‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 30 sur 95 · Mémoires, t. V, p. 80 et suiv · texte numérisé non relu

Mémoires, t. V, p. 80 et suiv

Au milieu de la répétition, mademoiselle Mars s'arrêtait tout à coup.

— Pardon, mon ami, disait-elle à Firmin, à Michelot ou à Joanny, j'ai un mot à dire à l'auteur.

L'acteur, auquel elle s'adressait, faisait un signe d'assentiment, et demeurait muet et immobile à sa place.

.Mademoiselle Mars s'avançait jusque sur la rampe, mettait la main sur ses yeux, et, quoiqu'elle sût très bien à quel endroit de l'orchestre se trouvait l'auteur, elle taisait semblant de le chercher.

C'était sa petite mise en scène, à elle.

— Monsieur Hugo? demandait-elle; monsieur Hugo est-il là?

— Me voici, madame, répondait Hugo en se levant.

— Ah! très bien! merci... Dites-moi, monsieur Hugo...

— Madame?

■ — J'ai à dire ce vers-là :

Vous êtes, mon lion, superbe et généreux ' !

— Oui, madame; Hernani vous dit:

Hélas! j'aime pourtant d'une amour bien profonde!

Ne pleure pas... Mourons plutôt! Que n'ai-je un monde,

Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!

et vous lui répondez :

Vous êtes, mon lion, superbe et généreux!

1. Nous respectons ici la ponctuation de Dumas, qui n'est pas celle de Hugo {Hernani, III, iv, 78, édit. Hachette). Hugo ponctue :

Vous êtes mon Hun superbe et généreux!

Dirai-je que mademoiselle Mars ne me parait pas manquer de sagacité?

— Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?

— Quoi?

— Vous êtes, mon H mi '...

— Je l'ai écrit ainsi, madame ; donc, j'ai cru que c'était bien.

— Alors, vous y tenez, à votre /ion?

— J'y tiens et je n'y tiens pas, madame; trouvezmoi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose à la place.

— Ce n'est pas à moi à trouver cela : je ne suis pas l'auteur, moi.

— Eh bien, alors, madame, puisqu'il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

— C'est qu'en vérité, cela me semble si drôle d'appeler M. Firmin mon lionl

— Ah! parce qu'en jouant le rôle de doua Sol, vous voulez rester mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de Ruy Gomez de Sylva, c'est-àdire une noble Castillane du xvie siècle, vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin; vous y verriez un de ces terribles chefs de bande qui faisaient trembler Charles-Quint jusque dans sa capitale; alors, vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme son lion, et cela vous semblerait moins drôle!

— C'est bien! puisque vous tenez à votre lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit; il y a dans le manuscrit : « Mon lion! » je dirai : « Mon lion! » moi... Mon Dieu! cela m'est bien égal! — Allons, Firmin!

Vous êles, mon lion, superbe et généreux! Et la répétition continuait.

Seulement, le lendemain, arrivée au même endroit, mademoiselle Mars s'arrêtait comme la veille; comme la veille, elle s'avançait sur la rampe; comme la veille, elle mettait la main sur ses yeux; comme la veille, elle faisait semblant de chercher l'auteur.

— Monsieur Hugo? disait-elle de sa voix sèche, de sa voix, à elle; de la voix de mademoiselle Mars, et non pas de Célimène. — Monsieur Hugo est-il là?

— Me voici, madame, répondait Hugo avec sa même placidité.

— Ah! tant mieux! je suis bien aise que vous soyez là.

— Madame, j'avais eu l'honneur de vous présenter mes hommages avant la répétition.

— C'est vrai... Eh bien, avez- vous réfléchi?

— A quoi, madame?

— A ce que je vous ai dit hier.

— Hier, vous m'avez fait l'honneur de me dire beaucoup de choses.

— Oui, vous avez raison... Mais je veux parler de ce fameux hémistiche.

— Lequel?

— Eh! mon Dieu, vous savez bien lequel!

— Je vous jure que non, madame; vous me faites tant de bonnes et justes observations, que je confonds les unes avec les autres.

— Je parle de l'hémistiche du lion...

