‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 33 sur 95 · COURSE DE TAUREAUX A MADRID · texte numérisé non relu

COURSE DE TAUREAUX A MADRID

An mois d'oclobre 1846, Alexandre Dumas quittait Pari? pour se rendre à Madrid. Il était invité à assister au mariage du duc de Monlpensier avec l'infante d'Espagne. Il avait emmené son iils Alexandre, son collaborateur Maquet, et son ami le peintre Boulanger. Ils assistent à une course royale.

... Le garçon du cirque ouvrit la porte du toril et se rangea derrière cette porte.

Le taureau apparut, lit dix pas, s'arrêta court, ébloui par la lumière, étourdi par le bruit.

C'était un taureau noir, aux couleurs d'Ossuna et de Veragua '.

Sa bouche était blanche d'écume; ses regards semblaient des rayons de feu.

J'avoue pour mon compte que le cceur me battait comme si j'allais assister à un duel.

1. Le due de Veragua est le dernier descendant de Christophe Colomb.

Regardez! regardez! inédit Rocca, le taureau esl bon.

A peine Rocca m'avait-il fait cette promesse, que, comme s'il eût hâte de réaliser la prophétie de Rocca, le taureau se précipita sur le premier picador.

Vainement celui-ci essaya-t-il de l'arrêter avec sa lance, le taureau fonça sur le fer, cl prenant le cheval au poitrail, il lui enfonça une de .ses cornes jusqu'au cœur.

Le cheval quitta la terre, soulevé par le taureau, et battit l'air de ses quai re pieds.

Le picador comprit que son cheval était, perdu; il s'accrocha des deux mains à la crête de la barrière, quittant vivement les étriers.

En même temps que son cheval tombait d'un côté, il enjambait la barrière et se laissait tomber de l'autre.

Le cheval essayait de se relever, le sang coulait de son poitrail par deux trous, comme deux robinets lâchés.

Il vacilla un instant, puis retomba. Le taureau s'acharna sur lui, et en une seconde lui lit dix autres blessures.

— Bon! me dit Rocca, c'est un taureau collant... La course va être belle.

Je me retournai vers mes compagnons. Boulanger avait assez bien supporté le spectacle, mais Alexandre était fort pâle, mais Maquet essuyait son Iront couvert de sueur.

Le deuxième picador, voyant le taureau acharné sur l'agonie du cheval, quitta la barrière et vint à lui.

Quoiqu'il eûl les yeux bandés, son cheval se cabra; il sentait instinctivement que son maître le menait à la mort.

Le taureau, en voyant ce nouvel antagoniste, tondit sur lui.

Ce qui se passa fut rapide comme la pensée : en une secundo, le cheval fut renversé en arrière, et tomba de toute sa pesanteur sur la poitrine de son cavalier.

Nous entendîmes, si l'on peut dire cela, le cri des os.

Alors un hourra universel s'éleva. Vingt mille voix crièrent ensemble :

— Bravo toro ! bravo toro !

Rocca criait comme les autres, et ma foi! je me laissai entraîner à crier comme Rocca :

— Bravo toro !

C'est qu'en effet l'animal était superbe, avec tout son corps noir comme du jais, et le sang de ses deux adversaires qui lui ruisselait sur la tète et sur les épaules comme une coiffe de pourpre.

— Hein ! me dit Rocca, quand je vous avais dit que c'était un taureau collant.

On appelle taureau collant celui qui, après avoir renversé sa victime, s'acharne sur elle.

En effet, celui-là non seulement s'acharnait sur le cheval, mais encore, sous lui, il cherchait son cavalier.

Cucharès, qui était le torero de cette course, lit un signe, et toute la troupe des chulos et des banderilleros enveloppa le taureau. Au milieu de cette troupe qu'il dirigeait, était Lucas Blanco, autre

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torero que j'ai déjà nommé, beau jeune liomme de \ ingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui tue depuis deux ans seulement.

Il dérogeait en se mêlant aux chulos. Mais l'enthousiasme l'emportait.

A force d'agiter leurs capes aux yeux du taureau, les chulos parvinrent à le distraire. Il releva la tête, regarda un instant ce monde d'ennemis, ces capes flamboyantes au soleil, et s'élança sur Lucas Blanco, qui se trouvait le plus proche de lui.

