La Pucellc d'Orléans, de Schiller
MEMOIRES ET SOUVENIRS. 3o
elle en avait une, la seule qu'elle pourrait avoir, c'est la passion, l'emportement, la violence. Il est évident que, si elle réfléchit, Monaldeschi ne doit pas mourir. Mais enfin, vous comprenez, puisqu'il est mort, il faut en prendre notre parti.
— Mais il me semble, monsieur Dumas, que M. Mazarin lui-même à écrit à cette occasion une lettre.
— A laquelle Christine a répondu par une autre qui commençait ainsi : « Très illustre faquin... » Vous ne voudriez pas jouer Mazarin dans de pareilles conditions, n'est-ce pas'?
— Non, monsieur, non. Mais enfin quels sont les autres rôles'.'
— Dame, il y a celui de Sentinelli.
— Sentinelli, Sentinelli... Que fait celui-là?
— Il assassine impitoyablement son ancien ami.
— Oh! le misérable!
— Cela ne vous convient pas.
— Non.
— Il y a celui de Monaldeschi.
— De la victime?
— De la victime.
— Est-elle intéressante, la victime?
— Moins qu'Iphigénie.
— Moins qu'Iphigénie! et pourquoi cela?
— Parce qu'Iphigénie marche à l'autel en véritable héroïne de tragédie qu'elle est, consolant son père et sa mère, tandis que Monaldeschi...
— Tandis que Monaldeschi...?
— Je dois l'avouer, meurt assez misérablement.
— Comment! il ne marche pas à l'autel la tète haute?
D'abord, il n'y a pas d'autel.
— Non; mais c'esl une manière de parler. Gomment donc meurt-il?
— La tête basse, monsieur Lafon, en implorant la miséricorde de la reine, en se traînant à ses pieds, en appelant au secours.
— Mais c'est donc un lâche?
— Vous avez dit le grand mot. Eh bien, oui, monsieur Lafon, c'est un lâche.
— Et vous avez osé mettreenscène un pareil bélître?
— Je l'ai osé.
— Et vous croyez que votre Monaldeschi passera'.'
— .le l'espère.
Il secoua la tète.
— Que voulez- vous, monsieur Lafon ! nous sommes des réformateurs; nous voulons ramener la nature sur la scène...
— Gomment, monsieur Dumas, vous n'admirez pas Orosmane '?
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Sémiramis?
— Non, monsieur Lafon.
— Mais qu'admirez- vous donc?
— Tout Eschyle, presque tout Sophocle, un peu d'Euripide chez les anciens; tout Shakespeare, tout Molière, beaucoup de Corneille, beaucoup de Racine, le Mariage de Figaro et le Barbier de Séville.
— Et vous n'admirez pas Orosmane quand il dit à Nérestan :
Te serais-tu flatté D'égaler Orosmane en générosité?
1. Les exemples suivants sont tins des tragédies de Voltaire.
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Tancrède quand il dit à Orbassan :
Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie; Viens mourir de ma main ou m'arracher la vie?
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Fernand quand il dit à Zamore :
Des dieux que nous servons, connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner. M'ordonne de te plaindre et de te pardonner?
— Non, monsieur Lafon.
— Alors, monsieur, je comprends que vous n'ayez pas mis dans votre Christine un gaillard bien posé qui dise à cette drôlesse de reine : « Votre Majesté n'a pas le droit d'assassiner ce pauvre homme. Non, non, non, elle n'en a pas le droit. »
— Et, du moment que je n'ai pas mis ce gaillardlà dans ma Christine... ?
— Monsieur, ma visite n'a plus d'objet. Votre trèhumble serviteur, monsieur Dumas ; bien du succès à votre Christine]
— Merci de votre bon soubait, monsieur Lafon s et, si jamais, dans un sujet qui le comportera, il se trouve un gaillard... bien posé...
— Vous songerez à moi.
— Je vous le promets, monsieur Lafon.
La porte se referma. Jamais depuis je n'ai revu Lafon.
(Souvenirs dramatiques, 1. 1. Mon odyssée à la Comédie-Française. V. p. 200-211.)
