ALEXANDRE DUMAS IST
sieur tricolore, comme l'avaient baptisé les Carlistes, eût reçu des coups de fusil.
Quand il regagna Paris, avec un rapport étonnant par son ton prophétique, le duc d'Orléans était devenu roi, sous le nom de Louis-Philippe. Le nouveau monarque ayant, ù. diverses reprises, protégé comme prince Dumas, qui était encore son bibliothécaire, il semble que l'écrivain eût dû considérer son avènement comme une faveur providentielle. Tout au contraire Dumas, presque aussitôt, s'enrôla parmi ceux que révoltait le système de juste-milieu inauguré par Louis-Philippe. En 1831, il faisait sur Napoléon un drame dont le succès désagréable au roi, fut souligné par une agressive préface que terminait cette lettre :
« 11 février 1831.
« Sire,
« J'ai eu l'honneur de demander, il y a tiois semaines, une nouvelle audience à Votre Majesté : j'avais l'intention de lui offrir de vive voix ma démission, car je voulais lui expliquer comment, en faisant cela, je n'étais ni un ingrat ni un capricieux.
« Sire, il y a longtemps que j'ai dit et imprimé que, chez moi, l'homme littéraire n'était que la préface de l'homme politique.
(( L'âge auquel je pourrai faire partie d'une chambre régénérée se rapproche pour moi. J'ai la presque certitude, le jour où j'aurai trente ans, d'être nommé député; j'en ai vingt-huit, Sire.
« Malheureusement le peuple, qui voit d'en bas et de loin, ne distingue pas les intentions du roi des actes des ministres. Or, les actes des ministres sont arbitraires et liberticides. Parmi ces hommes, qui vivent
de Votre Majesté et qui lui disent tous les jours qu'ils l'admirent et qu'ils l'aiment, il n'en est peut-être pas un qui vous aime plus que je ne le fais ; seulement ils le disent et ne le pensent pas, et, moi, je ne le dis pas et je le pense.
« Mais, Sire, le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes. Le dévouement aux principes fait les La Fayette, le dévouement aux hommes fait les Rovigo.
<( Je supplie donc Votre Majesté d'accepter ma démission. »
Fidèle à ses principes Dumas, décoré de Juillet, se compromit avec beaucoup d'autres dans l'émeute que provoquèrent, en 1832, les obsèques du général Lamarque. Il dut, par suite, voyager quelque temps : — (( Je respire, écrivait-il de Suisse à un ami, je suis en pays républicain. » — La République, dès lors, fut pour Dumas le seul régime qui convînt à la France. Nous le voyons, dans l'épilogue de Gaule et France, livre d'histoire paru en 1833, prédire l'établissement chez nous dune k magistrature quinquennale, en harmonie avec les intérêts, les besoins et les volontés de tous. » — Ces aspirations démocratiques n'étaient pas pour plaire au roi qui supposait sa dynastie à jamais assise; aussi fît-il attendre jusqu'en 1837 à Dumas cette croix de la Légion d'honneur qu'il avait cependant sollicitée pour lui de son prédécesseur.
Dépossédé de la faveur de Louis-Philippe, Dumas conquit l'amitié du duc d'Orléans, puis, après la fin tragique de celui-ci, la protection du jeune Montpensier. Son républicanisme théorique s'accommodait pratiquement des grâces obtenues, par voies indirectes, de la royauté. C'est ainsi qu'il effectua, pendant l'hiver de 1846, un voyage en Algérie payé par le ministère et qui fit
l'objet d'interpellations à la Chambre. Il n'en devint point pour cela Philippiste, car on le vit, deux ans plus tard, contribuer à la révolution qui, après les Bourbons de la branche aînée, détrôna ceux de la branche cadette. Le père chassé, Dumas eût volontiers demandé la régence d'un des fils, mais la République, proclamée par le peuple même, le compta bientôt parmi ses plus chauds adhérents.
Toujours (( Monsieur Tricolore », Dumas commandait alors la garde nationale de Saint-Germain-en-Laye, où s'élevait son château de Monte-Christo ; voici la proclamation qu'à l'issue des événements il adressa au bataillon placé sous ses ordres :
« A la Garde Nationale.
<( Citoyens,
(( Je suis heureux d'avoir été le premier à vous annoncer la grande révolution qui vient de s'accomplir dans la capitale.
« Cette révolution est opérée aujourd'hui par toute la France. Dans six mois, elle le sera par toute l'Europe.
M A l'heure où je vous écris ces lignes, le gouvernement provisoire proclame la République au pied de la colonne de Juillet. La révolution, après dix ans de luttes intérieures et extérieures, remonte à sa source en criant : Vive la liberté ï
(( Et cette fois ce cri solennel ne sera point étouffé comme en 1830. Les hommes dont nous avons fait notre gouvernement provisoire nous en sont garants. Le génie, la science et l'intégrité ont reçu le mandat que vous leur avez confié. Ils le rempliront.
« Une séance de soixante heures a tout consolidé.
(( Le premier jour, vous avez eu la liberté ;
<( Le second jour, la légalité ;
« Le troisième, la sécurité.
(( La peine de mort, en matière politique, est abolie. Et c'est ce qui distingue la Révolution de 1848 de la Révolution de 1793.
(( La Révolution de 1793 dressait les échafauds, la Révolution de 1848 les brise.
« C'est qu'entre ces deux grandes époques un demisiècle de victoires, de malheurs, de progrès et de déceptions a passé.
« Maintenant l'avenir de la France est entre vos mains et, ne l'oubliez pas, l'avenir de la France c'est l'avenir du monde.
« Vous allez être appelés à nommer une Chambre nouvelle ; car, vous le savez, tout garde national est électeur et éligible.
(( Choisissez des hommes dont l'indépendance et la probité politique soient une garantie pour leur dévouement à la France et à la liberté.
(( Vive la République ! Vive le gouvernement qui vous la donne !
(( Le Commandant de la garde nationale,
« Saint-Germain- en-Laye, le 27 février 1848. »
Tout garde national étant éligible, pourquoi Dumas, républicain de la veille, n'eût-il pas essayé de réaliser le désir exprimé dès 1831, en sollicitant un mandat populaire? Passant avec sa fougue accoutumée du projet à l'exécution, il adressa en mars 1848, aux électeurs de la Seine, l'appel suivant, de forme inusitée :