.

Le ciel a pour tous les hommes un charme mystérieux qui les attire. Partout où peut atteindre la puissance des télescopés qui plongent dans l’espace, on rencontre des étoiles ou des nuages lumineux, dont une partie s’est déjà décomposée en étoiles ; mais il y a aussi des régions privées d’étoiles; Herschell a dit à leur sujet que la suite des temps y avait amené des destructions partielles. Plumboldt les appelle : ouvertures du ciel et croit que ce sont des horizons d’une profondeur incommensurable, dans l’espace, au fond desquels se trouve un nouveau rideau d’étoiles dont la lumière ne vient pas jusqu’à nos yeux. Cela doit représenter des distances que notre esprit ne peut se figurer, lorsque l’on sait que la lumière traverse l’espace avec une rapidité de 41,518 milles géographiques par seconde, et que cependant la lumière d’étoiles bien connues et par conséquent d’une proximité proportionnelle, a besoin de douze années, pour arriver jusqu’à nous, et que Herschell, au moyen de son célèbre télescope a découvert des nuées lumineuses dont les rayons, pour atteindre la terre, ont d’après son calcul, du avoir besoin de 2 millions d’années. Et, d’après ce que les^astronomes ont souvent observé, quand nous entendons parler maintenant d’une étoile dont la lumière se ternit ou devient subitement plus vive, ce sont des événéments, comme le dit fort bien llumboldt, dont l’actualité historique appartient à d’autres époques que celle où nous en constatons le commencement, par cette modification de leur clarté. Ce sont des voix du passé qui viennent à nous ; une heure de chemin que nous faisons est déjà

pour un myon lumineux un espace de 148 raillions de lieues, et peut-être aujourd’hui nous rcjouissons-uoiis à la vue d’une étoile dont les derniers rayons lumineux viennent à nous, tandis que l’étoile elle-même est probablement éteinte depuis des siècles.

On est conduit à de semblables observations, quand on contemple avec Humboldt le ciel étoilé. Dans la lumière des corps lointains de l’univers nous apprenons à connaître le témoignage sensible le plus ancien de l’existence de la matière.

C’est après nous avoir ainsi préparés, que l’ingénieux physicien nous ramène dans le domaine propre de son expérience, c’est à dire sur la terre. Jetant immédiatement les yeux sur sa forme, sa densité moyenne et la répartition de celle-ci, sur sa capacité de calorique, sur sa puissance électro-magnétique, il reconnaît d’après les proportions de la distance et des forces de celle-ci, qui agissent de dedans en dehors, une puissance naturelle répandue partout, une chaleur souterraine qui produit les tremblements de terre, l’apparition des sources d’eau chaude et les éruptions volcaniques.

L’écorce du globe ébranlée, soulevée, rompue par cette force intérieure venue d’en bas a produit, dans le cours des siècles, les intervalles de continents qui dominent les eaux et la configuration du sol que couvre l’océan. Les fentes accidentelles ou permanentes de cette écorce terrestre facilitent la communication des profondeurs du globe avec les régions de l’air ; du sein de ces profondeurs inconnues surgissent doucement ou par secousses des sources enflammées de masses fondues qui se figent en laves fumantes, et tandis que d’antiques roches sont transformées par la puissance des

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eainc, il s’en forme, sous nos yeux, de nouvelles. Les eaux nous présentent des débris d’animaux et de plantes, des masses détruites, des agrégats, des montagnes réduites en poussière, confondus avec les débris d’ossements d’un règne animal qui a disparu. Humboldt jette une clarté scientU âque sur ce tableau bigarré de la nature, en comparant par la pensée le présent avec le passé, l’analogue avec l’hétérogène; en combinant les phénomènes actuels et l’aspect idéal de l’unité dans le miroir du Tout, et, de vérités obscurément pressenties, il tire les bases naturelles d’une géognosie.

Parle fait, on reconnaît plutôt l’intérieur que l’extérieur des autres planètes (leur poids, leur volume, leur densité), mais de la terre elle-même, on ne connaissait que l’extérieur, et c’est Humboldt le premier qui a découvert à la science le tableau des ateliers souterrains du globe.

On est Axé sur la densité des couches les plus superficielles de la terre, son écorce qu’on a appris à connaître ou par les fentes qui s’y produisent, ou par les mines, ou par les forages ; mais la plus grande profondeur à laquelle les hommes ont pénétré dans cette écorce, ne va pas verticalement beaucoup au delà de deux mille pieds, ou-^de mille au dessous du niveau de la mer ; on n’atteint donc de la sorte que 5^ du rayon de la terre. Les masses que rejettent les volcans et qui égalent souvent les montagnes de la surface du sol proviennent à n’en pas douter, de profondeurs soixante fois plus grandes que celles que la main de l’homme a atteintes jusqu’aujourd’hui. Certains forages prouvent que des couches de houille avec leurs débris des premiers mondes (par exemple, en Belgique) gisent à 5,000 ou 6,000 pieds au dessous du niveau actuel de la mer et que

la chaux fossile existe à une profondeur double. Si l’on compare avec eux les sommets des montagnes , comme représentant les points les pins élevés de la surface du globe, on trouve une différence de 1™ -- de mille, c’est à dire 87,000 pieds, ou environ du rayon delà terre.

Voilà tout ce que l’on sait de la densité du globe terrestre, mais si, dans certains endroits, le fil à plomb a pu toucher le fond de la mer, il en est d’autres où 24,500 pieds de fil n’ont pu rencontrer ce fond que l’on peut considérer comme entièrement inconnu. De là vient que ce n’est que par la comparaison des couches supérieures et transitoires de la terre que l’on peut déterminer la masse du globe entier de notre planète, et sa densité moyenne, Eien n’a été abordable, de ce qui repose au dessous de la profondeur que mous avons signalée ; on n’a rien appris jusqu’à ce. jour sur la profondeur où les masses montagneuses sont encore à l’état fluide, sur les cavités remplies de vapeurs élastiques, sur la condition des fluides soumis à la pression de l’emprisonnement, sur la loi de la progression de densité de la périphérie au centre de la terre.

Humboldt avoue tout cela et cependant il nous a donné une science de la terre qui nous enseigne la voie véritable par laquelle nous compléterons les connaissances d’autrefois, mais il nous fait voir, dès aujourd’hui, le moyen de comprendre les lois géjiérales qui permettent de déterminer, par analogie, les opérations que nous n’avons pas encore découvertes. C’est en observant l’augmentation de la chaleur du globe en proportion de la profondeur et la réaction de ces* parties profondes vers la surface, qu’il a été conduit à l’explication des phénomènes volcaniques, comme force productrice de la forme de l’écorce terrestre dont certains points

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sont soulevés jusqu’à la région des neiges, ou crevassés par l’expulsion de vapeurs et de fluides en ébullition. Le continent et la mer sont alternativement en action et un cercle de vapeurs, un océan d’air, selon l’expression de Humboldt, couvre la terre et les eaux. Cet océan, par ses hauts plateaux et ses chaînes de montagnes plonge danè les hautes régions de l’atmosphère, et produit ainsi les cours d’eau qui apportent le mouvement et la vie aux plaines inférieures. La division de la mer et des terres, la forme des surfaces, la répartition des lignes isothermes , représentent , comme nous l’a montré Humboldt, la distribution géographique des plantes et des animaux sur la surface de notre planète, par contre ces conditions naturelles n’ont absolument aucune influence sur les diiférents caractères des races humaines et leur propagation sur le globe.

