‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 42 sur 95 · lu 'nui francs de noire monnaie · texte numérisé non relu

lu 'nui francs de noire monnaie

2. Les bourlaks forment une corporation de gens qui liaient les bateaux sur le Volga.

nous-mêmes, vous comprenez bien, pour donner suite à l'affaire.

- Oui, en effet, je comprends. Et vous dites que maintenant le métier devient plus difficile?

— Oui, mon respectable monsieur; si stupide qu'il soit, le paysan apprend. L'une de ces brutes-là me racontait bier que les oiseaux s'habituaient à la vue de mannequins qu'il mettait dans son champ pour les empêcher de manger son grain, et finissaient par comprendre que ce n'était pas un homme. Eh bien, le paysan finit par faire comme l'oiseau : il s'entend avec ses camarades; la moitié d'un village, tout un village déclare qu'il n'est pas en mesure de payer, et s'adresse à son propriétaire; le propriétaire est quelquefois bien en cour; il passe par- dessus le bailli, et va droit au ministre, et, par le ministre, il obtient le temps que nous ne voulions pas accorder; de sorte que, comme je vous le disais, nous sommes obligés de mettre notre esprit à la torture pour faire face à nos pauvres besoins.

— Et pouvez-vous, mon cher camarade, me dire quelques-uns des moyens que votre esprit vous suggère? Vous m'avez l'air d'un gaillard qui, sous ce rapport-là, ne manque pas d'imagination.

— Pour mon compte, c'est vrai, je n'ai pas trop à me plaindre, oui, l'hiver dernier, par exemple, j'ai eu une idée.

— Voyons l'idée.

— Par un froid de trente-deux degrés, j'ai rassemblé les paysans et je leur ai dit :

» — Aies petits frères, l'empereur, vous le savez, ne boit que du vin de Champagne, qu'il fait venir

de France. Il parait que le vin de Champagne n'est bon que glacé; donc, de tous les points de son empire, il demande de la glace. Nous allons casser la glace sur le Volga; puis tous ceux qui ont des télègues et des chevaux conduiront cette glace à Saint-Pétersbourg. Mais, comme il faut être juste, les uns casseront la glace et les autres la conduiront. Seulement, mes petits frères, il faut nous dépêcher, de peur du dégel.

» Vous comprenez, bien, ce fut à qui ne casserait pas la glace et à qui ne la conduirait pas. Cependant, je pressais, j'insistais, je menaçais. Un jour, je rassemblai les paysans et leur dis :

» — Mes bons amis, il me vient une idée à laquelle vous allez tous applaudir.

» Il se fit un silence qui prouvait l'attention que chacun mettait à m'écouter.

» — L'empereur demande de la glace, continuaije; mais la glace n'est pas comme le vin, — qui est bon dans une province et mauvais dans une autre. — La glace, c'est de la glace, et, qu'elle vienne du Volga ou d'ailleurs, cela ne change rien à sa qualité.

» Une adhésion unanime accueillit mes paroles.

» Je repris :

» — Eh bien, la glace, au lieu de la faire casser sur notre fleuve, je la fais casser sur le lac Ladoga; ce sera plus près de Saint-Pétersbourg, elle arrivera plus tôt, et, par conséquent, le transport sera moins cher.

» — Jiravo! crièrent en chœur mes paysans, vive notre stavano'i!

[66 l'Ali ES CHOISIES I) ALEXANDRE DUMAS.

» — Vive notre stavanoï! c'est bientôt dit, mes enfants; mais, pour casser la glace, il faut que je prenne des rabotschniks (travailleurs); pour la faire porter à Saint-Pétersbourg, il faut que je loue des télègues et des somovoï iôvoschiks (voituriers); tout cela me coûtera au moins deux mille roubles.

» Les paysans, qui commençaient à comprendre, poussèrent un cri de terreur.

» — Quinze cents au plus bas, en marchandant bien. Je vous donne trois jours pour vous décider. Songez au dégel !

t> Au bout de trois jours, le maire m'apporta mes quinze cents roubles.

— C'était fort ingénieux, lui dis-je.

— De temps en temps, aussi, continua le stavanoï, je leur rends des services. Un jour, un paysan de Savkina mit le feu au village. Vous savez, mon respectable monsieur, qu'ici, quand une maison brûle, tout brûle.

— Et pourquoi le paysan avait-il mis le feu à son village?

