‹ Alexandre Dumas, 1802-1870Chapitre 1 sur 25 · Alexandre Dumas, 1802-1870 · texte numérisé non relu

Alexandre Dumas, 1802-1870

Alexandre Dumas. — Ses ascendants. — Marquis et négresse. — Le général noir. — Sa brouille avec Bonaparte. — On l'empoisonne. — Naissance de Dumas. — Premier deuil. — Un mot d'enfant. — Napoléon rancunier. — Un pédant précoce. — Dumas échappe au séminaire. — Le collège de l'abbé Grégoire. — Dumas saute-ruisseau. — Il fait la connaissance d'Adolphe de Leuven. — Une collaboration. — Voyage décisif. — Talma sacre Dumas poète. — Départ pour Paris.

Le dix-neuvième siècle, qui mit la France au premier rang des nations conquérantes, fut aussi l'âge d'or de sa littérature. Poésie, roman, philosophie, théâtre, tout se développa, se transforma, pendant son cours, de la façon la plus complète et la plus profitable.

Entre les grands talents qui apparurent alors, Alexandre Dumas père conquit, par sa puissance et son

originalité, une place particulière. Point de genre, en effet, que ne comprît sa vaste intelligence et ne tentât sa plume alerte ; point d'ouvrage, vers ou prose, auquel son nom aimé ne valût, auprès des lecteurs de toutes classes, le plus brillant et le plus légitime succès. Aussi fut-il, pendant tout le cours de sa vie, l'objet de sympathies ardentes comme d'inquisitions haineuses, de louanges outrées ou de blâmes excessifs, dont on peut aujourd'hui dégager cette moyenne qui, dans la plupart des cas, est la vraie vérité.

Alexandre Dumas — chose bizarre, qui explique certain côté de sa nature — avait eu pour aïeux un gentilhomme français et une esclave haïtienne. Agé de cinquante ans, Antoine-Alexandre Davy, marquis de la Pailleterie et ancien colonel, était allé, en 1760, fonder à Saint-Domingue une vaste habitation ; il rencontra là une inteUigente négresse, Louise-Cessette Dumas, qui devint sa compagne, légitime ou non, et lui donna, le 25 mars 1762, un fils qu'on baptisa Thomas-Alexandre. Dix ans plus tard Cessette mourut et le marquis, incapable de gérer seul sa propriété, regagna la France. Il avait soixante-quatorze ans quand l'idée lui vint d'épouser sa servante, Marie-Françoise Retout. Cette union singulière amena entre le père et le fils des scènes fâcheuses. Pour y mettre fin le jeune homme déclara, vers sa vingt-quatrième année, être décidé à entrer, comme soldat, dans un régiment quelconque.

■ — Soit, dit M. de la Pailleterie, vaniteux à ses heures, mais, étant officier supérieur, je n'entends pas que vous traîniez mon nom dans les derniers rangs de l'armée.

— Eh bien, je m'engagerai sous le nom de ma mère !

C'est effectivement Alexandre Dumas que le sixième régiment des dragons de la reine inscrivit, le 2 juin 1786, sous le matricule 429.

Treize jours après, le marquis, qui n'avait jamais été

bien bon père, rendait I ame à Saint-Germain-en-Laye, ne laissant à son fils aucun héritage.

Le dragon Dumas était, parait-il, un des plus beaux hommes de son temps. Il avait le teint bruni, les yeux marrons et veloutés, le nez droit, les dents blanches, le cou bien attaché sur de puissantes épaules, et, malgré sa taille de cinq pieds neuf pouces, une main et un pied de femme. Très adroit, d'une force herculéenne et d'un courage à toute épreuve, il était arrivé au grade de lieutenant-colonel quand il épousa à Villers-Cotterets, le 28 novembre 1792, Marie-Louise-Elisabeth Labouret, fille du commandant de la garde nationale. De ce mariage devait naître, après une fille, l'homme célèbre dont nous écrivons l'histoire.

Les Mémoires d'Alexandre Dumas, auxquels on doit forcément recourir pour connaître ses ascendants et la première moitié de sa vie propre, racontent, en quatorze chapitres, les exploits de son père, devenu général, à l'armée du Nord, à celle des Pyrénées occidentales, en Vendée, dans les Alpes, en Italie et en Egypte, exploits qui lui valurent nombre d'admirateurs et le surnom d'Horatius Codés du Tyrol, mais que termina tristement sa brouille avec Bonaparte, dont il avait surpris et blâmé les visées ambitieuses.

Contre l'assentiment du chef de l'expédition d'Egypte, le général Dumas fréta, un jour, un bâtiment pour revenir d'Alexandrie en France. Cette détermination, dictée par une insurmontable nostalgie, devait lui être fatale. Fait prisonnier à son arrivée dans le port de Tarente, qu'il croyait pays ami, il subit là puis à Brindes, pendant vingt mois, des tortures morales et physiques qui ruinèrent pour jamais sa santé. On l'échangea enfin contre un chef autrichien et il s'empressa de consigner, dans un rapport au gouvernement français, les sévices et les tentatives d'empoisonnement dont il avait été victime. Il concluait à une indemnité très forte ou tout au moins au

paiement de sa solde arriérée; mais, pendant sa captivité, de grands événements s'étaient produits. Revenu d'Egypte et nommé Premier Consul, Bonaparte, qui n'avait pas oublié l'opposition du général Dumas, ferma l'oreille aux plaintes ou prières de son ancien frère d'armes et celui-ci, déboulé, mis à la retraite avec solde réduite, dut chercher, dans la vie de famille, compensation à ses nombreuses misères.

Le 5 thermidor an X (24 juillet 1802), à quatre heures et demie du matin. M™*' Dumas, née Labouret, eut le fils dont le général souhaitait depuis dix ans la nais.sance. Voici dans quels termes l'heureux père fit part de son bonheur au général Brune :

(( Ce 6 thermidor an X.

(( Mon cher Brune,

« Je t'annonce avec joie que ma femme est accouchée hier matin d'un gros garçon qui pèse neuf livres et qui a dix-huit pouces de long. Tu vois que, s'il continue à grandh^ à l'extérieur comme il a fait à l'intérieur, il promet d'atteindre une assez belle taille.

(( Ah! ça, tu sauras une chose : c'est que je compte sur toi pour être parrain. Ma fille aînée, qui t'envoie mille caresses du bout de ses petits doigts noirs, sera ta commère. Viens vite, quoique le nouveau venu en ce monde ne paraisse pas avoir. envie d'en sortir de sitôt ; viens vite, car il y a longtemps que je ne t'ai vu, et j'ai une bonne grosse envie de te voir.

(( Ton ami,

(( Alex. Dumas. »

De cinq enfants tenus déjà par Brune sur les fonts de baptême, aucun n'avait vécu ; redoutant d'attirer le même sort sur le petit Dumas, il refusa d'abord ce qu'on lui demandait, mais, sur des instances nouvelles, il consentit à être parrain par procuration.

Miné par un cancer à l'estomac qu'avait déterminé le toxique absorbé dans les prisons d'Espagne, le général Dumas mourut en février 1806. Trop jeune pour bien aimer celui qu'il admirait surtout pour son bel uniforme et le grand sabre qu'on lui laissait soulever, le petit Alexandre ressentit néanmoins de sa disparition un chagrin mêlé de colère. Comme on lui apprenait que le bon Dieu, qui avait pris son père pour ne jamais le rendre, demeurait au ciel, il s'empara d'un fusil et monta l'escalier de la maison.

— Où vas-tu? lui demanda sa mère en la'rmes.

— Au ciel, tuer le bon Dieu qui a tué papa.

— Oh! dit la pauvre femme, le serrant à l'étouffer dans ses bras, ne dis pas ces choses-là, mon enfant, nous sommes déjà bien assez malheureux.

La mort du général Dumas, qui n'avait que quatre mille francs de retraite, laissait effectivement sa famille sans autres biens qu'une trentaine d'arpents de terre ; aussi la veuve mit-elle en campagne les anciens amis du défunt pour obtenir quelques secours : tous leurs efforts échouèrent, Napoléon gardant rancune de l'offense faite à Bonaparte.

Après un voyage à Paris, où elle espérait voir l'Empereur, qui ne la reçut pas, M™^ Dumas, par économie, s'installa chez son père. L'enfance d'Alexandre s'écoula principalement dans trois maisons de Villers-Cotterets, celles de M'"^ Darcourt, de M. Deviolaine et de M. Collard. M'^^ Darcourt, veuve d'un chii^urgien militaire, avait une fille de vingt-quatre ans qui se chargea d'élever le jeune garçon ; avec elle il apprit à lire dans une

magnifique édition de Buffon. M. Deviolaine, cousin par alliance des Dumas, était inspecteur de la forêt de Villers-Cotterets, ce qui lui donnait aux yeux de renfant, né chasseur, une énorme importance. Quant à M. Collard, de souche aristocratique, il était tuteur d'Alexandre et possédait, outre un parc dans lequel son pupille aimait à courir, une Bible qui lui enseigna, d'attrayante façon, l'histoire sacrée.

Dans ses vivants Mémoires, Dumas consacre de nombreuses pages aux incidents variés de ses premières années. Nous ne pouvons ici que résumer les principaux. Il avait — on l'a vu — appris à lire de bonne heure ; à six ans, grâce à sa sœur qui, mise en pension à Paris, revenait en vacances dans sa famille, il sut de même écrire ; cela le rendait d'une fatuité ridicule. — (( Je me vois encore, dit-il, en jaquette d'indienne, haut comme une botte à l'écuyère, me mêlant, plein de pédantisme, aux conversations des grandes personnes. » — Plus tard jytme Dumas, désirant maintenir l'égalité parfaite entre ses deux enfants, décida qu'Alexandre deviendrait musicien, comme sa sœur, qui chantait agréablement. La nature cependant l'avait doué de la voix la plus fausse qu'il y eût au monde, mais ses doigts étaient agiles, sa main adroite et l'on essaya de faire de lui un instrumentiste. Hiraux, organiste de Villiers-Cotterets, lui donna âes leçons de violon, mais, au bout de trois ans, voyant que l'élève ne savait pas môme accorder son instrument, le maître déclara à M""® Dumas qu'il avait trop de conscience pour continuer à lui voler son argent.

Au cours de violon succédèrent des leçons d'armes beaucoup plus piofltables au jeime Dumas, enthousiaste de tous les exercices du corps, et qui lançait des pierres comme David, tirait de l'arc comme un soldat des îles Baléares et montait à cheval comme un Numide.

Le moment vint où cette éducation physique devait se compléter par l'enseignement moral. On avait en pure

perte sollicité l'admission gratuite d'Alexandre dans un lycée impérial quand mourut un cousin de sa mère, l'abbé Conseil, lequel, avec une somme de quinze cents francs, légua à sa cousine une bourse au séminaire de Soissons. Les goûts du jeune Dumas n'avaient rien, certes, qui le disposât au sacerdoce ; il accepta pourtant, sur l'avis de sa mère, mais les railleries d'une cousine le firent revenir sur cette détermination, et, après une fugue de trois jours dans les bois, il rentra chez la veuve qui n'osa plus parler de maison religieuse.

Dumas, si l'on en croit son autobiographie, était à cette époque long et maigre. Des cheveux blonds bouclés, de grands yeux bleus, un nez droit, de grosses lèvres roses, un teint d'une blancheur éclatante faisaient de lui un assez bel enfant; mais orgueilleux, insolent, rageur et pleurard, il déplaisait à la plupart des garçons de son âge. Aussi quand, à défaut du séminaire de Soissons, on le mit à l'école de l'abbé Grégoire, fut-il en butte, de la part de ses condisciples, à des vexations plus ou moins spirituelles ; très fort, il y répondit par des coups qui le firent au moins respecter.

Attaché à l'église de Villers-Cotterets, l'abbé Grégoire enseignait, pour trois francs par mois, le latin, le français et ce qui s'ensuit à une trentaine d'élèves. Dumas profita assez bien des leçons du bon prêtre, sauf pour l'arithmétique car, rebelle aux calculs, il ne put jamais dépasser la multiplication ; de plus il écrivait à merveille, s'essayait à rimer et, grâce à la fréquentation des gardes-chasse ou braconniers du pays, excellait dans l'art de prendre au piège ou de tirer avec un fusil les oiseaux et les quadrupèdes.

Ayant marié sa fille et s'occupant plus activement d'Alexandre, M'"^ Dumas jugea bientôt que la chasse ne constituait pas un avenir pour lui. Plus généreuse que l'empire, la Restauration avait accordé à la veuve du

e ALEXANDRE DUMAS

général un bureau de tabac augmentant de six cents francs de rente ses ressources modestes, mais cela ne pouvait dispenser l'enfant de se mettre en état d'aider un jour sa mère ; il entra donc, sur sa recommandation, en qualité de troisième clerc, chez M« Mennesson, notaire de l'endroit. Dans l'intervalle des heures consacrées à son nouveau travail, Dumas, dont le teint se mit à brunir pendant que ses cheveux crêpaient, lia connaissance avec deux jeunes gens dont les conseils devaient changer sa vie.

Le premier, Adolphe de Leuven, habitait avec son père, un des assassins de Gustave III, roi de Suède, dans une maison louée à M. Deviolaine; il s'occupait de poésie et, découvrant chez Dumas une imagination vive, le prit pour confident de ses espérances littéraires. Le second, Amédée De la Ponce, officier de hussards, rendit un jour à Dumas l'immense service de lui dire : n II y a autre chose dans la vie que le plaisir, l'amour, la chasse, la danse et les folles aspirations de la jeunesse : il y a le travail. Apprenez à travailler, c'est apprendre à être lieureux. » — Et Dumas, docile, se mit, avec De la Ponce, à l'étude des langues étrangères.

La première impression dramatique éprouvée par Dumas remonte à cette époque. Un client, qui était venu passer acte chez M® Mennesson, avait laissé cent cinquante francs pour les clercs de l'étude. Avec cette somme les jeunes plumitifs se rendirent à Soissons où, parmi les plaisirs rêvés, les attendait une représentation de VHamlei de Ducis, joué par les élèves du Conservatoire. Cette tragédie parut un tel chef-d'œuvre à Dumas qu'il se la fit envoyer de Paris et apprit par cœur le rôle principal.

Après un séjour de dix mois dans la capitale, où il avait été présenté à De Jouy, Lucien Arnault, Pichat, Scribe, Soulié, Talma, M"«*- Mars et Duchesnois, Adolphe de Leuven revint à Villers-Cotterets, plus dé-

•cidé que jamais à faire de la littérature. L'intérêt pris par Dumas à ses récits enthousiastes lui suggéra l'idée de l'associer à ses projets. Mal dirigé dans ses lectures, Dumas ne connaissait alors que les mauvaises pages de Voltaire, de Pigault-Lebrun, de Parny, de Legouvé et Demoustier ; de plus, sauf Hamlet, il ignorait tout du théâtre ; le courage suppléant à la science, il fit néanmoins de façon acceptable sa part dans deux vaudevilles et un mélodrame que Leuven emporta, avec la conviction de les faire applaudir sur les premières •scènes parisiennes.

Pendant quelques mois Dumas, passé second clerc chez un notaire de Crépy-en-Valois, se contenta des espérances vagues que lui donnait par lettres son collaborateur, puis l'envie lui prit d'aller, pendant une absence de son patron, passer trois jours à Paris pour juger par lui-même de l'avenir probable de ses essais dramatiques. Un ami, possesseur d'un cheval, entra dans son projet et fournit 28 francs sur les 35 composant les fonds du voyage. Il fut convenu que le cheval servirait alternativement et que les voyageurs se nourriraient en mangeant le gibier qu'ils tueraient le long de la route. Ce plan s'exécuta le mieux du monde et, vingt-quatre heures plus lard, les deux am.is entraient dans la grand'ville avec 27 francs en poche, quatre lièvres, douze perdrix et deux cailles.

Adolphe de Leuven n'avait que de fâcheuses nouvelles à donner à Dumas, mais qu'importait au provincial le mépris fait de leurs œuvres par les directeurs parisiens? ils en écriraient d'autres qu'on serait bien forcé d'accepter. En attendant il prétendait voir le dieu du théâtre, Talma, dans un de ses plus beaux rôles. Adolphe connaissait le grand tragédien; accompagné de Dumas, il alla chez lui demander un billet de deux places que Talma signa d'une façon très gracieuse. Le soir on les casa difficilement, car la foule était grande et leurs

iO ALEXANDRE DUMAS

places n'étaient pas numérotées. Talma jouait Sijlla ; il y fut tour ù tour simple, grand, magnifique, sublime, et c'est le cœur battant de l'émotion la plus vive que, la pièce terminée, Dumas entra,' derrière Leuven, dans la loge de l'artiste. Cette loge était pleine d"hommes qui tous avaient un nom ou devaient en avoir un.

« C'était — écrit Dumas dans ses Mémoires — c'était Casimir Delavigne, qui achevait les dernières scènes de VEcole des Vieillards; c'était Lucien Arnault, qui venait de faire jouer son Régulus ; c'était Soumet, encore tout fler de son double succès de Satd et de Clijtemnestre ; c'était Népomucène Lemercier, ce boudeur paralysé dont le talent était estropié comme le corps, qui, de son côté sain, faisait Agamemnon, Pinto, Frédégonde, de son côté malade C/i m <op/je Colomb, la Panhypocrisiade, Cahin-Caha ; c'était Delrieu, poursuivant depuis 1809 la reprise d'Ariaxercès ; c'était Viennet, dont les tragédies faisaient depuis quinze ou vingt ans du bruit dans les cartons, pour aller vivre, agoniser et mourir en une semaine, pareil à ce Gordien dont le règne dura deux heures et le supplice trois jours; c'était enfin le héros de la soirée, M. de Jouy, avec sa grande taille, sa belle tète blanchie, ses yeux à la fois spirituels et bienveillants et, au milieu d'eux tous, Talma avec sa simple robe blanche, dont il venait de dépouiller la pourpre, sa tête, dont il venait d'enlever la couronne, et ses deux mains gracieuses et blanches, avec lesquelles il venait de briser la palme du dictateur.

(( Je restai ù, la porte, bien humble, bien rougissant.

« — Talma. dit Adolphe, c'est nous qui venons vous remercier.

(( Talma me chercha des yeux en clignant les paupières.

(( — Ah! ah! dit-il, avancez donc!

(( Je fis deux pas vers lui.

<( — Eh bien, dit-il, monsieur le poète, êtes-vous content ?

(( — Je suis mieux que cela, monsieur ... je suis émerveillé.

(( — Eh bien, il faut revenir me voir, et me redemander d'autres places. •

(( — Hélas ! monsieur Talma, je quitte Paris demain ou après-demain au plus tard.

(( — C'est fâcheux ! vous m'auriez vu dans Régulus ...

Vous savez que j'ai fait mettre au répertoire Régulus pour après-demain, Lucien ?

(( — Oui, je vous remercie, dit Lucien.

(( — Comment ! vous ne pouvez pas rester jusqu'à après-demain au soir ?

« — Impossible! il faut que je retourne en province.

« — Que faites-vous en province ?

(( — Je n'ose pas vous le dire... je suis clerc de notaire.

(( Et je poussai un profond soupir.

« — Bah! dit Talma, il ne faut pas désespérer pour cela! Corneille était clerc de procureur! Messieurs, je vous présente un futur Corneille.

(( Je rougis jusqu'aux yeux.

(( — Touchez-moi au front, dis-je à Talma, cela me portera bonheur !