Lucas se contenta de pirouetter sur le talon avec une grâce et une tranquillité infinies; le taureau passa.

Les chulos poursuivis par lui gagnèrent la barrière. Le dernier pouvait sentir l'haleine de l'animal brûler ses épaules.

Arrivés à la barrière, ils s'envolèrent par-dessus : s'envolèrent est le mot, car, grâce à leurs grandes capes bleues, roses et vertes, ils semblaient une troupe d'oiseaux aux ailes étendues.

Les cornes du taureau s'enfoncèrent dans la barrière et clouèrent le long des madriers la cape du dernier chulo, qui, en sautant de l'autre côté, la lui jeta sur la tête.

Le taureau arracha ses cornes des planches et resta un instant coiffé de la cape **ose du chulo, sans pouvoir se débarrasser de cette cape, qui, pompant le sang que l'animal avait sur les épaules, se teignit de larges taches de pourpre.

L'animal piétinait sur l'extrémité de la cape, mais le centre du manteau était arrêté par ses cornes. Un instant, il tourna furieux sur lui-même,

[MPRESSIONS DE VOYAGE. Oii

comme s'il devenait insensé, puis la cape vola en pièces, excepté un lambeau qui demeura, comme une banderole, fixé à la corne droite.

Lorsqu'il put y voir, il embrassa toute l'arène d'un rapide et sombre regard.

Au-dessus de la barrière, reparaissaient toutes les têtes des chulos et des banderilleros fugitifs, prêts qu'ils étaient à sauter de nouveau dans le cirque dès que le taureau se serait éloigné.

Sur deux points parallèles, se tenaient Lucas Blanco et Cucharès, calmes tous deux, regardant tous deux.

Trois hommes tiraient le picador de dessous son cheval et essayaient de le mettre sur pied. Le picador vacillait sur ses grosses jambes garnies de fer. Il était pâle comme la mort et une écume sanglante teignait ses lèvres.

Des deux chevaux, l'unétaitmorttoutà fait, l'autre essayait de repousser la mort à coups de ruades.

Le troisième picador, le seul qui fût resté debout, se tenait sur son cheval, immobile comme une statue de bronze.

Après une investigation d'un instant, le taureau fut lixé.

Son œil s'arrêta sur le groupe qui emmenait le picador blessé.

Il gratta le sable, qu'il fit jaillir jusque sur les gradins avec ses pieds de devant, abaissa son nez au niveau du sillon qu'il venait de creuser, poussa un beuglement terrible, et s'élança sur le groupe.

Les trois hommes qui emportaient le blessé l'abandonnèrent et coururent à la barrière.

•j\ PAGES C110IS1ES 1) ALEXANDRE DUMAS.

Le picador, presque évanoui, mais ayant cependant encore la conscience du danger, fit deux pas, battit un instant l'air de ses mains, et tomba en essayant d'en l'aire un troisième.

Le taureau se dirigeait sur lui.

Mais sur sa route il rencontra un obstacle.

Le dernier picador s'était enfin ébranlé, et il étail venu se placer entre ranimai furieux et son camarade blessé.

Le taureau fil plier sa lance comme un roseau, et ne lui donna qu'un coup de corne en passant.

Le cheval, grièvement blessé, pivota sur ses pieds de derrière et emporta son maître à l'extrémité de l'arène.

Le taureau parut hésiter entre le cheval encore vivant et le picador qui semblait mort.

Il s'élança sur le cheval.

Puis, après l'avoir fouillé profondément, et avoir laissé dans une des nouvelles blessures qu'il venait de lui faire ce lambeau de cape dont nous avons parlé, il se retourna vers l'homme que Lucas Blanco aidait à se soulever sur un genou.

Le cirque éclatait en applaudissemen ts, les « bravo, toro ! » ne cessaient pas. Quelques voix, plus enthousiastes, l'appelaient « joli garçon, cher taureau. »

11 fondit sur Lucas Blanco et sur le picador. Lucas Blanco fit un pas de côté, étendit son manteau entre lui et le blessé; le taureau, trompé, s'élança sur la cape mouvante.

Je regardai nos compagnons : Boulanger était pâle; Alexandre était vert; Maquet, comme la nymphe Biblis, fondait littéralement en eau.

