‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 27 sur 95 · BUREAUCRATE ET DRAMATURGE · texte numérisé non relu

BUREAUCRATE ET DRAMATURGE

Dès son arrivée à Paris. Dumas était entré comme expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans. Les souvenirs <|ni vont suivre se rapportent au moment où il venait, de quitter les archives pour le service des bureaux forestiers dirigés par son cousin, M. Deviolaine, qui eut une certaine influence sur l'enfance de l'auteur, étant inspecteur des forets à Villers-Cotterets.

Le lecteur connaît M. Deviolaine. Depuis cinq ans que j'étais dans l'administration, on en faisait mon épouvantail. J'entrai donc dans ma nouvelle famille bureaucratique sous de mauvais auspices.

La lutte commença au moment même de l'entrée.

On avait voulu me colloquer dans une immense ralle où travaillaient déjà cinq ou six de mes camarades, et je m'étais révolté contre cette mesure. Mes camarades qui n'y voyaient point malice, avaient eu beau m'expliquer qu'ils trouvaient, dans cette réunion, l'avantage de tuer, par la causerie, le temps, cet ennemi mortel des employés; moi, je ne craignais rien tant que cette causerie, qui faisait leurs délices, à eux, et mon supplice, à moi; car cette causerie était une distraction à ma pensée unique, croissante, éternelle.

Non, tout au contraire de ce grand bureau émaillé de surnuméraires, de commis et de commis d'ordre, j'avais lorgné une espèce de niche séparée par une simple cloison de la loge du garçon de bureau, et dans laquelle celui-ci enfermait les bouteilles qui avaient contenu de l'encre, et qui lui revenaient quand elles étaient vides.

J'en demandai la mise en possession.

Aulant aurait valu demander l'archevêché de Cambrai, qui venait de vaquer.

Ce fut, à cette demande, une clameur qui s'éleva depuis le garçon de bureau jusqu'au directeurgénéral. Le garçon de bureau demanda aux employés de la grande chambre où il mettrait désormais ses bouteilles vides; les employés de la grande chambre demandèrent au sous-chef de bureau — celui là même qui ne savait pas ce que c'était que Byron — si je me croyais déshonoré de travailler avec eux ; le sous-chef demanda au chef si j'étais venu à la direction des forêts pour y donner des ordres ou pour en recevoir; le cbef demanda au directeur général s'il était dans l'habitude qu'un employé à quinze cents francs eût un cabinet séparé comme un chef de bureau à quatre mille. Le directeur général répondit que, non seulement ce n'était point dans les usages administratifs, mais encore qu'aucun précédent ne militait en ma faveur et que ma prétention était monstrueuse !

J'étais en train de mesurer la longueur et la largeur du malheureux recoin dont l'usufruit faisait, en ce moment, toute mon ambition, lorsque le chef de bureau descendit fièrement de la direction gêné-

raie, porteurde L'ordre verbal dont la signification devail faire rentrer dans les rangs l'employé indiscipliné qui avait eu un instant l'espoir ambitieux d'en sortir.

Il le transmit aussitôt au sous-chef, qui letransmil aux employés de la grande chambre, qui le transmirent au garçon de bureau. Il y avait liesse générale dans la direction; un camarade allait être humilié, et, s'il ne supportait pas humblement son humiliation, il allait perdre sa place!

Le garçon de bureau ouvrit la porte qui conduisait de sa loge à la mienne; il venait de faire une tournée générale dans l'administration, et rapportait toutes les bouteilles vides qu'il avait pu déterrer.

— Mais, mon cher Féresse, lui dis-je en le regardant avec inquiétude, comment voulez-vous que je tienne ici avec toutes ces bouteilles, ou bien que toutes ces bouteilles tiennent ici avec moi, — à moins que je ne m'établisse dans Tune d'elles, comme avait fait le Diable boiteux?

— Voilà justement la cbose, répondit Féresse d'un ton goguenard en posant les nouvelles bouteilles près des anciennes; c'est que M. le directeur général n'écoute pas de cette oreille-là : il veut que je garde cette chambre pour moi seul, et il n'entend pas que le dernier venu fasse la loi.