(( Talma me posa la main sur la tète.

(( — Allons, soit, dit-il. Alexandre Dumas, je te baptise poète au nom de Shakespeare, de Corneille et de Schiller !... Retourne en province, rentre dans ton étude, et, si tu as véritablement la vocation, l'ange de la Poésie saura bien aller te chercher où tu seras, t'enlever par les cheveux, comme le prophète Habacuc, et t'apporter là où tu auras affaire.

(( Je pris la main de Talma, que je cherchai à baiser.

(( — Allons, allons ! dit-il, ce garçon-là a de l'enthousiasme, on en fera quelque chose.

(( Et il me secoua cordialement la main.

(( Je n'avais plus rien à faire là. Une plus longue station dans cette loge pleine de célébrités eût été embai"jassante et ridicule ; je fis un signe à Adolphe, et nous sortîmes.

(( J'aurais volontiers sauté au cou d'Adolphe dans le corridor.

(( — Oh ! oui, lui dis-je, soyez tranquille, je reviendrai à Paris, je vous en réponds. »

Au retour des amis à Crépy-en-Valois, il fallut déchanter. Le notaire, rentré plus tôt qu'on ne s'y attendait, avait constaté l'absence de son clerc. — « Monsieur Dumas, dit-il au délinquant, pour qu'une machine, quelle qu'elle soit, fonctionne régulièrement, il faut qu'aucun de ses rouages ne s'arrête. Je suis le mécanicien, vous êtes une des roues de la machine ; voilà deux jours que vous êtes arrêté, et voilà par conséquent deux jours que votre coopération individuelle manque au mouvement général ...»

C'était un avertisement provisoire ; Dumas, décidé à tout faire pour quitter la province, le prit comme un congé définitif et s'en fut chez sa mère, trop heureuse de le revoir pour le gronder bien fort.

Le projet arrêté de Dumas était de réaliser une petite somme pour aller à Paris voir les maréchaux anciens compagnons d'armes de son père et obtenir, par l'intermédiaire de l'un d'eux, une place de douze cents francs qui lui permît de vivre en attendant du hasard une fortune meilleure. Or, après dix-sept ans de lutte, M™« Dumas s'était décidée à vendre ses propriétés venues d'héritages et, ses dettes payées, restait avec 253 francs de capital. Sur cette somme le fds préleva 53 francs, aux-

quels s'ajoutèrent le produit de la vente de gravures et d'un chien, puis le gain au billard de douze voyages en diligence de Villers-Cotterets à Paris. Ses adieux faits à tous, il partit plein d'espoir, confiant surtout dans cette force qui tient lieu des autres : la volonté.

Le choix d'un nom. — Un protecteur. — Dumas bureaucrate.

— Initiation littéraire. — Une éducation refaite. — M""" Dumas rejoint son fils. — Goûts difftërents des directeurs. — Un présomptueux. — Les acteurs Anglais à Paris. — Christine et Monaldeschi. — Drame ou tragédie. — Expertise dramatique. — « Allez à votre bureau. » — Dumas trouve un nouveau sujet. — Henri III. — Un prêt. — Douleur filiale.

— Une belle première.

Quand les Bourbons étaient remontés sur le trône, M™® Dumas, prenant son fils à part, lui avait demandé ce qu'il comptait faire : s'appeler Davy de la Pailleterie comme son grand-père et trouver une position auprès de la famille régnante, ou s'appeler Alexandre Dumas tout court comme son père et, fils dun général républicain, se voir fermer toutes les carrières. L'enfant, sans hésiter, avait déclaré net qu'il n'aurait pas d'autre nom que celui de son père ; quant à l'avenir, il se fiait à la devise du général : Deus dédit, Deus dabit (Dieu a donné. Dieu donnera.)

Bien prit pourtant à Dumas de n'avoir pas exclusivement compté sur le souvenir de son père pour le succès de ses premières démarches, mais de s'être, au contraire, muni de recommandations pour divers person-

nages, cor ses démarches auprès du duc de Bellune, du maréchal Jourdan et de Sébastian!, prudents jusqu'à l'ingratitude, n'obtinrent aucun résultat. Il fut plus heureux avec le général Verdier, qui avait servi en Egypte sous les ordres du général Dumas et qui, lui, se souvint; mais, pauvre et suspect, il ne pouvait rien pour le fils de son ami, rien que l'inviter à dîner et lui conseiller daller au plus tôt présenter au général Foy la lettre écrite par l'homme qui avait le mieux servi sa candidature dans le département de l'Aisne.

Dès le lendemain, Dumas sonnait à la porte du célèbre orateur. Sa recommandation lue et sa demande exposée, le général demanda à quoi le jeune homme se sentait bon.

— Oh! pas à grond'chose, répondit franchement celui-ci.

— Vous savez bien un peu de mathématiques?

— Non, général.

— Vous avez, au moins, quelques notions d'algèbre, de géométrie, de physique?

Il s'arrêtait à chaque mot, et, à chaque mot, le solliciteur de vingt ans sentait une nouvelle rougeur lui monter au visage. L'interrogatoire continua, mais pour le droit, le grec, la comptabilité, les réponses furent les mêmes.

— Oh! général, s'écria Dumas abrégeant son supplice, mon éducation est complètement manquée, et, chose honteuse, c'est d'aujourd'hui, c'est de ce moment que je m'en aperçois... Oh! mais je la referai, je vous en donne ma parole, et, un jour, je répondrai « oui » à toutes les questions auxquelles je viens de répondre « non 1).

— Mais, en attendant, avez-vous de quoi vivre ?

— Rien, général.

— Donnez-moi votre adresse, je réfléchirai à ce qu'on peut faire de vous... Tenez, là, à ce bureau...

A peine Dumas eut-il écrit son nom, que le général Foy frappa dans ses deux mains.

— ■ Nous sommes sauvés, dit-il, vous avez une belle écriture.

Reconnu simplement capable d'occuper dans l'avenir une place d'expéditionnaire, le jeune homme laissa, tomber sur sa poitrine sa tête humiliée ; sans vouloir remarquer son trouble, le général lui fit faire, séance tenante, une pétition au duc d'Orléans et le congédia en l'invitant à venir, le jour suivant, déjeuner avec lui.

Le lendemain Dumas fut accueilli par une ligure souriante; sur la prière de Foy, il entrait, comme surniiméraire, au secrétariat du duc d'Orléans, avec douze cents francs d'appointements : c'était le pain assuré, la certitude de rester à Paris, la carrière ambitionnée ouverte. Dumas enchanté sauta au cou du général et, l'embrassant : k Je vais, dit-il, vivre de mon écriture, mais je vous promets qu'un jour je vivrai de ma plume. »

Après avoir porté la bonne nouvelle à sa mère, Dumas prit possession de son emploi. Il s'installa presque en même temps, avec des meubles expédiés de Villers-Colterets, au quatrième étage d'une maison située place des Italiens, n° 1. Le secrétariat du duc d'Orléans occupait une partie du Palais-Royal. Entré surnuméraire cl la fin de mars 1823, Dumas était, deux mois plus tard, en récompense de sa belle écriture et de son habileté à faire les enveloppes et les cachets, nommé expéditionnaire ; enfin, le 1" janvier 1824, ses appointements furent portés à quinze cents francs.

Aux côtés de Dumas travaillaient deux jeunes gens qui devinrent promptement ses amis, Lassagne, souschef, et Ernest Basset, commis d'ordre. Lassagne, surtout fut pour Dumas un véritable initiateur littéraire; c'est sur un plan fourni par lui que le jeune homme reprit ses éludes en comblant les lacunes dont il avait

rougi devant Foy. Il lut tous les classiques, les auteurs étrangers, suivit des cours de physiologie, de chimie et de physique, enfin surprit, chez Shakespeare, Molière, Corneille, Calderon, Gœthe et Schiller, le secret du mécanisme admirable par lequel ils avaient mis en jeu toutes les passions humaines. Ces études, faites la nuit, le rendaient attentif à l'envahissement du romantisme, timide encore au théâtre et dans la littérature, mais qui engageait hardiment le combat dans les autres branches de l'art et surtout en peinture.

Dès que ses appointements avaient grossi, Dumas s'était empressé de faire venir sa mère auprès de lui. Ayant traité de son bureau de tabac et vendu partie de son mobilier, la bonne dame était arrivée à Paris avec son lit, une commode, une table, deux fauteuils, quatre chaises et cent louis de numéraire! Tous deux s'installèrent dans un modeste appartement du faubourg Saint-Denis et y vécurent avec économie ; mais, bien qu'ils calculassent de leur mieux, le pécule maternel s'épuisa avec tant de rapidité qu'il y eut urgence pour le fils d'augmenter ses appointements de ressources destinées à équilibrer le budget commun.

Dumas et De Leuven persistaient bien à collaborer, mais sans obtenir aucun résultat ; il manquait à leurs pièces le coup de pinceau final. Pour l'obtenir ils s'associèrent, un jour, à Rousseau, un de ces joyeux compagnons qui, avec Romieu, furent les héros d'aventures plaisantes et les auteurs de mystifications restées célèbres. Séduit par quelques bouteilles de vieux bordeaux, du rhum et du sucre, Rousseau consentit à prendre connaissance des vaudevilles et mélodrames élaborés par les jeunes gens; il déclara manques les uns et les autres, mais comme Dumas contait, par passe-temps, une aventure de chasse :

— (( Comment, s'écria Rousseau, vous nous racontez de belles histoires comme celle-là, et vous vous amu-

sez à emprunter des sujets à Florian et à Bouilly? Mais il y a, dans l'anecdote que nous venons d'entendre, un vaudeville intitulé : la Chasse et VAmour.

Le plan de cette pièce, bâti séance tenante, comportait trois parts de sept scènes chacune * l'œuvre faite, Rousseau la porta au Gymnase où elle fut repoussée avec une indignation motivée par ce couplet, sorti de la plume de Dumas :

La terreur de la perdrix

Et l'effroi de la bécasse,

Pour mon adresse à la chasse,

Oq me cite dans Paris.

Dangereux comme la bombe,

Sous mes coups rien qui ne tombe,

Le cerf comme la colombe...

A ma seule vue enfin,

Tout le gibier a la fièvre,

Car, pour mettre à bas un lièvre.

Je suis un fameux lapin.

Tous les goûts sont dans la nature. Le jeu de mots trouvé choquant par le directeur du Gymnase fît la joie de l'administrateur de l'Ambigu quand Rousseau lui lut, quelques jours plus tard, la Chasse et VAmour qu'il reçut par acclamation.

Les droits d'auteurs d'un vaudeville, à l'Ambigu-Comique, étaient de douze fiancs, plus six places dans la salle, estimées un franc chaque ; Dumas, comme ses collaborateurs, devait donc toucher six francs par soirée ; c'était un appréciable appoint, d'autant que Rousseau le mit en relations avec un brave homme du nom de Porcher qui, sans formalités, lui avança cinquante francs sur ses billets futurs.

La Chasse et rAiiiouj- jouée avec succès, Porcher consentit un nouveau prêt de trois cents francs, qui permit à Dumas de faire paraître un recueil de Nouvelles Con-

temporaines sur lequel il comptait beaucoup et dont quatre exemplaires seulement se vendirent.

Une seconde pièce, écrite par Dumas avec deux collaborateurs nouveaux sous ce titre : la Noce et VEnierrement, et représentée à la Porte-Saint-Martin le 21 novembre 1826, rapporta à Dumas dix francs de droits quotidiens, mais attira sur lui l'attention malveillante de ses chefs. Le bruit s'était en effet répandu que l'expéditionnaire se livrait à la littérature, et son directeur Ouvrard l'en blâma formellement.

— Mais, répondit Dumas, j'écris par nécessité autant que par vocation.

— Faites de la littérature comme Casimir Delavigne, alors, et, au lieu de vous blâmer, nous vous encouragerons.

— Monsieur, déclara fièrement le jeune homme, je n'ai point l'âge de M. Casimir Delavigne, poète lauréat de 1811 ; je n'ai pas reçu l'éducation de M. Delavigne, qui a été élevé dans un des meilleurs collèges de Paris. Non, j'ai vingt-quatre ans ; mon éducation, je la fais tous les jours, aux dépens de ma santé peut-être, car tout ce que j'apprends, — et j'apprends beaucoup de choses, je vous jure, — je l'apprends aux heures où les autres s'amusent ou dorment. Je ne puis donc faire dans ce moment-ci ce que fait M. Casimir Delavigne. Mais enfin, M. Ouvrard, écoutez bien ce que je vais vous dire, dût ce que je vais vous dire vous paraître bien étrange : si je croyais ne pas faire dans l'avenir autre chose que ce que fait M. Casimir Delavigne, eh bien, monsieur, j'irais au-devant de vos désirs et, à l'instant même, je vous offrirais la promesse sacrée, le serment solennel de ne plus faire de littérature.

Ce blasphème, bientôt connu dans les bureaux du Palais-Royal, y excita une hilarité d'autant moins contenue qu'on savait que M. Ouvrard, en sermonnant Dumas, n'avait été que le porte-paroles de M. de Broval, chef su-

prême du secrétariat. A partir de ce moment commença, contre le présomptueux employé, une guerre qu'il soutint avec courage, décidé qu'il était à donner tort à ceux qui le raillaient ou le persécutaient.

Pour les amener à résipiscence il fallait autre chose que des parts indéterminées de vaudevilles ; Dumas le comprit, et, tout en écrivant des vers pour des recueils plus ou moins officiels, s'attaqua à la traduction rimée du Fiesque de Schiller et à la confection d'un drame tiré des Puritains d'Ecosse, de Walter Scott. Frédéric SouUé était son collahorateur pour cet ouvrage qui ne fut pas mené à bonne lin.

A cette époque, et tandis que la Porte-Saint-Martin faisait d'énormes recettes avec l'émouvant mélodrame de Trente ans, des acteurs anglais donnèrent à TOdéon une série de représentations. Dumas vit là VHamlet intégral de Shakespeare, qui le bouleversa. A partir de cette heure, seulement, il eut une. idée vraie du théâtre et comprit la possibilité de construire un monde. Juliette, Othello et les autres chefs-d'œuvre de la scène anglaise lui laissèrent le cœur haletant d'impressions inconnues, l'esprit illuminé de lueurs nouvelles.

Les acteurs anglais n'avaient pas terminé leurs représentations quand s'ouvrit le salon d'exposition annuelle. A ce salon, M"« de Fauveau exposait deux petits bas- reliefs remarqués, dont l'un représentait l'assassinat de Monaldeschi. Ignorant ce qu'était ce personnage. Dumas, après sa visite au salon, consulta chez Soulié les articles consacrés par la Biographie universelle à Christine de Suède et à son favori.

— Il y a là, dit-il à Soulié, un terrible drame, veux-tu le faire ensemble?

Soulié voyait plulAI, dans l'action de Christine, matière à tragédie ; il fut donc convenu que chacun traitei-ait ce sujet à sa guise et que celui qui aurait fini le premier lirait au Théâtre-Français.

Dumas, dont les appointements avaient été portés à dix-huit cents francs, passa, sur ces entrefaites, du secrétariat aux archives ; c'était une disgrâce qui eut pour compensation de lui donner comme chef un bon petit vieillard de quatre-vingts ans, M. Bichet, qui, passionné pour la littérature, apprit avec satisfaction que son expéditionnaire caressait les muses et l'autorisa à travailler à sa Christine dans le bureau même. En deux mois le jeune homme édifia la plus grande partie de son œuvre ; elle allait être terminée quand un orage éclata sur sa tête : il reçut du secrétariat l'avis que, sa place étant une sinécure ou à peu près, elle était supprimée, et qu'il eût à se tenir prêt à passer dans les bureaux forestiers, sous l'autorité de M. Deviolaine.

Ce M. Deviolaine, dont nous avons parlé au cours du précédent chapitre, cachait une excellente nature sous une écorce très rugueuse ; bien qu'il le connût depuis son enfance, Dumas tremblait devant lui ; ce fut donc avec un serrement de cœur qu'il entra dans sa nouvelle famille bureaucratique.

Dès le premier jour les difficultés commencèrent pour lui. S'effrayant d'être dans une immense salle où travaillaient et bavardaient nombre de ses camarades, il avait lorgné un réduit séparé par une cloison de la loge du garçon de bureau et où celui-ci déposait les bouteilles d'encre vides ; il demanda aussitôt à s'y installer, mais un haro s'éleva, du garçon de bureau au chef, et le directeur général, informé, déclara que cette demande, contraire à tous les usages administratifs, était monstrueuse. Heureux d'humiher un commis, le garçon signifia, le chapeau sur la tête et d'un ton railleur, cet arrêt à Dumas qui, pris de colère, envoya d'un revers de main la coiffure du drôle s'aplatir contre la muraille et sortit.

M. Deviolaine était absent pour trois jours ; Dumas lui écrivit et, en attendant sa décision, se remit à

Christine, qu'il acheva presque. Le quatrième jour, convoqué par son clief, il entra au Palais-Royal, résigné aux pires choses, mais, après quelques dures paroles, M. Deviolaine lui apprit que, par égard pour sa mère, il l'autorisait à occuper le local désiré, à la condition que son travail ne souffrît aucunement de ses préoccupations littéraires.

Bien qu'étroitement surveillé, Durnas parvint, dans son réduit, à terminer Christine. On verra, dans les pages consacrées à ses pièces de théâtre, comment il la lut à Taylor et comment les acteurs de la Coriiédie- Française la recuisent en stipulant iLju'ils ne la joueraient qu'après une nouvelle lecture ou la communication du manuscrit à un auteur désigné par euxmêmes. Cette réserve, motivée par les innovations contenues dans Christine, ne gâta point la joie de Dumas ; il était reçu, c'était le principal ; quant aux difficultés, il les surmonterait. — (( Je sortis du théâtre, léger et fier, — écrit-il — comme lorsque ma première maltresse m'avait dit : " Je t'aime ! » Je pris ma course vers le faubourg Saint-Denis, toisant tous ceux que je rencontrais, et ayant l'air de leur dire : « Vous n'avez pas fait Christine, vous ! vous ne sortez pas du Théâtre- Français, vous ! vous n'êtes pas reçu par acclamation, vous ! » Et, dans ma préoccupation joyeuse, je prenais mal mes mesures pour sauter un ruisseau, et je tombais au milieu ; je ne voyais pas les voitures, et je me jetais dans les chevaux. En arrivant au faubourg Saint- Denis, j'avais perdu mon manuscrit ; mais que m'importait, je savais ma pièce par cœur ! »

Le lendemain, grande rumeur dans les bureaux du Palais-Royal. La presse avait annoncé qu'un jeune employé, fortement protégé par le duc d'Orléans, avait fait recevoir au Théâtre-Français un drame en cinq actes et en vers. Bien qu'on ne l'eût pas nommé, Dumas reçut de ses collègues des compliments sincères

OU goguenards, et de son chef quatre fois plus de besogne que d'habitude. Les tracasseries se changèrent en persécution, la malveillance en animosité ; pour comble on supprima sa part dans les gratifications annuelles que, comme une manne, la muniiicence princière faisait pleuvoir sur les employés.

C'est l'auteur-acteur Picard, que les sociétaires de la Comédie-Française choisirent pour décider du sort de Christine. Picard, après lecture, rendit à Dumas son manuscrit bien roulé en disant :

— Avez-vous, cher monsieur, quelques moyens d'existence?

— Oui, répondit le jeune homme, je suis commis à dix-huit cents francs chez M. le duc d'Orléans.