IMPRESSIONS DE VOYAGE. 9o

Si j'avais eu un miroir, madame, je vous dirais comment j'étais moi-même. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'étais si fort ému, que je n'éprouvais absolument rien de ce dégoût qui m'avait été tant promis, et que moi, qui me sauve quand je vois un cuisinier prêt à tuer une poule, je ne pouvais détacher mes yeux de ce taureau qui avait déjà à peu prés tué trois chevaux et blessé un homme.

Il s'était arrêté sur lui-même, ne comprenant rien sans doute à la faihlesse de l'obstacle qu'on lui avait opposé, et il s'apprêtait à continuer la lutte.

Ce fut encore Lucas Blanco qui lui offrit le combat, ayant sa cape de taffetas bleu pour toute arme offensive et défensive.

Le taureau s'élança sur Lucas. Lucas fit une passe semblable à la première et se retrouva à dix pas plus loin que lui.

Pendant ce temps, chulos et banderilleros étaient redescendus dans l'arène; les valets du cirque étaient revenus chercher le picador, qui, appuyé sur eux, gagnait la barrière en marchant plus facilement.

Toute la quadrille entourait le taureau, agitant ses capes; mais le taureau n'avait de regards que pour Lucas Blanco. C'était une lutte entre lui et cet homme, dont aucune autre attaque ne pouvait I" distraire.

Quand un taureau regarde un homme ainsi, il est bien rare que ce ne soit pas un homme mort.

— Vous allez voir, me dit Rocca, en me posant la main sur le bras, vous allez voir.

— Arrière! Lucas, arrière! crièrenl d'une seule voix tous les chulos et tous les banderilleros.

— Arrière, Lucas! cria Cucharès.

Lucas regarda dédaigneusement le taureau.

Le taureau vint droit à lui la tète basse.

Lucas lui posa la pointe du pied entre les deux cornes et lui sauta par-dessus la tète.

Alors ce ne furent plus des applaudissements, ce ne furent plus des cris, ce furent des rugissements.

— Bravo, Lucas! crièrent vingt mille voix. Viva Lucas! viva ! viva!

Les hommes jetaient leurs chapeaux et leurs pétacas dans l'arène, les femmes jetaient leurs bouquets et leurs éventails.

Lucas saluait en souriant, comme s'il eût joué avec un chevreau.

Nos compagnons, tout pâles, tout verts et tout ruisselants qu'ils étaient, applaudissaient et criaient comme les autres.

Mais ni ces cris ni ces applaudissements furieux ne détournaient le taureau de son idée de vengeance. Au milieu de tous ces hommes, c'était Lucas que son regard suivait, et tous ces manteaux voltigeant à ses yeux ne pouvaient lui faire oublier ce manteau bleu céleste contre lequel il s'était deux fois inutilement heurté.

11 s'élança de nouveau contre Lucas, mais cette fois en mesurant son élan de manière à ne pas le dépasser.

Lucas l'évita par une volte habile.

Mais l'animal n'était qu'à quatre pas de lui.

II revint sans lui donner relâche.

Lucas lui jeta sa cape sur la tète et gagna la barrière à reculons.

Voilé un instant, le taureau laissa prendre à son adversaire une dizaine de pas d'avance; mais la cape éclata en lambeaux, et le taureau s'élança de nouveau sur son ennemi.

C'était une question d'agilité. Lucas arriverait-il à la barrière avant le taureau? Le taureau aurait-ii rejoint Lucas avant qu'il eût atteint la barrière?

Lucas mit le pied sur un bouquet, le pied glissa sur des Heurs humides; il tomba.

Un grand cri retentit poussé par vingt mille voix, puis un profond silence lui succéda.

Il me passa comme un nuage devant les yeux; au milieu de ce nuage je vis un homme jeté à quinze pieds de haut.

Et, chose étrange, au milieu de cet éblouissement, tous les détails de la toilette du pauvre Lucas m'apparurent. Sa petite veste bleue, brodée d'argent, son gilet rose à boutons ciselés, sa culotte blanche, toute passementée sur les coutures.

Il retomba. Le taureau l'attendait; mais un autre adversaire attendait le taureau.

C'était le premier picador, monté sur un cheval frais, et qui, rentré dans l'arène, fondit sur l'animal au moment où il abaissait ses cornes vers Lucas.