C’est ainsi que dans tous les domaines de l’observation, Humboldt conduit à cette unité de vue qui présuppose toujours vin enchaînement des phénomènes d’après leur connexion intime. Il n’a jamais eu pour but de ranger les unes après les autres des e.xpériences isolées, comme dans une table; son exposition commence par la forme et les proportions du volume de la terre, et il cherche l’histoire de son origine non seulement dans l’examen de ses propriétés minéralogiques, des corps pétritics et des cristaux des montagnes, mais il trouve même dans la forme géométrique de la terre la preuve de son origine; par exemple, il reconnaît qu’un sphéroïde elliptique qui tourne autour de son axe, nous fait supposer une masse autrefois molle et fluide, que par conséquent la terre avait jadis le caractère fluide et progressivement prit une consistance molle. Humboldt le démontre aussitôt, par l’aplatissement des pôles, l’augmentation de la

masse sur la ligue que la lune décrit autour de la terre, le rentleinent qui existe dans la région de l’équateur, qui représente la ligne de la plus grande force centrifuge à laquelle devait nécessairement obéir la masse autrefois molle de la terre. Il appelle la surface des mers, la forme mathématique du globe , comme si elle devait se conformer à la rotondité de celui-ci ; mais des accidents, des forces intérieures qui ont amené des inégalités, des renflements et qui ont formé la partie durcie de la terre, ont changé cette forme mathématique de la surface, en forme physique. La science a établi, sur la première de ces formes, toutes les mesures de degrés de la terre. Eu déterminant onze fois les degrés de courbure de cette surface, neuf de ces opérations n’ont été faites que dans ce siècle, tandis que les deux autres appartiennent à la vieille époque péruvienne et à l’astronomie de l’Inde orientale, il a précisé le volume du globe terrestre, et il en est aussi résulté la preuve que l’aplatissement de la sphéricité du globe (dont la densité de la masse augmente en se rapprochant du centre) s’élève à près de la trois-centième partie. On a établi ces calculs, pour déterminer la courbure de la surface de la terre, tant sur des mesures de degrés que sur l’observation répétée des oscillations du pendule et des inégalités dans le disque lunaire, par conséquent, tantôt par la voie géométrico-astronomique, tantôt aussi par des conséquences tirées de l’observation des mouvements des forces qui ont produit ce phénomène et en revenant de ces forces à leurs causes, c’est à dire, à l’aplatissement de la terre.

D’après les mesures que l’on a faites de la courbure de la surface du globe, mesures qui ont été répétées jusqu’à trois fois, en Europe, le rayon du centre de la terre vers les pôles est plus court de 2 7/8 de milles que le rayon de ce même

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centre vers l’équateur; il en ressort que la surface du sol, des pôles à l’cq -iateur, s’élève de quelque chose de plus que 4 3/7 fois les hauteurs du mont Blanc. Q.iant aux observations au moyen des oscillations du pendule, elles ont été pour la science d’une étonnante précision, et Huraboldc dit avec raison : » Lorsque, étant encore enfant, Galilée apparemment quelque peu distrait, pendant le service divin, reconnaissait que par les oscillations des lustres, ou saurait mesurer la hauteur totale de la voûte de l’église, il ne pouvait pas prévoir que le pendule serait un jour porté d’un pôle à l’autre, pour déterminer la forme de la terre, ou'plutôt pour démontrer que l’inégale densité des couches terrestres influait sur la longueur du pendule à seconder par des perturbations locales obscures, mais se manifestant presque simultanément sur de grandes étendues de pays. C’est ainsi que cet instrument utilisé pour la mesure du temps obtint dans les mains des géognostes autant de précision que le lil à plomb dans celles du navigateur, pour déterminer des profondeurs invisibles. On put même reconnaître, par la modifleation des oscillations du pendule, si dans les profondeurs de l’écorce terrestre, il se trouvait des cavités ou des masses basaltiques compactes. »

Comment a-t-il été possible enfin, de déterminer la forme physique de la terre d’après le mouvement de la lune? Voilà une victoire de la science, et Laplace pouvait dire avec raison qu’un astronome, sans abandonner son observatoire était capable, par la comparaison de la théorie de la lune avec les observations actuelles, de déterminer non seulement la forme et le volume de la terre, mais aussi sa distance par rapport au soleil et à la lune. Ces résultats n’ont, il est vrai, été obtenus que par de longues et péfiibles expéditions dans

les régions les plus reculées des deux hémisphères. Il est de fait que la forme d’une planète exerce l’influence la plus notable sur le mouvement d’autres corps de l’univers, ‘et surtout sur la lune qui en est toujours rapprochée ; et c’est ce qui nous permet de tirer de la connaissance exacte du mouvement de la lune des conclusions sur la forme de la terre. Ce que les mesures de degrés et les expériences avec le pendule ne nous ont pas fait connaître, a été mis en évidence par ces observations sur l’inégalité du mouvement de la lune, dont le résultat a été, non seulement de nous apprendre l’aplatissement' moyen de la terre, mais de nous démontrer que les couches terrestre augmentent d’épaisseur en allant de la circonférence au centre; c’est pourquoi, dit Humboldt, la connaissance de la forme extérieure nous autorise à tirer des conclusions sur l’état intérieur d’un corps de l’univers. La figure actuelle de la terre (indépendamment des inégalités de la surface solide) se comporte avec une forme strictement régulière, mathématique, comme la surface inégale d’une eau agitée comparée à la surface d’une eau tranquille.

Mais la terre n’a pas seulement été mesurée, elle a été pesée, et précisément au moyen du pendule et du fil à plomb. De même que l’on a pu avec ce simple instrument déterminer la densité moyenne de la terre (que l’on a trouvée plusieurs fois plus grande que celle de l’eau pure, c’est à dire 5,4i fois), de même cet instrument a fait connaître sa pesanteur moyenne. Les naturalistes eux-mêmes ont émis sur l’intérieur du cofps terrestre, dont la masse augmente de densité à mesure que l’on se rapproche du centre, des hypothèses que Humboldt rejette, les unes comme non démontrées, les autres comme absolument fausses. C’est ainsi que l’on vou-

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BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

lait calculer à quelle profondeur de la terre les matières liquides et gazeuses étaient tellement condensées par la pression de couches supérieures qu’elles acquéraient la densité du platine. D’un autre côté, on voulait se représenter le noyau du globe comme une boule creuse remplie de principes impondérables, et d’une force de répulsion énorme; on se figurait même des animaux et des plantes à la surface intérieure d’un globe terrestre creux et deux planètes souterraines devaient en se mouvant circulairement , sous le nom de Pluton et de Proserpine, éclairer cet espace intérieur; il devait y avoir, vers le pôle Nord, une ouverture pour le chemin qui conduisait dans l’intérieur du globe, et Humboldt raconte que le capitaine Symmer qui nourrissait cette chimère l’avait, à plusieurs reprises, sollicité, lui, et Humphrey Davy de faire cette expédition souterraine !... Telle est, dit Humboldt, la puissance de cette tendance maladive de l’homme à ne pas se soucier des preuves que leur opposent des faits bien fondés et des lois naturelles généralement connues, qui devaient les empêcher de peupler de formes merveilleuses les espaces qui échappent à leurs regards.