MADEMOISELLE MARS ATX REPETITIONS DE ■ [IERNAN] »
Mademoiselle Mars était alors l'étoile de la Comédie-Française. Elle y faisait la pluie et le beau temps, surtout la pluie contre les romantiques. Ces répétitions de Hernani, que conte Dumas, sont demeurées célèbres dans le inonde du théâtre. On verra que plusieurs observations de l'actrice ne manquaient ni de finesse ni d'à-propos.
Avec les répétitions commencèrent les déboires.
Il n'y avait, au Théâtre-Français, de sympathie réelle pour la littérature romantique que chez le vieux Joanny; les autres — mademoiselle Mars la première, malgré le splendidc succès qu'elle venait d'obtenir dans la duchesse de Guise — ne regardaient l'envahissement qui s'opérait que comme une espèce d'invasion de barbares à laquelle il fallait se soumettre en souriant.
Michelot, professeur au Conservatoire, homme du monde, homme poli, nous présentait une surface des plus gracieuses et des plus agréables.
Au fond, il nous abhorrait.
Quant à Firmin, qui nous fut si utile par son talent, — talent réel, quoique rejetant au plus haut degré la forme, c'est-à-dire le côté plastique de l'art, — il n'avait pas d'opinion littéraire; il avait seulement une espèce d'instinct dramatique qui donnait, à défaut d'art, le mouvement et la vie à son jeu.
Il nous aimait donc assez, nous chez qui étaient
ses qualités, à lui : la vie et le mouvement; mais il craignait tort les autres, les vieux; de sorte qu'il restait neutre dans toutes les querelles littéraires, et assistait rarement à une lecture, afin de ne pas être obligé de manifester son opinion. Ce n'était pas un obstacle, maisce n'était pas non plus un soutien.
La pièce était distribuée — nous parlons des rôles principaux — entre les quatre artistes que nous venons de nommer, et qui étaient les premiers du Théâtre-Français.
Mademoiselle Mars jouait doiîa Sol; Joanny, Ruy Gomez; Michelot, Charles-Quint, et Firmin, Hernani.
J'ai dit que notre littérature n'était pas sympathique à mademoiselle Mars; mais je dois ajouter ou plutôt répéter une chose, c'est que, comme mademoiselle Mars, au théâtre, était le plus honnête homme du monde, une fois la première représentation engagée, une fois que le feu des applaudissements ou des sifflets avait salué le drapeau — fût-il étranger — sous lequel elle combattait, elle se serait fait tuer plutôt que de reculer d'un pas; elle aurait subi le martyre plutôtque de renier, nous ne dirons pas sa foi, — notre école n'était pas sa foi, — mais son serment.
Seulement, pour en arriver là, il fallait passer par cinquante ou soixante répétitions, et ce qu'il y avait, pendant ces cinquante ou soixante répétitions, d'observations hasardées, de grimaces faites, de coups d'épingle donnés à l'auteur, c'était incalculable.
Il va sans dire que ces coups d'épingle pour le corps étaient bien souvent des coups de poignard pour le cœur.
J'ai raconté ce que j'avais souffert avec mademoiselle Mars pendanl les répétitions d'Henri III '; les
discussions, les querelles, les disputes même que j'avais avec elle; les nnportemenls auxquels, malgré mon obscurité, je n'avais pu, au risque de ce qui en adviendrait, m'empêcher de nie laisser aller.
La même chose devait arriver et arriva à Hugo.
Mais Hugo et moi avons deux caractères absolument opposés : lui est froid, calme, poli, sévère, plein de mémoire du bien et du mal; moi, je suis en dehors, vif, débordant, railleur, oublieux du mal, quelquefois du bien.
Il en résultait, entre mademoiselle Mars et Hugo, des dialogues tout à fait différents des miens.
Notez qu'au théâtre, en général, le dialogue entre l'acteur et l'auteur a lieu par-dessus la rampe, c'està-dire de l'avant-scène à l'orchestre; de sorte que pas un mot n'en est perdu pour les trente ou quarante artistes, musiciens, régisseurs, comparses, garçons de théâtre, allumeurs et pompiers assistant à la répétition.
Cet auditoire, comme on le comprend, toujours disposé à bien accueillir les épisodes destinés à le distraire de l'ennui du fait principal, la répétition, ne contribue pas peu à agacer les nerfs des interlocuteurs, et, par conséquent, à infiltrer une certaine aigreur dans les relations téléphoniques qui s'établissent de l'orchestre au théâtre.
Les choses se passaient à peu près ainsi.