DE BRAY, L'INCONNU
(L'Inconnu du 2" acte paraît ; à son aspect le concierge s'éloigne avec respect. L'inconnu s'approche lentement de De Bray, fait signe au concierge de se retirer; quand ils sont seuls, il touche l'épaule du marquis).
DE BRAY, tressaillant.
Ah ! c'est vous ?
l'inconnu.
Oui.
DE BRAY
Vous voilà enfin !
l'inconnu.
Vous m'attendiez?
DE BRAY
Avant mon jugement, mais pas depuis, je l'avoue.
l'inconnu.
Eh bien! vous vous étiez trompé deux fois. Cette affaire avait fait trop de bruit et était devenue trop publique pour qu'on pût vous soustraire à vos juges ; on vous a laissé condamner, mais on ne vous laissera pas subir votre condamnation.
DE BRAY
C'est heureux... et vous m'apportez ma grâce?
l'inconnu.
Elle ferait ouvrir les yeux ; je vous apporte un saufconduit.
DE BRAY
Comment pourrai- je m'en servir?
l'inconnu.
Il vous suffira de le présenter au directeur de la maison, une porte secrète vous sera ouverte, une voiture vous attendra dans la cour de la Sainte-Chapelle...
DE BRAY
Où me conduira-t-elle ?
l'inconnu.
A Calais. Un passeport et de l'or que vous trouverez dans les poches de la voiture vous faciliteront le pas-
sage en Angleterre ; puis, une fois sur la terre de la Grande-Bretagne, Dieu vous garde, car le gouvernement ne peut plus rien pour vous.
C'est bien, et quand faut-il que je parte ?
l'inconnu.
Aujourd'hui, avant trois heures.
DE BRAY
Plus tard, il ne serait plus temps ?
l'inconnu, se retirant.
Peut-être. {Il sort.)
scÈNt: III
DE BRAY, seul.
Ah! je n'espérais pas tant : un sauf-conduit pur et simple, sans nom, sans signalement, le sceau respectable de la police, au moyen duquel, eût-on assassiné sa mère, on passe libre au milieu de la société, admirable perfectionnement de la civilisation!... Deux heures !... Ainsi, dans soixante minutes, plus de prison, de l'air et du soleil !... Ah !... Mais Georges, mon flls, qui à quatre heures, quand je fuirai Paris, libre et riche, respirera pour la dernière fois cet air si pur, saluera ce soleil si beau !... Georges, candide et bon il y a un
an, poussé par moi depuis un an des excès au vice, du vice au crime, du crime à l'échafaud !... Ah! mon flls, mon fils, le seul à qui la nature a permis que je donne ce nom!... Si je pouvais l'enniener avec moi, si ce sauf-conduit était pour deux au lieu d'un?... Non, non, il y a : <( le Porteur »... Oui, mais il n'y a pas de signalement, pas de nom... il pourrait fuir à ma place, fuir et me laisser... Me laisser!... Qu'importe... n'ai-je point des secrets avec lesquels je ferai tomber les grilles de cette prison?... Il n'est pas du peuple, lui, c'est mon fils !... Oh ! c'est bizarre, cet empire que prend en un instant le nom d'un fils sur le cœur d'un père ; c'est le dernier des sentiments qui reste au fond de l'âme où il n'y a plus d'autre sentiment ; c'est votre sang, c'est votre Vie... mieux vaudrait mourir que de le voir mourir... Ah! Georges, Georges, il faut que je te sauve!... (Au concierge, qui entre.) Ah! te voilà?