LES ŒUVRES
Les livres de Dumas. — Dumas romancier. — Son premier volume. — Spéculation malheureuse. — « Faites-vous un nom ». — Seconde formule littéraire. — Les romans historiques de Dumas, dans quel ordre il faut les lire. — Dumas nomade, ses Impressions de voyage. — Dumas cuisinier, ses recettes. — Dumas poète. — Pourquoi ses vers n'ont pas été recueillis.
L'examen du bagage littéraire d'un auteur est le complément obligé de sa biographie. Pour Dumas ce travail, en raison du nombre et de la diversité des œu-, vres produites, nécessiterait plusieurs volumes. Bornons-nous donc à spécifier les genres successivement exploités, par le grand écrivain, pendant quarante années.
Les livres de Dumas comprennent, outre les romans,
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nouvelles et contes, des études historiques, les récits de voyage, des biographies et critiques, trois cents volumes petit texte, au total, correspondant à douze cents tomes au moins du format dit Cabinet de lecture.
Des Dumas nombreux affirmés par cette œuvre colossale, détachons dabord le Dumas romancier. Son début dans le genre qui devait lui valoir une célébrité sans rivale fut pourtant loin d'être brillant.
II avait, en 1825, écrit trois nouvelles avec lesquelles, naïf comme tout commençant, il espérait faire du bruit et gagner une foitune ; mais c'est en vain qu'il les offrit successivement à dix libraires parisiens. Convaincu cependant que son petit volume lui vaudrait un succès comparable à celui d^OurUca, Dumas s'aboucha avec un imprimeur nommé Sétier qui, sur l'avis de sa femme, consentit à publier, de compte à demi, les fameuses nouvelles. Le livre, tiré à mille exemplaires, devait coûter six cents francs ; pour payer sa part, Dumas emprunta sur les billets d'auteur de son premier vaudeville reçu par l'Ambigu. Bien imprimés et habillés d'une coquette couverture grise, les essais de Dumas parurent en 1826, chez le libraire Sanson, sous ce titre : Nouvelles Contemporaines, et avec cette pieuse dédicace : (( A ma mère, hommage d'amour, de respect et de reconnaissance. » — (( On en vendit quatre exemplaires, confesse l'auteur dans ses Mémoires, et l'on fit dessus un article dans le Figaro. M. Sétier en fut de deux cent quatre-vingt-dix francs pour avoir imprimé les Nouvelles Contemporaines et moi de trois cents francs pour les avoir faites. La spéculation n'était heureuse ni pour l'un ni pour l'autre ; aussi je m'en tins à ce conseil que m'avait donné un libraire fort intelligent, M. Bossange : (( Faites-vous un nom et je vous imprimerai. »
C'est au théâtre que Dumas demanda la notoriété nécessaire pour ouvrir les portes des librairies ; son nom
fait, il y frappa de nouveau et, cette fois, avec de meilleurs résultats. En 1835 paraissaient, aux frais de l'éditeur Dumont, les Souvenirs (TAntony, réunion de nouvelles en partie recueillies dans diverses publications ; puis, les années suivantes, Isubel de Bavière, la Salle d'armes, le Capitaine Paul, la Comtesse de Salisbury. Jacques Ortis, les Aventures de John Davij, d'autres volumes encore, charmants, pleins d'esprit, atteignant enfin le seul but visé par l'auteur, amuser sans relâche.
Vers 1839 une amélioration notable, due peut-être à sa rencontre avec Auguste Alaquet, se fit remarquer dans le talent de Dumas. Alors commença sa série de romans chevaleresques ressuscitant le passé avec une verve aussi attrayante qu'instructive. Dllarniental, les Mousquetaires, la Reine Marcjot, Maison-Rouge, la Dame de Monsoreau tiennent la tête de ces évocations saisissantes, auxquelles faisaient contraste' d'intimes études comme Amaurij et Fernande. Ce n'est pas un monde, mais vingt mondes différents, qu'on voit, dans les œuvres de Dumas, passer comme un rêve. Les péripéties s'y succèdent avec tant de rapidité, les personnages subissent, dans leurs caractères ou leur fortune, des transformations si complètes que le lecteur, arraché aux platitudes de la vie, dévore jusqu'à la dernière ligne du volume et, ce volume fini, étend la main pour en saisir un autre, sans s'occuper du style, parfois incorrect, ni des pensées, rarement profondes.
La nomenclature des romans de Dumas n'aurait pour l'amateur, renseigné par divers catalogues, qu'un intérêt médiocre ; il sera plus utile d'indiquer ici, pour la première fois, l'ordre que l'on doit suivre pour tirer île leur lecture un profit complet.