— Ah ! oui : Vous êtes, mon lionl je me rappelle...

— Eh bien, avez-vous trouvé un autre hémistiche?

— Je vous avoue que je n'en ai pas cherché.

— Vous ne trouvez donc pas cet hémistiche dangereu \ '.'

Qu'appelez-vous dangereux?

— J'appelle dangereux ce qui peut être sifflé.

— Je n'ai jamais eu la prétention de ne pas être sifflé.

— Soit; mais il faut être sifflé le moins possible.

— Vous croyez donc qu'on sifflera l'hémistiche du lion'!

— J'en suis sûre!

— Alors, madame, c'est que vous ne le dire/, pas avec votre talent habituel.

— Je le dirai de mon mieux... Cependant, je préférerais...

— Quoi?

— Dire autre chose.

— Quoi?

— Autre chose, enfin !

— Quoi?

— Dire, — et mademoiselle Mars avait l'air de chercher le mot, que, depuis trois jours, elle mâchait entre ses dents, — dire, par exemple... heu... heu... heu...

Vous êtes, monseigneur, superbe et généreux!

Est-ce que monseigneur ne fait pas le vers comme mon lion'!

— Si fait, madame; seulement, mon l'ion relève le vers, et monseigneur l'aplatit. J'aime mieux être sifflé pour un bon vers qu'applaudi pour un méchant.

— C'est bien, c'est bien!... ne nous fâchons pas...

On dira votre bon vers sans y rien changer! — Ail >ns, Firmin, mon ami, continuons...

Vous êtes, mou lion, superbe et généreux!

Il est bien entendu que, le jour de la première représentation, mademoiselle Mars, au lieu de dire : « Vous êtes, mon lion! » dit : « Vous êtes, monseigneur! »

Le vers ne fut ni applaudi, ni sifflé : il n'en valait plus la peine.

Un peu plus loin, Ruy Gomez, après avoir surpris Hernani et doua Sol dans les bras l'un de l'autre, fait, à l'annonce de l'entrée du roi, cacher Hernani dans une chambre dont la porte est masquée par un tableau.

Alors, commence la fameuse scène connue sous le nom de scène des portraits, scène qui a soixante et seize vers, scène qui se passe entre don Carlos et Ruy Gomez, scène que doiïa Sol écoute muette et immobile comme une statue, scène à laquelle elle ne prend part qu'au moment où le roi veut faire arrêter le duc, et où, arrachant son voile et se jetant entre le duc et les gardes, elle s'écrie :

Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi!...

Ce long silence et cette longue immobilité avaient toujours choqué mademoiselle Mars. Le Théâtre- Français, habitué aux traditions de la comédie de Molière? ou de la tragédie de Corneille, était on ne peut plus rebelle à la mise en scène du drame moderne, et, en général, ne comprenait ni l'ardeur du mouvement ni la poésie de l'immobilité.

Il en résultail que la pauvre doîia Sol ne savait que faire de sa personne [tendant ces soixante e1 seize vers.

Un jour, elle résolut de s'en expliquer avec l'auteur.

Vous connaissez sa façon d'interrompre la répétition, et sa manière de s'avancer sur les quinquets.

J /auteur est debout à l'orchestre; mademoiselle Mars debout à la rampe.

— Vous êtes là, monsieur Hugo?

— Oui, madame.

— Ah! bien!... licndc/.-moi donc un service.

— Avec grand plaisir... Lequel'?

— Celui de me dire ce que je fais là, moi '.

— Où cela?

— Mais sur le théâtre, pendant que M. Michelot et M. Joanny causent ensemble.

— Vous écoutez, madame.

— Ah! j'écoute... Je comprends; seulement, je trouve que j'écoute un peu longtemps.

— Vous savez que la scène était beaucoup plus longue, et que je l'ai déjà raccourcie d'une vingtaine de vers?

— Eh bien, mais ne pourriez-vous pas la raccourcir encore de vingt autres?...

— Impossible, madame!

— Ou, tout au moins, faire que j'y prenne part d'une façon quelconque.