Le taureau, se sentant blessé, releva la tète; et, comme s'il eût été sûr de retrouver Lucas où il le laissait, il fonça sur le picador.

A peine eut-il laissé Lucas derrière lui, que Lucas se releva, salua le public en riant. Par un miracle,

les cornes avaient passé des deux côtés de son corps : c'étail le iront seul de l'animal qui l'avail lance dans l'espace.

Par un autre miracle encore, il était retombé

sans se l'aire aucun mal.

Une immense rumeur de joie parcourut tout le cirque, la respiration revenait à vingt, mille personnes.

Maquet était presque évanoui, Alexandre ne valait guère mieux et demandait un vvvi-n d'eau.

On le lui apporta.

Il en but quelques gouttes, et le rendant aux trois quarts plein :

— Portez cela au Mançanarès, dit-il, cela lui fera plaisir.

En ce moment on entendit une grande rumeur : les trompettes sonnèrent...

Cet événement nouveau et imprévu, c'était l'arrivée de la reine mère.

La reine mère, cette gracieuse et belle femme que vous avez vue à Paris, et qui semble la sœur aînée de sa fille, aime les courses de taureaux comme pourrait le faire une simple marquise; elle était parvenue à se dérober aux fêtes du jour, et elle accourait prendre une heure de ce fiévreux spectacle qui nous brûlait.

A peine les trompettes eurent-elles annoncé son arrivée, à peine eut-elle paru dans la pénombre de sa loge, que, comme par magie, tout le drame du cirque s'arrêta.

On laissa le picador, son cheval et le taureau se tirer d'affaire comme ils pourraient, et toute la

quadrille alla se former en colonne en face du toril.

Cucharès, le Salamanchino et Lucas Blanco marchaient les premiers.

Derrière eux venaient les trois picadors. Le picador blessé, que nous axions cru mort, s'était fait remettre en selle sur un cheval neuf, et, n'eût été son extrême pâleur, on eût pu croire qu'il ne lui était rien arrivé. Celui qui occupait le taureau s'en était débarrassé et avait repris son rang.

Derrière les picadors venaient les quatre chulos, derrière les chulos les banderilleros, derrière eux les valets du cirque.

Seul, le cacbetero n'était pas du cortège.

Le taureau, acculé à la loge de l'ayuntamiento, regardait cette procession d'un air stupide.

(Juant à la procession, elle ne s'inquiétait pas plus du taureau que s'il n'eût jamais existé.

Elle s'avança marchant au pas sur la mesure de la musique, et vint mettre un genou en terre devant la reine.

La reine laissa toute la quadrille pendant quelques secondes dans cette attitude, comme pour dire qu'elle acceptait son hommage; puis elle lui lit signe de se relever.

Tous ceux qui la composaient se relevèrent et saluèrent.

Puis, sur un second signe, les rangs furent rompus et chacun rentra dans son rôle, les picadors abaissant leurs lances, les cbulos secouant leurs manteaux, les banderilleros courant préparer leurs banderilles.

Pendant ce temps, le taureau, pour ne pas rester à ne rien taire sans doute, avait piqué sur un pauvre cheval que nous croyions mort, et que lui avait senti vivant : il l'avait pris en dessous avec ses deux cornes, l'avait soulevé de t3rre, et le promenait sur son cou.

Le cheval, par un dernier effort, redressait la tèle, et laissait échapper une dernière plainte qui n'avait pas la force d'arriver au hennissement.

En voyant ses ennemis revenir à l'attaque, le taureau secoua le cheval comme il eût fait d'un panache ordinaire.

Le cheval tomha, puis, par un dernier élan d'agonie, se releva sur ses quatre pieds, et tout chancelant alla s'abattre près du toril.

Le taureau le regarda s'éloigner.

— Retenez bien ceci, me dit Rocca, et vous me direz après si je me connais ou non en tauromachie. A quelque endroit que soit frappé le taureau, s'il n'est pas tué raide, il ira mourir sur le cheval qui vient de tomber. Je vous l'ai dit, c'est un véritable collant.

Le taureau avait tué trois chevaux et en avait blessé deux. L'alguazil lit signe aux picadors de s'éloigner.