— Eh bien, si j'ai un conseil à vous donner, allez à votre bureau, mon cher enfant, allez à votre bureau.

L'arrêt était dur et vraisemblablement injuste, car, après un avis louangeur de Charles Nodier consulté par Taylor, les comédiens du roi firent du drame de Dumas une seconde lecture et le reçurent encore à l'unanimité.

Ce n'est point, on le sait, par Christine que Dumas devait arriver brillamment au théâtre, mais par une nouvelle œuvre dont, comme pour la première, un hasard lui fournit le sujet.

Manquant de papier pour achever son travail au bureau, il monta un jour à la comptabilité pour en prendre quelques feuilles ; un volume d'Anquetil se trouvait tout ouvert sur la table, il y jeta machinalement les yeux et lut, sur les amours du mignon Saint- Mégrin avec la duchesse de Guise, des détails qui l'intéressèrent assez pour qu'il cherchât de suite leur complément dans la Biographie universelle et dans les Mémoires du sieur de VEs toile. C'est avec deux paragraphes de ce dernier ouvrage et une scène prise dans Walter Scott, qu'il bûtit un drame en cinq actes, Henri III

et sa cour, que la Comédie-Française se hâta d'accueillir, pour le jouer avec un tour de faveur.

La nouvelle de cette réception déchaîna contre Dumas les haines bureaucratiques ; prenant texte des absences auxquelles les répititions de sa pièce obligeaient le jeune auteur, M. de Broval mit enfin celui-ci en demeure d'opter entre sa place et le théâtre. Dumas n'avait pour vivre et faire vivre sa mère, que ses modiques appointements grossis du produit de copies faites pendant la nuit, il n'hésita pas cependant à renoncer à ses cent cinquante francs par mois, en refusant toutefois de donner ou d'accepter la démission de sa placé. Commis honoraire, il eut dès lors toute liberté de conférer avec les interprètes de son drame.

En quittant la paperasserie, Dumas avait un plan bien arrêté ; il voulait s'adresser à Déranger et, par son intermédiaire, obtenir du banquier Laffîtte un prêt de mille écus. Ce projet réussit ; contre une lettre de change et le dépôt du manuscrit de Henri III, Dumas encaissa trois mille francs avec lesquels il rassura sa mère, désolée de son coup de tête. Il était dit pourtant que la pauvre femme n'assisterait pas au premier succès de son fils : quelques jours avant la représentation d'Henri III, sortant de chez M. Deviolaine où on lui avait fait des prédictions sinistres au sujet de l'imprudent jeune homme, M"« Dumas fut frappée d'une attaque d'apoplexie qui devait entraîner la paralysie complète de son côté gauche. C'est sous ces tristes auspices que, le 11 février 1829, le drame tant attendu fut joué au Théâtre-Français. La veille, Dumas, payant d'audace, s'était rendu chez le duc d'Orléans.

— Monseigneur, lui avait-il dit, je viens vous demander une grâce, ou plutôt une justice.

— Laquelle? interrogea le prince.

— C'est d'assister â la première représentation dllenri III... Il y a un an qu'on dit â Votre Altesse que

je suis un fou entêté et vaniteux ; il y a un an que je suis un poète liumble et travailleur; vous avez, sans m'entendre, donné raison à ceux qui m'accusaient près de vous : demain le procès se juge devant le public ; assistez au jugement, monseigneur, voilà la prière que je viens vous faire.

— Ce serait avec grand plaisir, monsieur Dumas, répondit le duc après un silence, car quelques personnes m'ont dit que, si vous n'étiez pas un modèle d'assiduité, vous étiez un exemple de persévérance ; mais cela m'est impossible : j'ai demain vingt ou trente princes et princesses à dîner. On se met à table à six heures et Henri III commence à sept.

— Que monseigneur avance son dinar d'une heure, je ferai, moi, retarder d'une heure Henri III.

— ■ C'est une idée. Eh bien, si la Comédie-Française consent à ce retard, j'assisterai avec mes convives à la représentation, et je retiens, à cet effet, toute la galerie.

Trop heureux de complaire au prince, fadministration du théâtre remit à huit heures le lever du rideau et, suivant la promesse faite, la galerie s'encombra de princes chamarrés d'ordres aussi variés que nombreux.

Les émotions éprouvées par Dumas pendant cette soirée décisive sont indescriptibles. A la fin de chaque acte il courait au chevet de sa mère, à peu près inconsciente, et l'embrassait avec l'amer regret de ne pouvoir lui faire partager son triomphe, car c'était un triomphe que préparait chaque péripétie et qu'assura le dénouement, dramatique jusqu'à la brutalité. Quand on nomma l'auteur, l'élan fut si unanime que le duc d'Orléans lui-même écouta, debout et découvert, le nom de son employé qu'un succès des plus retentissants venait de récompenser,

A l'exemple du grand patron, les commis, puis les

chefs firent amende honorable au collègue qu'ils avaient méconnu, sinon persécuté. MAI. Ouvrard et Deviolaine l'accablèrent de louanges ; le baron de Broval, enfin, qui l'avait privé d'appointements quelques mois plus tôt, l'assura, par une chaude missive, de su sincère amitié. La revanche de Dumas était vraiment complète.

Dumas en faveur. — Mauvais calcul. — Christine à l'Odéon. Un compliment senti. — Ruban rouge entrevu.. — Les Trois Glorieuses. — Dumas en mission. — Républicain et roi. — Un drame sur commande. — Dumas opposant. — Antony. — Variante ingénieuse de Marie Dorval. — Richard Darlington. — Le drame à l'Opéra-Comique.

Le lendemain de la représentation d'Henri III, Dumas vendit six mille francs, au libraire Vezard, le droit de l'éditer ; la moitié de cette somme lui servit à reprendre, chez Laffitte, sa lettre de change et son manuscrit. Son succès, de plus, le mit en faveur, bien qu'il eût refusé de dédier Henri 111 au duc d'Orléans; celui-ci, en effet, le nomma bibliothécaire-adjoint du Palais-Royal, avec douze cents francs d'appointements. En môme temps les invitations officielles ou mondaines affluaient chez lui, on l'inscrivait d'office pour ses entrées dans les théâtres royaux, Devéria faisait de lui une lithographie intéressante, David d'Angers un artistique médaillon, tout, enfin, le posait, pour le reste de l'hiver de 1829, en auteur à la mode.

Délivré de ses dettes, Dumas installa sa mère rue Madame, dans un rez-de-chaussée avec jardin, et prit

pour lui-même, rue de l'Université, un appartement qu'il meubla avec une certaine élégance. Ayant appris par le passé à ne pas trop compter sur l'avenir, il s'était en outre assuré, moyennant dix-huit cents francs payés comptant, trois cent soixante-cinq déjeuners et autant de dîners au café Desmares ; mais, un mois après ce traité, l'établissement ferma et Dumas expia, par une perte sèche, son calcul prévoyant.

Christine, cependant, allait prendre son tour quand l'auteur décida de la refaire en lui donnant une allure plus moderne et plus dramatique. De ce remaniement surgirent le rôle de Paula, rivale de la reine, et divers épisodes. Mais il était écrit que, drame ou tragédie, Christine n'entrerait point au répertoire de notre première scène. Tandis que les sociétaires, arguant des changements faits, prétendaient obliger Dumas à une nouvelle lecture, FOdéon représentait, sans succès, la pièce écrite, sur le même sujet, par Frédéric Soulié. Une idée vint alors à Harel, directeur de ce dernier théâtre, celle de faire jouer la Christine de Dumas par les acteurs qui avaient joué celle de Soulié. Ce n'était pas très fraternel, mais Soulié consulté donna carte blanche à son ami qui, dès lors, ne vit plus d'inconvénient à accepter les offres de Harel. Magnanime jusqu'au bout, Soulié envoya les cinquante ouvriers de sa scierie mécanique pour soutenir des mains et de la voix la pièce, que menaçait une cabale ; en dépit des efforts de ces travailleurs, la représentation fut cahotée et produisit une impression douteuse. La soirée qui suivit assura le succès ; comme preuve, Dumas se vit offrir, par l'éditeur Barba, douze mille francs de son manuscrit, le double de ce qu'avait été payé Henri 111.

Un soir que Dumas, enivré des applaudissements qui venaient d'accueillir son drame, traversait la place de rOdéon, une tête de femme sortit de la portière d'un

fiacre en criant son nom ; il s'arrêta, puis fut à la voiture.

— C'est vous qui êtes M. Dumas, poursuivit la personne ; eh bien, montez ici et embrassez-moi... Ah! vous avez un fier talent, et vous faites un peu bien les femmes !

Dumas se mit à rire et embrassa celle qui lui parlait ainsi : c'était Marie Dorval, actrice vibrante qu'il aima et qui devait créer superbement un des grands rôles de son troisième drame.

Au milieu de ses travaux littéraires, Dumas n'oubliait pas de fréquenter la bibliothèque du Palais- Royal. Il fit là connaissance du duc de Chartres, alors âgé de dix-neuf ans, qui assista, en compagnie de deux de ses frères, à la représentation de Christine, et ne fut sans doute pas étranger à cette lettre écrite, quelques jours plus tard, par le prince, son père, à M. Sosthène de la Rochefoucauld :

(( Palais-Royal, 9 mars 1830.

(( J'apprends, monsieur, que vous avez l'intention de soumettre au roi la proposition d'accorder à M. Alexandre Dumas la croix de la Légion d'honneur, à l'épocpie de l'année où Sa Majesté est dans l'usage de faire une promotion dans l'ordre. Les succès dramatiques de M. Alexandre Dumas me semblent, en effet, de nature à mériter cette faveur, et je serai d'autant plus aise qu'il Tobtienne, qu'il a été, pendant près de six ans, attaché à mon secrétariat et à l'administration de mes forêts, et qu'il a été, pendant ce temps, le soutien de sa famille de la manière la plus honorable. On me dit qu'il est dans l'intention de faire un voyage dans le nord de l'Europe, et qu'il attacherait un grand prix à ce que sa nomination pût avoir lieu avant son départ. Je ne

sais si le 13 avril ne serait pas une occasion où vous pourriez soumettre la proposition au roi ; mais j'ai voulu vous en suggérer ridée, en vous témoignant l'intérêt que je porte à M. Dumas. Et je profite avec grand plaisir de cette occasion pour vous offrir, monsieur, l'assurance très sincère de mes sentiments pour vous.

(( Votre affectionné,

(( Louis-Philippe dORLÉANS. »

Le signataire de ces lignes flatteuses les fit lui-même lire à Dumas qui en fut très touché; mais la recommandation ducale n'eut aucun effet, par suite, a-t-on dit, de l'opposition d'un chef de bureau, confrère classique du romantique auteur. Au vrai, le duc d'Oiléans, de plus en plus opposant à la politique royale, perdait en crédit au fur et à mesure que sa popularité grandissait. Le ministère Polignac détermina, quelques mois plus tard, la révolution que les esprits sagaces prévoyaient depuis des années.

Il faut lire, dans ses Mémoires, la part active que Dumas, en costume de chasse, prit aux journées de Juillet. A l'en croire, il désarma trois gardes royaux, contribua à plusieurs barricades et, avec une bande de cinquante hommes, essaya de prendre l'Hôtel de Ville. Puis il envahit le Musée d'artillerie, s'abrita, pendant le combat du Pont des Arts, derrière un des lions de bronze du palais Mazarin et pénétra enfin, avec les envahisseurs, dans les Tuileries, où il trouva un exemplaire de sa Christine, relié aux armes de la duchesse de Berry.

Tout en faisant, dans ce récit, la part de l'imagination féconde de l'écrivain, on est bien forcé d'admettre qu'il fut, au cours de la révolution, remarqué par La Fayette, car, la poudre étant venue à manquer dans Paris, c'est

lui que le général envoya à Soissons pour en ramener des munitions. L'expédition fut si curieuse que nous ne pouvons résister au désir de la raconter. Parti de Paris, dans un cabriolet surmonté du drapeau tricolore, à trois heures de l'après-midi, Dumas entra dans Soissons à minuit, flanqué du peintre Bard et de son ami Hutin qu'il avait racolé h Villers-Cotterets.

Au point du jour, il marcha droit à la poudrière, plaça un factionnaire à la porte, somma les officiers du génie de se rendre, puis alla chez le commandant de place, pendant que MM. Bard et Hutin arboraient les trois couleurs au sommet de la cathédrale. Le commandant refusa de reconnaître l'autoiité du gouvernement provisoire, ajoutant que d'ailleurs il n'y avait presque rien à la poudrière. Dumas prit des informations qui révélèrent l'existence de 200 livres de poudre appartenant à l'armée; on lui apprit aussi que, dès la veille les soldats de la garnison s'étaient distribué des cartouches tricolores. Dès lors il n'y avait plus de danger à braver et l'on eût pu forcer la poudrière sans obstacle; néanmoins Dumas, tenant à avoir l'ordre écrit du commandant, retourna chez lui, réitéra ses sommations et mit même le pistolet au poing. Le commandant, près duquel s'étaient rendus le lieutenant-colonel du génie et le( lieutenant de gendarmerie, déclara qu'il ne pouvait céder devant un homme seul ; alors Dumas enferma les trois officiers dans un cabinet et alla chercher M. Hutin qu'il trouva en compagnie de M. Moreau, jeune patriote soissonnais. A la vue de cette force imposante le commandant, cessant toute résistance, donna l'autorisation de prendre possession des poudres. Muni de cet ordre, Dumas, pour procéder légalement, alla chercher le maire et reprit avec lui le chemin de la poudrière. Les 200 livres signalées se trouvaient dans un pavillon, mais le maire prétendant les garder pour la défense de la ville, Dumas ne savait trop quoi faire, quand un

obligeant officier l'informa que 3,000 autres livres appartenant à la régie étaient enfermées dans un pavillon séparé. Ces 3,000 livres, l'entreposeur, sommé par le Parisien, refusa de les donner ou de les vendre; Dumas alors prit une hache, brisa la porte du bâtiment, chargea la poudre sur une voiture amenée par M. Moreau et partit, escorté par les pompiers de Soissons et divers patriotes.

Pendant les quarante-quatre heures qu'avait duré son voyage, le duc d'Orléans était devenu roi, sous le nom de Louis-Philippe. Républicain de fraîche date, Dumas en fut quelque peu démonté ; il ne renonça point pourtant à la politique et remplit de son mieux la mission nouvelle, que lui confia La Fayette, d'aller en Vendée organiser une garde nationale. Il revint à Paris avec la conviction que cette garde serait à la fois impossible et dangereuse, et consigna son opinion dans un rapport au sujet duquel le roi voulut l'entretenir. Les conseils qu'il crut bon de donner au monarque furent assez mal reçus ; Dumas offusqué résolut dès lors de rompre le hen qui l'attachait à la cour citoyenne en envoyant sa démission.

Avant (( les trois glorieuses », cependant, Dumas avait écrit une pièce dont la Marion Delorme, de Victor Hugo, avait fourni le principal personnage et qui dramatisait ses amours banales avec la femme peu belle d'un petit officier. Reçu au Théâtre-Français, mais arrêté par la censure. Antovii sommeillait quand un caprice directorial rejeta notre auteur en pleine littéralurc. A plusieurs reprises Harel avait demandé à Dumas de lui faire, pour l'Odéon, une pièce sur Napoléon Bonaparte ; l'affaire, quoique paraissant belle comme spéculation, souriait peu h l'écrivain, qui gardait la mémoire du mal fait aux siens par le grand conquérant ; il refusa donc nettement. Mais Harel, qui avait paru renoncer à son idée, conduisit Dumas, à l'issue d'une

première représentation, dans une chambre garnie de livres et, l'y enfermant : « Vous ne sortirez pas d'ici, lui dit-il, que vous n'ayez fait mon Napoléon. » Ne sachant trop, d'abord, s'il devait rire ou se fâcher de cette plaisanterie, Dumas finit par se résigner et, à l'aide de plusieurs ouvrages qu'on mit à sa disposition, écrivit en huit jours un drame composé de vingt-quatre tableaux et comportant neuf mille lignes.

Ce drame, réduit par de nombreuses coupures à des proportions raisonnables, fut joué à l'Odéon, le 10 janvier 1831, avec un succès peu fait pour satisfaire le roi Louis-Philippe ; Dumas le comprit, et, décidément opposant, donna par lettre publique sa démission de bibliothécaire du Palais-Royal.

La suppression momentanée des censeurs permit, vers cette date, de songer à la mise en scène d'Antony ; mais plus le jour de la représentation approchait, plus l'auteur remarquait du mauvais vouloir chez M"« Mars et chez Firmin, chargés des rôles principaux qu'ils épluchaient ou atténuaient avec malice ; bref, à bout de patience, Dumas reprit son manuscrit et le lut le soir môme à M™« Dorval. Les quatre premiers actes obtinrent le suffrage de l'artiste, mais le cinquième lui sembla mou; c'est que l'auteur, pour plaire à M"« Mars, l'avait changé d'un bout à l'autre. Il n'était à cela qu'un remède, refaire une seconde fois le dénouement ; cette correction, Dumas l'exécuta, dans la nuit, chez sa nouvelle interprète, ravie des effets qu'elle entrevoyait dans le rôle passionné d'Adèle.

On sait l'accueil fait par le public de la Porte-Saint- Martin à cette œuvre étrange et vraiment saisissante. L'auteur, demandé avec des cris de rage, fut nommé au milieu de bravos frénétiques. Comme il quittait sa loge pour aller remercier les artistes, des spectateurs le reconnurent, le tirèrent en tous sens, l'embrassèrent ; il avait un habit vert boutonné, on en mit les bas-

ques en morceaux, si bien qu'il entra dans les coulisses avec une veste ronde.

Antony se joua cent trente fois de suite et devint la pièce de toutes les représentations à bénéfice. On cite, à propos de l'une d'elles, une amusante anecdote. La dernière phrase û'Antonij constituant seule la mo- ■ raie de l'ouvrage, les spectateurs restaient jusqu'à la chute du rideau pour entendre ces mots, dits par Bocage avec une dignité parfaite : « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » — Or, au Palais-Royal, un régisseur mal renseigné fit, certain soir, tomber la toile sur le coup de poignard de l'amant. Ce n'était pas l'affaire du public qui se mit à crier avec énergie : « Le dénouement ! le dénouement! »

Les réclamations devinrent telles qu'on jugea bon de relever le rideau pour permettre aux artistes de terminer la pièce.

]\/[me Dorval reprit docilement sur un fauteuil sa pose de femme tuée, mais Bocage, furieux d'avoir manqué son plus bel effet, refusa de sortir de sa loge. Cependant Dorval attendait, le bras pendant, la tête renversée en arrière ; le public un instant calmé, ne voyant pas venir l'acteur, se mit, après une minute d'attente, à crier de plus belle. Craignant une bourrasque, Dorval ranima son bras inerte, redressa la tête, se leva, s'avança jusqu'à la rampe, et, au miUeu du silence ramené comme par miracle au premier mouvement qu'elle avait risqué :

— Messieurs, dit-elle, je lui résistais, il m'a assassinée.

Puis elle tira une belle révérence et sortit de scène, récompensée par un tonnerre d'applaudissements de sa spirituelle variante.

