‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 28 sur 95 · M. LAFON DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

M. LAFON DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Dumas est encore expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans. Féresse, garçon de bureau, avec qui il avait eu jadis maille à partir, reçoit sans enthousiasme les comédiens d'à côté, qui viennent au Palais-Royal demander Tailleur de Henri III, lequel n'est j>as même sous-chef.

En rentrant, le garçon de bureau me dit :

— Vous êtes sorti !

— Oui, Féresse.

— Eli bien, en votre absence, il est venu un comédien.

— Quel comédien, Féresse?

— M. Lafon.

— M. Lafon de la Comédie-Française?

— Je ne sais pas de quelle comédie il est, mais c'est un comédien.

— Que lui avez-vous dit?

— Il paraissait contrarié de ne pas vous trouver; alors, je lui ai dit : « Oh! il ne tardera pas à rentrer; les employés à quinze cents francs n'ont pas le droit de faire de longues absences. »

— Ah! que vous connaissez bien le code bureaucratique, mon cher Féresse! Et qu'a-t-il dit?

— Il a dit qu'il reviendrait.

— C'est bien, Féresse ; allez.

— Comment que j'aille?

— Allez à vos affaires, et laissez-moi aux miennes.

— Ah! c'est-à-dire à celles de l'administration?

— Oui, Féresse, vous avez raison et c'est moi qui ai tort.

Féresse sortit en grommelant.

— Que me voulait M. Lafon? Comment M. Lafon s'était-il dérangé pour moi? M. Lafon, un des gros bonnets de la Comédie-Française !

Lafon avait au théâtre un singulier emploi.

Il jouait les chevaliers français.

Qu'entendait-on par chevaliers français*!

On entendait d'abord les chevaliers français, c'està-dire les rôles où l'on portait une toque noire, une plume blanche, une tunique jaune, un pantalon collant, des bottes de buffle et une épée en croix : les Bayard, les Duguesclin, les Raoul, lesTancrède, les Marigny.

Mais on entendait encore tout ce qui s'exprimait en chevalier français.

C'est-à-dire les Orosmane, les Zamore, les Cid, les orphelins de la Chine, les Hippolyte, les Pilade, les Britannicus, les Achille, etc., etc.

M. Lafon était donc en possession des chevalier français, c'est-à-dire de tout ce qu prenait le parti du faible contre le fort, et exprimait, par des sentences plus ou moins rebattues, des sentiments plus ou moins généreux.

C'était un drôle de corps que M. Lafon, et dont jamais personne n'a pu avoir le dernier mot.

Il était Gascon avant tout; seulement, il était impossible de dire si ses gasconnades étaient d'un homme d'esprit ou d'un sot.

Un artiste du Théâtre-Français, assez médiocre pour son propre compte, et qui, en termes de

théâtre, étail égayé un peu plus souvent qu'à son tour, avaitune prodigieuse aptitude à imiter l'accent

el la manière de dire de Lafon.

Un jour que X... se livrait dans le foyer des comédiensà son talent d'imitation, — et cela au milieu des rires frénétiques do la joyeuse assemblée, — Lafon entre.

L'acteur se lait, mais les rires continuent.

— Eh bien, demande Lafon avec son accent gascon, si pareil à celui de son imitateur, que c'était le sien qui semblait en être l'écho, que se passe-t-il donc ici?

— Rien, monsieur Lafon. Vous voyez, on riait, répondit X...

— Oui, mais il me semble que tu m'imitais, X...!

— Oh! monsieur Lafon...

— Je ne t'en veux pas, les grands modèles sont bons à suivre.

— Monsieur Lafon ! . . .

— On dit que tu arrives à me contrefaire d'une façon miraculeuse.

— Dame, comme vous dites, monsieur Lafon, les grands modèles sont bons à suivre, et à force de vous étudier...

— Voyons cela, mon ami, voyons cela.

— Oh! monsieur Lafon, devant vous?

— Cela me fera plaisir.

— Vraiment?

— Foi d'Orosmane.

Quand Lafon avait juré par Orosmane, il avait juré par ce qu'il y avait pour lui de plus sacré au monde.

— Puisque vous le voulez absolument, dit X...

— Je t'en prie.

El X... recommença la tirade.

Lafon Pécoutaavec l'attention la plus profonde et de nombreux gestes d'assentiment.

Puis, quand le bouffon eut fini :

— Eli bien, lui demanda Lafon, pourquoi ne jouestu pas ainsi pour ton compte? On ne te sifflerait pas, mon ami.

Il faut le dire, les rieurs furent du coté de Lafon.

Autre chose :

Un soir, — c'était le soir de la première représentation de Pierre de Portugal, — j'étais dans les coulisses du Théâtre-Français, avec Adolphe de Leuven et Lucien Arnault. Entre le premier et le second acte, Lafon, qui jouait don Pierre, avait un changement à l'aire. Il devait quitter ses habits de prince, et aller visiter Inès, déguisé en simple soldat.