Les picadors gagnèrent l'extrémité du cirque située en face du toril, et s'appuyèrent tous trois à l'olivo, la tête tournée vers le milieu du cirque.

Les chulos firent jouer leurs capes.

Le taureau se remit en mouvement, et les fuites recommencèrent. Trois ou quatre fois le taureau poursuivit ses adversaires jusqu'à la barrière, et

nous donna ce spectacle gracieux de ces hommes bondissant avec leur cape étendue au-dessus de leur tète.

l'n banderillero entra tenant une banderille de chaque main; ses trois compagnons le suivaient armés comme lui.

Ce n'est point une chose commode que d'enfoncer des banderilles au taureau.

Il faut les lui planter à la fois dans l'épaule droite et dans l'épaule gauche; plus elles sont parallèlement plantées, mieux le tour est fait.

Les chulos dirigèrent le taureau vers le banderillero; le banderillero lui enfonça les deux dards dans les deux épaules et, en même temps, du ventre rebondi de chacun de ces dards sortit une volée de cinq ou six petits oiseaux, chardonnerets, linots, .serins.

Quelques-unes de ces malheureuses petites bêtes, tout étourdies, ne purent prendre leur vol, et s'en allèrent tomber sur le sable de l'arène.

Aussitôt cinq ou six personnes s'élancèrent du couloir et les allèrent ramasser, au risque d'être éventrées par le taureau.

Mais celui-ci commençait à perdre visiblement la tête; il n'avait plus dans sa poursuite cette volonté tenace qui rend l'animal si dangereux. Il fondait d'un chulosur l'autre, donnant ses coups de corne comme le sanglier donne ses coups de boutoir, mais se laissant distraire d'un ennemi par un autre ennemi.

l'n second banderillero apparut.

A sa vue, le taureau parut se calmer tout à coup, mais se calmer pour assurer sa vengeance. Sans

doute il reconnut aux mains du nouveau venu les instruments de douleur qu'il secouait à ses épaules, car il fondit sur lui sans que rien pût le détourner ni l'arrêter. Le banderillero l'attendit ses flèches à la main. Mais une seule resta plantée dans l'épaule de l'animal. En même temps un léger cri se lil entendre : la manche ruse du banderillero se teignit, île pourpre, sa main se couvrit de sang, chacun de ses doigts ruissela. La corne venait de lui traverser le haut du bras.

Il gagna la barrière, sans permettre qu'on le soutint; mais, au moment où il s'apprêtait à la franchir, il s'évanouit. Nous le vîmes passer dans le couloir la fête renversée et sans connaissance.

C'était assez de désastres pour un seul taureau, la trompette sonna la mort.

Aussitôt chacun s'écarta. La lice appartenait dès lors au torero.

Le torero était Gucharès.

Gucharès s'avança ; c'était un homme de trente-six à quarante ans, de taille ordinaire, maigre, grêlé de peau, et au teint basané; c'est, sinon un des toreros les plus habiles, les Espagnols lui préfèrent Montés et le Ghiclanero, du moins un des plus hardis. Cucharès fait en face du taureau des choses merveilleuses d'audace, qui dénotent une connaissance approfondie du caractère de l'animal. Un jour qu'il luttait avec Montés, qui l'avait emporté sur lui, ne sachant plus que faire pour reconquérir une part de ces bravos que lui enlevait son heureux rival, il alla se mettre à genoux devant un taureau furieux.

Le taureau étonné le regarda deux ou trois

secondes ; puis, comme effrayé d'une pareille hardiesse, il abandonna Gucharès pour poursuivre un chulo.

Cucharès s'avança donc; il tenait à la main gauche son épée cachée par la muleta.

La muleta, madame, est une pièce de drap rouge emmanchée à un petit bâton : c'est le bouclier du torero.

Gucharès traversa tout le cirque, alla mettre un genou en terre devant la loge royale, et, levant son petit chapeau de la main droite, il demanda à l'auguste spectatrice la permission de tuer le taureau.

La permission lui fut accordée d'un signe et avec un sourire.

Cucharès jeta son chapeau loin de lui avec un geste d'orgueil qui n'appartient qu'à l'homme qui va lutter avec la mort, et s'avança vers le taureau.

Toute la quadrille était à ses ordres et voltigeait autour de lui.