A Antony succéda Charles VII chez ses grands vassaux, étude consciencieuse du moyen âge, pièce classisique s'il en fut, où l'écrivain, primant le dramaturge,

a sacrifié le mouvement et Imtérèt à la poésie. C'est, comme assimilation et imitation, le plus gros péché de Dumas ; il y a là, en effet, des réminiscences flagrantes de Y Andromaque de Racine, du Gœtz de Berlichingen de Goethe, des Marrons du ica de Musset, de Quentin Darlington, qui suivit, et dans lequel est étudié l'am-

Plus riche du fonds personnel de l'auteur est Richard Darlington qui suivit, et dans lequel est étudié l'ambitieux politique. L'idée de cette pièce lui avait été donnée à Trouville, entre deux baignades, par le banquier Beudin, collaborateur de Goubaux pour Trente ans ; ils l'écrivirent à trois avec une maîtrise étonnante qu'un grand succès récompensa.

Ce succès, Dumas ne le vit se renouveler qu'en partie, trois mois plus tard, pour Teresa, variation médiocre du thème d'Antony, jouée, chose bizarre, à TOpéra-Comique, par des acteurs du boulevard et même de la banlieue, parmi lesquels était Ida Ferrier, dont Dumas devait faire sa femme.

La rue SaiIl^Lazare contre les Tuileries. — Un bal sensationnel. — Deux appartements pour un. — Décorateurs volontaires. — Une chasse heureuse. — Assaut de talent. — Jeunes gens et hommes graves. — Un merveilleux coup d'oeil. — Le souper. — Sortie gaie.

Pendant le carnaval de 1832 et après Teresa, Dumas donna au Paris artistique et littéraire un spectacle d'un genre différent et dont le souvenir doit être conservé.

A un bal costumé, donné aux Tuileries par le roi Louis-Pbilippe, mais auquel n'assistèrent que les illustrations politiques, notre auteur, sur l'avis de Bocage, s"était un jour décidé à répondre par une fête identique, où seraient invités ceux dont le talent n'était point académique et qui n'avaient pas leurs entrées au château.

La chose offrait quelques difficultés. Le logement que Dumas habitait dans le square d'Orléans, rue Saint- Lazare, n'aurait d'abord pu contenir les trois ou quatre rents personnes qu'il se proposait d'inviter ; par bonheur un appartement de quatre pièces, sans décoration, était vacant sur son palier et le propriétaire l'autorisa à en disposer. Pour décorer ces pièces, Eugène Delà-

d'après une lithog-raphie d'Alophe

(i84oj

ALEXANDKR LCMA

croix, Louis et Clément Boulanger, Alfred et Tony Johannot, Decamps, Granville, Jadin, Barye, Nanteuil, les Cicéri, nos premiers artistes enfin s'offrirent à Fauteur qui se chargea de leur livrer, quatre ou cinq jours avant le bal, les murs tendus de toile. Une fois à la besogne les peintres ne devaient quitter l'œuvre commencée que pour aller se coucher; ils seraient nourris et abreuvés à la maison.

Il fallait ensuite régler le souper ; Dumas, grand chasseur, songea à en faire la base avec du gibier tué par lui. Une autorisation, donnée par M. Deviolaine, permit à l'écrivain et à quelques amis d'aller tuer, dans la forêt de la Ferté-Vidame, neuf chevreuils et trois lièvres. Un poisson gigantesque et une galantine colossale pouvaient alors compléter le menu. Ceci réglé, les décorateurs se mirent à l'œuvre.

<( Il s'agissait — dit Dumas — de tirer un sujet d'un roman ou d'une pièce de chacun des auteurs qui seraient là. Eugène Delacroix se chargea de peindre le roi Rodrigue après la défaite de Guadalété, sujet tiré du Romancero traduit par Emile Deschamps ; Louis Boulanger choisit une scène de Lucrèce Borgia, Clément Boulanger une scène de Sire de Giac, Tony Johannot une de Cinq-Mars ; Decamps promit un Deburau dans un champ de blé émaillé de coquelicots et de bluets ; Granville prit un panneau de douze pieds de long sur huit de large, où il s'engagea à reproduire toutes nos charges dans un tableau représentant un orchestre de trente ou quarante musiciens, les uns froissant des cymbales, les autres secouant des chapeaux chinois, ceux-ci soufflant dans des cors et des bassons, ceux-là raclant des violons et des basses ; en outre, il devait faire des danses d'animaux au-dessus de chaque porte. Barye prit pour lui les supports des fenêtres : des lions et des tigres de grandeur naturelle formeraient ces supports ; Nanteuil

faisait les encadrements, les ornemenlalions, les panneaux des portes. »

Ce fut une chose curieuse que de voir travailler concuriemnient dix peintres d'un égal mérite. Chacun, sans avoir l'air de s'occuper de son voisin, suivait des yeux le fusain d'abord, ensuite le pinceau. Tous les sujets donnés, plus une scène de la Esmeralda, traitée par Ziégler qui s'était présenté de lui-même, étaient prêts la veille du jour fixé. Le bal faisait un bruit énorme. Dumas avait invité à peu près tous les artistes de Paris ; les oubliés s'étaient rappelés à son souvenir. Le costume était de rigueur, mais sans masque: A sept heures. Chevet arrivait avec un saumon de cinquante livres, un chevreuil tout entier et, dressé sur un plat d'argent, un pâté gigantesque, le reste à l'avenant. Trois cents bouteilles de bourgogne rafraîchissaient, cinq cents bouteilles de Champagne se glaçaient.

Un orchestre avait été établi dans chaque appartement, de sorte qu'à''un moment donné, les deux orchestres jouant le même air, le galop pouvait parcourir cinq chambres, plus le carré. — ((A minuit — raconte l'amphitryon — ces cinq chambres offraient un merveilleux spectacle. Tout le monde avait suivi le programme et, à l'exception de ceux qui s'intitulent les gens sérieux, chacun était venu déguisé ; mais les hommes sérieux avaient eu beau arguer de leur gravité, il n'y avait été fait aucune attention, et force leur avait été de revêtir des dominos des couleurs les plus tendres, ^'éron, homme sérieux, mais gai, avait été affublé d'un domino rose ; Buloz, homme sérieux mais triste, avait été orné d'un domino bleu de ciel ; Odilon Barrot, homme plus que sérieux, homme grave, avait obtenu, en faveur de son double titre d'avocat et de député, un domino noir ; enfin La Fayette, le bon, l'élégant, le courtois vieillard souriant à toute cette folle jeunesse, avait sans résistance endossé le costume vénitien.

(( Les salons présentaient l'aspect le plus pittoresque. M"« Mars, Joanny, Michelot, Menjaud, Firmin, M"« Leverd étaient venus avec leurs costumes d'Henri III. Dupont, la soubrette effrontée de Molière, la soubrette joyeuse de Marivaux, était en bergère de Boucher. George, qui avait retrouvé les plus beaux jours de sa plus grande beauté, avait pris le costume d'une paysanne de Nettuno. M™^ Paradol portait celui d'Anne d'Autriche. Rose Dupuis avait son costume de lady Rochester. Noblet était en folie, Javureck en odalisque. Adèle Alphonse, qui faisait son apparition dans le monde, était en jeune fille grecque, Léontine Fay en Albanaise, Falcon en Rébecca, Déjazet en Dubarry, Nourrit en abbé de cour, Monrose en soldat de Ruyter, Volnys en Arménien, Bocage en Didier. Allan qui, sans doute, comme Buloz et Véron, s'était pris pour un homme sérieux, était venu en cravate blanche, en habit noir, en pantalon noir, mais, sur toute cette toilette de jeune premier, on avait implacablement passé un domino vert-chou.

« Rossini avait pris le costume de Figaro et luttait de popularité avec La Fayette. Moyne était en Charles IX, Barye en tigre de Bengale, Etex en Andalous, Adam en poupard, Zimmermann en cuisinière, Plantade en iVime Pochet ; Pichot en magicien, Alphonse Royer en Turc, Charles Lenormand en Smyrniste, Considérant en dey d'Alger, Paul da^ Musset en Russe, Alfred de Musset en Paillasse, Capo de Feuillide en torero, Eugène Sue, le sixième des gens sérieux, était en domino pistache, Paul Lacroix en astrologue, Pétrus Borel en Jeune- France, Francisque Michel en truand, Paul Foucher en fantassin de la procession des Fous, Eugène Duverger en "Van Dyck, Ladvocat en Henri II, Fournier en matelot, Giraud en homme d'armes du XI« siècle, Tony Johannot en sire de Giac, Alfred Johannot en Louis XI jeune, Menut en page de Charles VII, Louis Boulanger

en courtisan du roi Jean, Nanteuil en soudard du XVP siècle, Gaindron en fou, Boisseiol en jeune seigneur du temps de Louis XII, Chatillon en sentinelle, Ziégler en Cinq-Mars, Clément Boulanger en paysan napolitain, Roqueplan en officier mexicain, Lépaule en Ecossais, Grenier en marin, Robert Fleury en Chinois, Delacroix en Dante, Cliampmartin en pèlerin, Henriquel DupuJit en Arioste, Chenavard en Titien, Frédérick-Lemaitre en Robert Macaire couvert de paillettes.

(( Il y eut pendant un moment sept cents personnes. A trois heures, on soupa. Les deux chambres de Tappartement vacant sur mon palier avaient été converties en salle à manger. Chose étrange, il y eut à manger et à boire pour tout le monde !

(( Puis, après le souper, le bal recommença ou plutôt commença. A neuf heures du matin, musique en tête, on sortit, et l'on ouvrit, rue des Trois-Frères, un dernier galop dont la tête atteignait le boulevard, tandis que la queue frétillait encore dans la cour du square.

« J'ai souvent songé, depuis, à donner un second bal pareil à celui-là, mais il m"a toujours paru que c'était chose impossible. »

Complétons le récit en disant qu'à cette fêle, qui fut un événement parisien et dont il reste un souvenir lithographie, Dumas présidait en costume de 1525 où 1 "or jouait un grand rôle, aidé d'une belle personne, dont il sera parlé ailleurs, travestie en femme de Rubens.

Dumas refait la Tour de Nesle. — Un scandale. —, La vérité. — Compromettantes émeutes. — Un voyage conseillé. — Dumas abandonne le théâtre pour le livre. — Mort de sa mère. — Une anecdote touchante. — Résignation.

Au cours de cette môme année 1832 eut lieu, entre Alexandre Dumas et Frédéric Gaillardet, une querelle grave qui passionna le monde littéraire.

Dumas relevait à peine d'une forte attaque de choléra lorsque Harel vint le prier de tirer, d'un manuscrit déposé par un jeune homme de Tonnerre et revu par Jules Janin, un drame à grand effet pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Encore brûlant de fièvre, l'auteur se mit à l'œuvre et récrivit la Tour de Nesle en la corsant de scènes émouvantes et d'intéressants personnages ; mais, la pièce livrée, il se heurta à une prétention singulière du provincial déclarant qu'il entendait n'avoir, pour son drame, aucun collaborateui\ Il avait cependant accepté sans mot dire le concours de Janin, et la substitution de Dumas à celui-ci ne pouvait être, en aucun point, préjudiciable à un auteur inconnu. Harel, s'interposant, amena les deux écrivains à signer une transaction par laquelle ils se reconnurent de .part

et d'autre des droits égaux sur la Tour de Nesle, en stipulant toutefois que la pièce serait jouée et imprimée sous le nom seul de Gaillardet, nom qu'on ferait suivre d'étoiles s"appliquant à Dumas.

L'effet de la première représentation fut, comme on sait, immense. Désireux de l'accroître par un scandale, Harel mit le lendemain sur l'affiche, avant le nom de Gaillardet, les étoiles qui ne devaient figurer qu'à sa suite. De là procès, polémiques, duel au pistolet sans victime; la Tour de Nesle profita du tout pour arriver, en deux années, au chiffre de trois cents représentations. Mais la vérité vraie sur l'incident fut dite, longtemps plus tard, par Gaillardet, écrivant de lui-même à Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-Marlin, au sujet d'une reprise Intéressante du fameux drame :

(( Paris, 25 avril 1861.

(( Mon cher Fournier,

(( Un jugement rendu par les tribunaux, en 1832, a ordonné que la Tour de Nesle serait imprimée et affichée sous mon nom seul ; et c'est ainsi qu'elle l'a été, en effet, jusqu'en 1851, époque de son interdiction.

(( Aujourd'hui que vous allez la reprendre, je vous permets et vous prie même de joindre à mon nom celui d'Alexandre Dumas, mon collaborateur, auquel je tiens à prouver que j'ai oublié nos vieilles querelles, pour me souvenir uniquement de nos bons rapports d'hier, et de la grande part que son incomparable talent eut dans le succès de la Tour de Nesle.

(( Bien à vous,

« F. Gaillardet. »

Bien qu'attaché par des liens affectueux à l'ancien duc de Chartres, devenu duc d'Orléans, Dumas ne négligeait aucune oc-casion de rappeler à Louis-Philippe ses sentiments républicains. Les funérailles du général Lamarque ayant été, en juin 1832, l'occasion d'une émeute sanglante, l'auteur s'y compromit de façon telle que réventualité de son arrestation fut discutée. On le laissa libre, mais en lui conseillant daller passer un mois ou deux à l'étianger; autant pour se faire oublier que pour rétablir sa santé, sérieusement compromise, Dunin^^ écouta cet avis. La Suisse l'ayant toujours tenté, il décida de l'aller visiter, mais, souhaitant le faire avec double profit, il proposa au libraire Gosselin de lui vendre, en deux volumes, le récit de son voyage ; Gosselin refusa, déclarant la Suisse un sujet trop usé pour intéresser encore. Dumas partit néanmoins et fit, à travers mille péripéties, l'excursion la plus attrayante. A Aix-en-Savoie, il apprit la mort du pauvre duc de Reischstadt ; à Lucerne, il vit Chateaubriand enfermé dans un noble exil ; à Reichenau, petite ville des Grisons, il visita la salle où celui qui devait être Louis- Philippe avait, pendant la Révolution, donné des leçons de géograpliie et de mathématiques; au château d".\renenberg. enfin, il reçut pendant trois jours l'hospitalité de la reine Hortense, retirée là sous le nom de comtesse de Saint-Leu. On lira bien d'autres choses dans les Impressions de voyage, car, sans prendre au sérieux l'opinion de Gosselin, Dumas écrivit sur la Suisse, et d'une façon si agréable qu'il se fit une réputation de conteur en gagnant de très jolis droits.

Profits et renom venaient à l'heure voulue ; par suite de l'échec complet d'un drame trop osé, le Fils de V Emigré, dont nous donnons plus loin l'histoire, Dumas effectivement se voyait, pour un temps assez long, banni des scènes parisiennes. Un an plus tôt, déjà, il avait commencé à trouver que fair'c du théâtre l'occupait trop

de la même occupation, et il s'était mis à écrire, pour la Revue des Deux-Mondes, des récits de voyages ou des scènes historiques.

Cette Revue continuait un journal appartenant à M. de Leuven père et que Buloz avait acquis de ses deniers joints à ceux de Bocage, de Bonnaire et de Bixio. Dès ces essais de livres apparurent, chez Dumas, l'originalité de conception, la science du dialogue, la verve amusante, les qualités précises qui devaient, dans le roman comme dans le drame, lui soumettre la foule.

Les Mémoires, qui nous ont fourni la plupart des faits précédents, s'arrêtent malheureusement à cette époque; ils eussent donné sans doute, sur la genèse et la confection des œuvres de l'Age mûr de Dumas, d'intéressants détails ; mais qu'importe, après tout, l'histoire de livres plus ou moins inventés quand ces livres euxmêmes subsistent pour attester la fécondité puissante de l'auteur.

L'incontestable talent avec lequel Dumas sut initier son siècle aux mœurs des siècles passés et lutter par la profusion des images avec la peinture la plus vive produisit en sa faveur, et pendant vingt années, un entraînement universel. On aimait avec passion l'auteur de Georges, à'Amaury, d'autres petits chefs-d'œuvre, on aima l'auteur des Mousquetaires avec une véritable fureur. Les journaux implorèrent sa prose, les éditeurs se l'arrachèrent, les artistes reproduisirent en bronze ou sur la toile ses héros des deux sexes, l'industrie s'en mêla et ouvrit des magasins sous les auspices de ses ouvrages ; jamais enfin triomphe ne fut aussi complet, jamais auteur ne reçut tant de palmes et n'encaissa tant d'or !

Au milieu de ces jours prospères, un deuil cruel frappa Dumas : sa mère mourut, le l^"" août 1838. d'une seconde attaque d'apoplexie. Il conte, à ce sujet, une bien louchante anecdote.

Voyant que tout espoir était perdu et sentant le besoin de répandre son cœur, il avait écrit au duc d'Orléans que, près du lit de sa mère mourante, il priait Dieu de lui conserver son père et sa mère. Une heure après un valet de chambre venait, de la part de Son Altesse, demander des nouvelles de M"® Dumas et, interrogé, avouait, après quelques minutes d'hésitation, que le prince lui-môme était dans sa voiture, à la porte de la maison. Dumas se hâta de descendre. Le duc, croyant que M""® Dumas demeurait avec Alexandre, rue de Rivoli, avait monté les quatre étages de celui-ci et, ne le trouvant point, était venu faubourg du Roule; il donna ces explications pour expliquer ce qu'il appelait son retard. La portière de la voilure était ouverte, le prince tendit les mains au malheureux fils qui posa sa tête sur les genoux du royal visiteur. — « Je ne sais pas combien je restai là, dit Dumas ; tout ce que je sais c'est que la nuit était belle, sereine, et que, par le car reau de l'autre portière, je voyais briller les étoiles au ciel... »

Amaury Duval fit de M"" Dumas morte un croquis audessous duquel le poète écrivit ces vers :

O mon Dieu, dans ce monde où toute bouche nie, Où chacun foule aux pieds les tables de la loi, Vous m'avez entendu, pendant son agonie. Prier à deux genoux, le cœur ardent de foi. Vous m'avez vu, mon Dieu, sur la funèbre route Où la mort me courbait devant un crucifix, Et vous avez compté les pleurs qui, goutte à goutte, Ruisselaient de mes yeux aux pieds de votre lils. Je demandais, mon Dieu, que moins vile ravie, Vous retardiez l'instant de mon dernier adieu ; Pour racheter ses jours je vous offrais ma vie : Vous n'avez pas voulu, soyez béni, mon Dieu î

11 est peu de prières empreintes d'une plus chrétienne résignation.

jyime Dumas fut transportée à Villers-Cotterets, dans un tombeau à trois parties, où l'attendait son époux et où devait la rejoindre son fils.

Pour faire diversion au chagrin que lui causait la perte de sa mère, Alexandre Dumas entreprit un voyage en Belgique et sur les bords du Rhin ; il en devait, comme de son excursion en Suisse, donner un attrayant récit.

Le duc d'Orléans. — L'n assassin honnête. — La, fin d'un ami. Le premier riiljan de Dumas. — Comment il eut les autres.

— Dumas à Saint-Germain. — Le cliàteau de Monte-Cliristo.

— Gaspillage érigé en système. — L'n faux Dumas.

Partagée entre la littérature et le plaisir, l'existence de Dumas n'offrit, pendant plusieurs années, aucun notable incident. En 1842, toutefois, il perdit, d'une tragique façon, le seul homme qui lui fit tolérer en France la royauté bourgeoise : le duc d'Orléans.