Lucien Arnault, l'auteur de la pièce, le voit venir à lui avec un costume brodé sur toutes les coutures et un soleil sur la poitrine.

Lucien, désespéré, croit que Lafon s'est trompé de costume, et qu'il va retarder le second acte en rectifiant son erreur.

Il se précipite vers lui.

— Oh! mon cher Lafon! lui dit-il, qu'ave/ vous donc fait?

— Comment, ce que j'ai l'ait?

— Oui, quel costume avez- vous?

— Vous n'êtes pas content de mon costume? Vous êtes difficile, mon cher Lucien; il est tout flambant neuf.

— Trop flambant, pardieu! c'est ce dont je me plains.

Qu'y trouvez-vous donc à redire?

Mais je trouve que, pour un soldai, vrai nient...

— Quoi'.'

Vous avez, trop de broderies, de satin, de velours; ce soleil surtout...

Laf'on interrompit Lucien en lui posant la main sur l'épaule.

— Mon cher Lucien, lui dit-il avec un sourire que je vois encore, apprenez une chose, c'est que j'aime mieux faire envie (pie pitié.

Et il lui tourna le dos, et il eut la satisfaction de jouer son second acte, non pas en soldat portugais, non pas en chevalier français, mais en troubadour, comme on disait à cette époque.

Lorsque Lafon parlait de Talma, il avait l'habitude de dire : l'autre.

Un jour, M. de Lauraguais, impatienté, lui dit :

— Monsieur Lafon, permettez-moi de vous dire qu'il me semble que vous êtes trop souvent l'un.

C'était là l'homme qui était venu en mon absence et qui allait revenir.

Que pouvait me vouloir Tancrède?

Pendant que je m'interrogeais moi-même, la porte de mon cabinet s'ouvrit et Féresse annonça :

— Monsieur Lafon !

— Faites entrer, répondis-je en me levant.

M. Lafon congédia Féresse d'un geste superbe, dans lequel il y avait à la fois des remerciments et de la supériorité.

Puis il resta dans l'encadrement de la porte.

— Pardon, dit-il, monsieur, si je me permets de me présenter sans être connu de vous.

— Sans être connu de moi, monsieur Lafon? répondis-je. Mais vous êtes connu du monde entier!

— Comme artiste, monsieur, c'est vrai, .l'aurais donc dû dire, sans être personnellement connu de vous.

— Donnez-vous d'abord la peine d'entrer, monsieur.

M. Lafon lit un signe de remerciment, mais demeura à la même place.

— Monsieur, dit-il, vous avez fait une tragédie sur la reine Christine.

Toutes mes tribulations repassèrent devant mes yeux.

— Hélas! répondis-je, je ne puis le nier.

— Vous auriez tort de le nier, monsieur. Il paraît qu'il y a de grandes beautés dans cet ouvrage.

— Vous êtes trop bon.

— C'est l'avis de tout le monde.

— Excepté celui de M. Picard.

— Picard! qu'est-ce que c'est que cela?

— C'est Picard; vous ne connaissez pas Picard, monsieur Lafon?

— Ah! oui, l'auteur de la Petite Ville. Eh bien, mais que vous importe l'avis de M. Picard?

— Il ne m'importe pas à moi, mais il paraît qu'il importe au Théâtre-Français, qui le lui a demandé, et qui, à ce qu'il paraît, l'attend pour décider en dernier ressort de ma pièce.

— Votre pièce est reçue, monsieur.

— .le ne crois pas.

Elle esl reçue, el la prouve, c'est que je viens vous dire : Monsieur Dumas, est-ce qu'il n'y a pas dans votre o\x\ rage un gaillard bien campé, qui, au momentoù Christine veut faire assassiner le malheureux Monaldeschi, vient dire à celte drôlesse de reine : « Majesté, vous n'en avez pas le droit, non, non, non, vous n'en avez pas le droit. »

— Ah! sapristi! monsieur Lafon, vous m'y faites songer; seulement, c'est trop lard. Non, ce rôle n'y est pas, je conviens que ce rôle manque, monsieur Lafon.

— Oh ! oh ! oh !

— Que voulez- vous? je suis un apprenti.

— Et l'on ne peut pas l'y introduire? Je vous réponds que l'ouvrage y gagnerait, monsieur.

— Je n'en doute pas, mais il n'a pas été fait à ce point de vue-là.

— Gomment! monsieur, il n'y a pas, dans toute la cour de Louis XIV, un chevalier français qui, comme le Talbot de Jeanne d'Arc ', plaida la cause de ce malheureux étranger?

— Non.

— C'est impossible, permettez-moi de vous le dire.

— D'abord, ce fut ainsi dans la réalité, monsieur Lafon. L'assassinat fut instantané; la chose se passait à quinze lieues de Paris, à dix-neuf de Versailles : cette instantanéité est la seule excuse de la reine.

— Elle n'en a pas, monsieur, dit Lafon indigné.

— C'est vrai, monsieur, et je suis de votre avis en bonne moralité. Non, elle n'a pas d'excuse; mais, si

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