‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 25 sur 95 · I. Mémoires, t. I. eh. xvi. p. 200 cl · texte numérisé non relu

I. Mémoires, t. I. eh. xvi. p. 200 cl

jar.lin ombragé de quelques arbres, et encombré de beaucoup de pierres, jardin (|iii ne rapportait absolumenl que des orties, auquel on n'avail jamais songé à faire rapporter autre chose, el qui donnait sur la place du Château.

Il résultait de cette disposition que, du moment où la porte de la forge, donnant sur la rue de Soissons, et la porte du jardin, donnant sur la place du Château, étaient fermées, la maison d'habitation, à moins qu'on ne franchit les murs, était inabordable.

J'étais donc resté chez ma cousine Marianne, sans faire aucune difficulté d'y rester. J'aimais aller à la forge, où un garçon, nommé Picard, s'occupait beaucoup de moi. J'y faisais des feux d'artifice avec de la limaille de fer, et les ouvriers, Picard particulièrement, me racontaient des histoires qui me paraissaient fort intéressantes.

Je restai à la forge assez avant dans la soirée; la forge avait, le soir, des rellets fantastiques et des jeux de lumière et d'ombre qui me plaisaient infiniment. Vers huit heures, ma cousine Marianne vint m'y chercher, me coucha dans le petit lit en face du grand, et je m'endormis de ce bon sommeil que Dieu donne aux enfants, comme la rosée au printemps.

A minuit, je fus réveillé, ou plutôt, nous fûmes réveillés, ma cousine et moi, par un grand coup frappé à la porte. Une veilleuse brûlait sur une table de nuit; à la lueur de cette veilleuse, je vis ma cousine se soulever sur son lit, très effrayée, mais sans rien dire.

Personne ne pouvait frapper à cette porte intérieure, puisque les deux autres portes étaient fermées.

Mais, moi qui aujourd'hui frissonne presque en écrivant ces lignes, moi, au contraire, je n'éprouvai aucune peur : je descendis à bas de mon lit et je m'avançai vers la porte.

— Où vas-tu, Alexandre? me cria ma cousine; où vas-tu donc?

— Tu le vois bien, répondis-je tranquillement, je vais ouvrir à papa, qui vient nous dire adieu.

La pauvre fille sauta hors de son lit tout effarée, m'attrapa comme je mettais la main à la serrure, et me recoucha de force dans mon lit.

Je me débattais entre ses bras, criant de toutes mes forces :

— Adieu, papa! adieu, papa!

Quelque chose de pareil à une haleine expirante passa sur mon visage et me calma.

Cependant je me rendormis avec des larmes plein les yeux et des sanglots plein la gorge.

Le lendemain, on vint nous réveiller au jour.

Mon père était mort juste à l'heure où ce grand coup dont je viens de parler avait été frappé à la porte !

Alors j'entendis ces mots, sans trop savoir ce qu'ils signifiaient :

— Mon pauvre enfant, ton papa, qui faimaii tant, est mort!

Quelle bouche prononça sur moi ces mots qui nie faisaient orphelin à trois ans et demi? Il me serait impossible de le dire.

Par qui me fut annoncé le plus grand malheur de ma vie?

Je l'ignore.

Mon papa est mort, répliquai-je. Qu'est-ce que cela veut dire?

- Cela veut dire que lu ne le verras plus. Gomment, je ne verrai plus papa?

— Non.

- Et pourquoi ne le verrai-je plus?

— Parce que le bon Dieu le l'a repris.

— Pour toujours?

— Pour toujours.

— Et vous dites que je ne le verrai plus?

— Plus jamais.

— Plus jamais, jamais?

— Plus jamais!

— Et où demeure-t-il, le bon Dieu?

— 11 demeure au ciel.

Je restai un instant pensif. Si enfant, si privé de raison que je fusse, je comprenais cependant que quelque chose de fatal venait de s'accomplir dans ma vie. Puis, profitant du premier moment où l'on cessa de faire attention à moi, je m'échappai de chez mon oncle et courus droit chez ma mère.

Toutes les portes étaient ouvertes, tous les visages étaient effarés; on sentait que la mort était là.

J'entrai donc sans que personne me vît ou me remarquât. Je gagnai une petite chambre où l'on enfermait les armes; je pris un fusil à un coup qui appartenait à mon père, et que l'on avait souvent promis de me donner quand je serais grand.

Puis, armé de ce fusil, je montai l'escalier.

Au premier étage, je rencontrai ma mère sur le palier.

Elle sortait de la chambre mortuaire... elle était tout en larmes.

— Où vas-tu? me demanda-t-elle, étonnée de nie voir là, quand elle me croyait chez, mon oncle.

— Je vais au ciel! répondis-je.

— Gomment, tu vas au ciel?

— Oui, laisse-moi passer.

— Etqu'y vas-tu faire,au ciel, mon pauvreenfant?

— J'y vais tuer le bon Dieu, qui a tué papa.

Ma mère me saisit entre ses bras, et, me serrant à m'étouffer :

— Oh! ne dis pas de ces choses-là, mon enfant, s'écria-t-elle; nous sommes déjà bien assez malheureux!

En effet, la mort de mon père, qui n'avait que quatre mille francs de retraite, nous laissait sans autre fortune qu'une trentaine d'arpents de terre que possédait, au village de Soucy, mon grand-père maternel, encore vivant à cette époque.

(Mémoires, t. I, en. xx, p. 224-230.)

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