Les résultats obtenus par les recherches de Humboldt sur l’intérieur de la terre sont bien autrement scientifiques. Ses opinions sont devenues le fondement de la science moderne. C’est en partant de cette base, appuyée sur l’expérience, que la forme et la densité du globe actuel doivent être étroitement liées avec les forces qui pénètrent la terre (excepté ces forces qui, réveillées de dehors en dedans sous l’influence du soleil , sont entretenues par lui) que Humboldt est arrivé n, ses résultats. L’aplatissement de la terre, par suite de la force centrifuge d’une boule en rotation.

ALEXANDRE DE HEMBOLDT.

nous fait connaître que notre globe a été autrefois liquide. La solidification progressive de la masse primitive, que Humboldt incline à regarder comme étant à l’état de vapeur et à un degré élevé de température, a dû mettre en liberté le calorique. Tandis que la surfaee fut la première à dureir, le centre du globe a dû rester fluide et bouillant, jusqu’à ce qu’enfin un rayonnement prolongé du calorique vers la surface eût produit un certain état de stabilité de température; c’est ainsi que la chaleur souterraine a dû se maintenir d’autant plus élevée que la profondeur allait en augmentant, c’est ce que prouvent les eaux chaudes résultant des forages de puits artésiens, le degré de chaleur de minéraux gisant dans les profondeurs des mines, les masses bouillantes que les volcans vomissent du sein de la terre. Où se trouve la limite entre la masse terrestre durcie et la profondeur où elle est fluide? C’est ce que Humboldt ne se hasarde pas à préciser, mais il suppose que, même dans ces parties plus fluides, il se produit des mouvements qui sont soumis à l’influence du soleil et de la lune (le flux et le reflux), et lorsque l’expérience nous> démontre que la chaleur, en ligne perpendiculaire, s’élève d’un degré du thermomètre centigrade de Celsius, pour 92 pieds de Paris, il en résulte qu’à une profondeur de 5 1/10 milles géographiques (c’est à dire à une profondeur égale à 4 ou 5 fois la hauteur des pics les plus élevés de l’Himalaya), le granit doit se trouver à l’état de fusion.

Humboldt distingue trois manifestations du mouvement de la chaleur intérieure du globe. Tantôt les couches terrestres sont périodiquement échauffées et refroidies par le soleil et par la température de la saison qui en dépend ; il se produit de la sorte un courant de calorique d’abord de

372 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

dehors en dedans, puis de dedans en dehors (1). En second lieu, dans les chaudes régions équatoriales, une partie de la chaleur pénètre dans la terre et se répand dans son intérieur en se dirigeant vers les pics glacés, d’où elle retourne à l’atmosphère. Enfin, depuis des siècles innombrables, notre terre est l’objet d’un refroidissement lent; la chaleur centrale de son intérieur qui, dans les temps primitifs, tenait en ébullition les corps de la terre, s’affaiblit de plus en plus par son rayonnement continuel vers la surface et les espaces ; néanmoins des siècles ne suffiraient pas pour mesurer cette déperdition. Nous vivons' donc, selon l’expression de Humboldt, sur la surface du globe, entre la chaleur bouillante des couches inférieures et les espaces refroidis dont la température est vraisemblablement au dessous du point de congélation du mercure (40 degrés de Celsius, qui équivalent à 32° de Kéaumur). Mais il y a de célèbres physiciens qui ont contesté l’augmentation progressive de la chaleur en allant de la surface de la terre au centre, par exemple. Poisson, qui applique toute la chaleur comme se dirigeant de dehors en dedans. Mais cette hypothèse ne peut plus ébranler la théorie de Humboldt, car, ne fût-elle qu’une supposition , celle-ci nous conduit à une foule de phénomènes liés entre eux qui s’y expliquent sans aucune difficulté.

Une force mystérieuse et puissante de la terre, qui embrasse comme un lien admirable toutes les forces des atomes,

(1) Colle chaleur ne pénèlre pas bien profondèmenl ; dans les zones tcmp(^ rées la couche du globe qui marque une lempcrature invariable commence déj.à à une profondeur de 55 à 60 pieds, el même à moiliè de celle profondeur les chaleurs de l’hiver et de l’été n’ont sur le lhermomètre qu’une influence d’un iii degré. Dans les régions tropicales la température inv.ariable est déjà à un pied de profondeur.

c’est le magnétisme terrestre auquel Humboldt a consacré une grande partie des travaux de sa vie. Chaque changement dans la température produit des courants magnétiques et électriques, et pendant nombre d’années Humboldt en fit l’objet de ses études , au moyen de l’observation de l’aiguille aimantée.

Avec une variabilité continuelle dans la manifestation de leur puissance, se rattachant à des époques fixes, les courants électro-magnétiques circulent, d’une manière mystérieuse, à travers le corps de la terre, et leurs variations qu’indique sensiblement l’aiguille, s’accomplissent sur l’heure, suivant les lieux , les solstices , la chaleur, et sont souvent modifiées tout à coup par la seule aurore boréale. Le dérangement apporté par l’aurore boréale dans le paisible courant du magnétisme terrestre, se fait sentir simultanément (les observateurs fussent-ils à cent milles de là), comme une secousse dans l’ensemble de notre globe, ou bien il se répand comme une pulsation artérielle dans toutes les directions, sur la surface de la terre, franchissant l’espace dans un temps très régulier, ce qui pourrait servir à mesurer la distance qui sépare les lieux les uns des autres.

Humboldt n’a pas de notions précises sur les causes de ces brusques déviations de l’aiguille aimantée, comme preuve de dérangements et de révolutions dans le magnétisme terrestre (1). Il est reconnu que toutes les matières sont magnétiques (c’est à dire attractives) tant qu’elles sont traversées par un courant d’électricité et ce fait pourrait préparer des explications à venir. Humboldt observa particulièrement la variabilité d’énergie, l’inclinaison et la déviait) HumbolJt appcllfl cela des lempèles magnétiqueg.