A partir de ce moment, rien ne se fait plus qu'à la volonté du torero. Il a choisi son lieu de combat, il sait d'avance l'endroit où il veut frapper le taureau; tout le monde va manœuvrer pour conduire le taureau à l'endroit désigné.

L'endroit désigné était au-dessous de la loge royale.

Mais les chulos mirent de la coquetterie à l'aniener là ; eux aussi étaient bien aises d'avoir leur triomphe. Ils tirent faire un grand détour au taureau, le forcèrent de passer devant la loge de l'ayuntamiento, le ramenèrent au toril, et de là à la place

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où Cucharès l'attendait, la muleta d'une main, l'épée «le l'autre.

En passanl près du cheval qu'il avait soulevé sur sa tête, et qui celle fois était bien mort, il se détourna pour lui donner encore deux ou trois coups de corne.

— Voyez-vous! voyez-vous ! nie dit Hocca.

Lorsque Cucharès vit le taureau en face de lui, il lit un signe.

Tout le monde s'écarta.

L'homme et l'animal se trouvèrent en lace l'un de l'autre.

L'homme avec sa petite épée mince, longue et affilée comme une aiguille.

L'animal avec sa force incommensurable, ses cornes terribles, son jarret plus rapide que celui du plus rapide cheval.

L'homme était bien peu de chose, en vérité, en face d'un pareil monstre.

Seulement, le rayon de l'intelligence jaillissait du regard de l'homme, tandis que le feu de la férocité brillait seul dans le regard du taureau.

il était évident que tout l'avantage était à l'homme et que, dans cette lutte inégale cependant, c'était le faible qui devait vaincre.

Cucharès fit flotter sa muleta aux yeux du taureau.

Le taureau fondit sur lui. Cucharès tourna sur le talon. La corne gauche de l'animal effleura sa poitrine.

C'était une passe magnifique ; tout le cirque éclata en applaudissements.

IMPRESSIONS DE VOYAGE. lOo

Ces applaudissements semblèrent irriter le taureau; il revint sur Cucharès : cette fois celui-ci l'attendit l'épée à la main.

Le choc fut terrible; on vit l'épée plier comme un cerceau, puis voler en l'air.

La pointe avait touché l'os de l'épaule ; l'épée avait fait ressort, et, toute sifflante, avait échappé à la main du torero.

On fut sur le point de huer Cucharès, qu'une nouvelle voltenon moins habile que la première déroba à son ennemi.

Les chulos s'avancèrent alors pour distraire le taureau; mais Cucharès, tout désarmé qu'il était, leur fit signe de rester en place.

En effet, il lui restait sa muleta.

Il se passa alors une chose merveilleuse, et qui indiquait chez l'homme cette profonde connaissance de l'animal, si nécessaire à celui qui le combat pendant cinq minutes avec ce simple drapeau de pourpre. Cucharès conduisit le taureau où il voulut, l'excitant à lui faire perdre jusqu'à l'instinct. Dix fois le taureau fondit sur lui, passant tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, l'effleurant chaque fois, ne le touchant jamais.

Enfin, Cucharès, criblé d'applaudissements, ramassa une épée, l'essuya tranquillement, et se remit en garde.

Cette fois, la fine lame disparut, dans toute sa longueur, juste entre les deux épaules du taureau.

L'animal s'arrêta frémissant sur ses quatre pieds; on sentait que sinon le fer, du moins le froid du fer avait pénétré jusqu'à son cœur.

La poignée seule apparaissait au-dessus de la nuque.

Gucharès ne s'inquiéta plus du taureau, et alla saluer la reine.

De son côté, le taureau, se sentant blessé à mort, regarda tout autour de lui, puis, d'un trot déjà alourdi par l'agonie, il se dirigea vers le cheval. - Voyez. -nous'/ me dit Rocca, voyez-vous?

En effet, arrivé près du cadavre du cheval, le taureau tomba sur ses deux genoux, poussa un meuglement plaintif, abaissa le train de derrière comme il avait abaissé le train de devant, et se coucha, la tête seule soulevée encore.

Ce fut alors que le cachetero sortit du couloir, rampa jusqu'au taureau, leva son poignard, prit son temps et frappa.

La foudre n'eût pas été plus prompte. La tète retomba sans un seul frémissement; l'animal expira sans une seule plainte.