1. On ne saurait faire, au point de vue technique, une remarque plus juste. Cette scène des portraits est une adaptation déclamatoire et gauche de celle des spectres dans le Richard III de Shakespeare.

— Mais vous y prenez part naturellement, par votre présence même. Il s'agit de l'homme que vous aimez; on débat sa vie ou sa mort; il me semble que la situation est assez forte pour que vous en attendiez impatiemment mais silencieusement la fin.

— C'est égal... c'est long!

— Je ne trouve pas, madame.

— Bon! n'en parlons plus... Mais, certainement, le public se demandera : « Que fait donc là mademoiselle Mars, la main sur sa poitrine? Ce n'était pas la peine de lui donner un rôle pour la faire tenir debout, un voile sur les yeux, et sans parler, pendant toute une moitié d'acte. »

— Le public se dira que, sous la main, non pas de mademoiselle Mars, mais de doua Sol, son cœur bat; que, sous le voile, non pas de mademoiselle Mars, mais de doiïa Sol, son visage rougit d'espérance ou pâlit de terreur ; que, pendant le silence, non pas de mademoiselle Mars, mais de dona Sol, l'amante d'Hernani amasse dans son cœur l'orage qui éclate par ces mots, médiocrement respectueux, d'une sujette à son seigneur :

Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi !

et, croyez- moi, madame, cela suffira au public.

— C'est votre idée, soit! Au fait, je suis bien bonne de me tourmenter ainsi : si l'on siffle pendant la scène, ce ne sera pas moi qu'on sifflera, puisque je ne dis pas un mot... Voyons, Micbelot; voyons, Joanny, continuons.

lioi don Carlos, vous êtes L'n mauvais roi !...

,s PAGES CHOISIES D ALEXANDRE DUMAS.

Là, vous êtes content, n'est-ce pas, monsieur Hugo?

— Très content, madame.

Et, avec son imperturbable sérénité, Hugo saluait et s'asseyait.

Le lendemain, mademoiselle Mars arrêtait la répétition au même endroit, s'avançait sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux, et, de la même voix que la veille :

— Monsieur Hugo est-il là? demandait-elle.

— Me voici, madame.

— Eh bien, avez-vous trouvé à me taire dire quelque chose?

— Où cela?

— Mais vous le savez bien... dans la fameuse scène où ces messieurs disent cent cinquante vers, tandis que je les regarde et que je me tais... Je sais qu'ils sont charmants à regarder; mais cent cinquante vers, c'est long!

— D'abord, madame, la scène n'a pas cent cinquante vers; elle n'en a que soixante et seize, je les ai comptés; puis je ne vous ai pas promis de vous faire dire quelque chose, puisque, au contraire, j'ai essayé de vous prouver que votre silence et votre immobilité, dont vous sortez par un éclat terrible, étaient une des beautés de cette scène.

— Des beautés! des beautés!... J'ai bien peur que le public ne soit pas de votre avis.

— Nous verrons.

— Oui, mais il sera un peu tard, quand vous verrez... Ainsi, vous tenez bien décidément à ce que je ne dise pas un mot de toute la scène?

— J'y tiens.

— Ça m'est égal; j'irai au fond, et je laisserai ces messieurs causer de leurs affaires sur le devant de la scène.

— Vous irez au fond, si vous voulez, madame; seulement, comme ces affaires dont ils parlent sont autant les vôtres que les leurs, vous ferez un contresens... Quand il vous plaira, madame, on continuera la répétition.

Et la répétition continuait.

Mais, chaque jour, il y avait quelque interruption dans le genre de celles que nous venons de signaler; cela agaçait fort Hugo, qui, encore à son début dramatique, avait cru que le plus difficile était de créer la pièce, et le plus ennuyeux de la faire, et qui s'apercevait que tout cela était ineffable jouissance comparé aux répétitions.

Enfin, un jour, la patience lai manqua.

La répétition finie, il monta sur le théâtre, et, s'approchant de mademoiselle Mars :

— Madame, dit-il, je voudrais bien avoir l'honneur de vous dire deux mots.

— A moi? répondit mademoiselle Mars, étonnée de la solennité du début.

— A vous.