BlOORAPUIE DKS HOHMES CÉLÈBRES.

tion horizontale du magnétisme terrestre, comme étant les trois phénomènes que cette force manifeste à la surface de la terre. Il établit donc, pour désigner une force égale, une déclinaison et une déviation égales, trois lignes scientifiques qu’il appela isodynamiques, isocliniques, isogoniques ; il les traça géographiquement par la pensée sur le globe terrestre, et s’en servit pour indiquer la direction qu’il avait reconnue dans la vacillation et la marche de cette, force mystérieuse (les courbes). Les observations de cette nature sont extrêmement difiiciles et pénibles et Humboldt pense que ce n’est guère que dans quelques siècles d’ici qu’il sera possible de comprendre , au moyen d’observations systématiques suffisantes, une histoire de ces lignes magnétiques qui se ramifient à l’infini. Avec l’ardeur qu’il avait consacrée à ce sujet , il chercha à s’appliquer à des observations régulières. C’est par scs efforts que, comme nous en avons fait mention, dans l’exposé de sa vie privée, depuis 1828, toute l’Europe, l’Asie et l’Afrique, deTorento dans le haut Canada , jusqu’au cap de Bonne Espérance et à la terre de Van Diémen, de Paris jusqu’à Pékin, le pays est couvert de réseaux d’observatoires magnétiques, qui correspondent les uns avec les autres. Les découvertes d’Œrstedt, sur l’éle tro-magnétisme et les résultats qui s’y rapportent, d’après les observations d’Arago et de Faraday, arrivèrent fort à propos pour les recherches de Ilumboldt. Œrstedt en particulier découvrit que l’électricité, dans le voisinage d’un corps conducteur de l’électricité, produisait le magnétisme , et Faraday remarqua que le magnétisme , en redevenant libre, produisait des courants électriques. C’est ce qui prouve évidemment que le magnétisme est une des formes multiples sous lesquelles l’électricité se mani-

feste, et la science a reconnu que ces deux forces sont identiques. Cependant les questions touchaut les dernières causes physiques des phénomènes multiples et obscurs du magnétisme terrestre, n’ont pas encore reçu leur réponse. On n’a pas encore expliqué si le changement éternel des mouvements dans les phénomènes magnétiques (qui permet de supposer différents systèmes de courants électriques dans l’écorce teiTestre) est le produit immédiat de l’inégalité de distribution du calorique ou bien est occasionné par la chaleur du soleil , ni quelle, influence exerce la révolution des planètes; si ces courants prennent leur source dans les régions de l’air, dans les espaces qui séparent les planètes , dans la polarité du soleil ou de la lune. Les observatoires que l’on doit à Humboldt aideront à pénétrer ce mystère, car aujourd’hui , sur les points les plus reculés du globe, on observe chaque mouvement régulier ou irrégulier de cette force terrestre, et les instruments comme les esprits sont déjà tellement exercés, que, suivant l’assurance de Humboldt, les personnes établies dans les observatoires, font à certaines époques, pendant 24 heures, des observations répétées toutes les 3 minutes et demie, et sont en mesure de calculer une perte de puissance magnétique de 1;40000.

Humboldt appelle la lumière polaire le phénomène d’induction d’une tempête magnétique, car il la regarde comme un phénomène qui (depuis que Faraday a découvert que la force magnétique dévtloppe aussi de la lumière), est en rapport intime avec le magnétisme terrestre, puisque déjà le matin on peut pressentir que le soir cette lumière se présentera, d’après l’irrégularité de la marche de l’aiguille aimantée, ce qui prouve qu’une perturbation a dû avoir lieu dans la distribution régulière de la force magné-

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÉBRÉS

tique. D’après Humboldt, la lumière polaire est une sorte de décharge magnétique, tout comme l’éclair représente le dérangement de l’équilibre dans l’électricité, dérangement quelquefois si violent, qu’on a déjà pu le remarquer en plein soleil, par exemple en 1786, à Lovendern. Ce n’est pas seulement au pôle nord et au pôle sud que ces phénomènes lumineux ont été vus, mais Humboldt a acquis la certitude qu’on les a aussi observés dans les régions tropicales, même au nord de Mexico et du Pérou ; de sorte que l’observateur, de son point de vue, voit toujours sa lumière polaire propre, suivant l’angle de sa ligne visuelle, comme lorsque l’on regarde l’arc-en-ciel.

Le plus grand intérêt s’attache à l’explication que Humboldt donne sur l’existence de cette lumière polaire qui ne tire son nom que de la direction où on la remarque le plus. Humboldt y voit un état lumineux propre de la terre, un rayonnement lumineux particulier des planètes, en un mot, par oppositmn à la lumière solaire, une lumière terrestre. C’est ainsi que la planète Vénus, du côté que ne frappent pas les rayons solaires, se montre phosphorescente par ellemême, et Humboldt regarde comme vraisemblable que les planètes et la lune, indépendamment de la lumière qu’elles reçoivent du soleil et qu’elles réfléchissent, répandent encore une lumière qu’elles-mêmes produisent. Tandis que Humboldt recherchait, d’un côté, les phénomènes magnétiques et lumineux delà chaleur intérieure du globe, il suivait d’un autre côté, les phénomènes que la chaleur terrestre produisait sur la masse du globe et sur sa formation. Cela le conduisit dans le domaine des phénomènes volcaniques, travail qui fut l’objet de prédilection de toute sa vie. De cette chaleur intérieure du globe il fit résulter par la voie

ALEXANDRE DE HUMOOLDT.

expérimentale les tremblements de terre, les anciens soulèvements de régions entières et de montagnes, la formation de leurs couches et de leurs minéraux, aussi bien que les éléments gazeux et liquides de la terre ; il reconnut la chaleur intérieure comme la cause des importantes modifications de la matière du globe, au moyen de secousses et de soulèvements; par elle il expliqua le bouillonnement des sources chaudes, le dégagement de l’acide carbonique et de vapeurs sulfureuses, l’éruption des volcans de boue, et celle des montagnes qui vomissent le feu. Dans tous ces phénomènes, il ne voit pas autre chose que la manifestation de la réaction de l’intérieur du globe contre son écorce et sa surface; d’après les débris et les formes refroidies du monde primitif, il conclut qu’autrefois ces réactions ont dû être plus puissantes qu’aujourd’hui, que les profondeurs de la terre ont alors expulsé plus puissamment l’acide carbonique dans l’atmosphère, et que le carbone recueilli par les plantes a dû contribuer à la-luxuriante végétation d’autrefois, que témoignent les derniers vestiges de splendides forêts primitives qui ont disparu, les énormes couches de houille, et d’autres matières inflammables fossiles.

Les tremblements de terre, ces secousses de la surface et de l’écorce du globe, qui se produisent perpendiculairement, horizontalement ou circulairement, et dont la science a pu préciser parfaitement la direction et la force, au moyen du pendule et du sismomètre, ces phénomènes accompagnés de sourdes secousses et de tonnerre souterrain , tandis que souvent des sources jaillissent du sein de la terre et que de vastes régions sont ravagées, les tremblements de terre ont été, par les soins de Humboldt, un important moyen de connaître l’intérieur du globe. Ses expériences le condui-

ItlOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈDRES.

sirent à prouver que toujours et à tout instant il se produit des secousses dans quelque point du globe, que, par conséquent l’intérieur du globe est dans un état de réaction permanente contre la surface ; que vraisemblablement, la température élevée des masses terrestres profondes qui se trouvent en état de fusion en est la cause, et que, par conséquent, la secousse ne doit pas dépendre de roches spéciales, mais peut se produire sur un point quelconque du globe. D’après la concordance de secousses simultanées, sur des espaces éloignés les uns des autres, d’après la direction des secousses et des ondulations qui souvent s’entrecroisent, d’après le choc souterrain que l’on entend quelquefois à plusieurs milles de distance des volcans en travail ou d’une partie de la surface de la terre qui est ébranlée, Humboldt a reconnu de certaines artères souterraines qui mettent les volcans en communication les uns avec les autres. Il en volt la confirmation dans les jets de flamme et dans ces cratères qui vomissent des masses au milieu d’explosions, ou bien, lorsque ces volcans obstrués se détournent, au grand danger des habitants de la terre, pour aller, sur quelqu’autre point de leur parcours volcanique, se faire jour, au moyen de leurs fluides dilatés par la chaleur, ou, enfin lorsqu’ils d’ éclatent pas, produisent au moins des secousses.