Dumas l'avail connu, longtemps auparavant, dans les circonstances suivantes. Quelques amis d'enfance avaient prié l'écrivain d'intervenir en faveur d'un jeune homme de Villiers-Cotterets, Bruyant, brigadier au P' hussards, qui venait d'être condamné à mort pour avoir tué son maréchal-des-logis. Il n'existait alors aucunes relations sérieuses entre Dumas et le duc d'Orléans ; c'est à celui-ci néanmoins que l'auteur résolut de s'adresser pour sauver son compatriote. Il fut reçu avec affabilité, mais, sa requête exposée :

— Vous me demandez une chose impossible, dit le prince, que penserait-on dans l'armée si moi, général, je méconnaissais à ce point les lois de la discipline

sans lesquelles il n'y a pas d'armée possible. Qu'on tire sur nous, soit, c'est le pourboire du prince et nous pouvons pardonner ; mais que j'intercède en faveur d'un soldat qui a commis un acte d'insubordination, un crime !...

— Monseigneur, objecta Dumas, les débats ont établi que Bruyant n'était pas l'agresseur; et d'ailleurs ce jeune homme ne jouit pas complètement de ses facultés intellectuelles.

— C'est donc un fou ?

— A peu près.

— En ce cas, c'est bien différent, et, pour vous démontrer quel sincère désir j'ai de vous être agréable, faites approuver la demande par un ministre et j'irai la présenter au l'oi.

L'écrivain n'en écouta pas davantage; il courut chez M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, et lui conta l'affaire. Le brigadier Bruyant était un original très probe; après la chute de son chef il avait pris la fuite, mais, se rappelant avoir sur lui l'argent de l'ordinaire, il était revenu sur ses pas pour restituer ce qui appartenait à ses camarades ; c'est alors qu'on l'avait arrêté. Ce trait, dont s'était ému déjà le duc d'Orléans, intéressa M. Guizot qui, lorsque Dumas affirma que son compatriote avait dû agir dans un accès d'aliénation mentale, prit une plume et écrivit, sur le premier papier rencontré sous sa main : (( Je ne vois aucun inconvénient à accorder la grâce du brigadier Bruyant. »

Cinq minutes après, Dumas était de nouveau chez le duc d'Orléans et, le soir môme, le roi signait la grâce de l'inconscient.

La bonne action faite en commun établit, entre le prince du sang et le prince de l'intelligence, un Uen honorable pour l'un autant que pour l'autre ; aussi Dumas éprouvat-il, de l'accident de voiture qui tua l'héritier du trône,

une immense douleur. Il la laissa parler dans des pages qui produisirent alors une sensation très vive et qu'on ne peut, de notre temps encore, lire sans attendrissement. Ce fut une goutte de miel dans le calice amer de la duchesse que ce témoignage public dun homme de génie, qui fit en outre et d'une traite quatre cents lieues pour suivre le convoi de son protecteur inlassable et toujours délicat.

C'est à ce bon prince qu'Alexandre Dumas avait dû, en 1837, le premier des ordies dont brillait, aux grands jours, sa robuste poitrine. Le ruban rouge s'était presque aussitôt doublé de la croix belge, offerte par Léopold. Pour un service rendu à Madrazzo, son peintre, la reine d'Espagne fit ensuite chevalier d'Isabelle-la-Catholique l'écrivain qui, plus tard, fut nommé commandeur de l'ordre de Charles III, à titre d'invité aux noces du duc de Monlpensier ; le roi de Suède l'institua dignitaire de Gustave Wasa en souvenir du général, son père ; on lui donna enfin la croix de commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, parce qu'il avait versé et fait verser de l'argent dans la caisse du Mont-Carmel.

Deux distinctions encore lui vinrent, dans d'étranges conditions.

Le grand-duc de Lucques le pria, un jour, de faire exécuter à Paris la lithographie d'un portrait quelconque. Dumas, diligemment, confia ce travail à Amaury Duval et le paya dix louis. A quelque temps de là on envoya à l'obligeant littérateur la grand'croix de Saint-Louis-de- Lucques, avec une note de deux cents francs réclamés par le grand-maitre des cérémonies.

— C'est à merveille, dit Dumas au ministre, la première fois qu'il le rencontra ; votre souverain maître me devait dix louis, de cette façon nous sommes quittes.

— Je le savais, répondit le ministre.

Pour le Nicham, ce fut non moins plaisant.

Dans un de ses voyages, Alexandre Damas toucha à Tunis, au moment où le bey faisait roule pour Paris. Un salut de vingt et un coups de canon annonça au frère du bey qu'un navire étranger venait de mouiller sur rade ; le salut rendu, il demanda quel important personnage cette canonnade annonçait. On lui répondit que c "était un ialeb (savant).

— Il est donc bien fort?

— Il est de la force de deux cent vingt chevaux, riposta-t-on, par allusion au vapeur qui portait l'écrivain.

Le bey par intérim se fit présenter ce taleb extraordinaire et demanda ce qu'il savait du voyage de son frère. Dumas, venant d'Alger, apportait des journaux français.

— J'ai les nouvelles les plus récentes, dit-il, et je t'annonce que ton frère est heureusement débarqué à Marseille.

— Si le fait se confirme, répliqua le Tunisien, tu recevras la décoration du Nicham à ton arrivée à Paris.

Il la reçut. — Franchement, on s'explique que les ordres gagnés avec une telle facilité et dont aucun n'avait visé son talent littéraire soient, la plupart du temps, restés dans la cassette de Dumas.

Le succès colossal des Trois Mousquetaires semblait ne pouvoir être dépassé quand parut, en 1844, le Comte de Monte-Christo, roman en douze volumes, inspiré par quelques pages de la Police dévoilée, de Peuchet. Du coup Paris fut en délire, et le génial auteur vit baptiser, du même nom que son œuvre acclamée, le château qu'il faisait bâtir sur un plan tout particulier.

Dumas était depuis trois mois, à Saint-Germain-en- Laye, l'hôte de la Villa-Médicis, quand l'idée lui était venue de fonder, dans le pays même, une habitation superbe autant qu'originale. Un jour que, dans une de ses courses aventureuses aux environs de l'ancienne

résidence de Louis XIV, il s'arrêtait sur le versant du coteau qu'on nomme les Monts-Ferrand et qui longe la grande route de Paris à Saint-Germain, il s'aperçut que, de cet endroit, on découvrait un panorama ravissant. Le terrain fut bientôt acquis et l'architecte convoqué.

— Mon cher monsieur Durand, lui dit Dumas, vous allez m'étabUr ici un parc anglais, au milieu duquel je veux un château renaissance, avec un pavillon gothique entouré d'eau. Il y a des sources dans le flanc de la montagne, elles vous serviront à alimenter plusieurs bassins et, avec quelques pierres de roches, vous ferez des cascades.

— Mais, monsieur Dumas, le sol est un fond de glaise ; sur quoi bûtirons-nous le château ?

— Vous creuserez jusqu'au tuf, ou vou.s ferez deux arcades de caves.

— Cela coûtera quelques centaines de mille francs.

— Je l'espère bien, conclut Dumas en souriant. Avec beaucoup de peine et à grands frais, le rêve du

poète se réalisa comme il suit.

Le parc de Monte-Christo, bordé le long de la route royale d'une coquette allée de peupliers, était clos par un mur percé d'une fausse sortie. L'entrée principale de la propriété débouchait sur un chemin tortueux conduisant à Marly-le-Roi, à cent pas à peu près de l'angle formé par deux routes. Deux pavillons latéraux enserraient une énorme grille en face de laquelle étaient les communs, de l'autre côté du chemin. Une large et belle avenue conduisait à une vaste terrasse circulaire où s'élevait un quadrilatère flanqué de deux tourelles, pur style renaissance. Ce bâtiment, d'un aspect simple, était composé d'un rez-de-chaussée et de deux étages dont la façade, percée de trois croisées, ouvrait sur un paysage admirable. Sur toute la déclivité du terrain se

déroulant au pied de la terrasse, s'étendait un tapis de verdure dont la fraîcheur était entretenue par l'eau vive de ruisseaux à cascades, alimentés par un jet d'eau placé au sommet. Les fenêtres sur les ruelles étaient celles du château d'Anet, moulages d'après Germain Pilon et Jean Goujon. Les salamandres soutenant des médaillons étaient les armes données par François P"" à Villers-Cotterets, pays natal de Dumas. Sur les médaillons apparaissaient les noms des hommes de génie ayant illustré leurs siècles : Homère, Eschyle, Sophocle, Virgile, Plante, Térence, Dante, Shakespeare, Lope de Vega, Corneille, Racine, Molière, Gœthe, Schiller, Walter Scott, Byron et Victor Hugo.

Au-dessus de la grande entrée, pratiquée dans la façade intérieure, étaient les armes de Dumas avec sa devise : « JUiimc qui m'aime. » En pénétrant dans l'intérieur, on s'apercevait qu'une intelligence supérieure avait, comme pour le dehors, pensé aux moindres détails. Les appartements étaient petits mais bien distribués. Le rez-de-chaussée comprenait une salle à manger avec boiserie sculptée, une pièce d'attente et un salon de réception intime, ayant aux fenêtres, comme rideaux, des cachemires authentiques. Aux étages supérieurs, tout était riche, confortable, artistement classé. Des salons de styles gothique, Henri H, Louis XV et Renaissance faisaient l'admiration des visiteurs. Il y avait surtout une chambre arabe, espèce de divan oriental dont le plafond et les murs étaient ornés de vrais chefs-d'œuvre. C'étaient des arabesques nées d'un enchaînement de )osanges dont les ciselures étaient rehaussées par de minces filets d'or et, sur les espaces habilement ménagés au milieu de ces féeriques dessins, se détachaient en lettres de couleurs vives quelques versets du Coran et des proverbes arabes. Ce travail, dont l'ensemble produisait l'effet d'une guipure légère, avait d'autant plus de valeur que les deux Tu-

nisiens, qui en étaient les auteurs, s'étaient engagés à ne rien faire en France d'analogue.

Un pavillon gothique, sur les pierres duquel étaient gravés, en lettres rouges, les titres des ouvrages signés par Dumas, servait à celui-ci de cabinet de travail. Sa décoration était riche et sévère : plafond d'azur, semé d'étoiles, tentures de drap bleu, cheminée sculptée dominée par une panoplie. Ce pavillon, de dimensions réduites, était entouré d'eau pour éloigner les visiteurs qui affluaient, de toutes les parties du monde, chez le romancier. De son unique fenêtre, Dumas découvrait foute sa propriété avec l'avantage de pouvoir, sans qu'on le vît, distinguer ses amis de cette race innomable qui assiège la porte de toutes les célébrités.

Un atelier pour peintres, des palais pour perroquets et singes, enfin des écuries avec huit chevaux complétaient la propriété qu'on inaugura par un banquet de cinq cents couverts, donné à la littérature, au théâtre et aux arts français.

On a, sur la vie menée au château de Monte-Christo, conté des anecdotes plus que singulières. Le gaspillage régnait là en maître absolu. Des parasites des deux sexes y entraient à toute heure, et, sans titre aucun, s'asseyaient pendant des semaines, des mois même à la table du maître, généreux jusqu'à l'inconscience, magnifique jusqu'à la folie. Les 200.000 francs que Dumas gagnait chaque année fondaient vite dans ce creuset toujours ardent. Exploité par des pauvres vrais ou faux, des maîtresses plus ou moins banales, volé par ses fournisseurs et son personnel, le châtelain de Monte- Christo dut bientôt, non réduire son train de maison, qu'il trouvait suffisant bien juste, mais payer chaque mois plus irrégulièrement, jusqu'au jour où il vécut uniquement de crédits onéreux.

Un habitant de Saint-Germain, ignorant ce détail et voulant obtenir d'un café quelques livres de glace pour

frapper du Champagne, envoya certain jour un valet demander ce réfrigérant au nom de son voisin Dumas. On le donne.

— Combien est-ce? demande le commissionnaire en tendant une pièce d'or.

— Ati! gredin, tu ne viens pas de la part de M. Dumas, s'écrie le fournisseur ; rends la glace et va-t-en : M. Dumas ne paie jamais!

Un privilège. — Le TlnJâtre-Historique. — Une queue prolongée. — Le public. — Neuf heures de spectacle. — La seconde République. — Concert et bal gratuits. — Faillite. — On vend Monte-Christo — Deux ans d'exil. — Le Mousquetaire.

Pour aider au coûteux entretien de Monte-Christo, Duma.s rêva bientôt l'établissement d'un théâtre qui popularisât les œuvres des maîtres et permit d'exploiter, sans intermédiaires, ses propres romans. Au cours des répétitions des Mousquetaires, l'auteur confia son idée à l'homme qui dirigeait la scène de l'Ambigu-Comique ; c'était Hippulyle Hostein, qui avait été diiecteur du théâtre Beaumarchais en 1836, du Luxembourg en 1839, associé d'Anténor Joly à la Renaissance, secrétaire enfin de la Comédie-Française. Le projet de Dumas séduisit Hostein, qui se mit en quôte d'une combinaison financière susceptible de la faire aboutir.

Favorisé de la protection du duc de Montpensier, comme il l'avait été précédemment de celle du duc d'Orléans, son frère, Dumas obtint du ministre de l'intérieur, à la date du 14 mars 1846, un privilège donnant, pour douze ans, le droit de représenter des drames,

des comédies en prose ou en vers et, pendant deux mois de cliaque année, des ouvrages lyriques de nature à produire des masses chorales dans des limites déterminées. Ce privilège fut mis au nom de Hostein qui, après s'être assuré par traité le concours exclusif du talent de Dumas, .forma le 24 mars, par--devant M* Aumont-Tliiéville, notaire, une société sous la gérance de M. Védel, ancien directeur de la Comédie-P'rançaise, financièrement aidé par M. Bourgoin, fils de l'actrice, et par M. Ardouin, propriétaire principal du passage Jouffroy. Un mois après, celte société achetait sur le boulevard du Temple, à l'angle presque du faubourg, l'ancien hôtel Foulon et l'estaminet du Rhône ou de l'Epi-Scié qui le séparait du Cirque-Olympique et comptait pour clients des industriels de bas étage mêlés à des repris de justice : ces deux immeubles coûtèrent 600,000 francs. Presque aussitôt les travaux coiiimencèrent, sous la direction de l'architecte De Dreux et du peintre-décorateur Séchan. Deux difficultés existaient, le chiffre un peu restreint des fonds mis à la disposition des entrepreneurs Bellu et Daunay — 600,000 francs pour un théâtre contenant deux mille places — et la disi)Osition détestable du terrain qui limitait la façade à huit mètres et obligeait à faire l'entrée sur l'axe transversal de la salle. On vainquit le premier obstacle en augmentant d'un tiers le crédit initial, et le second par une habileté à laquelle tous les professiounels rendirent justice.

Deux brochures éditées, l'une par la librairie Oallet, l'autre par le journal ïllluslration^ donnent du nouveau théùtre la description la plus complète. Renvoyons les curieux de choses architecturales à ces opuscules où nous relevons seulement ce détail que la salle comprenait cinq étages et que la scène, immense, pouvait se prêler aux nécessités des pièces les plus compliquées. \

A l'origine de l'entreprise la foule, sachant que c'était au duc de Monlpensier qu'on en devait le privilège, avait salué du nom de Théàtre-Montpensier la nouvelle salle destinée à ses plaisirs ; c'était aussi le nom que lui voulaient donner les fondateurs, mais ils se heurtèrent à l'opposition formelle du roi Louis-Philippe et durent chercher un autre titre. Celui de Théâtre-Historique, suggéré par Védel, fut accepté par décision ministérielle du 23 décembre 18i6.

Pendant qu'on érigeait le monument et que Hostein composait une troupe d'artistes enlevés à prix d'or aux théâtres de Paris ou des départements, Dumas faisait, à bord du vaisseau le Vélocc, un voyage sur les côtes d'Afrique. Il revint au milieu de janvier 1847, alors que les travaux étaient presque achevés et les études de la pièce fort avancées. Cette pièce, qu'on avait dit devoir èire Monte-Clirisio, était déflnilivement la Reine Margot; Dumas, avec son incroyable instinct dé la scène, l'eut bientôt mise au point, et des affiches annoncèrent dès lors, pour le 20 février, l'inauguration du nouveau théâtre.

Cette inauguration fut, par essence, un événement parisien. Depuis près d'une année le Théâtre-Historique défrayait, à la cour comme à la ville, les conversations; au dernier moment il donna, peut-on dire, la fièvre aux amateurs. On les vit se grouper, aux portes, vingt-quatre heures avant l'ouverture, en plein cœur de l'hiver!' L'ingéniosité des petits marchands adoucit, par bonheur l'épreuve de ces curieux forcenés. — <( Vers dix heuresdu soir, écrit Hostein dans Historiettes et souvenus d'un homme de théâtre, les porteurs de bouillon commencèrent à circuler parmi les files en permanence. A minuit, arriva le tour des pains sortant de la fournée. Desmarchands du voisinage eurent l'idée de vendre des bottes de paille fraîche sur laquelle on s'étendit voluptueusement. La nuit se passa en fêtes, en conversations^

joyeuses; le bon ordre ne fut pas un instant troublé. Par intervalles des chœurs, très harmonieux, se taisaient entendre. L'endroit était éclairé par des centaines de lanternes et de lampions. C'était un spectacle animé et des plus curieux. Au petit jour, eut lieu l'intermède de café au lait accompagné de petits gâteaux tout chauds. Quelques personnes arrêtèrent des porteurs d'eau qui passaient et firent en public des ablutions permises... »

Enfin les portes s'ouvrirent et le public s'engouffra dans la salle inconnue, admirant à haute voix sa richesse et sa belle ordonnance. Puis l'orchestre et les loges se garnirent de tout ce que Paris comptait de célébrités dans les arts et la littérature. C'était, parmi les journalistes : Jules Janin, Rolle, Théophile Gautier, M"^ de Girardin, Merle, Charles Maurice, Eugène Guinot, Darthenay, Amédée Achard, Auguste Lireux, Matharel de Fiennes, Hippolyte Lucas, Etienne Arago, Altaroche, Louis Huart, Emile Pages, Albert Clerc, Albert Aubert, Léo Lespès, Achille Denis, Taxile Delord, Vaulabelle, Solié, Théodore de Banville, Auguste Vitu^ Jules Viart, Champfleury, Miirger, Alexandre Weill, Privât d'Anglemont ; parmi les auteurs : Mélesville, Bayard,. Dumanoir, Félix Pyat, Dupeuty, Clairville, d'Ennery, Paul Foucher, Anicet Bourgeois, Mallian, Alboize, Francis Cornu ; parmi les musiciens : Auber, Halévy, Clapisson, Adolphe Adam, Carafa, Panseron ; parmi les peintres : Horace Vernet, Eugène Delacroix, Ingres; parmi les acteurs enfin : Arnal, Bouffé, Duprez, Rachel et Déjazet.

A six heures et demie, le duc de Montpensier, salué par de nombreux applaudissements, prenait place dans la loge qui lui avait été réservée à l'avant-scène des premières à gauche, et qui était précédée d'un salon meublé avec un luxe royal. La représentation alors commença, pour finir, par un quinzième tableau servant d'épilogue, à trois heures du matin. Malgré la dimension

inusitée de ce spectacle, aucun des assistants privilégiés du premier soir ne songea à déserter sa place ; salle, pièce, acteurs, on fêta tout, et la critique, le lendemain, consacra avec unanimité le très heureux début de l'entreprise.