— Oh! qui sait?... Parfois, un paysan se ligure qu'il a à se plaindre de son propriétaire, parce que le propriétaire a fait fouetter sa femme, ou désigné son fds comme recrue : alors, pour se venger, il met le feu au village et se fait vagabond. Un paysan avait donc mis le feu au village de Savkina; tout avait brûlé, — c'est bien. Le maire écrit au pomeschik (propriétaire), lui demandant la permission, pour les paysans, de couper du bois dans ses forêts. Le pomeschik accorde la permission, mais il désigne une forêt éloignée de huit verstes, tandis qu'il y en

avait une à la porte du village. Que font mes drôles? Au lieu d'aller couper leur sapin dans la forêt désignée, ils le coupent dans celle qui était la plus proche... Un beau jour, les maisons rebâties — il y en avait deux cents à peu près, — on entend dire que le propriétaire a eu vent de la chose et qu'iJ envoie son intendant pour vérifier. Vous comprenez, ça fait un trou dans une forêt, deux cents maisons à soixante ou soixante et dix sapins par maison, l'une dans l'autre. Il s'agissait de deux cents coups de verges au moins pour chacun et, pour quelques-uns peut-être, de la Sibérie! — A qui s'adressent-ils? A moi, sachant que j'étais un homme de ressource.

» — Combien avez-vous de temps devant vous-, mes petils pigeons? leur demandai-je.

» — Un mois, me répondent-ils.

» — Un mois? En ce cas, vous êtes sauvés.

» Voilà mes coquins qui sautent de joie.

» — Oui, ajoutai-je; mais, vous le savez, il y a un proverbe russe qui dit qu'un bon conseil ne saurait trop se payer.

» Mes gaillards écoutaient encore; mais ils ne sautaient plus.

» — Il vous en coûtera à chacun dix roubles argent; c'est pour rien.

» Ils poussent les hauts cris.

» — Dame, leur dis-je, c'est à prendre ou à laisser. Seulement, songez que vous n'avez qu'un mois devant vous. Dans trois jours, il ne sera plus temps.

» Le lendemain, ils reviennent en offrant cinq roubles.

)) — Dix roubles; pas un kopek de moins.

» Le surlendemain, ils reviennent en offrant huit roubles.

» — Dix roubles, mes petits pigeons! dix roubles!

» Le troisième jour, ils reviennent avec les dix roubles.

» — Mais, disent-ils, répondez-vous qu'il ne nous arrivera rien?

» — Je vous réponds que l'on ne s'apercevra pas qu'il manque un seul arbre.

» — Vous est-il égal de nous dire la ebose avant de toucher l'argent?

» Il faut vous dire que les paysans russes sont défiants en diable. Ce n'est pas étonnant : ils ont été si souvent volés.

» — Volontiers, leur répondis-je. C'est bien convenu pour dix roubles par cabane, si je vous tire d'affaire?

» — C'est convenu.

» — Eh bien, nous sommes au mois de novembre. Il y a quatre pieds de neige. Le traînage est établi. Que chaque famille aille couper dans l'autre forêt autant de sapins qu'elle en a employé à la construction; qu'elle les amène à cette forêt-ci, et qu'elle les plante dans la neige. Ils tomberont au dégel, c'est vrai; mais le dégel, c'est au mois de mai; l'intendant sera venu, et il n'y aura vu que du feu.

» — Le moyen est bon, dit le plus vieux paysan; par ma foi, oui, il est bon.

» — Alors, donnez-moi mes dix roubles par isba.

» Personne ne se pressait.

» — Dites donc, reprit le même paysan, est-ce que ce ne serait pas assez de cinq roubles?

» — C'est convenu à dix roubles, dix roubles ou rien.

» — Et maintenant que nous avons le conseil, si nous ne vous donnions rien?... C'est une façon de dire, vous comprenez.

» — Si vous ne me donniez rien, mes drôles, voici ce que je ferais : quand l'intendant viendrait, j'irais avec lui au premier sapin venu, et je lui dirais...

)) — C'était pour plaisanter, fit le paysan; voilà vos dix roubles, monsieur le stavanoï, et des merci avec.

» Et chacun me donna ses dix roubles. Au bout de trois semaines, les sapins étaient aussi drus dans la forêt du village qu'ils l'avaient jamais été. L'intendant vint, on lui montra les sapins à leur place, et, dans l'autre forêt, la place où ils manquaient. Il partit convaincu qu'on avait fait un faux rapport au pomescbik, et il ne fut jamais plus question de rien. Il est vrai qu'un an après, je fus nommé bailli, et quittai le gouvernement de Saratof pour celui de ïver, où je suis maintenant.

— El, comme bailli, avez-vous autant d'imagination que vous en aviez comme stavanoï?

— Oh! vous en voulez trop savoir en un jour! me dit mon homme avec ce fin sourire particulier à l'employé russe. Bailli, je vous ai dit ce que faisaient les stavanovniés i ; adressez-vous à un sta-

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