— Et où cela?

— Où vous voudrez.

— Venez alors.

Et mademoiselle Mars, marchant la première, conduisit Hugo dans ce qu'on appelait, alors, le petit foyer, situé, à ce que je crois, à l'endroit où est aujourd'hui le salon de la loge du directeur.

Louise Despréaux y était assise seule dans un coin.

Louis.' Despréaux, comme nous l'avons dit, étail une des antipathies de mademoiselle Mars, qui protégeait madame Menjaud. J'ai raconté en sou lieu la scène que j'avais eue avec mademoiselle Mars, à

propos de Louise Despréaux, lors de l,i distribution du rôle du page de la duchesse de Guise.

En voyant entrer mademoiselle Mars et Hugo, elle se leva et sortit discrètement. — Il est vrai que je soupçonne fort la curieuse de dix-sept ans d'avoir collé, du côté de l'oreille, son visage blond et rose à la porte.

Mademoiselle Mars s'arrêta, posant sur la cheminée la main dont elle tenait son rôle.

— Eh bien, demanda- t-elle, que vouliez- vous me dire?

— Je voulais vous dire, madame, que je viens de prendre une résolution.

— Quelle résolution, monsieur?

— Celle de vous redemander votre rôle.

— Mon rôle!... Lequel?

— Celui que vous m'aviez fait l'honneur de réclamer dans mon drame.

— Comment, le rôle de doua Sol, s'écria mademoiselle Mars tout étourdie, ce rôle-là!

Et elle montrait le rouleau de papier qu'elle tenait à la main, fronçant son sourcil noir sur un œil qui prenait, à certains moments, une incroyable expression de dureté.

Hugo s'inclina.

— Oui, dit-il, le rôle de doua Sol, celui que vous tenez à la main.

— Ah! par exemple, dit mademoiselle Mars en

frappant le marbre de la cheminée avec le rôle, et le parquet avec son pied, voilà la première fois que cela m'arrive, qu'un auteur me redemande son rôle!

— Eh bien, madame, je crois qu'il est bon que l'exemple soit donné, et je le donne.

— Mais enfin, pourquoi me le reprenez-vous?

— Parce que je crois m'apeicevoir d'une chose, madame : c'est que, quand vous me faites l'honneur de m'adresser la parole, vous paraissez ignorer complètement à qui vous parlez.

— Comment cela, monsieur?

— Oui, vous êtes une femme d'un grand talent, je sais cela... mais il y a une chose dont, je le répète, vous semblez ne pas vous douter, et que dans ce cas, je dois vous apprendre : c'est que, moi aussi, madame, je suis un homme de grand talent : tenez-vous-le donc pour dit, je vous prie, et traitezmoi en conséquence.

— Vous croyez donc que je le jouerai mal, votre rôle?

— Je sais que vous le jouerez admirablement bien, madame; mais je sais aussi que, depuis le commencement des répétitions, vous êtes fort impolie envers moi; ce qui est indigne à la fois et de mademoiselle Mars et de M. Victor Hugo.

— Oh! murmura mademoiselle Mars en mordant ses lèvres pâles, vous mériteriez bien que je vous le rendisse, votre rôle!

Hugo tendit la main.

— Je suis prêt à le recevoir, madame, dit-il.

— Et, si je ne le joue pas, qui le jouera?

— Oh! mon Dieu! madame, la première personne venue... Tenez, par exemple, mademoiselle Despréaux. Elle n'aura pas votre talent sans doute; mais elle est jeune, elle est jolie; sur trois conditions que le rôle exige, elle en réunit deux; puis, en outre, elle aura pour moi ce que je vous reproche, à vous, de ne pas avoir, c'est-à-dire la considération que je mérite.

El Tlugo restait le bras tendu et la main ouverte, attendant que mademoiselle Mars lui rendît son rôle.

— Mademoiselle Despréaux! mademoiselle Despréaux! murmura mademoiselle Mars; ah! par exemple! la plaisanterie est bonne!... Vous lui faites votre cour, à ce qu'il parait, à mademoiselle Despréaux?

— Moi? Je ne lui ai jamais parlé de ma vie!