Les grosses recettes produites par la Reine Margot se continuèrent, avec d'autres ouvrages, pendant une année ; puis vint la révolution faite, chose bizarre, aux accents du Chœur des Girondins, chanté au Théâtre-Historique dans le Chevalier de Maison-Rouge. Républicain depuis 1830, Dumas vit avec joie s'établir le pouvoir populaire, he soir du 23 mars 1848, il fit planter, devant son théâtre, un arbre de la liberté. La façade du monument était illuminée et, dès la sortie des spectateurs, Varney prit avec son orchestre place au balcon ouvert; un concert fut donné alors, suivi d'un bal qui dura jusqu'à quatre heures du matin.

L'événement politique si fêté devait peu servir les intérêts de Dumas. Tandis qu'il briguait en vain un mandat de représentant, son théâtre, comme les autres, subit plus d'une vicissitude. Nous disons son théâtre parce que, sous le nom de Hostein et sous ceux de Max de Revel, De Dollon et Doligny qui régnèrent après lui, Dumas gouverna constamment et selon ses idées personnelles, si bien qu'en octobre 1850, quand l'entreprise sombra, c'est lui qu'on mit en faillite.

Nous avons dit ailleurs le rôle joué par Dumas sous la seconde République. Dédaigné par les électeurs, obligé, pour satisfaire ses créanciers, de vendre 32,000 francs Monte-Christo qui lui en avait coûté 400,000, il saisit le prétexte du Coup d'Etat de 1851 pour aller s'établir à Bruxelles, dont les exilés Français avaient fait leur quartier général. C'est là que, pendant deux années, il écrivit des romans et des drames qui relevèrent sa fortune et lui permirent de vivre, comme il l'aimait, en seigneur magnifique ; c'est là qu'il com-

mença les étonnants Mémoires qui suftiraient seuls à une réputation liltéiaire.

Affranchi des plus criardes de ses dettes, Dumas rentra dans la capitale en novembre 1853. L'envie lui était venue d'y fonder un journal quotidien contenant 70,000 lettres de copie neuve, bien faite, amusante et pouvant être lue par tous. Quelques billets de banque lui suffirent pour lancer la feuille nouvelle, baptisée le Mousquetaire, et dont le programme fut ainsi formulé, dans un numéro spécimen :

(( Nous nous occuperons surtout de faire la critique des critiques. Ainsi M." un tel dit systématiquement et périodiquement du mal de M. un tel ou de Madame une telle. Eh bien, nous nous enquerrons si le m'ai qui est dit vient d'une conviction ou d'un intérêt. Sil vient d'une conviction, nous nous contenterons de dire du bien de la personne dont on dit du mal, si nous en pensons du bien. Dans le cas contraire, nous attaquerons la critique et donnerons au faible l'appui de notre plume contre le fort. Ainsi, après trois cents succès, on attaquera injustement M. Scribe ; après vingt ans de triomphes, ou dépréciera M. Paul Delaroche. Eh bien, nous nous substituerons à M. Scribe qui ne veut pas, et à M. Delaroche qui ne peut pas répondre. Nous tâcherons d'examiner, d'étudier, de comprendre la véritable personnalité des producteurs, et nous ne leur demanderons que des produits analogues à leur essence. Nous dirons à un auteur qui écrit mal : « Etudiez la langue ! » à un peintre qui dessine défectueusement : a Etudiez la forme! » parce que la langue et la forme sont deux choses qui s'apprennent. Mais nous ne dirons pas à Alfred de Musset : « Eludiez la charpente, » ou à M. Ingres : (( Etudiez la couleur. » On n'apprend pas à faire une pièce : on njiît auteur dramatique. On n'apprend pas à mélanger ses couleurs : on naît coloriste. Gérard voyait vert, Girodet voyait bleu, M. Lethière voyait gris;

Diaz voit couleur d or. Victor Hugo, le grand poète de notre époque, ne sait pas et ne saura jamais charpenter une pièce comme d'Ennery; il est vrai que cela lui est bien égal. Enfin, nous demanderons aux pommiers des pommes, aux vignes du raisin, aux rosiers des roses. »

Il y avait de la crànerie, de l'audace même à se poser en redresseur de torts à la face de l'empire triomphant, mais ces promesses de prospectus devaient rester lettre morte, le Mousquetaire bornant son ambition à être une feuille amusante.

Les bureaux du Mousquetaire furent placés rue Laffitte, dans la cour de la Maison d'Or. Dans une petite pièce d'entrée était la caisse, un cabinet noir contenait les archives, enfin une salle carrée, de dimension réduite, abritait la rédaction. Relégué au troisième étage du même bâtiment, Dumas travaillait avec courage, mais sans s'inquiéter des détails d'administration, réservés à des employés fantaisistes comme ce Michel qui, ancien jardinier de Monte-Christo et sacré caissier sans savoir lire, écrire ni compter, dit un jour à son maître : «Monsieur est bien bon de se tuer au travail quand il a ici plus de dix rédacteurs qui ne rédactent pas. » — Emus de ce désordi e et jugeant que, bien administré, le Mousquetaire pouvait donner d'excellents résultats,-Polydore Millaud et Villemessant se mirent un jour d'accord pour offrir à Dumas, l'un 100,000 francs^ l'autre son expérience des choses de presse. A ces propositions l'écrivain répondit par une lettre à Villemessant, témoignant chez lui d'illusions singulières ;

(( Mon cher camarade,

(( Ce que tu me proposes et ce que propose le bon et excellent Millaud, ce cœur d'or, est parfait, et je ne doute pas un instant du succès de cette combinaison. Mais j'ai rêvé toute ma vie d'avoir un journal à moi.

bien à moi; je le tiens enfin, et le moins qu'il puisse me rapporter, c'est un million par an. Je n'ai pas encore touché un sou pour mes articles : à quarante sous la ligne, c'est deux cent mille francs que j'ai gagnés depuis la création du Mousquetaire, somme que je laisse tranquillement à la caisse pour toucher dans un mois cinq cent mille francs à la fois.

(( Dans ces conditions je n'ai besoin ni d'argent, ni d'un directeur ; le Mousquetaire est une affaire d'or, et je tiens à l'exploiter tout seul.

.(( A revoir, mes chers camarades. Je regrette de n'avoir que deux mains pour serrer les quatre vôtres.

'( Alexaxdre Dumas. »

Quelque temps après, ayant vainement réclamé son dû, Dumas cessa d'écrire dans le Mousquetaire qui, privé de ce puissant attrait, suspendit sa publication.

L'Emma. — Dumas Garibaldien. — Une manifestation. — L'Italie ingrate comme la France. — Dumas rentre à Paris. — La villa Catinat. — Contre la censure. — Les bêtes de Dumas. — Débâcle. — Dumas vieillit. — Un rêve. — La guerre.

Les cinq ans qui suivirent augmentèrent le bagage de Dumas d'une trentaine d'ouvrages attestant, chez le grand écrivain, la même force inventive et la même habileté d'exécution qu'en son temps le meilleur.

Les événements dont lltalie fut le théâtre, en 1859, lui donnèrent le désir de connaître Garibaldi, dont la personnalité s'accusait chaque jour. Il partit pour Turin, recueillit de la bouche de l'aventurier des récits dont il fit ses Mémoires, puis aUa à Marseille embarquer sur VEmma, goélette construite ù ses frais. Son mtention formelle était de visiter, en bonne compagnie, Venise, riUyrie, les lies Ioniennes, la Grèce, Constantinople, les rivages de l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine, l'Egypte, la Cyrénaïque, Tripoli, de donner enfin un pendant aux voyages célèbres de Chateaubriand et de Lamartine en Orient. Mais, arrivé à Gènes, il apprit que

Garibaldi était débarqué, avec ses mille soldats, dans une petite baie sicilienne ; il fit aussitôt voile pour Palerme, et entra dans le port au moment où Garibaldi venait de s'emparer de la ville.

Logés au Palais-Royal, Dumas et ses amis traversèrent, avec les Garibaldiens, la Sicile entière ; puis le grand écrivain reçut, du chef des chemises rouges, la mission d'aller en France acheter des armes pour ses hommes. Dumas s'embarqua donc sur le Pausilippe, bateau des messageries maritimes, fut à Marseille acquérir 1,000 fusils raj'és et 550 carabines, au prix de 91,000 francs sur lesquels il en donna 50,000 de sa poche, et retourna dans la rade de Naples pour y attendre l'arrivée de Garibaldi. Quelques jours après, — le 7 septembre 1860, — le général entrait sans coup férir dans la ville où Dumas, renonçant à son voyage, s'installa aussitôt.

Garibaldi, qui payait en amitié les sentiments admiratifs du romancier, le logea dans le palais Chiatamonte, le nomma conservateur des musées de Naples, et lui donna mission d'opérer des fouilles nouvelles à Pompéi. Maxime du Camp, qui faisait alors partie d'un état-major Garibaldien, raconte à ce sujet une curieuse anecdocte.

K Alexandre Dumas — dit-il dans ses Souve^iirs littéraires — était tout à ce projet de fouilles qu'il avait épousé avec son ardeur habituelle ; les plans de Pompéi étaient étalés sur sa table ; il me les montrait ; nous les discutions, car je connaissais le terrain. Il me disait : » Vous verrez, vous verrez ce que nous allons découvrir ; à coups de pioche, nous mettrons l'antiquité à découvert. » Il voulait écrire à Paris pour qu'on fit partir immédiatement des savants, des archéologues, des artistes qui l'aideraient dans ses travaux, dirigeraient les tranchées et numéroteraient les objets...

<; Dumas espérait que Victor-Emmanuel pourrait mettre à sa disposition une compagnie de sapeurs du génie qui conduiraient le travail des fouilles. Il avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans le peuple de Naples, qui trouva mauvais que l'on pourvût un étranger d'une fonction — non rétribuée, qui demanda si le régime des privilèges allait renaître, qui estima que l'intrusion d'Alexandre Dumas dans les cendres de Pompéi était un scandale, et qui murmura : Fuori straniero !

(( De tout ceci Dumas ne se doutait guère, mais nous étions prévenus et sur nos gardes. Parmi les pùpulari du quartier de Santa-Lucia, où se brassent ù Naples toutes les émeutes, nous avions quelques amis qui n'étaient point avares de renseignements, lorsque ces renseignements pouvaient nous intéresser et étaient suffisamment payés. C'est par un de ces hommes que l'on apprit au palais de la Forestiera, où Se trouvait notre quartier général, qu'une manifestation se préparait contre Alexandre Dumas, dont on voulait exiger l'expulsion : le jour et l'heure furent indiqués. Je reçus directement les instructions du général, et, au moment indiqué, je me rendis chez Dumas en compagnie de deux officiers supérieurs qui avaient été avertis. La garde de Castelnuovo, située dans le voisinage du palazzino de Chiatamonte, avait été confiée à une compagnie hongroise.

(( C'était vers la fin du jour.

« Dumas était encore à table, entouré de quelquesuns de ces commensaux qui ne manquèrent jamais autour de lui ; il était en verve et riait à gorge déployée des histoires qu'il nous racontait. Une rumeur vint du dehors, lointaine, indécise, comme un bruit de flots sur les galets ; elle se rapprocha, Dumas dressa l'oreille et dit :

<( — Il y a donc une manifestation ce soir? Contre

qui ? contre quoi ? Que veulent-ils encore ? N'ont-ils pas leur Italia una ?

<( Comme les clameurs commençaient à devenir dictinctes : — « Dehors Dumas! Dumas à la mer ! » — les deux colonels et moi nous sortîmes, et nous nous postâmes devant la porte du palais Chiatamonte ; au Castelnuovo, la compagnie hongroise était massée dans la première cour.

« Les sentinelles avaient été doublées ; le capitaine se tenait les bras croisés et le dos appuyé contre la muraille. La manifestation s'avança, précédée d'une grosse caisse, d'un chapeau chinois et d'un drapeau aux couleurs de ritalie. Elle était composée d'environ trois cents braillards qui vociféraient à toute poitrine ; elle n'était guère redoutable, car il suffit de quelques paroles et de quelques gestes pour la disperser. La vue des fantassins qui prirent position dans la rue acheva de la mettre en déroute. Tout cela n'avait pas duré cinq minutes.

(( Lorsque je rentrai dans le palais, je trouvai Dumas assis, la tête entre les deux mains. Je lui frappai sur l'épaule, il me regarda ; ses yeux étaient baignés de larmes, il dit :

(( — J'étais accoutumé à l'ingratitude de la France, je ne m'attendais pas à celle de l'Italie.

(( Ce mot fera sourire, il me toucha. Dumas avait le droit de s'attendre, non pas à la reconnaissance, mais du moins au bon vouloir du peuple napolitain ; il ne s'était pas ménagé pour lui ; il avait donné son temps, son argent, son activité, et ce n'était pas faire acte d'outrecuidance que d'espérer qu'on le lui pardonnerait.

(( Le comte X..., qui était un des colonels dont j'étais accompagné, lui dit :

« — C'est toujours la même canaille que du temps de Masaniello !

(( Dumas leva les épaules et répondit :

« Bah! le peuple de Naples est semblable à tous les autres peuples : exiger qu'une nation ne soit pas ingrate, c'est demander aux loups d'être herbivores. C'est nous qui sommes des naïfs de nous tant fatiguer pour ces espèces-là ! Quand je calcule ce que l'unité de l'Italie m'a rapporté et me rapportera, ce n'est vraiment pas la peine de me le reprucher; travail perdu, argent dépensé ; il faut avoir le caractère mal fait pour vouloir me mettre à la porte pour cela !

(( Cet incident, qui n'était que ridicule, fut pénible à Alexandre Dumas.

(( Dans notre état-major, chacun s'efforça d'effacer l'impression pénible ; on donna un grand dîner en son honneur, on organisa une excursion à Pompéi, on lui délivra une permission de chasser dans le parc de Capodi-Monte. Il restait triste, il parlait de remonter à bord de VEmma, et de s'en aller à Tripoli de Barbarie.

(( Peu à peu l'insouciance, qui était une des forces de sa nature, reprit le dessus et le souvenir de sa mésaventure sembla s'être effacé. »

Il s'effaça bien réellement, car Dumas demeura quatre ans à Naples où il écrivit V Histoire des Bourbons, le roman de la San Felice et fonda un journal quotidien, VIndip en dente, qu'il rédigeait à peu près seul.

Pendant tout ce temps, l'écrivain n'avait fait à Paris que deux ou trois apparitions très courtes ; aussi futon surpris et charmé quand on apprit, au mois d'avril 1864, qu'il revenait décidément parmi nous.

Alexandre Dumas s'installa d'abord dans la grande maison sise au coin du boulevard Montmartre et de la rue de Richelieu, où étaient les bureaux des diverses feuilles éditées par Polydore Millaud, son ami. Le photographe Reutlinger, placé sur le même carré, s'empressa de tirer le portrait du maître.

« Quatre ans d'absence, dit M. Gabriel Ferry, n'avaient pas modifié l'apparence physique de l'auteur des Trois Mousquetaires. Celait toujours le môme homme, grand, fort, robuste, et si bien proportionné que renibonpoint ne s'accusait pas trop. La tête, attachée aux épaules par un cou puissant, était couronnée d'une forêt de cheveux gris et crépus. La figure, illuminée par la vivacité des yeux et la mobilité de la bouche, reflétait un épanouissement presque perpétuel. Jamais la bonne humeur, la cordialité, l'expansion, l'affabilité ne furent empreints sur une physionomie humaine en traits plus expansifs. )>

Choyé par ses amis, encensé par les journaux, Dumas profita, pendant quelque temps, d'un regain de popularité. A la belle saison il loua, à Enghien, la villa Catinat, maison jolie et confortable située au milieu d'un vaste jardin. Il recommença là, dans des proportions moindres, sa belle vie de Monte-Christo, faite de labeur, de plaisirs et de folies généreuses. Quelques voisins de campagne, la princesse Mathilde, Emile de Girardin, M. et M'"^ Charles Blanc, rendaient agréable pour Dumas le séjour d'Enghien où fut écrit, entre autres nouveautés, un drame tiré des Mohicans de Paris. Cette pièce, reçue au théâtre de la Gaîlé, fut arrêtée par la censure, quelques jours avant la représentation ; on y trouvait des allusions trop libérales, on s'offusquait surtout des scènes où paraissait le duc de Reichsladt. Dumas en appela des employés au maître dans cette lettre, intéressante en sa franchise naïve :

<i A Sa Majesté VEmpereur Napoléon 111.

(( Sire,

(( Il y avait en 1830, cl il y a encore aujourd'hui trois hommes b. la tête de la littérature française.

(( Ces trois hommes sont : Victor Hugo, Lamartine et moi.

(( Victor Hugo est proscrit, Lamartine est ruiné.

(( On ne peut me proscrire comme Hugo : rien dans mes écrits, dans ma vie ou dans mes paroles ne donne prise à la proscription.

(( Mais on peut me ruiner comme Lamartine, et, en effet, on me ruine.

<( Je ne sais quelle malveillance anime la censure contre moi.

« J'ai écrit et publié douze cents volumes. Ce n'est pas à moi de les apprécier au point de vue littéraire. Traduits dans toutes les langues, ils ont été aussi loin que la vapeur a pu les porter. Quoique je sois le moins digne des trois, ils m'ont fait, dans les cinq parties du monde, le plus populaire des trois, peut-être parce que l'un est un penseur, l'autre un rêveur, et que je ne suis, moi, qu'un vulgarisateur.

(( De ces douze cents volumes, il n'en est pas un qu'on ne puisse laisser lire à un ouvrier du faubourg Saint- Antoine, le plus républicain, ou à une jeune fille du faubourg Saint-Germain, le plus pudique de nos faubourgs.

(( Eh bien. Sire, aux yeux de la censure, je suis l'homme le plus immoral qui existe.

« La censure a successivement arrêté depuis douze ans :

<( Isaac Laquedem, vendu quatre-vingt mille francs au Constitutionnel ;

« La Tour de Ncslc, après huit cents représentations (le veto a duré sept ans) ;

(( Angèle, après trois cents représentations (le veto a duré six ans) ;

(( Antowj, après trois cents cinquante représentations (le veto a duré six ans) ;

(( La Jeunesse de Louis XIV, qui n'a jamais été jouée qu'à l'étranger, et qu'on allait jouer au Théâtre-Français ;

(( La Jeunesse de Louis XV, reçue au rnôme théâtre.

« Aujourd'hui la censure arrête les Mohicans de Paris, qui allaient être joués samedi prochain. Elle va probablement arrêter aussi, sous des prétextes plus ou moins spécieux. Olympe de Clèves et Balsamo, que j'écris en ce moment.

((Je ne me plains pas plus pour les Mohicans que pour les autres drames ; seulement je fais observer à Votre Majesté que, pendant les six ans de Restauration de Charles X, pendant les dix-huit ans du règne de Louis- Philippe, je n'ai jamais eu une pièce ni arrêtée ni suspendue, et j'ajoute, toujours pour Votre Majesté seule, qu'il me paraît injuste de faire perdre plus d'un demimillion à un seul auteur dramatique, lorsqu'on encourage et que l'on soutient tant de gens qui ne méritent pas ce nom !

{( J'en appelle donc, pour la première Uns et probablement pour la dernière, au prince dont j'ai eu l'honneur de serrer la main à Arenenberg, à Ham et à l'Elysée, et qui, m'ayant trouvé comme prosélyte dévoué sur le chemin de l'exil et sur celui de la prison, ne m'a jamais trouvé comme solliciteur sur celui de l'Empire !