Insoucieux des obstacles, Dumas avait, un jour, déclaré l'intention de faire, dans ses livres romanesques, défiler successivement toutes les époques de notre histoire ; ce projet ne reçut qu'une exécution partielle, mais
les jalons posés, de siècle en siècle, par l'ambitieux auteur, ont entre eux des liens dont il faut tenir compte, si relâchés d'ailleurs que ces liens puissent paraître. Voici. donc le classement logique des romans dans lesquels l'écrivain prétendit éclaircir les faits et juger les hommes de divers temps :
Le Bâtard de Mauléon,
Isabel de Bavière,
La Comtese de Salisbury,
Charles- le-Tétnéraire,
Ascanio,
Les Deux Diane,
Le Page du duc de Savoie,
La Reine Margot,
La Dame de Monsoreau,
Les Quarante-Cinq,
Les Trois Mousquetaires,
Vingt ans après,
Le Vicomte de Bragelonne,
Le Chevalier d'Harm,ental,
Une Fille du Ltégent,
Olympe de Clèves,
Joseph Balsamo,
Le Collier de la Reine,
Ange Pitou,
La Comtesse de Charntj,
Le Chevalier de Maison-Rouge,
Les Blancs et les Bleus,
Les Compagnons de Jéhu,
Le Comte de Monie-Christo,
Les Mohicans de Paris,
Salvator le commissionnaire,
Les Louves de Maeheeoul.
Ces vingt-sept livres évoquent, de 1361 ù 1832, un certain nombre de personnages intéressants en laissant dans l'ombre des figures plus captivantes encore. Il n'en pouvait être autrement et ces lacunes, possibles à combler, l'eussent été sans doute par Dumas, si quelque raison ignorée ne l'eût porté à renoncer h une idée heureuse entre toutes. Ce qu'on possède de ces œuvres historiques fait regretter vivement qu'il n'ait qu'en partie édifié la chronique amusante dont le peuvle eût gardé la mémoire à jamais.
Autant que romans d'aventures ou d'amour plurent universellement les études, contes et souvenirs publiés, à diverses dates, par Alexandre Dumas. Ces derniers, vraiment, constituent une œuvre exceptionnelle, sans modèle et sans imitation possible. L'auteur, que la multiplicité de ses travaux eût logiquement dû fixer à Paris, était au contraire un nomade. La Suisse, la Méditerranée et ses côtes, l'Egypte, le Midi de la France, les bords du Rhin, Florence, Naples, l'Espagne, l'Afrique, la Russie, le Caucase, Astrakan, la Prusse et l'Autriche le virent successivement passer en grand seigneur ou en artiste. Trente volumes au moins relatent ces voyages, payés tantôt par le gouvernement français, tantôt par Dumas même. Au jugement d'un bibliographe, on trouve, dans les Impressions de voyage, a du drame, de l'élégie, de l'églogue, de l'idylle, de la politique, de la gastronomie, de la statistique, de la géographie, de l'histoire, de l'esprit, enfin tout, excepté de la vérité. » — Qu'importe au lecteur, indulgent pour les gasconnades de l'écrivain, et que passionnent les pages où Dumas parle sans fard de lui-môme, de ses compagnons, des choses qu'il voit, de ce qu'il sait ou ignore avec une verve continue î
Au cours d'aventures vraies ou supposées Dumas, dans ses voyages, se faisait un plaisir d'étudier l'art de vivre des divers peuples. Il recueillait ainsi des recettes
culinaires que répandaient ses livres et qu'il utilisait luimême au profit des convives admis à sa table. Il acquit de la sorte, parmi les gastronomes, un renom dont il tirait gaîment vanité. — n Je vois, écrivait-il un jour, que ma réputation culinaire se répand et promet d'effacer bientôt ma réputation littéraire. Dieu soit loué ! Je pourrai donc me vouer à un état honorable et léguer à mes enfants, au lieu de livres dont ils n'hériteraient que pour quinze ou vingt ans, des casseroles ou des marmites dont ils hériteront pour Féternité et qu'ils pourront léguer à leurs descendants, comme je les leur aurai léguées, à eux. » — Partant de cette idée il préparait, pour l'avenir, un recueil de recettes mirifiques destinées à renouveler notre alimentation démodée. Ces recettes ont été publiées, en 1878, avec un luxe digne de leur importance. Le Grand diciionnaire de cuisine est, en même temps qu'un guide précieux pour les amateurs de chère lie, le complément indispensable des œuvres du plus français de nos auteurs.