Les fluides élastiques dilatés par la chaleur sont, d’après Humboldt, la cause de tous les phénomènes volcaniques, depuis le plus léger tressaillement, jusqu’aux formidables explosions. Ces vapeurs dilatées d’eau bouillante, de métaux et de minéraux en fusion, s’élèvent, se répandent clans les courants volcaniques de l’intérieur du globe, trouvent souvent leurs issues obstruées par des masses qui se

sont gonflées et cristallisées, et la pression exercée par la dilatation de ces vapeurs soulève les couches terrestres ou imprime à la masse solide le mouvement d’ondulation des fluides ondoyants ou élastiques.

Humboldt reconnut aussi que les modifications chimiques de l’écorce terrestre et de l’atmosphère dépendent de la chaleur intérieure de notre terre. Les vapeurs qui s’élèvent, comme on le sait, et le gaz acide carbonique que la terre exhale jpour ainsi dire, dans son atmosphère, presque dépouillé d’azote, et beaucoup d’autres gaz particuliers qui s’échappent de différentes fissures de la terre, ont été pour Humboldt des preuves qui proclament une combustion intérieure continue. Ces sources gazeuses précipitent souvent des matières qui sont combinées avec elles, et se trouvent même dans des régions à la surface desquelles on ne remarque pas la moindre trace de volcans. Nous avons déjà fait observer que Humboldt avait signalé le développement luxuriant du monde végétal primitif, parce qu’il contenait une glus grande quantité de carbone qui a dû se dégager particulièrement des sources d’acide carbonique dont quelques-unes existent encore (Mofettes). Ce carbone mêlé à l’air a donné aux végétaux la vie et une nourriture exubérante. Mais ce que les plantes n’ont pu consumer en acide carbonique s’est combiné avec les montagnes calcaires de l’écorce terrestre et il a été progressivement soustrait à l’air ce qui a rendu celui-ci respirable pour les animaux et les hommes.

Outre l’acide carbonique et d’autres gaz , il y a encore des matières fluides que rejettent les profondeurs de la terre, telles que la bourbe et les masses terrestres en fusion qui s’élancent hors des cratères. Leur degré de chaleur exprime

380 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

la profondeur à laquelle ces matières séjournaient dans l’intérieur de la planète. De même que Humboldt a réuni par des lignes isothermes sur la surface du globe les points où l’on remarque une égalité de température annuelle moyenne, de même il a voulu établir certaines lignes de chaleur intérieure égale (isogéothermes), et cela, d’après la température des eaux qui proviennent des profondeurs de la terre et du sommet des montagnes ; mais les observations de Humboldt n’ont pu parler en faveur d’une pareillejméthode qui ne compte que des résultats incertains, car le degré de température des eaux jaillissantes est toujours très relatif et dépend d’une foule de circonstances accessoires. Les sources froides n’ont donc un degré de température moyenne que lorsque sans être mêlées à des eaux plus chaudes venues d’une grande profondeur ou a des artères froides coulant du sommet des montagnes, elles ont circulé pendant un espace de temps considérable dans cette couche où commence la température invariable des couches terrestres que nous avons signalée plus haut, et où, par conséquent, la température de l’air n’est pas influencée par les saisons et les variations du jour et de la nuit. (Dans les degrés de latitude des pays tempérés, cela varie entre 40 et 60 pieds ; dans les régions équinoxiales, c’est à 1 pied au dessous de la surface du sol). A l’occasion des sources chaudes, Humboldt déclare que toutes celles que lui et d’autres ont découvertes se trouvent loin de tous les volcans , que ce n’est que la chaleur intérieure du globe qui les porte à un degré de chaleur constante ou variable (même jusqu’à 95 ou 97 degrés); que les plus chaudes sont aussi toujours les plus pures et que le principe des sources chaudes ne doit être recherché que dans leur plus grand rapprochement du feu souterrain.

ALEXANDRE DE HUMDOLDT. 281

Au sujet des boues que rejette le sein de la terre, Humboldt a donné particulièrement d’intéressantes explications qu’il a puisées dans l’étude intime des salses que l’on trouve en Amérique et dans la mer Caspienne. Il reconnut dans ces volcans de boue qui ne sont ni la conséquence des tremblements de terre, ni de l’éruption de flammes passant dans leur voisinage, une transition entre les sources chaudes et les volcans qui représentent la réaction des profondeurs de la terre contre sa couche supérieure, comme les organes d’un travail que notre planète accomplit, sans interruption, mais avec moins de puissance, travail a\i moyen duquel s’est opérée jadis une communication entre les couches chaudes et profondes et la surface du sol. Or, peu à peu ces communications se sont obstruées, et maintenant les masses boueuses refroidies ne peuvent plus s’élever que d’une profondeur insignifiante, tandis que les volcans sont encore en communication directe avec les cavités bouillantes du globe. Humboldt a de plusieurs manières étudié leur origine. Il les regarde comme des soulèvements produits en forme de dômes par des vapeurs élastiques , à la surface du sol , dont les couches ont été traversées et divisées. De là résulte une cuve ou vallée en bassin, au milieu de laquelle s’est formée un dôme cratérien, un cône de cendres produit par les masses soulevées. Cette ouverture cesse-t-elle d’être en communication avec le sein de la terre, alors le volcan est éteint. C’est de la même manière que des volcans sont nés du fond de la mer et sont devenus des îles habitées.

Nous avons encore à mentionner, en passant, un phénomène volcanique spécialement observé par Humboldt, c’est à dire celui qu’il a ^ tempête volcanique. Ce sont des courants de vapeurs d’eau chaude qui s’élèvent en l’air

BiaCRAfHIK DK8 HOMHBS CÉLÂBBES. 24

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÉBRÉS

pendant l’éruption et qui, par leur refroidissement forment un nuage qui entoure les colonnes de cendres enflammées dont la hauteur est souvent de plusieurs milliers de pieds. Par suite de l’augmentation dans la tension électrique qu’occasionne la rapide condensation des vapeurs en nuages, des éclairs en jaillissent et un bruit de tonnerre s’y fait entendre.