Aussitôt, la musique sonna la mort du taureau.

Au son de cette musique, une porte s'ouvrit, quatre mules traînant une espèce de palonnier entrèrent.

Ces mules disparaissaient sous de magnifiques aparejos tout resplendissants de bouffettes de soie, tout ruisselants de grelots.

On commença par attachera leur palonnier, l'un après l'autre, les trois chevaux morts, qu'elles emportèrent avec la rapidité de l'éclair.

Puis vint le tour du taureau, qui disparut à son tour par la sortie de la chair morte.

La porte se referma derrière lui.

Quatre grandes lignes restaient sur le sa outes tachées de sang; c'étaient les lignes tra

jar les chevaux et le taureau morts.

Çà et là dans le cirque, on voyait encore quelques lutres taches roup

Quatre valets entrèrent, deux avec des râteaux, deux avec des paniers pleins de sable. En dix -. toutes ces traces de la première course eurent disparu.

Les picadors allèrent reprendre leur place à gauche du toril: les chulos et les banderille droite. Lucas Blanco, qui succédait à Gucharès. plaça un peu en arrière : la musique sonna l'entrée, la porte s'ouvrit, et le second taureau parut.

Une des grandes qualités de ce merveilleux spectacle, madame, c'est qu'il n'a jamais d'entr'actes ; la mort même d'un homme n'est qu'un accident ordinaire qui n'interrompt rien. Gomme dans nos théâtres bien organisés, tous les rôles sont distribués en double et en triple.

il en est des taureaux comme des hommes, madame; il y en a de lâches et de braves, de lianes et de rusé rsévérants et d'oublieux.

Le taureau qui entrait était noir comme le premier, il avait sept ans comme le premier, il venait

— forêts de PAlamine comme le premier. Aux yeux de tout le monde, c'était le frère du premier; mais, malgré toutes ces ressemblances, il ne put tromper Rocca.

— Si vous ave/, une visite à faire, me dit-il, \ route/, de cette course-ci.

— Pourquoi.'

— Parce que le taureau est mauvais.

— A quoi voyez-vous cela?

— .le le vois.

Le taureau était mauvais.

Comme le premier, il courut sur les trois chevaux, mais à chaque élau la lance du picador suffit pour l'arrêter, ou plulôt pour l'éloigner. Repoussé trois fois, il continua son chemin en mugissant de douleur.

Tout le cirque éclata en huées et en sifllets.

Les spectateurs du cirque, madame, sont les spectateurs les plus impartiaux que je connaisse. Ils sifflent ou applaudissent également, selon leurs mérites, bètes et gens, homme et taureau. Pas un beau coup de corne, pas un beau coup de lance, pas un beau coup d'épée ne passe inaperçu. On a vu douze mille spectateurs demander d'une seule voix la grâce d'un taureau qui avait éventré neuf chevaux et tué un picador. La grâce fut accordée, et le taureau, chose presque inouïe, sortit vivant de l'arène.

Le nôtre n'était pas destiné à être sauvé d'une si glorieuse façon. Les picadors eurent beau l'aiguillonner, les banderilleros eurent beau lui enfoncer leurs banderilles, rien ne put le décider au combat.

C'est alors que le cri : « Perros! perros! » retentit.

Perro veut dire cltien, et par conséquent perros veut dire les chiens.

Quand un taureau ne se décide pas à attaquer, quand il ne se croit ' pas sous la douleur, quand il ne

1 Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie.

[Tartuffe, III, Se. iv.) Cf. Le Dépit amoureux, III, Se. vi.

se conduit pas en brave taureau enfin, on demande soit perros, soit fucgo.

Cette fois on demandait les chiens. L'alguazil interrogea de l'œil la loge de la reine, et fit signe que les chiens étaient accordés.

Aussitôt ce signe fait et interprété, chacun s'éloigna du taureau. On eût dit que le pauvre anima avait la peste.

Il s'arrêta seul au milieu de l'arène, regardant autour de lui et paraissant s'étonner de ce repos qui lui était accordé. Sans doute si quelque compartiment du système cérébral est chez le taureau destiné aux souvenirs, celui-ci se rappela les sauvages prairies où il avait été élevé, et il crut qu'on allait le reconduire au pied de ses montagnes rocheuses et aux lisières de ses sombres forêts.