— De sorte que vous me redemandez positivement, ofliciellement, votre rôle?

— Ofliciellement, positivement, je vous redemande mon rôle.

— Eh bien, moi, je le garde, votre rôle. Je le jouerai, et comme personne ne vous le jouerait à Paris, je vous en réponds!

— Soit, gardez le rôle; mais n'oubliez pas ce que je vous ai dit à l'endroit des égards que se doivent entre eux des gens de notre mérite.

Et Hugo salua mademoiselle Mars, la laissant tout ébouriffée de cette haute dignité à laquelle ne l'avaient point habituée les auteurs de l'Empire, à genoux devant son talent, et surtout arrêtés par cette certitude que leurs pièces ne feraient pas un sou sans elle.

MÉMOIRES ET SOUVENIRS. ol{

A partir de ce jour, mademoiselle Mars fut froide mais polie envers Hugo, et, comme elle l'avait promis, le soir de la première représentation venu, elle joua admirablement le rôle.

Mémoires, t. V, ch. cxxxn, p. 209-280.)

PRISE DE LA POUDRIÈRE DE SOISSONS (révolution de 18 30)

Le général Dumas avait pris le pont de Clausen, seul contre un régiment d'Autrichiens (V. Mémoires, t. I, ch. ix, p. I OS etsuiv.); Dumas a pris la poudrière de Soissons ; et les trois mousquetaires, sous la conduite d'Alhos, occuperont le bastion Saint-Gervais (Les Trois mousquetaires, t. II, ch. xvi, p. 1 12 et suiv.).

Pour les pages suivantes, cf. J.-J. Weiss, Le drame historique et le drame passionnel, p. 37. <■ Dans le récit de Dumas, où il n'y a pas un mot de vrai, tout est exact; l'imagination, précisément parce que c'est l'imagination de l'histoire, ne s'est donné carrière que dans les limites du réel. »

A minuit, nous frappions à grands coups à la porte de madame Hutin la mère, qui nous reçut avec des cris de joie, ne se doutant pas plus que le portier de ce que contenait le cabriolet à la Gongrève qu'elle ordonnait de remiser dans sa cour.

C'était le lendemain jour de marché; il s'agissait de confectionner un gigantesque drapeau tricolore, et de le substituer au drapeau blanc qui flottait sur la catbédrale.

Madame II u tin, sans trop savoir ce que nous faisions, ni les conséquences que la chose pouvait

avoir, mita notre disposition les rideaux rouges de sa salle à manger et les rideaux bleus de son salon.

Un drap pris dans l'armoire à lini>c compléta l'étendard national.

Quant au bâton, il ne fallait pas s'en inquiéter; nous trouverions celui du drapeau blanc. Les bâtons n'ont pas d'opinion.

Chacun s'était mis à la besogne; tout le monde cousait : madame llutin, sa cuisinière, Hutin, Bard et moi '.

A trois heures du matin, c'est-à-dire aux premières lueurs du jour, le dernier point était l'ait.

Voici de quelle manière la besogne était partagée.

Je commencerais par m'emparer de la poudrière, en môme temps que Bard et Hutin, sous prétexte de voir le lever du soleil du haut de la tour, se feraient ouvrir les portes de la cathédrale, déchireraient le drapeau blanc et y substitueraient le drapeau tricolore.

Si le sacristain opposait de la résistance, il était convenu qu'on le jetterait du haut en bas du clocher.

Hutin avait armé Bard d'une carabine, et s'était armé lui-même d'un fusil à deux coups.

Aussitôt le drapeau placé, le sacristain enfermé dans la tour, la clef de la tour dans la poche d'Hutin, celui-ci devait m'envoyer Bard à la poudrière, située dans les ruines de l'église Saint-Jean.

1. Bard était un jeune peintre, ami de Dumas (V. ibid., p. 200 et 201). Hutin était un ami de Soissons, à peu près du même âge que Dumas. Il est question de lui dans les Mémoires, t. II, ch. xxxvi, p. "3.

