Caloubchi/;, mon petit pigeon
et vous trouverez en moi un homme disposé à vous plaindre.
— Eli bien, autrefois, mon très estimable monsieur, je, servais dans le chef-lieu d'un district; j'avais trois cent cinquante roubles assignats (trois cent vingt francs de la monnaie de France); j'avais une famille composée de cinq personnes; eh bien, je vivais aussi bien que qui que ce lût au monde : c'est que, dans ce temps-là, on comprenait à merveille qu'un honnête homme qui sert loyalement son gouvernement doit boire et manger. Il n'en est plus de même aujourd'hui, il faut se serrer le ventre. On appelle cela des améliorations, mon vénérable monsieur; moi, j'appelle cela l'abomination de la désolation.
— Que voulez- vous! lui dis-je, ces diables de philosophes ont fait les libéraux, les libéraux ont fait des républicains; et qui dit républicain dit guerre aux abus, économies, réformes, tous vilains mois mal sonnants, que je méprise autant que vous les méprisez, si je ne les méprise pas davantage.
.Nous nous serrâmes tendrement la main, comme font des hommes qui se trouvent être exactement du même avis.
Dès lors, je compris que mon homme n'aurait plus de secret pour moi.
Il continua :
— Je vous disais donc que je servais dans un chef-lieu de district; notre gouvernement était très éloigné du centre. J'appelle le centre Moscou, attendu, vous le comprenez bien, que je ne regarderai jamais Saint-Pétersbourg comme la capitale
ICI) l'A CES CHOISIES U ALEXANDRE DUMAS.
de la Russie. Il fallait seulement aller une fois par an au gouvernement et porter quelques cadeaux à nos supérieurs, et, alors, nous étions tranquilles pour toute l'année ; nous n'étions ni jugés ni punis; on ne venait pas mettre le nez dans nos comptes; on s'en rapportait à nous et tout allait à merveille Le peuple soufïre moins aujourd'hui, nous disent les progressistes. Encore un mot nouveau, mon respectable monsieur, qu'il a fallu inventer, attendu qu'il n'existait pas dans la bonne vieille langue russe. Les employés ont plus de conscience, ajoutentils; erreur, ils sont plus rusés, voilà tout; mais les employés sont et seront toujours les employés. C'est vrai que nous prenions dans la poche du paysan; mais qui ne pèche pas devant Dieu et qui n'est pas coupable devant le roi? Je vous le demande à vousmême. Kst-il mieux de ne pas voler et de ne rien faire? Non, l'argent donne du cœur à la besogne. Autrefois, inférieurs et supérieurs, nous vivions comme de véritables frères, et cela nous donnait du courage. Par exemple, s'il arrivait un jour que quelqu'un perdit deux ou trois mille roubles aux cartes... cela peut arriver à tout le monde, hein?
— Sans doute, excepté à ceux qui ne jouent pas.
— Que voulez-vous faire dans un gouvernement éloigné? Il faut bien se distraire, s'amusera quelque chose. Eh bien, s'il arrivait à quelqu'un de nous de perdre deux ou trois mille roubles, vous comprenez bien que ce n'était point avec trois cent cinquante roubles par an qu'on pouvait les payer, n'est-ce pas?
— C'est évident.
— Eh bien, nous allions chez le bailli, — je n'étais point bailli alors, mais simple stavanoï, — et nous lui disions :
» — Voilà ce qui nous est arrivé, monsieur le bailli; aidez-nous, je vous prie.
» Le bailli se fâchait, ou faisait semblant de se larder; nous lui disions alors :
» — Vous comprenez bien, monsieur le bailli, que ce n'est point gratis que nous vous prions de nous aider; toute peine mérite salaire : vous aurez cinq cents roubles pour vous.
» — Vous êtes de la canaille! répondait-il; vous ne savez à quoi perdre votre argent; vous passez votre vie dans les cabarets à boire et à jouer aux cartes, comme des fainéants que vous êtes.
» — Nous ne sommes pas des fainéants, répondions nous, et la preuve, c'est que, si vous voulez bien nous donner un ordre pour lever immédiatement l'impôt, nous trouverons moyen, sur l'impôt, de vous donner mille roubles.
» — Et vous croyez, répondait le bailli, que, pour mille roubles, je vais vous autoriser à vexer de pauvres paysans, des malheureux qui n'ont pas le sou?
» — Voyons, monsieur le bailli, répondions-nous, mettons quinze cents roubles et n'en parlons plus.
)) il y en avait de durs, qui exigeaient jusqu'à deux mille roubles. Mais, enfin, on cédait; à deux mille roubles, il y avait moyen de faire ses affaires. Il donnait ordre de lever immédiatement l'impôt; — immédiatement, — ce mot-là, à lui seul, valait quatre mille roubles.
— Gomment cela?
— Vous allez voir. Nous arrivions au village, nous rassemblions les paysans, et nous leur disions :
» — Mes frères, comprenez-vous cela? voilà que notre père l'empereur a besoin d'argent, et demande non seulement l'impôt arriéré, mais encore l'impôt présent; il dit qu'il a fait assez longtemps crédit à ses chers petits pigeons et qu'il est temps qu'ils s'exécutent.
» C'étaient alors des plaintes et des lamentations à fendre des pierres; mais, Dieu merci! nous n'en étions pas dupes. Nous entrions dans les isbas; nous estimions le peu qu'il y avait, comme pour faire vendre; puis nous nous retirions dans un kabak, en disant :
» — Dépêchez- vous, mes frères, l'empereur s'impatiente !
» Alors, les paysans venaient à nous; ils nous priaient de leur donner, l'un quinze jours, l'autre trois semaines, l'autre un mois, pour réunir la somme.
» — Mes bons concitoyens, leur disions-nous, croyez- vous donc que ce soit pour notre compte que nous levons l'impôt? L'empereur a besoin d'argent; nous sommes responsables vis-à-vis de lui, et vous ne voudriez pas qu'il nous arrivât malheur pour vous avoir rendu service.
» Les paysans nous saluaient jusqu'à terre, puis se retiraient pour parler entre eux. Ils délibéraient une heure, quelquefois deux, et, le soir, nous voyions arriver le maire. Il nous apportait dix, quinze, vingt, vingt-cinq kopeks de la part de
chacun de ses paysans. Un village de cinq cents tiéglos rapportait, en moyenne, cent roubles, cent vingt-cinq roubles argent. Dix villages en rapportaient quinze cents, deux mille, trois mille. On donnait au bailli ses deux mille roubles assignats, et Ton avait encore pdur soi deux mille, deux mille cinq cents roubles argent1. On payait sa dette, et, au bout d'un mois, l'empereur, qui, sans cela, eût attendu un ou deux ans peut-être, était payé à son tour. Tout le monde y gagnait, l'État et nous. Et qu'est-ce que c'était pour les paysans que quinze ou vingt kopeks de plus? Une misère!
— Mais enfin, demandai-je, s'il y avait de ces paysans-là qui ne pussent pas réellement payer l'impôt?
— Si le maître est bon, le maître paye.
— Mais si le maître n'est pas bon?
— Alors, comme j'habitais le gouvernement de Saratof, je faisais vendre l'homme comme bourlak -.
— Mais, insistai-je, cette exaction... pardon, cette industrie est-elle tout à fait sans danger?
— De quel danger parlez-vous, mon respectable monsieur?
— Mais ceux que vous rançonnez ainsi ne peuvent-ils pas se plaindre?
— Sans doute, ils peuvent se plaindre.
— Eli bien, s'ils se plaignent?
— Comme c'est à nous qu'ils sont obligés de se plaindre, nous ne sommes pas assez ennemis de