— (( Mon goût pour la cuisine, comme celui de la poésie, me vient du ciel », — déclare Dumas à la suite des lignes citées plus haut. Sans accepter cette assimilation bizarre entre deux arts antipathiques, force nous est de rapprocher ici, du répertoire culinaire qui clôt la liste de ses ouvrages publiés, les poésies diverses qui, seules, ne figurent point dans son long catalogue.
Bien que des livres en prose aient surtout fait sa renommée, Dumas fut de la muse un courtisan fidèle. Il rimait avant de connaître les règles de la prosodie, et la première brochure lancée avec son nom fut, en 1825, une Elégie sur la mort du rjénéral Foy, qui l'avait deux ans plus tôt protégé. On lira avec curiosité la fin de cette pièce, imprimée aux frais de l'auteur et composée d'une apparition, d'un hymne, d'un convoi et d'un épilogue :
Mais, de sa main consacrant le cercueil, Déjà le prêtre a versé l'eau lustrale; Le cortège reprend sa marche triomphale, Et du champ de la mort bientôt touche le seuil.
C'est là ({u'on croit reperdre encore Les objets que nos cœurs se plaisaient à chérir,
Et que le sol qui les dévore Une seconde lois semble nous les ravir. Éloignez donc ses fils,... (^ue votre prévoyance Epargne ce spectacle à leur timide enfance,
Et qu'ils n'entendent pas le bruit
De cette terre qui retombe
En retentissant dans la tombe Comme un écho de l'éternelle nuit.
Et toi, peuple, dont les alarmes Accompagnent ici le soutien de tes droits.
Tu viens de donner par tes larmes.
Une grande leçon aux rois.
Il y a du sentiment, de la sincérité, dans ces vers sans grand art, comme dans Canaris, dithyrambe publié l'an suivant et vendu au profit des Grecs.
C'est à la Psyché, recueil mensuel fondé par lui avec le concours de deux associés, que Dumas donna, de 1826 à 1829, la primeur de ses poésies subséquentes. On trouve, dans cette collection très rare, dix-neuf pièces de tons variés et prouvant cliez le jeune écrivain la volonté ferme de profiter des conseils que lui donnaient ses amis. La Psyché morte, VAlmanach des Muses, les Annales romantiques, le Talisman, d'autres annuaires, accueillirent nombre de vers signés par Dumas qui. dans ses propres livres, en donna par la suite davantage encore. Comment se fait-il que les propriétaires des Œuvres complètes d'Alexandre Dumas n'aient jamais eu l'idée de grossir son avoir littéraire des poésies inventées ou traduites par lui avec un talent vrai ? Certains fidèles, à défaut d'éditeur, pré-
tendirent les grouper, nuiis, chose étrange, Dumas fils combattit leur projet, voulant, disait-il, rendre lui-même cet hommage à son père. Il ne le fit pas, et sa mort a plus que compromis les chances qu'on avait de voir combler un jour une lacune regrettable.
Le théAtre de Dumas. — Comment Dumas devint auteur dramati(jue. — Un couplet du Major de Strasbourg. — Vaudevilles et mélodrames. — Un directeur assassiné. — Lecture et réception d'Henri III et sa cour. — Liste cohipléle des pièces écrites par Dumas, soit seul, soit en collaboration, avec les noms de ceux qui les firent avec lui et l'indication des brochures publiées à l'occasion de ces pièces. — Ce qui n'est pas dans le Théâtre complet de Dumas. — Un drame inédit. — Le Fils de V Emigré, analyse des trois premiers actes et te.xte complet du dernier. — Manuscrits conservés de Dunias.
Au théâtre, plus encore que dans le roman, Alexandre Dumas fut un maître. Ses pièces, dramatiques ou aimables, restent des modèles d'agencement et, de ctiacune d'elles, se dégage une étonnante intensité de vie.
C'est, nous l'avons dit, à ^"illers-Cotterets et au cours de sa dix-huitième année que, sur les conseils d'Adolphe de Leuven son ami, Dumas songea pour la première fois à aborder la scène. Un vaudev-ille d'abord fut le résultat de sa collaboration avec son mentor littéraire ; il avait pour titre le Major de Strasbourg et contait l'histoire d'un soldat de l'empire devenu laboureur à la suite des revers de la Grande-.\rmôe. On ignorera toujours le plan
de cet acte, dont un couplet seulement figiiie dans les Mémoires qui sont, à vrai dire, l'unique document qu'on possède sur la jeunesse de Dumas.
Voici le couplet, sur l'air : T'en souvicns-lu, et chanté par un comte et son fils Julien surprenant le vieil officier livré à une lecture qui l'absorbe :
N'approclicz pas, demeurez où vous êtes. Il lit...