Bard pouvait m'ètre d'autant plus utile que, dans la poudrière, logeaient trois militaires dont les longs services étaient récompensés par une position qui était presque une sinécure, et dont les blessures, recouvertes chez deux d'entre eux par le ruban de la Légion d'honneur reçu sous l'Empire, ne permettaient pas de douter de leur courage.

Ils se nommaient : l'un le lieutenant-colonel d'Orcourt; l'autre, le capitaine Mollard; le troisième, le sergent Ragon.

Il était donc probable que j'aurais besoin de renfort.

Pendant que Bard viendrait me rejoindre, Hutin, porteur de la proclamation du général La Fayette, se rendrait immédiatement chez le docteur Missa.

Le docteur Missa était le chef de l'opposition libérale, et avait dit cent fois qu'il n'attendait qu'une occasion de se mettre en avant.

L'occasion était belle, et nous espérions qu'il ne la manquerait pas.

Hutin croyait pouvoir également compter sur deux de ses amis, l'un nommé Moreau, l'autre nommé Quinette.

Quinette, fils du conventionnel, est le même qui fut, depuis, député sous Louis-Philippe, et ambassadeur à Bruxelles sous la République.

On verra comment chacun d'eux répondit à Fappel fait au nom de la Révolution.

En sortant de la poudrière, je devais me rendre chez le commandant de place, M. de Liniers, et, l'ordre du général Gérard à la main, obtenir de lui, de gré ou de force, l'autorisation d'enlever la poudre.

J'étais prévenu que M. de Liniers était plus qu'un royaliste : M. de Liniers était un ultra! A la première nouvelle de l'insurrection de Paris,

il avait déclaré que, de quelque façon que les choses tournassent dans la capitale, il s'ensevelirait sous les ruines de Soissons, et que sur la [dus haute pierre de ces ruines flotterait le drapeau blanc.

Il était donc à peu près certain que c'était de ce côté-là que viendrait la résistance sérieuse.

Je ne m'en préoccupai pas autrement : chaque événement de la journée devait se dérouler à son tour.

A trois heures dix minutes du matin, nous sortîmes donc de la maison de madame I lutin, qui fut admirable de courage, et qui, au lieu de retenir son fils, le poussa en avant.

Au bout de la rue, nous nous séparâmes, Hutin et Bard pour se rendre à la cathédrale, moi pour me rendre à la poudrière.

Comme il pouvait être dangereux d'entrer dans l'enceinte des ruines de Saint-Jean par la grande porte, facile à défendre, il fut convenu que je sauterais par-dessus le mur.

Bard, de son côté, devait, au contraire, se présenter à la grande porte, que j'irais lui ouvrir lorsque j'entendrais frapper trois coups également espacés.

En moins de cinq minutes, j'étais au pied de la muraille, aisée à franchir, vu son peu d'élévation et les interstices des pierres qui formaient, pour l'escalader, des échelons naturels.

Cependant, j'attendis. Je ne voulais commencer

mon expédition que quand je verrais au haut de la cathédrale le drapeau tricolore substitué au drapeau blanc.

Seulement, pour me rendre compte des localités, je m'élevai doucement à la force des poignets, de manière à ce que mes yeux arrivassent au niveau du faîte de la muraille.

Deux hommes, la bêche à la main, fouillaient tranquillement chacun un carré d'un petit jardin.

A leur pantalon d'uniforme et à leurs moustaches, je les reconnus pour deux des militaires qui habitaient les appartements situés en face de la poudrière.

La poudrière était dans l'un ou dans l'autre des pavillons d'entrée, peut-être dans tous les deux.

La porte de chêne, solide comme une poterne, renforcée de traverses et ornée de clous, était placée entre les deux pavillons.

Elle était fermée.

Le champ de bataille ainsi exploré d'un regard, je me laissai retomber au pied de la muraille, et je tournai les yeux du côté de la cathédrale.

Au bout d'un instant, je vis apparaître au-dessus de la galerie la tête de trois hommes, puis le drapeau blanc s'agiter d'une manière insolite et qu'on ne pouvait pas attribuer au vent, dont l'absence était patente; enfin, le drapeau blanc s'abaissa, disparut, et bientôt se releva changé en drapeau tricolore.