(( Paris, 10 août 18C>i-. »

Les Alohicans furent rendus, avec des modifications qui ne les empêchèrent pas de réussir brillamment. 1865 vit Dumas conférencier aux Fantaisies-Pari-

siennes sur Eugène Delacroix, mort récemment, prendre comme directeur le Grand-Théâtre-Parisien où il donna les Gardes Forestiers, commencer enfin, dans les Nouvelles, un roman, le comte de Moret, qu'on interrompit. Il s'installa, la même année, dans un appartement au quatrième étage du boulevard Malesherbes, n° 107, qui devait être son dernier domicile parisien.

En juillet de Tan suivant, il alla en Allemagne pour recueillir sur place les éléments d'un roman historique, la Terreur prussienne, qui parut dans le journal la Situation. Dans ce livre, où il se rencontre en communaut'^ de pressentiments avec Lamartine et Thiers, l'auteur formule ainsi le devoir de la France à l'égard des nations ses sœurs :

« Sur la route du progrès, la France est le symbolique conducteur de la raison humaine; elle est la colonne de fumée, le jour, de feu, la nuit. Sa politique peut se résumer en deux sentences : Ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais marcher assez vite pour empêcher le monde de la suivre ! »

A la même date Dumas raconta l'histoire de ses bêtes, chiens, chats, singes, vautour, etc., dans un volume gai, spirituel, plein d'imprévu ; mais, si son talent restait entier, il n'en allait pas de même pour sa réputation, battue en brèche par de nouveaux venus qui, certes, n'avaient pas moitié de son mérite. Les Blancs et les Bleus, Madame de Chamblay, romans puis drames, n'obtinrent point le succès sur lesquels il comptait, bien qu'on les puisse classer justement parmi ses œuvres les meilleures. Par suite, la débâcle qu'il avait retardée au prix d'un labeur surhumain, le livra sans défense à des créanciers d'autant plus acharnés que leurs réclamations étaient moins justifiables. En même temps l'éditeur de ses œuvres complètes réduisait de 10,000 à 4,000 francs son crédit annuel. Le décourage-

ment prit alors Dumas, et sa constitution, jusque-là si puissante, salTaiblit très visiblement.

A la vitalité qui animait ce corps robuste succéda, par degrés, une espèce de torpeur paralysant tous les ressorts. Sa démarche, gênée par un excessif embonpoint, devint pesante, le sommeil le prit fréquemment, enfin il demeura inerte dans le cabinet de travail où s'était passé le meilleur de sa vie.

Ses enfants, alarmés de Tengourdissement qui l'annihilait, consultèrent le docteur Piorry. L'air vivifiant de la mer fut indiqué; Dumas effectivement se trouva bien d'un séjour fait, pendant Tété de 1869, sur la plage bretonne de Roscoff ; mais, avec septembre, il fallut revenir à Paris et il y retomba dans son affaiblissement de corps et d'esprit.

Hôte assidu de l'appartement du boulevard Malesherbes, M. Gabriel Ferry a fait, de la décadence du grand écrivain, une peiniui'e navrante.

Le moment vint où, ne pouvant plus se faire illusion à lui-même, Dumas sentit sa fin prochaine. Il pleura et l'on entendit sortir de sa bouche des plaintes lamentables. L'hiver de 1869-1870 se passa plus que tristement ; la détresse avait succédé à la gêne, et, sans son fils, l'ancien châtelain de Monte-Christo n'eût su maintes fois comment dîner.

A ces misères diverses s'ajouta bientôt une souffrance morale, Dumas, à qui le présent et l'avenir échappaient, en vint à douter de son passé même. Un songe lui permit de confier à son fds sa poignante inquiétude :

(( J'ai rêvé, dit-il, que j'étais debout au sommet d'une montagne de pierre dont chaque bloc avait la forme d'un de mes livres. Drames, romans, mémoires, critique, poésie ,il y avait de tout dans cet amoncellement de travaux, et. chose qui me causait une inexprimable angoisse, il me semblait, dans ce rêve persistant et

Alexandre Du.mas d aprèsaine lithographie (1860)

tournant au cauchemar, que le bloc n'était pas solide et que ce socle d'ouvrages, s'écroulant sous mes pieds, s'effondrait comme une montagne de sable. »

Dumas fils regarda son père et, souriant au vieillard ému :

(( Va, répondit-il, ne pense plus à cela et dors tranquille sur ton bloc de granit. Il est haut à donner le vertige et, s'il est aussi colossal, c'est que ta large main l'a construit à ta taille. Mais il est solide, bien solide, durable comme notre langue, immortel comme la patrie ! »

Dans les premiers mois de 1870, Dumas, qu'un abcès à la bouche tourmentait, réunit quelque argent et partit pour le midi, comme l'avait conseillé son docteur ; à la fin de juillet, il revint au boulevard Malesherbes. La guerre venait d'être déclarée ; plusieurs défaites avaient suivi et le siège de Paris apparaissait possible.

Dumas fils jugea bon de soustraire le vieillard aux tristes conséquences d'un blocus et partit avec lui pour la Normandie.

Puys. — La maison de Dumas fils. — Un louis longtemps conservé. — Dumas accusé d'être en enfance. — Belle lettre de son fils. — Les derniers jours. — Fin chrétienne de Dumas. — Premières funérailles.

A vingt-cinq minutes de Dieppe, une vallée boisée, aboutissant à la mer par une plage de galets, devient une pla^e de sable accessible aux enfants, môme par les plus gros temps. Cette vallée, singulièrement verte, est voisine des bois d'Aliermont, de la forêt d'Arqués, du petit Berneval et de Saint-Martin-l'Eglise, c'est-àdire des plus charmants sites de la Normandie. De coquettes maisons, bâties sur les pentes de la falaise et entourées de jardins, donnent à ce site l'aspect d'un frais paysage. Ce coin de campagne jeté au bord de la mer, c'est Puys.

Aujourd'hui très peuplé, Puys ne comptait, en 1870, que quelques propriétés, parmi lesquelles celle de Dumas fils. George Sand, dans une des excursions solitaires et pédestres qu'elle faisait tous les ans, avait découvert ce beau pays et l'avait indiqué à son jeune confrère, qui manifestait devant elle le désir de trouver une plage tranquille et pas trop éloignée de Paiis.

Dumas fils s'était fait bùtir là une maison très grande, lessemblant, de son aveu, à une gare de chemin de fer, mais située au milieu de la vallée, bien en vue de la mer. C'est dans une chambre de cette maison, éclairée sui- la Manelie, qu"il mstalla, à la fin d'août, son père qu'accompagnait M™^ Petel.

Quand le temps était beau le malade, conduit sur la plage, y restait pendant plusieurs heures, éprouvant de l'air salubre et du chaud soleil un certain bienêtre. L'automne le priva de ces stations bienfaisantes ; dès lors, Dumas ne quitta plus la chambre. Sauf à l'heure des repas, la somnolence le clouait dans son fauteuil ; dans ses très rares moments de veille, son fils et sa fille lui tenaient compagnie. — (( Souvent, dit Gabriel Ferry, se joignait à eux M. Montigny, le directeur du Gymnase, propriétaire d'une maison voisine de celle de Dumas, et qui avait quitté Paris au moment de l'investissement. On laissait ignorer au malade les désastres de la guerre et les progrès de l'invasion. Quand son cerveau recouvrait une lueur de lucidité, la pensée de Dumas se reportait vers le passé. Un reste de mémoire surnageant s'accrochait à certains actes de son existence... »

Dans un de ces heureux moments s'échappa sa dernière boutade. En arrivant à Puys, avec vingt francs pour toute fortune, il avait déposé cette pièce sur la cheminée ; ses yeux un jour l'y retrouvèrent.— (( Quand je vins à Paris, dit-il à son fils, je possédais un louis ; pourquoi m^a-t-on accusé de prodigalité ? je l'ai toujours ce louis ; tiens, il est là... » — Et il montra, en essayant de sourire, la modeste épave des millions disparus.

Si captivants que fussent les événements politiques, le déchn d'Alexandre Dumas n'était pas sans fournir aux journalistes provinciaux le thème d'articles plus ou moins sympathiques. L'un d'eux, ayant avancé que le

grand romancier tombait en enfance, se vit blâmer et réfuter, dans une page chaleureuse, par Alfred Asseline, ancien rédacteur du Mousquetaire. A cette protestation Dumas fils s'associa par une lettre très belle, datée du 23 novembre, et que nous tianscrivons sans coupures, parce qu'elle donne, sur Tillustre malade, des détails que seuls pouvaient connaître les siens.

« C'est moi qui ai reçu votre lettre et votre article, mon cher Asseline. Vous avez raison, les cerveaux comme ceux-là ne tombent pas en enfance ; ils ne reviennent pas en arrière, ils vont en avant, et quand ils se taisent ou parlent un langage que Ton ne comprend plus, c'est qu'ils contemplent l'infini dont ils ont été une des molécules, pour ainsi dire, et qu'ils conversent avec lui. Pour un étranger, en effet, mon père, à un certain moment, eût pu paraître frappé de paralysie intellectuelle, mais non pour moi qui ai connu et suivi depuis vingt-cinq ans les habitudes de cette organisation exceptionnelle.

(( J'ai vu aussi M™« Sand dans cet état. Elle s'endormait tout à coup pendant vingt heures, trente heures, se laissant tomber n'importe où elle se trouvait, rêvant tout haut, balbutiant des paroles incohérentes, n'ayant plus besoin de rien que de sommeil, mais d'un sommeil équivalent à la fatigue résultant d'un trop grand effort de l'esprit ; puis peu à peu elle rouvrait les yeux, elle ne se réveillait pas, ce n'est pas le mot, elle renaissait, elle refaisait connaissance avec les choses extérieures et marchait pendant deux ou trois jours dans son jardin, sans dire une parole, et comme à la recherche d'elle-même. Enfin elle se retrouvait; et, rentrée en possession de son individualité, elle la remettait dans son mouvement ordinaire.

(( Dans le commencement de ces phénomènes bizarres, on croyait à une paralysie imminente, et l'on était tout étonné, après ces interruptions momentanées,

ALEXANDRE DUMAS 7i

de lui voir écrire le Marquis de Villemer ou i\i"« de la Quintinie, car il y a de cela dix ou douze ans. Ce sont tout bonnement les repos forcés de ces forçats volontaires. Ils se croient in\'nlnérables et la nature, qui leur a permis quelques exceptions surhumaines, les rappelle cependant à la règle de temps en temps ; et pour qu'ils n'oublient plus qu'ils ne sont que des hommes, elle les réduit pendant quelques heures ou quelques mois à l'état d'animaux, c'est-à-dire au sommeil et à la vie purement végétative. Le bœuf fatigué, épuisé, se laisse tomber sur son sillon, procianbit humi bos — et il regarde autour de lui jusqu'à ce que ses forces lui reviennent. C'est ce qui est arrivé à mon père. Un jour la plume lui est tombée des mains, et il s'est mis à dormir.

(( Il venait de faire un voyage fatigant et de se livrer à un travail excessif. Je l'ai amené chez moi, à la campagne, au bord de la mer, et je lui ai collé la bouche au sein de cette grande nature qui avait tant fait pour lui et qui seule pouvait le refaire. Le contact a été rude, les secousses ont été inquiétantes. Elle résistait plus que lui ; enfin ils ont fini par se reconnaître, par s'entendre, par se sourire. Il lui a fait toutes les excuses et toutes les promesses qu'elle exigeait, et elle lui a rendu en échange sinon toutes ses vigueurs d'autrefois, du moins, sa bonne humeur, son esprit et sa sérénité des meilleurs temps. Seulement, comme il n'a jamais su faire les choses à demi, il se trouve si bien dejceirepos, decette contemplation, decetteivie intime de la famiUe, harmonieuse et apaisante, qu'il n'avait jamais eu le temps même d'entrevoir, au milieu de ses immenses travaux, qu'il ne veut plus en sortir. Il jouit doucement de se sentir libéré, gracié. Tous les soucis, toutes les excitations, tous les énervements de sa vie fiévreuse sont venus mourir à ma porte. Je ne laisse pénétrer du dehors que le soleil et le grand air. Il s'y môle quel-

quefois un peu trop de vent, mais il Ta toujours aimé, et, comme il me le disait hier : k J'aime le vent parce qu'il m'empêche de penser. » L'appétit est bon et régulier, le sommeil devenu plus court est plus réparateur, mais, le soir venu, il s'y replonge avec délices. Supposez un homme prenant un bain à même les éléments, voilà son état.

(( Je lui ai lu votre article en passant le commencement, parce que nous lui cachons toute allusion à la maladie dont on Va accusé ; il en a été très touché et nous a entretenus de cette époque de sa vie comme il l'eût fait il y a dix ans. Quand, pour conclure, je lui ai dit : » Eh bien, veux-tu te remettre à travailler? il m'a répondu en secouant la tête avec ce sourire que vous connaissez : Il n'y a pas de danger qu'on m'y reprenne, je suis trop bien comme ça. » Il a ajouté : — <( Dis à Asseline que si jamais je reprends la plume, ce sera pour lui écrire, mais qu'il n'y compte pas trop. »

(( Sur quoi il s'est remis à jouer aux dominos avec mes enfants qu'il adore. Il en a pris son parti, il est retiré. Il n'aspire plus qu'au repus. Il l'a bien gagné, enti'e nous...

(( J'ai résolu, giàce à cette raison dont vous voulez bien faire le contre-poids de mon cœur, de ne pas entretenir le public de mon père. On ne sait jamais, quand on est le fils d'un pareil homme, comment il faut parler de lui en public. On est toujours dans le trop ou dans le trop peu. Ces choses-là regardent les amis, riiistûire et la postérité. Les enfants ne doivent intervenir que pour remercier les sympathies et rectifier les eri eurs. Je n'ai que l'une de ces choses à faire avec vous, la première, et je la fais de toute la force de nos bons souvenirs et de notre vieille amitié. »

Dumas fils se trompait en croyant et en voulant faire ci'oire que l'engourdissement physique et inicllectuel de son père pouvait n'être que passager. Ce cerveau, si

fécond qu'il eût été, ce corps, si robuste qu'on l'eût connu, étaient liarassés, usés par l'abus fait de l'un et de l'autre.

Dans les derniers jours de novembre, le froid sévit à Puys avec intensité ; le ciel était bas et gris, la mer houleuse et sale ; ce temps mélancolique déprima plus encore le vieillard, qui piit le lit sans vouloir désormais le quitter. Il eut conscience alors de sa fin prochaine et recommanda à sa fille de ne pas le laisser mourir sans l'assistance d'un prêtre. La mort effectivement s'approchait à pas lents, mais ininterrompus. Dans la nuit du 4 au 5 décembre, une attaque d'apoplexie séreuse se déclara, que des soins énergiques ne purent enrayer. Averti par M'"^ Petel, l'abbé Andrieu, curé de la paroisse Saint-Jacques, de Dieppe, vint dans la matinée à Puys; au moment d'administrer les derniers sacrements, il se pencha sur le moribond et-l'appela par son nom ; Dumas remua les paupières mais ne dit pas un mot : il mourut, dans l'après-midi, sans avoir re pris connaissance.

Voici l'acte qui fut, dans les délais légaux, transcrit sur les registres de la commune de Neuville, dont Puys est voisin :

(( Du sixième jour du mois de décembre l'an mil huit cent soixante-dix, neuf heures du matin.

(( Acte de décès d'Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie, décédé le cinq de ce mois, à dix heures du soir, au domicile de son fils, situé au hameau de Puys, commune de Neuville, âgé de soixante-huit ans quatre mois, homme de lettres, che\'alier de la Légion d'honneur, de l'ordre de Léopold, de Gustave Wasa, commandeur de l'ordre d'Isabelle-la-Catholique, du Saint-Sépulcre, né à "Villers-Cotterets (Aisne) le vingt-quatre juillet mil huit cent deux, fils de feu Thomas-Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie et de feue Marie-Louise-Elisabeth Labouret, veuf de Ida Ferrier, décédée à Pise (Italie).

(( Sur la déclaration à nous faite par Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie fils, âgé de quarante-six ans, homme de lettres et propriétaire, chevalier de la Légion d'honneur, demeurant à Puys, commune de Neuville, qui a dit être fils du défunt, et par Adolphe Lemoine- Montigny, âgé de soixante-cinq ans, directeur du théâtre du Gymnase-Dramatique, demeurant présentement à Puys, qui a dit être ami du défunt.

(( Lesquels ont signé après lecture faite le présent acte qui a été fait double en leur présence et constaté suivant la loi par nous, soussigné, Hébert, maire de la commune susdite, remplissant les fonctions dofficier public de l'état civil... »

La mort du romancier produisit à Dieppe, où résidaient alors nombre de Parisiens chassés par le siège, une émotion d'autant plus grande qu'elle coïncidait avec l'entrée des Prussiens dans la ville. Malgré les préoccupations causées par ce dernier incident, le conseil municipal décida que cinq de ses membres assisteraient aux funérailles du célèbre écrivain.

En raison de l'occupation prussienne, Dumas fils voulut que la cérémonie funèbre se fit à Neuville et non à Dieppe même. L'église de l'humble commune se trouva trop petite pour contenir la foule émue. Au cimetière, voisin du temple paroissial et semblable à tous ceux des villages normands, un des conseillers délégués par Dieppe, M. Lebourgeois, prononça, au milieu du recueillement général, les paroles suivantes :

(( Dans les temps malheureux où nous vivons, le salut du pays absorbe toutes nos pensées.

(( Cependant nous devons un adieu à celui qui nous quitte, désormais à l'iibri des misères de cette vie, et nous le devons surtout quand ce mort a été un illustre vivant !

(( Alexandre Dumas père, après une longue et bril-

lante carrière, esi mort chez son fils, aux portes de noire ville.

(( Le conseil municipal de Dieppe a pensé qu'il devait assister à ses obsèques, et nous a commis pour le représenter.

(( Le nom d'Alexandre Dumas, verbe de raison littéraire qui veut dire esprit et talent, déjà populaire à Dieppe, l'est devenu davantage dès que le fils a créé, dans le vallon de Puys, une colonie désormais célèbre, puisque son père yient d'y mourir.

(( Il n'appartient guère au représentant d'une ville de pêcheurs et de bourgeois d'entreprendre l'éloge funéraire d'un littérateur tel qu'Alexandre Dumas; cependant la bénédiction du plus humble, quand elle est cordiale et sincère, doit, à cause de sa simplicité même, toucher les cœurs généreux, tout autant qu'un éloge académique.

(( Nous ne sommes pas tous initiés aux jouissances de la littérature ; cependant il en est bien peu, parmi nous, qui ne doivent ù Alexandre Dumas beaucoup de ces heureuses veillées, où la dernière page du livre arrive toujours trop tôt. Il a su, dans ses nombreuses chroniques, aplanir les difficultés de l'histoire et forcer le lecteur à s'instruire en s'amusant ! Presque toutes les créations de sa verve littéraire sont devenus populaires ; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de juger ses œuvres; c'est peut-être le temps, mais ce n'est pas le lieu ; d'autres plus compétents sauront le faire.

(( Disons seulement que tous ceux qui l'ont lu doivent l'aimer, car, à chaque trait de son humeur primesautière, de son esprit si français, on reconnaît l'élan d'un cœur généreux !