Je marchai à lui le sang au visage.

— Le dernier venu, si peu de chose qu'il soit, lui dis-je, est encore votre supérieur; il a donc droit que vous lui parliez la tête découverte. Chapeau bas, drôle!

En même temps, j'envoyai, du revers de ma main,

le feutre du pauvre diable s'aplatir contre la muraille, et je sortis.

Tout cela s'était passé en l'absence de M. Deviolaine; par conséquent, je n'avais pas le dernier mot de l'affaire. M. Deviolaine ne devait être de retour que dans deux ou trois jours; je résolus donc de rentrer chez, ma pauvre mère, et d'y attendre ce retour.

Mais, avant de quitter l'administration, j'allai conter ce qui venait de se passer à Oudard, qui me dit qu'il n'y pouvait rien, et à M. Pieyre, qui me dit qu'il n'y pouvait pas grand'cbose.

Ma mère fut désolée : cela ressemblait fort à mon retour de chez maître Lefèvre, en 1813. Elle courut chez madame Deviolaine. Madame Deviolaine était une femme excellente, mais à vues étroites; elle; ne comprenait pas qu'un commis eût d'autre ambition que celle d'être commis principal; un commis principal, d'autre ambition que celle d'être sous-chef; un sous-chef, que celle d'être chef, et ainsi de suite. Elle ne promit donc rien à ma mère; d'ailleurs, la pauvre femme n'avait pas grand pouvoir sur son mari, et, comme elle le savait parfaitement, elle essayait rarement d'user du peu qu'elle avait.

De mon côté, j'avais prié Porcher ' de passer à la maison. Je lui avais montré ma tragédie presque finie, et je lui avais demandé si, en cas d'accident, il ne pouvait pas m'avancer une certaine somme.

— Dame! avait répondu Porcher, une tragédie!...

1. Marchand de billets de théâtre, qui avait déjà avancé de l'argent à Dumas sur ses droits de la Noce et l'Enterrement.

si c'était un vaudeville, je ne dis pasl... Enfin, faites la recevoir, et Ton verra.

Faites-la recevoir! En effet, là était toute la question.

Ma mère revint. Cette réponse de Porcher n'était pas de nature à la rassurer.

J'écrivis à M. Deviolaine, priant que ma lettre lui fût remise à son retour, et j'attendis.

Nous passâmes trois jours d'angoisses; mais, pendant ces trois jours, je restai couché et travaillai incessamment.

Pourquoi restai-je couché? Cela demande explication.

Lorsque j'étais au secrétariat, lorsque j'allais au bureau de dix heures du matin pour n'en sortir qu'à cinq heures du soir; quand j'y retournais à huit heures pour n'en sortir qu'à dix; quand j'avais fait huit fois par jour le chemin du faubourg Saint- Denis, n° 53, à la rue Saint-Honoré, n° 21G, j'étais tellement fatigué, qu'il était rare que je pusse travailler debout. Alors je me couchais et je m'endormais, après avoir préparé mon travail sur la table, à côté de mon lit; je dormais deux heures, et, à minuit, ma mère me réveillait pour s'endormir à son tour.

Voilà pourquoi je travaillais couché.

De ce travail couché j'avais pris une telle habitude, que, longtemps après avoir conquis ma liberté, je continuai de travailler couché, toutes les fois que je faisais du théâtre.

J'y contractai encore une autre habitude, celle d'écrire mes drames en écriture renversée : cette

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habitude, je ne l'ai pas perdue comme l'autre, et, encore aujourd'hui, j'ai une écriture pour mes drames et une écriture pour mes romans '.

Pendant ces trois jours, j'avançai énormément Cliristine. Le quatrième jour, je reçus une lettre de M. Deviolaine, qui m'invitait à passer à son bureau.

Je m'empressai de m'y rendre. Cette fois-là, le cœur ne me battait même pas; j'avais envisagé les choses au pis, et j'étais préparé à tout.