Pour ne pas entrer trop loin dans le détail et l’énumération des résultats scientifiques de Humboldt, aussi complètement qu’ils ont été résumés dans le Cosmos, nous devons passer ici sous silence la distinction qu’il a faite entre les volcans centraux et les volcans par séries. Cette distinction subtile a déjà été introduite dans la science par d’autres naturalistes . En échange , nous allons revenir dans le domaine immédiat des recherches de Humboldt, en interrogeant les conclusions qu^il a données au sujet de la puissance du travail volcanique dans la formation des montagnes et la transformation des roches.

Avec ces questions s’ouvre le grand domaine de la géognosie minéralogique de laquelle Humboldt a longtemps fait le travail de prédilection de sa vie, de concert avec son ami Léopold de Buch. Cette science s’occupe de la composition et de la succession des couches terrestres , et nous conduit ainsi à la forme géographique de la surface du globe. Les couches terrestres sont pour lui les grandes feuilles d’un livre dans lesquelles il lit et comprend les événenrents des temps passés ; pour lui, les espèces et les formes de montagnes représentent les grands caractères d’écriture de l’histoire de la création, remontant à plusieurs milliers de siècles. La science d’autrefois divisait les montagnes, d’après leurs caractères distinctifs extérieurs, en montagnes stratifiées.

ALEXANDRE DE HUMBOLDT. â85

et en non stratifiées, en schisteuses ou en massives, en normales ou en anormales; Humboldt reconnut dans leur production quatre formes différentes. 11 représente comme roche d’éruption celle qui a été projetée autrefois hors du sein de la terre, sous forme de masse en fusion, et qui s’est plus ou moins durcie. Il nomme roche de sédiment, la montagne qui résulte d’éléments fluides, dont elle s’est détachée par petites parties et qui s’est formée par couches successives. C’est ce qui constitue la plus grande partie des montagnes de mine en lits et des groupes appelés tertiaires qui reposent sur la craie et sont caractérisés par des débris fossiles de mammifères, de crustacés, etc. Sous le nom de pierres transformées il comprend les roches modifiées par le contact avec la pierre volcanique ou précipitée, ou par la volatilisation et le déplacement de matières venues des profondeui's. 11 désigne sous le nom de conglomérats des mélanges de sable et de débris constitués par des masses divisées mécaniquement et renfermant les trois espèces précédentes. Humboldt reconnaît que ces quatre espèces de roches continuent leur travail de formation, que cependant l’action du feu et celle de l’eau y contribuent , non plus avec autant de puissance, mais en s’affaiblissant.

Dans la première forme, roche d’éruption, Humboldt comprend le granit et le syénite, le quartz-porphyre, l’émeraude, l’hyperstcne, l’euphotide, la serpentine, les porphyres mélaphyres, augite, uralite et oligoklas, le basalte, le schiste porphyrisé, le trachyte et la dolomite. Tout ce que la vieille école comprend sous le nom de terrain de transition, de stratification, de formation secondaire ou tertiaire, Humboldt le classe dans les roches de sédiment, dans les décompositions et les dépôts de fluides liquides, comme la chaux.

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

le schiste argileux, et cela indifféremment, que la matière se soit trouvée d’abord chimiquement en solution dans l’eau, ou seulement en suspension à l’état pulvérulent. Là se rap* portent les schistes, les gisements de houille, les pierres calcaires , le travertin (pierre calcaire d’eau douce ou guhr schisteux) et les gisements spéciaux d’infusoire, espèce de roche qui, comme Ehrenberg l’a découvert le premier, est toute formée des corps d’animalcules infusoires et qui occupe des grandes étendues de la surface du globe. Enfin les grés sont représentés par les montagnes que Humboldt a appelées Conglomérats. Une transformation d’une masse rocheuse autrement constituée jadis, a dû s’opérer et se constitue encore aujourd’hui, comme l’a prouvé Kumboldt par des observations comparées sur la lenteur des variations dans les grands ateliers de la nature, et par des expériences chimiques directes qui imitant en petit les grands procédés du laboratoire de la terre, ont fourni des résultats identiques.

Pour ce qui est du développement géographique des roches dans l’écorce terrestre, la silice est la matière que l’on trouve le plus généralement et en plus grande quantité ; après elle vient le carbonate de chaux, pour les combinaisons de la silice avec l’argile, de la potasse et de la soude avec la terre calcaire, la magnésie et l’oxyde de fer. A l’égard de l’âge des roches, nous pouvons dire qu’incontestablement les plus anciennes sont les roches d’éruption, ces produits de la chaleur ignée du corps terrestre, et quand dans une roche il se présente des débris de plantes et d’animaux des premiers temps, c’est pour nous un document qui constate l’époque reculée de son origine. Un monde disparu d’animaux et de plantes repose dans les couches supérieures et dans les

couches moyennes, Humboldt dit d’une manière frappante :

» Nous revenons sur nos pas dans les temps du passé, lorsque sondant les rapports des vastes gisements successifs, nous pénétrons de couche en couche dans l’intérieur du sol. »

Maintenant Humboldt jette un regard ingénieux sur la surface du globe et nous démontre la vaste distribution de la terre ferme et de l’eau, d’après la liaison de tous les modes de formation de la planète. Il rattache, d’une manière ingénieuse, la géographie avec l’histoire de la terre. Il regarde la forme actuelle du continent comme un soulèvement au dessus du niveau de la mer, qui aurait eu lieu de préférence par suite de l’éruption de quartz porphyre, éruption qui aurait traversé la végétation primitive du globe et les couches actuelles de houille. Ce que nous qualidons de pays plat, Humboldt nous démontre que ce sont de larges coteaux et des crêtes de montagnes dont la base repose au fond de la mer, c’est à dire des sortes de hauts plateaux. La terre ferme dont la quantité est à celle de l’eau comme 1 est à 2 et qui, sur l’hémisphère septentrional, offre une masse trois fois plus forte qu’à l’hémisphère méridional où l’océan prédomine, a dû par sa forme horizontale d’autant plus captiver l’esprit observateur de Humboldt, que ce continent avait déjà, dans les temps anciens de la Grèce, été l’objet d’observations ingénieuses.

La direction qu’affectent dans leur axe longitudinal le le vieux monde et le nouveau (la terre ferme sur l’hémisphère oriental et sur l’hémisphère occidental) conduit Humboldt à des observations plus étendues, à savoir que notre vieille masse continentale marque son axe longitudinal dans la direction de l’E. à l’O., tandis que le continent amé-

BIOCBAPUIE DES HOMMES CÉLÈBRES, H

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

rîcain a sa direction du N. au S. ; et, tandis que, au N., les deux continents paraissent se terminer suivant une ligne d’une grande largeur, ils se terminent au S. en pointes de forme pyramidale. Ce que Humboldt trouve d’autant plus caractéristique que cette forme méridionale se reproduit même en petit dans les parties isolées du globe et dans des presqu’îles ; et l’on a observé que plus la conformation des côtes et le fractionnement d’un continent paraissent simples, plus le développement et la culture de ses habitants sont restés uniformes. Humboldt fait allusion à l’Europe si fractionnée, à l’Asie qui l’est très peu, ainsi que l’Afrique et l’Amérique du Sud. Or, pour cause active de toute conformation de terres, Humboldt reconnaît une force souterraine, qui a produit non pas d’une seule fois, et à la même époque, les formes continentales actuelles, mais à des époques reculées, et par le développement et la force d’expansion de vapeurs et de fluides brûlants qui, çà et là, fortuitement (car nous ne pouvons déterminer la loi nécessaire de ces phénomènes), ont soulevé la couche terrestre au dessus de l’eau; des tremblements de terre ultérieurs, des travaux volcaniques ont produit les divisions en vallées et en montagnes. D’après toutes les expériences faites par lui-même et par des géologues contemporains, Humboldt considère ce soulèvement et cette transformation des continents comme inachevés, mais s’accomplissant encore. De même qu’il existe encore certaines parties de la superficie du globe qui sont situées plus profondément que la surface de la mer, par exemple, la mer Caspienne (1), la mer Morte, la pre-