S'il espérait cela, son illusion fut courte.

La porte s'ouvrit. Un homme, tenant un chien dans ses bras, entra; un second suivit le premier, puis un troisième le second.

Enfin, six hommes entrèrent, armés chacun d'un terrible perro.

A la vue du taureau, les six dogues éclatèrent en aboiements; les yeux leur sortirent de la tête, leurs bouches se fendirent jusqu'aux oreilles; ils eussent dévoré leurs maîtres, si leurs maîtres ne les eussent point lâchés. Leurs maîtres, qui ne se souciaient pas de mourir comme Jézabel, lâchèrent leurs animaux, qui fondirent sur le taureau.

Le taureau, à leur vue, avait deviné ce qui allait se passer, et il avait été à reculons se coller à la barrière.

Km iiiic seconde, la limite aboyante eut franchi toute la largeur du cirque, et le combat commença.

Contre ces nouveaux antagonistes, le taureau retrouva toute sa vigueur; on eût dit que le courage, qui lavait abandonné dans sa lutte avec les hommes, lui revenait en face de ses ennemis naturels.

Quant aux chiens, ils étaient de bonne race, dogues et bouledogues; l'un d'eux était bien certainement né à Londres : c'était le plus petit et le plus acharné de tous. Il nie rappela ce pauvre Mylord, d'italique mémoire, que vous ave/, connu, madame, et dont vous avez lu les merveilleuses aventures dans le Speronare et clans le Corricolo.

Ce spectacle n'était pas nouveau pour moi, quoique l'un des acteurs ne fût pas le môme. Souvent, dans nos belles forêts de Gompiègne, de Villers-Gotterets ou d'Orléans, j'ai vu le sanglier, acculé à quelque rocher ou à quelque tronc d'arbre, tenant tête à toute une meute qui couvrait la terre à dix pas autour de lui, comme un tapis mouvant et bariolé. De temps en temps, un de ces hardis combattants, soulevé par le groin terrible, bondissait, lancé à dix ou douze pieds de hauteur, et, après avoir fait dans l'espace deux ou trois tours sur lui-même, retombait sanglant, é ventre , les entrailles traînantes.

Il en était ainsi de ce nouveau combat; un chien fut jeté dans l'arène au milieu des spectateurs; un autre, lancé presque perpendiculairement, retomba sur la barrière, et se cassa les reins en retombant.

IMPRESSIONS DE VOYAGE. tl|

Les autres furent foulés aux pieds du taureau, mais se relevèrent. Deux le saisirent aux oreilles; un autre, c'était le plus petit, lui lit une prise au museau; le quatrième le tourna.

Tout à coup, vaincu par une horrible douleur, le taureau poussa un meuglement terrible, puis il se mit à essayer de fuir cette douleur qui le suivait toujours croissante. Sa tète relevée semblait celle d'un animal informe, car les trois chiens n'avaient pas lâché prise, pas plus que le quatrième, et ces excroissances étranges semblaient ne faire qu'un avec lui. Deux fois il fit ainsi le tour de l'arène, puis essaya des écarts à droite et à gauche, rua, se roula, bondit; tout fut inutile : les inflexibles mâchoires restèrent serrées, et le taureau s'arrêta, vaincu, la tète basse, et le devant du corps incliné sur ses deux genoux.

On cria : Bravo perros! comme on avait crié : Bravo toro! comme on avait crié : Bravo Cucharès!

Un des chulos s'avança avec une épée ; un taureau livré aux chiens n'est pas digne de l'épée du matador ni de la blessure entre les deux épaules. Ce sont les taureaux braves que l'on frappe en face, ce sont ceux qui essaient de tuer que l'on tue; les autres, on les assassine de côté, on les poignarde par derrière.

Le chulo s'avança vers le taureau, et lui enfonça trois fois son épée dans le liane avant qu'il tombât. La troisième fois, il loucha le cœur, et le taureau se coucha.

Ce fut alors au cachetero de faire son devoir.

il s'approcha à son tour et le lit.

Il fallut que les maîtres vinssent détacher leurs chiens de l'animal expiré; ils le tenaient encore... [De Paris à Cadix, t. I, eh. vu et vin, p. 105-125.)

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