PREMIÈRE PARTIE
Muni Dl" GENERAL DUMAS
Aux souvenirs de son enfance Dumas mêle ceux qu'il a conservés de son père, le général, qui semble être mor! des suites d'une tentative d'empoisonnement, dont il fut victime dans une prison militaire d'Italie.
Cette nuit où mon père mourut, je fus emporté hors de la maison par maman Ztne et installé près de mon autre cousine Marianne, qui demeurait chez son père, rue de Soissons. Soit qu'on ne voulût pas mettre mon enfance en contact avec un cercueil, la mort étant prévue, soit qu'on craignît l'embarras que je pourrais causer, cette précaution fut prise vers les cinq heures du soir; puis maman Zine revint à la maison.
o 1>AGES CHOISIES 1» ALEXANDRE DUMAS.
Mi pauvre mère avait besoin d'aide pour la nuit [u'elle allait passer.
J'adorais mon père. Peut-être, à cet âge, le sentiment, que j'appelle aujourd'hui de l'amour, n'étaitil qu'un naïf étonnement pour cotte structure herculéenne et pour cette force gigantesque que je lui avais vu déployer en plusieurs occasions; peut être encore n'était-ce qu'une enfantine et orgueilleuse a Imiration pour son habit brodé, pour son aigrette trieolore et pour son grand sabre, (pic je pouvais à peine soulever; mais tant il y a, qu'aujourd'hui encore le souvenir de mon père, dans chaque forme de son corps, dans chaque trait de son visage, m'est aussi présent que si je l'eusse perdu hier; tant il y a enfin, qu'aujourd'hui je l'aime encore, je l'aime d'un amour aussi tendre, aussi profond et aussi réel que s'il eût veillé sur ma jeunesse et que si j'eusse eu le bonheur de passer de cette jeunesse à l'adolescence, appuyé sur son bras puissant.
De son côté, mon père m'adorait, je l'ai dit et je ne saurais trop le redire, surtout s'il reste des morts quelque chose qui entende ce que l'on dit d'eux; et, quoique dans les derniers temps de sa vie, les souffrances qu'il éprouvait lui eussent aigri le caractère au point qu'il ne pouvait supporter dans sa chambre aucun bruit ni aucun mouvement, il y avait une exception pour moi.
,1e ne me rappelle point si, en quittant la maison, on me fit embrasser mon père; ce qui arriva dans la nuit et que je vais raconter, que ce soit ou non un effet de ma jeune imagination, me ferait croire qu'on avait oublié ce soin pieux. Je n'avais, du reste,
d'autre idée de la mort que ce que j'en ai dit à propos du gros cliien noir et du baigneur évanoui ' ; il m'eût été, en outre, bien difficile de prévoir celle de mon père, moi qui, trois jours auparavant, l'avais vu monter à cheval. Je ne lis doue aucune difficulté pour sortir de la maison, et, une fois sorti, j'ignore si mon père parla de moi ou me demanda. Un voile est entre mes yeux et cette dernière journée de sa vie; je ne me souviens bien distinctement que du fait que je vais vous raconter, et qui est resté dans tous ses détails parfaitement présent à ma pensée.
On m'avait donc installé chez le père de mes deux cousines.
Ce brave homme était serrurier, et se nommait Fortier; il avait un frère curé de village. Je parlerai plus tard de ce frère, qui était un type assez curieux. Je restai confié aux soins de ma cousine Marianne. La maison n'était en réalité qu'un boyau, composé de la forge donnant sur la rue de Soissons; d'une cour intérieure venant après la forge; du logis, qui consistait en une chambre à coucher meublée d'ordinaire d'un grand lit à baldaquin de serge verte, d'une grande armoire de noyer, d'une table, de quelques chaises, et surmeublée, pour cette nuit, d'un petit lit qu'on m'avait improvisé sur deux chaises, et qu'on avait placé en face du grand. Après cette chambre à coucher venait la cuisine, demeure habituelle d'un gros chat appelé le Docteur, à la griffe duquel je faillis un jour laisser un de mes yeux. Enfin, après la cuisine, un petit