(1) Humboldt remarqun que l’clévalion et l'abaissement périodiques et irréguliers des eaux de la mer Caspienne, qu'il a observés lui-même paraissent être

mière à 625 pieds, l’autre à 1,230 pieds plus bas que le niveau de la Méditerranée, De même, aujourd’hui, de grandes étendues de terre s’élèvent encore sous nos yeux, quoique d’une manière inappréciable, pendant la durée de la vie d’un homme. C’est ainsi que depuis 8,000 ans la côte orientale de la Scandinavie s’est élevée de 320 pieds, et Humboldt pense que, dans 12,000 ans, des surfaces couvertes par la mer à proximité des rivages, et qui sont encore à 50 brasses sous l’eau, se présenteront à sec à sa surface. C’est ce qui prouve la marche croissante de la terre ferme.

Mais si, d’un côté, de nouvelles surfaces s’élèvent au dessus du miroir des eaux, il faut supposer d’un autre côté, un abaissement progressif, et Humboldt peut très bien se représenter comment des régions du N. O. de l’Europe pourront un jour être submergées et recouvertes à jamais par les eaux, à la suite de l’affaissement progressif des surfaces terrestres. Pour le moment, la mer gagne-t-elle ou perd-elle du terrain? Nous n’en avons aucun indice, quoique, à quelques milliers d’années avant nous, le niveau de la mer ait été incontestablement bien différent et modifié plusieurs fois.

Sur les montagnes et les plaines, comme sur le miroir mobile de la mer, repose l’océan d’air qui environne le globe, cette atmosphère à laquelle les eaux de l’océan ne communiquent pas volontiers leur chaleur, car les parties qui se sont refroidies deviennent aussitôt plus pesantes et redescendent dans les profondeurs plus chaudes. Mais de

une preuve que sans tremblement de terre propre, la terre est encore aujourd'hui susceptible d’o^cillations légères qui, dans les temps primitifs où l’ècorco terrestre était moins épaisse, doivent avoir été très communes.

BIOGRAPHIE DES HOMMES CËLËfiRES.

même que l’atmosplière a ses eourants d’air qui revienneut suivant des lois régulières, ce que Dove en particulier a découvert, il y a aussi des courants océaniques qui ont été pour Humboldt l’objet d’intéressantes recherches. Indépendamment des phénomènes comme du âux et du reflux, du mouvement des nuages d’après la direction des vents régnants, et par la pression périodique de l’air, il y a encore des courants semblables à des fleuves qui sillonnent les espaces de la mer et qui passent d’une manière surprenante à travers certaines parties immobiles, comme le long de rives tranquilles ; c’est ce que l’on appelle les fleuves de V océan qui ont particulièrement provoqué l’attention et les recherches de Humboldt. C’est ici le cas de mentionner le courant du golfe Atlantique. Il prend son origine au S. du cap de Bonne- Espérance, court à travers la mer des Antilles et le golfe du Mexique, à travers le détroit de Bahama, se dirige de plus vers le N. -O. des États-Unis d’Amérique, se détourne à l’E. près du banc de Terre-Neuve où il fournit un bras vers le S. et pousse vers les côtes d’Irlande et de Norwége sur lesquels sa chaleur produit souvent une température tropicale. Un courant semblable se mesure aussi dans la mer du Sud, mais il ne présente qu’un degré de chaleur moins élevé, tandis que le courant du Golfe porte avec lui une température plus élevée. A l’occasion de l’esquisse que nous avons donnée du voyage de Humboldt en Amérique, nous avons déjà, en passant, mentionné l’étude qu’il fit de la nature du Gulf stream. Au tableau de la nature que Humboldt compose dans son Cosmos, d’après les résultats spéciaux de sa vie scientifique, il ajoute aussi son intuition , une image de ce grand océan d’air qui enveloppe notre globe et qu’il a observé de près

dans les modifications de sa pression, la distribution de sa chaleur, d’après les climats, les proportions de son humidité et de son électricité , et dans la généralité de ses phénomènes météorologiques. Les remarquables lois de rotation des vents reconnues par Dove (qui en fait un exposé assez populaire dans ses Recherches météorologiques) ont particulièrement occupé l’attention de Humboldt , car elles le rappelaient aux lois générales qu’il avait déjà reconnues dans d’autres phénomènes de la nature. Humboldt a cherché à utiliser, pour l’étude des lois des vents , les observatoires magnétiques élevés par ses soins et dont nous avons déjà souvent parlé, et avec le secours de ces observations combinées, faites à des centaines de milles les unes des autres, mais exécutées simultanément, il se promit d’importantes données pour l’intelligence de la direction des vents.

A l’occasion du voyage de Humboldt en Asie, nous avons signalé les influences générales des vents régnants sur le climat, et comme ceux-ci contribuent à la distribution de la chaleur, dont l’estimation précise a été le but spécial que Humboldt s’est proposé en créant, pour la première fois, en 1717, les lignes isothermes. Ce qui nous ramène à une nouvelle branche de ses principaux travaux, c’est à dire dans le domaine de la climatologie comparée.

Humboldt donne au mot climat un sens plus général que celui qu’on lui avait prêté jusque là. Il comprend par là toutes les forces de la terre, proches ou éloignées; la science générale l’aide à expliquer la différence des climats d’après les localités, et les causes de ces différences. Or, les points jouissant d’une température moyenne égale, et qui se relient entre eux par les lignes isothermes, sont des Ugnes

290 BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

qui s’écartent beaucoup du parallélisme avec l’équateur, car les causes nombreuses qui élèvent ou abaissent la température deviennent la mesure du trajet de ces lignes.

La température s’élève, dans les zones tempérées, par la proximité des côtes occidentales des golfes, des eaux d’un continent, par la situation d’un point dans le voisinage d’autres étendues de pays , ou de surfaces océaniques exemptes de glace, par la prédominance des vents du S. et d’O., par la protection des chaînes de montagnes, par la rareté des marais qui resteraient longtemps couverts de glace, par l’absence de forêts sur un sol sablonneux et sec, par la pureté du ciel et l’approche d’un courant marin chaud.

Les conditions opposées à celles que nous venons d’énumérer sont naturellement celles qui doivent refroidir la température, mais en général, nous remarquons plus particulièrement dans les zones tempérées, et spécialement eu Europe que les côtes orientales sont plus froides que celles d’Occident, parce que les vents d’E. traversent des régions froides et que ceux d’O. passent sur la mer. Humboldt déclare qu’il a été surtout conduit à ces résultats par les travaux de son ami et devancier Georges Eorster.