— Ah ! te voilà donc, tête de fer! s'écria M. Deviolaine en m'apercevant.

— Oui, monsieur, me voilà.

— Ah! ah! monsieur!

Je ne répondis pas.

— Nous sommes donc trop grand seigneur pour travailler avec tout le monde? continua M. Deviolaine.

— Vous vous trompez... tout au contraire, je ne suis pas assez grand seigneur pour travailler avec les autres, puisque j'ai besoin de travailler seul.

— Et tu demandes un bureau seul, pour n'y rien faire, que tes ordures de pièces?

— Je demande un bureau seul, pour avoir le droit de penser en travaillant.

— Et, si je ne te le donne pas, ce bureau seul?

— Je rne ferai écrivain public. Vous savez que je n'ai pas d'autre ressource.

1. Celte assertion n'est pas très exacte. Le manuscrit original d'Antony qu'Alexandre Dumas lils a eu l'obligeance de me communiquer (il était toujours heureux de faire aimer le talent de son père qu'il aimait tanl !) est presque en entier d'une écriture cursivc, sauf deux pages du cinquième acte.

— Aussi lu peux te vanter que, si je ne t'envoie pas toul de suite à ton échoppe, ce n'est pas pour toi, c'est pour ta mère.

.le ne l'ignore pas, cl je vous eu suis reconnaissant pour elle.

— Eh bien, prends-le doue, ton bureau! Mais je te préviens d'une chose...

— Vous nie donnerez une besogne double de celle des autres?

— Parfaitement.

— Ce sera nue injustice, voilà tout; mais, comme je ne suis pas le plus fort, je la subirai.

— Une injustice! une injustice! s'écria M. Deviolaine; sais-tu que je n'en ai jamais fait une seule, injustice?

— Il y a commencement à tout, à ce qu'il paraît.

— A-t-on vu! mais a-t-on vu ce bigre-là! continua M. Deviolaine en se promenant de long en large dans son bureau; a-t-on vu! a-t-on vu!...

Puis, revenant à moi :

— Eh bien, non, on ne t'en fera pas, d'injustice; eh bien, non, on ne te donnera pas plus de besogne qu'aux autres; seulement, on t'en donnera autant, et on veillera à ce que tu la fasses, et c'est M. Fossier que je chargerai de cette inspection.

Je fis un mouvement de lèvres.

— Ah çà! as-tu quelque chose contre M. Fossier, à présent?

— Non; je le trouve laid, voilà tout.

— Eh bien, après?

— Eh bien, j'aimerais mieux qu'il fût beau, pour lui d'abord, pour moi ensuite.

— Mais que t'importe que M. Fossier soit laid ou beau?

— Quand j'ai affaire trois ou quatre fois par jour à un visage, j'aime mieux qu'il soit agréable que désagréable.

— Mais qui m'a donc bâti un gaillard pareil? vous verrez qu'il faudra lui faire des cbefs de bureau à son goût... Allons, allons! va-t'en à ton cabinet et tâchons de réparer le temps perdu.

— J'y vais; mais, auparavant, une promesse, monsieur.

— Je crois qu'il va m'imposer des conditions, ma parole d'honneur!

— Celle-là, vous l'accepterez, j'en suis sûr.

— Voyons, que désirez-vous, monsieur le poète?

— Je désire que, chaque jour, vous vous assuriez par vous-même, et de la besogne que j'aurai faite, et de la façon dont elle sera faite.

— Eh bien, je te le promets... Et à quand ta première représentation?

— Il me serait difficile de vous le dire; mais, ce dont je puis vous répondre, c'est que vous y serez .

— Oui, j'y serai, et plutôt avec deux clefs qu'une, sois tranquille... Ainsi, tiens-toi bien!

Et il me fit un geste de menace sur lequel je sortis \

(Mémoires, t. V, ch. cxm , p. 18-23.)

1. M. Deviolaine, malgré sa brusquerie, était au surplus un homme excellent, qui ne perdit jamais de vue la famille Dumas, et pour qui la « tète de fer » d'Alexandre eut toujours une sincère affection.

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