‹ Alexandre Dumas, 1802-1870Chapitre 17 sur 25 · ALEXANDRE DU.MAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DU.MAS

quoique traité de confrère par le solliciteur, n'entrouvrit point sa cassette.

Au total donc, les entreprises théâtrales de Dumas eurent le même sort que ses entreprises de presse, et pour la même raison. En dehors des questions artistiques ou littéraires que notre auteur résolvait sans grand'peine, existe en effet, dans les deux industries, une question administrative constituant pour Dumas, rétif à toute comptabilité, le plus dangereux des écueils. Si bonnes que fussent ses idées, si intelligents que fussent ses efforts, ils ne pouvaient, faute d'équilibre, être récompensés que par une prospérité passagère; c'est, nous l'avons vu, ce qui se produisit dans l'un et l'autre cas.

Ce que ne fut jamais Dumas. — Dumas et l'Académie Française. — Un candidat pressé. — Autant qu'Ancelot. — Sérieuse campagne. — La succession de Casimir Delavigne.

— Point de visites. — Dumas homme politique. — Soldat de la liberté. — A Soissons. — En Vendée. — Un costume voyant. — a Je serai député ». — Dumas émeutier. — Il nous prédit la République. — Candidat partout. — Dumas immoral. — Ses croix portées par bonté d'âme. — a Ohé I le nègre ! ». — Conseils à Bonaparte. — Désillusion. — Exil.

— Avec Garibaldi. — Ce qu'eût été le député Dumas.

Après avoir jugé le romancier, le conteur, le dramaturge, le journaliste, le « manager » qu'à son gré fut Alexandre Dumas, disons ce qu'en dépit de ses efforts il ne put jamais être.

Deux ambitions déçues firent, en effet, le tourment de sa vie : digne, autant que bien d'autres, d'entrer à l'Institut et de jouer un rôle politique, il devait mourir sans avoir été député ni membre de l'Académie.

On a interprété, de façons diverses, les sentiments de l'écrivain à l'égard des Quarante. Dumas, c'est bien

certain, ne fut jamais candidat officiel à un fauteuil académique, mais, chose non moins certaine, il , pensa plusieurs fois à solliciter cette consécration littéraire.

Si l'on en croit les souvenirs de l'aigre-doux Mary Lafon, c'est en 1836 que Dumas eut pour la première fois l'envie d'entrer à l'Institut. — «■ Un jour — écrit Lafon — que, sur sa demande, je venais d'apporter mon volume à Michaud, dans sa belle maison de Passy, la porte du salon s'ouvre violemment ; un homme de haute taille, au teinte de bistre, aux cheveux touffus comme une forêt et crépus, s'élance en deux bonds jusqu'au fauteuil de l'auteur du Printemps (Tun proscrit, et lui jette ces mots d'une voix étouffée :

(( — Monsieur Michaud, je me porte candidat au fauteuil de Perseval de Grandmaison et vous demande votre voix !

« — Déjà! répondit le malin vieillard, qui savait qu'on avait enterré ce jour-là son collègue. Et il ajouta, de sa voix grêle et railleuse : Vous êtes donc venu' par le corbillard ?

(( Abasourdi, c'est le mot, par cette épigramme, Dumas nous regarda tous, mit son chapeau et, tournant les talons, disparut aussi brusquement qu'il était entré, au milieu de nos éclats de rire. »

En acceptant le fond de l'anecdote, on nous permettra de douter des détails qui posent en mal appris et en sot Dumas, lion des salons de l'époque et primesautier par essence.

Trois ans plus tard, au mois d'avril, Dumas enorgueilli du succès de Mademoiselle de Belle-Isle, écrivait à Buloz, directeur de la Revue des Deux- Mondes :

« Parlez donc de moi dans la Revue pour l'Académie, et demandez-vous à vous-même comment il se fait que je ne sois pas candidat quand Ancelot se présente... »

Mais c'est en 1841 que Dumas devait faire, pour la

conquête d'un fauteuil, les plus nombreux travaux d'approche. Cinq lettres datées de Florence feront connaître les détails de sa stratégie littéraire.

(( Songez à mon Académie, écrit-il d'abord au baron Taylor, son ami ; chauffez Nodier, Barante et Mole ; ce sont, je crois, les trois personnes sur lesquelles vous avez le plus d"influence. Vous savez que, sur un mot de vous, je reviens ...»