Comme la température se refroidit, à proportion de la hauteur de la latitude, par conséquent, en raison de la distance de l’équateur, Humboldt tint un compte sérieux de ces circonstances dans la recherche des phénomènes météorologiques , dans l’établissement de sa géographie des plantes et dans d’autres travaux scientifiques ; et il déclare que dans tous ses nombreux voyages sur les montagnes, eii dedans et en dehors des régions tropicales, il a toujours eu pour but principal de ses recherches la confirmation de cette

loi de l’abaissement progressif de la température avec l’élévation des degrés de latilude. Là se rapportent aussi ses conclusions sur la limite des neiges, l’humidité et le point de dégel de l’air, et l’électricité de l’enveloppe atmosphérique.

Après cette description de notre planète qu’il fait, en quelque sorte, naître sous nos yeux , Humboldt nous conduit aussi à la vie organique des plantes et des animaux. La surface vivante du globe n’occupe pas moins sérieusement ses recherches que l’intérieur incandescent , fluide ou refroidi de cette planète, et la configuration de son écorce.

L’animal infusoire ouvre le cercle du règne animal; la cellule végétale microscopique, ouvre le cercle du règne végétal, comme constituant une plante entière, complète. Dans cette manière générale d’envisager le monde organique, en harmonie avec les lois de la nature, Humboldt s’est appuyé sur des contemporains célèbres qui lui ont, avec le secours du microscope, démontré les lois de l’univers dans le plus petit espace , de même que dans chaque cellule invisible pour l’œil ordinaire, dans chaque partie de l’organisme animal qui ne se présentait que comme une cellule, ils ont découvert la vie, le mouvement et le résumé de toutes les conditions cosmiques générales d’existence. Partout, sur la surface du globe, dans les profondeurs des montagnes et dans les hauteurs atmosphéiiques, réside la vie, le travail de la nature organique. Le grand océan du monde recèle la plus petite existence microscopique, bien avant dans les cercles polaires de la mer Glaciale. On a pu prouver par des expériences directes que dans la nuit éternelle des profondeurs de l’océan, selon l’expression de Humboldt , on trouve plus particulièrement le règne animal et

BIOGRAPHIE DES HOMMES CÉLÈBRES

que sur la terre ferme, se développe de préférence le règne végétal. Toutefois, proportionnellement, le premier surpasse de beaucoup l’autre , quoique le continent soit beaucoup moins étendu que la mer. I.es naturalistes modernes croient avoir découvert des animaux infusoires même dans l’air (infusoires météoriques). Humboldt regarde cette découverte comme encore fort douteuse , mais ne la déclare pas impossible, puisqu’il a été démontré tout aussi bien par des faits que, chaque année, l’atmosphère dépose de la poussière de fleurs de pin, de même des animalcules infusoires ont pu être lancés avec la vapeur d’eau et avoir été maintenus flottants pendant un certain temps, dans les couches de l’atmosphère. En outre, Ehrenberg a découvert que la pluie de poussière, semblable à un nuage, qui obscurcit l’air et qui se remarque dans le voisinage des îles du cap Vert, jusqu’à la distance de 380 milles marins des côtes d’Afrique, est formée des débris de dix-huit espèces différentes d’animalcules infusoires, à écailles siliceuses, et à plusieurs estomacs.

Humboldt a divisé les plantes et les animaux d’après le caractère de leur existence, soit isolée, soit en société. Déjà dans sa Flore fribonrgeoise, qui parut en 1793, il donne le nom de plantes siciables à celles que l’on rencontre toujours par groupes et qui couvrent alors uniformément de grandes surfaces. Par cela môme qu’elles prédominent dans une contrée, elles contribuent le plus au caractère physiognomonique d’un paysage, auquel ne concourent pas spécialement les animaux qui , dans leur vie mobile , pénètrent souvent bien loin sous d’autres degrés de latitude. Mais ce qui donne le plus haut intérêt à la manière dont Humboldt a compris la géographie des plantes , c’est qu’il fixe les lois

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de leur distribution , d’après les climats qui se succèdent sur les montagnes, par couches successives de plus en plus élevées, de sorte que les plantes des differents climats se présentent les unes au dessus des autres suivant que la hauteur de la zone montagneuse est douée d’un climat plus chaud, ou plus tempéré ou plus froid. Humboldt dit de lui-même, à une époque récente : » Une circonstance heureuse de ma vie a été qu’à l’époque où je m’occupais presque exclusivement de botanique, mes études, favorisées par l’aspect d’une nature grandiose et remarquable par les contrastes de ses climats, aient pu se porter sur ce sujet; « il s’agissait de relier la géographie des plantes avec l’étude de la distribution de la chaleur sur le globe, à classer les végétaux d’après les familles naturelles , puis à les distinguer numériquement.

Humboldt voulut utiliser , pour la distribution géographique des animaux, les bases qu’il avait adoptées pour la géographie des plantes , à savoir les lignes isothermes , quoique les animaux modifient à volonté leur cercle de développement entre l’Ilquateur et les pôles , tandis que les plantes voyagent dans l’œuf, comme une semence qui vole çà et là, et, lorsqu’une fols elles ont pris racine, restent sous la dépendance du sol, de la température et de la zone d’air.

Mais, pour que le tableau de la nature soit complet, il faut qu’on y trouve l’homme. L’espèce humaine, dans ses gradations physiques (races, variétés) et dans son développement géographique, fut étudiée de près par Humboldt; il tacha d’atteindre ce but, en entrant plus profondément dans l’histoire de la formation de l’homme, l’origine, la communauté des langues, la transformation de la direction

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primitive de l’esprit et du cœur. Il acquit ainsi la conviction de l’unité de l’espèce humaine dont les races ne sont que les formes d’un même genre, ce que d’autres naturalistes avaient déjà reconnu. Pour lui aussi (et comment n’aurait-il pas acquis la certitude de ce fait dans ses travaux communs avec son frère Guillaume?), pour lui aussi, les langues représentèrent des créatures de l’esprit humain qui, étroitement liées à son développement, manifestent une forme nationale, et servent à reconnaître la ressemblance ou la différence des races humaines. Pour lui, le langage est une partie de la physique de l’esprit, une sphère qui enlace les hommes par un lien spirituel, comme les formes d’une même espèce. Mais là se présentent à lui les limites de son tableau de la nature physique, limite qu’il ne veut pas franchir (1).

( 1 ) Dent chapitres suivent celui-ci , dans l'édition allemande ; ils renferment une digression philosophique sur les œuvres de Humboldt et des extraits de l'histoire de ses ro;,ages. Ces extraits reproduisent en allemand ce que Humboldt a écrit en français. Ils ne trouveraient donc ici leur place qu'en les tirant directement des œuvres de Humboldt; mais comme ils sont étrangers à sa biographie proprement dite, nous reprenons, dans le chapitre suivant, le récit de la vie privée du grand naturaliste.

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