‹ Alexandre Dumas, 1802-1870Chapitre 9 sur 25 · SCÈNE V GEORGES, DE BRAT · texte numérisé non relu

SCÈNE V GEORGES, DE BRAT

GEORGES

Je croyais que c'était ma mère.

DE BRAY

Non, Georges, c'est moi.

GEORGES

Vous, qui, vous ?... Vous, De Bray ?

DE BRAY

Oui, moi.

GEORGES

Ah ! c'est vrai, vous !... vous qui m'avez pris par la main, heureux au sein de ma famille heureuse ; vous qui, comme un mauvais génie, m'avez constamment soufflé des paroles de mépris et d'ambition ; vous qui, éveillant dans mon coeur des désirs qui ne devaient pas V naître, avez conduit mon bras à des actions qu'il ne devait pas accomplir ; vous que j'ai trouvé constamment, quand je voulais revenir sur la route du bien,

Al EXANLRE LIMAS

me poussant sur la route du mal. Vous m'aviez abandomié et j'espérais ne plus vous revoir, mais voilà que je vais monter sur Téchafaud, et vous venez me donner la main : seriez-vous point le bourreau, par hasard ?

DE BRAY

Ah ! Georges, Georges, tout cela est vrai. Oui, je t'ai conduit où tu es arrivé, je t'ai poussé où te voilà, et je viens au moment de ta mort, oh ! non pas pour en jouir, mais pour la détourner de ta tête.

GEORGES

Et qui vous dit que je la craigne, monsieur ?

DE BRAY

Que tu la craignes ou non, Georges, tu es trop jeune pour mourir et il faut que je te sauve.

GEORGES

Pardon, je vous insultais en vous prenant pour le bourreau ; vous êtes Satan, et vous venez sans doute m'offrir ma liberté en échange de mon àme ?

DE BRAY

Oh ! je te donne la vie et ne te demande rien en échange, rien que de me pardonner.

Eh ! monsieur, si ce n'est que cela, je vais mourir ei je vous pardonne.

DE BRAY

Mais songes-y donc et regarde... tiens... tiens... un sauf-conduit avec lequel tu pourras sortir, sortir sans que personne t'arrête...

GEORGES

Assez, monsieur. Quand ma main s'est sentie assez forte pour un crime, mon cœur s'est senti assez ferme pour la mort; quand j'ai versé le sang d'autrui, c'était avec l'intention de répandre le mien; j'ai emprunté à la mort et je le lui rends ; ma tôte paiera la dette de ma main, et tout sera dit.

DE BRAY

Oh! cela se peut-il?... Etre près de mourir, pouvoir se sauver et ne pas le faire ?... Sentir peser sur soi les murs de ce cachot, deviner au delà un air pur et ne pas fuir?... Mais regarde donc, regarde ce rayon de soleil qui glisse entre deux barreaux, cette fleur qui tremble au vent sur cette fenêtre... eh bien ! dans ce soleil, dans cette fleur, la création tout entière existe et t'invite à vivre ; elle vient chercher le prisonnier ; elle lui dit : (( Je suis à toi, viens, viens !... » — Tu n'as que vingt-huit ans, Georges, songes-y donc ?

GEORGES

Kh ! qu'importe, si, à vingt-huit ans, ma vie est aussi pleine de crimes qu'elle pourrait l'être à soixante, n'aije pas vécu ?

DE BRAY

Mais la vie appartient-elle à celui-là seul qui la possède?... Non, elle appartient au cercle des gens qui l'aiment et qui l'entourent ; parents et amis, tous en ont une part dont il ne peut disposer sans leur consentement. Georges, songe à ta mère, à ton frère ; tous te prient de vivre, et moi, moi, je t'en prie avec eux.

Georges.

Vous, mais qui ôtes-vous donc, vous qui hier me poussiez à ma perte, et aujourd'hui êtes à mes genoux pour me sauver ?

DE BR.\Y

C'est qu'hier je croyais que tu t'appelais Georges Burk, et que je ne savais pas que tu te nommais Georges Humbert.

GEORGES

Pas si haut, pas si haut, il ne faut pas que les murs de ce cachot entendent ce nom.

DE BRAY

Eh bien, il y a dans ce nom un secret qui me lie à toi, qui fait de ta vie la mienne. Georges, il y a vingthuit ans, j'étais à Brientz...

GEORGES

Mon pays natal ?

J'y ai connu ta mère...

GEORGES

Eh bien?

DE BRAY

Eh bien ! Georges, mon fils, mourras-la quand ton père peut te sauver ?

GEORGES, reculant.

Moi votre fils, De Bray mon père !... mais c'est le déshonneur de ma mère que vous m'avouez là !...

DE BRAY

Oh ! si cet aveu me donne le pouvoir de te sauver, elle me pardonnera.

GEORGES

Ah ! il m'est donc permis enfin de voir clair dans mon âme !... Ah I c'était de vous que me venaient ces idées de mépris pour les autres et d'ambition pour moimême, ces germes confus de désirs et de besoins qui n'étaient pas ceux de ma condition, ce combat du bien et du mal dans lequel le mal a triomphé, sang mêlé de peuple et de noblesse, dans lequel la noblesse a pris le dessus!... Ah! Monsieur, ne vous eussé-je jamais connu, j'avais dans le cœur assez de vices pour me

perdre, sans que vous m'y aidassiez avec tant de bonheur.

DE BRAY

Mais je ne te connaissais pas, Georges ; il y a quelques jours seulement que je te connais, et alors je n'ai eu qu'un désir, celui de te sauver, qu'un but, celui d'y réussir. J'ai pensé à toi avant de penser à moi aujourd'hui ; je me suis dit : « Il va mourir, allons à lui, car il faut le sauver, le malheureux ! » — Dans une heure, Georges, dans une heure tu montes à l'échafaud, ou dans une heure tu es sauvé... Oh ! tu ne mourras pas, n'est-ce pas ?

GEORGES

Monsieur, j'attends ma mère; elle m'a promis de venir et l'on a permis qu'elle vînt. D'après ce que vous m'avez dit, ma mère ne peut pas vous rencontrer ici, monsieur.

DE BRAY

Eh bien, je reviendrai, mais tu prendras ce sauf-conduit. Ta mère, elle, obtiendra de toi que tu ne meures pas... Oh! tu ne peux pas mourir, Georges, mon enfant?...

GEORGES

Monsieur, je vous en supplie...

DE BRAY

O'i ! je reviendrai. {Il sort.)

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