Hutin et Bard avaient fini leur besogne; c'était à mon tour de commencer la mienne.

Ce ne fut pas long. Je visitai mon fusil pour voir

si les amorces tenaient; je le mis en bandoulière, et, en m'aidanL des pieds et des mains, je parvins rapidement à la crête du mur.

Les doux militaires avaient changé d'attitude : ils étaient appuyés sur leur bêche, et regardaient avec un étonnement marqué le sommet de la lour, où llollait triomphalement le drapeau tricolore.

Je sautai dans l'enceinte de la poudrière.

Au bruit que je fis en touchant la terre, les deux militaires se retournèrent à la l'ois.

La seconde apparition leur semblait évidemment plus extraordinaire encore que la première.

J'avais eu le temps de passer mon fusil dans ma main gauche, et d'armer mes deux coups.

Je m'avançai vers eux; ils me regardaient venir, immobiles d'étonnement.

Je m'arrêtai à dix pas d'eux.

— Messieurs, leur dis-je, je vous demande pardon de la façon dont je m'introduis chez vous; mais, comme vous ne me connaissez pas, vous auriez pu me refuser la porte, ce qui aurait occasionné toute sorte de retards, et je suis pressé.

— Mais, monsieur, demanda le capitaine Mollard, qui ètes-vous?

— Je suis M. Alexandre Dumas, fils du général Alexandre Dumas, que vous avez dû connaître de nom, si vous avez servi scus la République; et je viens, au nom du général Gérard, demander aux autorités militaires de la ville de Soissons toute la poudre qui peut se trouver dans la ville. Voici mon ordre : qu'un de vous deux, messieurs, vienne en prendre connaissance.

Et, mon fusil dans la main gauche, je tendis la main droite du côté de ces messieurs.

Le capitaine s'approcha de moi, prit l'ordre et le lut.

Pendant qu'il lisait, le sergent Ragon fit quelques pas vers la maison.

— Pardon, monsieur, lui dis-je, comme j'ignore dans quel hut vous voulez rentrer chez vous, je vous prie de demeurer où vous êtes.

Le sergent s'arrêta.

Le capitaine Mollard me rendit l'ordre.

— C'est bien, monsieur, dit-il. Maintenant, que désirez-vous?

— Ce que je désire, monsieur, c'est bien simple... Voyez ce drapeau tricolore...

Il fit un signe de tête qui signifiait qu'il l'avait parfaitement vu.

— Sa substitution au drapeau blanc, continuai-je, vous prouve que j'ai des intelligences dans la ville... La ville va se soulever.

— Après, monsieur?

— Après, monsieur, on m'a dit que je trouverais dans les trois gardiens de la poudrière de braves patriotes qui, au lieu de s'opposer aux ordres du général Gérard, m'aideraient dans mon entreprise. Je me présente donc à vous avec confiance, vous demandant votre coopération dans l'affaire.

— Vous comprenez, monsieur, me dit le capitaine, que notre coopération est impossible.

— Eh bien, alors, votre neutralité.

— Qu'est-ce que c'est? demanda un troisième interlocuteur paraissant sur le seuil de lo porte avec

un foulard noué autour de la tôle, en chemise et velu d'un simple pantalon de toile.

— Colonel, dit le sergent en faisant un pas vers l'officier supérieur, c'est un envoyé du général ('.('fard. Il paraît que la révolution de Paris est faite, et que le général Gérard est ministre de la guerre.

J'arrêtai l'orateur, qui continuait de s'avancer vers la maison :

— Monsieur, lui dis-je, au lieu d'aller au colonel, priez, s'il vous plaît, le colonel de venir à nous. Je serai heureux de lui présenter mes compliments, et de lui montrer l'ordre du général Gérard.

— Est-il de la main du général, monsieur? dit le colonel.

— Il est au moins signé de lui, monsieur.

— Je vous préviens que j'ai justement fait partie de l'état-major du général, et que je connais sa signature.

— Je suis heureux de cette circonstance, colonel; elle facilitera, je l'espère, ma négociation près de

Page 1