(( Voyez, messieurs, quelle misère est la nôtre, en ces affreux temps d'invasion ! En temps ordinaire, la mort d'Alexandre Dumas eût occupé Paris et la France ; toutes les notabilités de la littérature auraient tenu à

honneur de l'accompagner à sa dernière demeure. Que d'adieux éloquents ! que d'éloges noblement exprimés ! Et, aujourd'hui, quelques mots seulement tombent sur sa fosse, d'une buuche inconnue. Mais ne perdons pas courage. La France vit encore ; nos pauvres enfants, que nous suivons du cœur, combattent tous les jours pour la sauver ! La force brutale, aidée de je ne sai'; quelle mystérieuse complicité, a pu nous imposer des pertes matérielles ; mais l'esprit français n'émigrera jamais en Allemagne !

(( Alexandre Dumas, le nom que vous avez rendu célèbre était un héritage lourd à, porter; mais il était recueilli d'avance, et vous avez emporté cette consolation dans la tombe !

« Oui, messieurs, aussitôt que des jours meilleurs — et la date n'en est pas éloignée — viendront luire sur notre beau pays, nous verrons reparaître avec un nouvel éclat le nom d'Alexandre Dumas ! »

Ce discours, en sa cordiale simplicité, traduisait bien le sentiment de tous ; aussi fut-il vivement approuvé. M. Lemoine-Montigny parla ensuite au nom du monde littéraire, puis M. Bénédict Masson, peintre de talent, dit le suprême adieu de l'art et des artistes à celui qui les avait passionnément aimés.

Les dernières prières faites, les assistants se dispersèrent, confondant dans la même émotion poignante ce deuil intime et les malbeurs publics !...

Après l'Année terrible. — Un hommage. — Obsèques définitives de Dumas. — Deux statues. — Le discours d'Edmond About. — Biographie.s et études. — Le centenaire de Dumas. — Comment on aurait dû le célébrer.

Quand, la paix signée et la Connnune vaincue, on récapitula les pertes subies pendant l'Année terrible, celle d'Alexandre Dumas apparut, au monde littéraire, comme une des plus sensibles.

Paris, dont il avait été l'enfant gâté, fut le premier à lui dédier une fête reconnaissante. Le 17 décembre 1871, Ballande, fondateur des Matinées littéraires, donna effectivement, en l'honneur du grand dramaturge, une représentation composée d'actes détachés de ses meilleures pièces, et terminée par un à-propos de M. Paul Delair : YEloge d'Alexandre Dumas, joué par Mélingue, Dumaine, Berton père, M™«^ Arnould-Plessy, Marie Laurent, Desclée et Laurence Gérard. A la scène finale de ce poétique hommage, le plus glorieux acteur du théâtre romantique, Frédérick-Lemaître, couronna de laurier le buste de Dumas, au milieu des applaudissements d'une nombreuse assistance.

Cinq mois plus tard une cérémonie touchante attirait à Villers-Cotterets les représentants de la littérature, de l'art et de la presse. Dumas fils ramenait, au tora-

beau de famille, les restes de son père, exhumés de Neuville. C'était le 16 avril 1872, et le soleil dorait de chauds rayons le petit cimetière où le grand homme allait, selon sa volonté, dormir son dernier sommeil. Quand le corps, escorté de confrères et d'amis, eut atteint le caveau, les discours commencèrent. MM. Ferdinand Dugué, Emmanuel Gonzalès, Perrin, Charles Blanc et Potier prirent successivement la parole, au nom des auteurs dramatiques, des gens de lettres, des théâtres, du ministère des Beaux-Arts et des compatriotes de l'écrivain. Puis, comme chef de famille, Dumas fils s'exprima en ces termes :

(( Messieurs,

(( Je ne veux pas me séparer de vous sans avoir donné quelques explications, que les amis de mon père, ses compatriotes et l'histoire ont le droit de me demander, à moi personnellement.

(( On a pu s'étonner qu'il s'écoulât un temps si long entre le jour de la mort de mon père et la cérémonie qui nous réunit en ce moment. En voici la raison : mon père est mort chez moi, à Puys, le 5 décembre 1870. II est mort sans secousse, sans douleur, sans agonie, au milieu des siens, tandis que tant d'autres tombaient sur les champs de bataille, au milieu des imprécations et loin de ceux qu'ils aimaient.

(( Il y a de cela dix-huit mois ; le département de la Seine-Inférieure était alors envahi par l'ennemi ; la guerre continuait. J'enterrai mon père aux heux mêmes où il était mort, en attendant la fin. La paix faite, les Prussiens étaient ici, attendant leur argent.

(( Ramener mon père à ce moment, c'eût été leur donner l'occasion de venir, sous prétexte de s'associer à notre liommage, fouler aux pieds une autre tombe

glorieuse, celle du général qui les avait autrefois combattus.

(( Ils partirent à la fin d'octobre. Le ciel était froid, nos bois dénudés étaient tristes et sans soleil. Et je voulais que mon père ne rentrât parmi vous qu'avec la lumière. Je voulais que cette cérémonie fût moins un deuil qu'une fête, moins un ensevelissement qu'une résurrection.

(( Vous voyez que j'ai bien fait d'attendre, puisque le printemps lui-môme s'est fait mon complice.

(( Mon père avait toujours désiré d'être enterré ici. Il y avait laissé des amitiés, des souvenirs ; et ce sont ces souvenirs et ces amitiés qui m'ont accueilli hier soir, lorsque tant de bras dévoués se sont offerts pour suppléer les porteurs et conduire eux-mêmes à l'église le corps de leur grand ami. J'ai compris alors pourquoi mon père tenait à reposer parmi vous.

(( J'ai contracté, là, une dette .de reconnaissance que je léguerai à mes enfants, comme mon père m'a légué la sienne, reconnaissance que je ne puis prouver aujourd'hui que par l'émotion qui m'empêche de m'exprimer comme je le voudrais... »

En ce temps où le bronze et le marbre servent à glorifier des hommes d'une médiocrité notoire, il eût été bizarre que le génie incontestable de Dumas ne fût point affirmé sur nos places publiques. Maltraité quelque peu par les contemporains de ses dernières années, l'auteur des Mousquetaires n'a pas à faire à la postérité le même reproche d'ingratitude. En décembre 1877, le conseil municipal de Villers-Cotterets décidait de lui élever une statue et, le 29 avril 1878, un comité se formait à Paris, pour la réalisation d'un projet identique.

Favorisée de puissants concours, l'œuvre parisienne prit le pas sur sa concurrente. Par suite, le 3 novembre

1883, on inaugura solemielleuient, sur la place Malesheibes, un très beau monument, pierre et bronze, dû à Gustave Doré. Sur un haut piédestal, Dumas est assis, tête levée ; sa main droite tient une plume, sa main gauche un livre. Sur le devant du piédestal, une jeune femme lit, entre un bourgeois et un ouvrier ; derrière, D'Artagnan est assis, dans son costume de mousquetaire. Les faces latérales portent, sans ordre, les titres des principales œuvres de Dumas, les noms des membres du comité et, chose regrettable, des inscriptions faisant naître l'auteur en 1803, soit un an plus tard que la date exacte.

Il fut, au jour de Tinauguration, prononcé sept discours que l'on a réunis en une jolie plaquette ; nous renvoyons à cette brochure les amateurs de rhétorique, sans pouvoir résister au désir de citer l'allocution d'Edmond About. Elle échappe, en effet, aux banales formules des éloges officiels, et contient des détails au:sque]s il faut laisser leur artistique encadrement :

(( Cette statue, qui serait d"or massif si tous les lecteurs de Dumas s'étaient cotisés d'un centime, cette statue, messieurs, est celle d'un grand fou qui, dans sa belle humeur et son étourdissante gaité, logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n'en possédons entre nous tous. C'est l'image d'un irrégulier qui a donné tort à la règle, d'un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d'un coureur d'aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois couvents de bénédictins. C'est le portrait d'un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé, sans le sav(jir, un héritage de roi. Cette figure rayonnante .est celle d'un égoïste qui s'est dévoué toute sa vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à

sa patrie ; d'un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son lils, et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis.

<( Le comité qui a pris l'initiative de cette réunion littéraire et patriotique a bien fait d'y convier la société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques jours, qu'il ne nous eût oubliés, et je ne m'en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au moins autant qu'à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l'action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d'une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consorafinn des malades, les délices de 1x)us. J'ai vu des hommes d'un certain âge et passablement occupés, moi, par exemple, s'oublier une nuit entière en compagnie du Chevalier de Maison- Rouge ou des Mohicans de Paris. J'entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l'un n'a pas fini le second volume de Monte-Chrislo, quand l'autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Et j'en conclus que le bon Dumas n'a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas ! un peu lointain, où il faillit causer la mort d'un de nos camarades. C'était un petit Espagnol, interne à la pension Massin ; il avait perdu l'appélit et le sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l'avait pris en amitié, lui dit un jour :

« — C'est ta mère que tu voudrais voir ?

'i — Non, répondit l'enfant, elle est morte.

(( — Ton père, alors ?

(( — Il nie battait.

(( — Tes fières et sœurs ?

(( — Je n'en ai pas.

(( — Mais poui'quoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne ?

(( — Pour achever un livre que j"ai commencé aux vacances. '

(( — Et qui s'appelle ?

i< — Los l^rcs Mosqueteros. »

(( Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des Trois Mousqucluircs. Il ne fut pas difficile à guérir.

(( Ce n'est pas seulement pai- son incomparable génie de conteur que Dumas appartient à notre vieille et fraternelle société ; c'est aussi par son caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. Nous avons eu parmi nous d'aussi grands écrivains, jamais un type d'homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des choses en dehors de son état, par exemple, la révolution dé 1830 et la conquête des Deux-Siciles ; mais on peut dire sans exagération qu'il n'a vécu que pour écrire. Lorsqu'il se plongeait dans l'histoire, c'était comme un pécheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu'il voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, c'était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, grenouilles, et même un ours, si j'ai bonne mémoire : c'était pour leur prêter de l'esprit. Les femmes ont pris ])eaucoup de son cœur et fort peu de son temps : je doute que la plus aimée ait eu assez d'empire sur lui pour le détourner

du travail, car il n'a cessé de produire que lorsqu'il a cessé de vivre. Et que fût-il advenu, bonté du ciel ! si la manne que tout son peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour? Rappelez-vous ce temps, cet heureux temps, où les grands journaux pohtiques se disputaient la clientèle à coups de feuilleton, où le premier-Paris n'était plus pour ainsi dire qu'un horsd'œuvre, car la France s'intéressait plus vivement à D'Artagnan ou à Edmond Dantès qu'à MM. Duvergier de Hauranne et Guizot. C'était l'âge d'or du roman, le règne de Dumas P"", qui fut d'ailleurs un bon roi ; car il n'abusa du pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux au grand profit de tous ses confrères. En faisant admettre l'esprit à la cote des valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que luimême et il améliora largement la condition de l'écrivain. Il la relevait en même temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps les grands seigneurs avaient humilié les grands talents : Dumas se mit en tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu'à l'échiné et tous ceux qui depuis deux siècles ont accepté l'aumône dédaigneuse des princes, des financiers ou des gouvernements. Il fît merveille dans cette voie ; peut-être même y poussat-il un peu trop loin, car son inexpérience des chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usuriers et aux huissiers. Mais Dumas n'était pas homme à se troubler pour si peu. Lorsqu'il fut bien certain d'avoir des dettes, il travailla pour ses créanciers comme il avait travaillé pour ses amis, ses maîtresses et ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il n'avait pas de besoins personnels, sauf l'encre et le papier. Je me trompe : il lui fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large consommation. Il ne s'en est jamais caché, et, d'ailleurs, le simple bon

sens dit assez qu"un seul homme était incapable d'écriie plus de cent volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît mal aisé de plaindre les collaborateurs de Dumas, quand on regarde ceux qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car ils en ont encore et beaucoup. Du reste ils ne se sont jamais lamentés, tout au contraire. Les plus fiers s'applaudissent, je crois, d'avoir été à si bonne école, et c'est avec une véritable piété que le premier de tous. M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais pas dans quelle proportion Ton partageait les fruits du travail commun ; il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son slyle permettaient à Dumas de se faire la part du lion ; mais l'empressement avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie n'était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail qu'il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce qu'elle était, car un heureux concours de circonstances m'a permis de surprendre ce giand producteur en flagrant bienfait de collaboration.

« C'était au mois de mars 1858, à Marseille. J'allais en Italie, ou du moins je croyais y aller et prendie le bateau de Ci\ ita-Vecchia le soir môme. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant, qui m'embrassa. Il était venu ^ au-devant aune femme adorée qu'il n'aimait plus depuis la veille, car il venait tout justement de lui donner une rivale dans son impatience de la revoir. Il l'accueillit d'ailleurs avec la tendiesse la plus vive et la plus sincère ; puis revenant à moi : — (( Je te gaide, dit il ; tu vas descendre à mon

hôtel ; nous dînerons ensemble, et je te ferai moi-même une bouillabaisse dont tu te lécheras les doigts; tu viendras ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d"un drame qu'ils m'ont forcé d'écrire en trois jours ; Clarisse et Jenneval y sont sublimes. Et ma petite ingénue! Un amour! Mais n'en dis rien devant la darne de Paris. »

(( Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être irrésistible. Sa bouillabaisse fut délicieuse ; son drame, intitulé les Gardes Forestiers, alla aux nues; on offrit sur la scène une couronne (l'or à l'auteur ; l'orchestre du théûtre vint lui donner une aubade sous les fenêtres de l'hôtel aux applaudissements du public; il parut au balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple ; on se rendit ensuite au meilleur restaurant de la ville où les directeurs du théâtre avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Nous rentrons; je dormais debout. Lui, le géant, était frais et dispos comme nu homme qui sort du lit. Il me fit entrer dans sa chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un abatjour et me dit :

(( Repose-toi, vieillard! Moi qui n'ai que cinquantecinq ans, je vais écrire trois feuilletons qui partiront demain, c'est-à-dire aujourd'hui par le courrier. Si, par h isard, il me restait un peu de temps, je bâclerais pour Montigny un petit acte dont le scénario me trotte par la tête. »

« Je crus qu'il se moquait ; mais en m'éveillant je trouvai dans la chambre ouverte, où il chantait en faisant sa barbe, trois grands plis destinés à la Patrie, au Journal pour tous et à je ne sais quelle autre feuille de Paris; un l'ouleau de papier à l'adresse de Montigny renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un chef-d'œuvre : YInvitation à la valse.

« Il est manifestement impossible à Thomme le mieux doué d'abattre une telle besogne en quelques heures si sa tâche n'a pas été sérieusement préparée, soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans de sa main, d'une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n'était pas improvisé. Je vois encore sur notre table d'hôtel la première version des Compagnons de Jéhu. C'était un fort dossier de papier écolier, coupé en quatre et couvert d'une petite écriture fort nette ; une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué, d'après la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne restait plus qu'à l'écrire, et Dumas l'écrivait. Il copiait à sa manière, c'est-à-dire en y semant l'esprit à pleines mains, chaque petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il faisait ainsi pour lui-même ce qu'un autre Dumas fit plus tard pour M™^ Sand avec un désintéressement absolu lorsqu'il tira son grand feu d'artifice à travers les quinconces, les charmilles et les plates-bandes du Marquis de Villemcr.

(( L'esprit du fils et l'esprit du père seront peut-être un jour le thème d'un paraUèle à la Plutarque que je n'entreprendrai point, et poui' cause : il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d'un lapidaire assez exercé pour comparer le Régent au Sancy. J'ai vu des Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un concours entre ces deux grands virtuoses; mais c'est en vain qu'on les faisait s'asseoir à la même table ; ils s'éteignaient réciproquement et cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d'eux avait peur d'en montrer plus que l'autre, et qu'ils s'adoraient l'un l'autre jusqu'à l'abnégation.

« Dans noti'e précieuse et trop courte intimité de ^hu•seille, Dumas père m'a dit un jour : (( Tu as bien

)'aison d'aimer Alexandre, c'est un être profondément humain, il a le cœur aussi grand que la tête. Laisse faire, si tout va bien, ce gargon-là sera Dieu le fîls. » L'excellent homme savait-il, en parlant ainsi, qu'il usurpait le trône de Dieu le père ? Peut-être ; mais chez Dumas le moi n'était jamais haïssable parce qu'il était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois quarts dans le composé turbulent et fumeux de son génie.

(( Sous le bon écrivain qui ne tardera pas à devenii classique, grûce à la limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon Français. Il aima son pays par-dessus tout, dans le présent et dans le passé, sans rien sacrifier à l'esprit de parti, sans tomber dans les déplorables iniquités de la politique. Nul n'a parlé de Louis XIV avec plus de respect, de Marie-AntoinelU^ avec plus de pitié, de Bonaparte avec plus d'admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a été, concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur de notre histoire, c'est ainsi qu'il a mérité l'amère faveur du destin qui l'a fait mourir à la fin de l'année terrible, l"a retranché de la France en même temps que l'Alsace et la Lorraine, et l'a enseveli, comme un héros vaincu, dans le drapeau natîonal en deuil. Sa gloire littéraire est surtout, avant tout, une gloire patriotique: aussi voyons-nous sa statue, la première qu'un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d'elle l'élite de tous les partis.

(( Ce libre penseur, qui était d'ailleurs un spiritualiste convaincu, respectait religieusement la foi d'autrui; ce bon vivant, ce joyeux compagnon, n'a propagé que les bons principes, il n'a prêché que la saine morale ; aussi voyons-nous les fidèles de toutes les communions, les philosophes de toutes les écoles, absoudre unanime-

ment les écarts véniels de sa vie et de sa plume. Enfin cet écrivain fougueux, puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de haine ou de vengeance ; il fut clément et généreux envers ses pires ennemis ; aussi n'a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de l'avenir est le pa"trimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité de cette cérémonie. »

La citation est longue, mais nous l'avons voulue pour que fussent confirmés, par un maître écrivain, les jugements portés au cours du présent hvre. Les pages humoristiques d'About furent d'ailleurs, entre toutes, goûtées el applaudies par les vingt mille personnes groupées autour de la sympathique effigie de Dumas. Aux discours répondirent, dans les théâtres et les journaux parisiens, des poésies ou des études originales glorifiant justement Dumas et ses ouvrages.

Deux ans plus tard, le 24 mai 1885, Villers-C'.ttterets, ù son toui-, inaugurait une statue du romancier, payée par souscription publique et exécutée par Carrier-Belleuse père.

Plusieurs publications ont depuis rappelé la vie singulière d'Alexandre Dumas en étudiant ses pièces parfois reprises, ses livres réédités modestement ou avec un grand luxe artistique. La mort de son fils, survenue le 27 novembre 1895, fut surtout le prétexte d'ingénieux parallèles entre deux talents, égaux peut-être mais de procédés et buts dissemblables. Enfin, après Villers- Cotterets où il vint au monde, MarseiUe et Dieppe qu'il illustra, Paris, qui couronna Dumas de lauriers si nombreux, a célébré pieusement le centenaire de sa naissance.

Nous aurions voulu, pour cette dernière fêle justifiée par tant de raisons excellentes, un programme sortant des banalités coutnmières. Etait tout indiquée, à sa date, la réalisation d'un projet exposé depuis des années el con-

sistant à ériger les satues du général Dumas et de Dumas fils sur la place même où sourit celle du romancier-dramaturge et qu'on eût alors baptisée Place des trois Dumas. Aucun discours, vers ou prose, n'a dû réjouir l'àme immortelle du bon Dumas comme l'eût fait l'apothéose du père qu'il admira et du fils dont il fut aimé...

Page 1