Occupé alors à la réfection d'un drame dont Eugène Bourgeois lui a remis le manuscrit, il refuse de mettre son nom à la pièce corrigée. — (( Le silence, déclare-t-il à Frédéiick-Lemaître, interprète désigné de Jeannic le Breton, le silence le plus absolu est ma condition. Dans ce moment-ci une chute ou une œuvre peu littéraire me rejetterait à cent lieues de l'Académie... >)

A un membre de l'Institut il demande, le 24 juin, s'il peut compter sur huit ou dix des voix de ses collègues, et annonce qu'il écrit, par le même courrier, à Hugo, Scribe, Delavigne, Villemain et Nodier.

A Victor Hugo, élu le 7 janvier précédent, il adresse, en effet, ce billet amical :

(( Que pensez-vous de ma candidature dans ce moment-ci ? Est-ce que ce ne serait pas beau d'entrer ensemble? Voyez Pongerville et Nodier, et parlez-leur de cela. Je sais que vous seriez aussi content de me voir vous suivre que j'ai été content de vous voir me devancer. »

Puis Nodier reçoit, comme le plus obligeant des électeurs académiques, cette consigne très nette :

(( Voyez donc, à la prochaine séance, avec Casimir Delavigne qui me porte quelque intérêt, à vous recorder. Si vous voyez que la chose prenne quelque insistance, montez à la tribime académique et dites en mon nom à vos honorables confrères quel serait mon désir de siéger parmi eux ; faites valoir mon absence toutes les fois que j'ai pensé que ma présence serait un embarras;

enfin, dites de moi tout le bien que vous en pensez et même celui que vous ne pensez pas. Si vous ne voyez pas de cliances, bouche close!... »

Les chances, il est probable, semblèrent insuffisantes aux correspondants de Dumas, car celui-ci, renseigné, jugea bon de ne point s'exposer à IhumiKation d'un échec. Il ne devait plus faire aux immortels que des invites discrètes. A l'occasion de la mort de Casimir Delà vigne, survenue le 11 décembre 1843, il écrivait, par exemple, au directeur du Siècle : « Plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des fauteuils que l'illustre auteur des Messéniennes et de V Ecole des Vieillards a laissés vacants, c'eût été seulement son fauteuil à l'Académie. »

Six ans plus tard Chateaubriand meurt ù son tour. Vacquerie, dans l'Evénement, propose alors comme candidats Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Méry; à ces trois écrivains l'Académie préfère le duc de Noailles, ancien pair de France. — (( Monsieur, écrit le lendemain Dumas à Vacquerie, mille grâces de l'initiative que vous avez prise à mon égard, relativement à la candidature au fauteuil de l'auteur du Génie du Christianisme et des Natchez, initiative dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant. Seulement, ayez la bonté de dire que je n'étais sur les rangs que dans les colonnes de votre journal, et que je connais trop l'inutilité des visites que je pourrais rendre à une trentaines de membres de l'Académie, pour en avoir jamais fait ou être tenté d'en jamais faire. »

Quand au passé, il disait vrai; pour l'avenir, il tint parole en se contentant du quarante-et-unième fauteuil que l'opinion publique lui attribuait et que, depuis Molière, tant de grands hommes ont occupé.

Si, conscient de sa valeur littéraire, Dumas eût sans trouble siégé sous la coupole de l'Institut, son goût pour les aventures, le panache et le bruit devait inévitablement l'inciter à envier les fièvres de la vie publique.

Il venait d'éditer Christine quand survint la révolution de 1830. Dumas que, malgré la recommandation du duc d'Orléans, Charles X avait refusé de décorer et qui avait ainsi une raison personnelle d'épouser les griefs populaires, fit le coup de feu pour détrôner la branche aînée des Bourbons. Devenu l'ami du général La Fayette, il sollicita de ce dernier l'ordre d'aller à Soissons chercher de la poudre pour l'utiliser en cas d'un retour offensif, du roi, puis obtint la mission d'explorer la Vendée, où l'on voulait prévenir l'éclosion d'une chouannerie nouvelle. Il était, pour ce second voyage, porteur de la commision suivante, datée du 6 août 1830 :

(( M. Alexandre Dumas est autorisé à parcourir, comme envoyé spécicd, les départements de la Vendée, de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de Mnine-et-Loire, et à s'entendre, dans ces différents départements, avec les autorités locales pour la formation d'une garde nationale.

« Nous recommandons M. Alexandre Dumas, excellent patriote de Paris, à nos frères, les patriotes de l'Ouest.

(( La Fayette. »

Très fier de Jouer un rôle, Dumas ne partit point sans costume. Shako à flot de plumes rouges, épaulettes d'argent, habit et pantalon bleu de roi, telle fut la tenue que Dumas jugea bonne pour tirer l'œil des Vendéens. Elle le tira si bien que, sans un galérien qu'il avait fait gracier et qui s'établit son garde-du-corps, le Mon-

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