‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 46 sur 95 · LÉOPOLD D'AVRIGNY · texte numérisé non relu

LÉOPOLD D'AVRIGNY

les petits oiseaux, la mort... —Cf. Alfred de Musset, Lettres de Dupais et Cotonet, passim, et surtout p. 208 (édit. Charpentier) : « Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, etc. » — Ce roman a été écrit en collaboration avec M. Paul Meurice.

M. d'Avrigny avait fait porter la lettre au curé par un homme à cheval; aussi le même jour, à cinq heures, le curé et le pâtre arrivèrent-ils.

Ce pâtre était un grossier paysan sans instruction aucune, et si M. d'Avrigny avait eu réellement quelque espérance de ce côté, il lui fut facile, au premier mot, de voir que cette espérance était bien chimérique.

N'importe, il ne l'introduisit pas moins près de sa fdle, sous prétexte que cet homme venait annoncer que le curé arriverait le lendemain.

Madeleine, qui, enfant, avait vu ce berger venir vingt fois à la maison de Ville-d'Avray, le reconnut avec plaisir.

En sortant avec cet homme de la chambre de Madeleine, M. d'Avrigny lui demanda ce qu'il pensait de sa fille.

Alors, celui-ci, avec la sottise de l'ignorance, lui dit qu'elle était bien mal, il est vrai, mais qu'à l'aide des herbes qu'il avait apportées avec lui, il en avait fait revenir de plus loin.

Et le vieux berger tira d'un sac des simples, dont la vertu, selon lui, était doublée par les époques de l'année dans lesquelles ils avaient été cueillis.

M. d'Avrigny jeta sur ces simples un seul coup d'œil, et reconnut que la combinaison de ces herbes ne devait produire évidemment d'autre effet que celui d'une tisane ordinaire; mais, en tout cas, comme elle ne pouvait pas faire de mal, il laissa le berger préparer son breuvage, et, désormais sans aucun espoir de ce côté, il remonta près du curé.

— Monsieur le curé, lui dit-il, le remède que

propose André est ridicule; mais comme il n'est pas dangereux, je le laisse faire. Il ne hâtera ni retardera d'une heure la mort de Madeleine, et cette mort aura lieu dans la nuit de jeudi à vendredi, vendredi matin au plus tard. J'en sais assez, ajoulat-il avec un sourire amer; oui, je suis un assez grand médecin pour croire que je ne me trompe point en prédisant cela!... Monsieur le curé, continua-t-il, vous le voyez, je n'ai donc plus d'espoir en ce monde.

— Espérez en Dieu, monsieur d'Avrigny, répondit le prêtre.

— Eh bien, répondit M. d'Avrigny avec un peu d'hésitation, voilà justement où je voulais en venir, monsieur le curé. Oui, j'ai toujours espéré, j'ai toujours cru en Dieu, surtout depuis que Dieu m'a donné ma fille; et pourtant, monsieur le curé, je vous l'avoue, des doutes ont souvent traversé mon esprit. Oui, l'analyse est sceptique : à force de ne voir que la matière, on arrive à douter de l'âme, et qui doute de l'âme est bien près de douter de Dieu... Qui nie l'ombre nie le soleil. J'ai donc parfois, dans mon pauvre orgueil humain, osé soumettre à un examen impie jusqu'au Seigneur lui-même. Ne vous scandalisez pas, mon père, car, à l'heure qu'il est, je me repens de ces révoltes; je les trouve coupables, ingrates, odieuses! Je crois...

— Croyez, et vous serez sauvé, dit le prêtre.

— Eh bien, c'est justement cette parole de l'Évangile que j'invoque, mon père, s'écria M. d'Avrigny; car, aujourd'hui, je ne crois pas seulement à l'esprit comme les superbes, je crois à la lettre, comme les

simples. Je crois que Dieu est bon, grand, miséricordieux, toujours éternel et toujours présent, même dans les infiniment petits événements de la vie. Je crois que l'Évangile de notre divin Sauveur ne renferme pas seulement des symboles, mais des faits. Je crois que l'histoire de Lazare et de la fille de Jaïre ne sont point des paraboles, mais des événements; qu'il n'est pas question de la résurrection des sociétés, mais purement et simplement du rappel des individus au jour et à la vie. Je crois enfin au pouvoir légué par lui à ses apôtres, et, par conséquent, aux miracles intervenus par la divine intercession des saints.

— Si cela est vrai, vous êtes heureux, mon fds, répondit l'homme de Dieu.

— Oh! oui, s'écria M. d'Avrigny en tombant à genoux; oui, car ayant cette foi aveugle, je puis me mettre à vos pieds et vous dire : Mon père, nul n'a mérité mieux que vous l'auréole des saints, car toute votre existence n'a été que prière et charité; il n'y a pas une de vos actions qui ne puisse passer pure et bénie devant le regard du Seigneur; saint homme que vous êtes, faites un miracle : rendez la santé à ma fille, donnez la vie à mon enfant... Eh bien! que faites-vous?...

— Hélas! répondit le prêtre, hélas! je vous plains, et je pleure de ce que je ne suis pas l'homme irréprochable que vous dites, de ce que je ne suis pas celui qu'il faudrait pour un pareil miracle, et de ne pouvoir que prier celui qui tient nos destinées dans sa main.

— En ce cas, tout est inutile! s'écria M. d Avrigny

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en se lovant; Dieu laissera mourir ma fille : il a bien laissé mourir son (ils!...

Et M. d'Avrigny sortit <lo son cabinet, suivant le digne prêtre épouvanté de son blasphème.

Comme l'avait prévu M. d'Avrigny, le breuvage d'André ne produisit aucun effet.

La nuit fut fiévreuse, Madeleine dormit cependant, mais d'un sommeil agité; on voyait qu'il y avait déjà de l'agonie dans ses rêves.

Au point du jour, elle se réveilla en poussant un cri; M. d'Avrigny, comme toujours, était près d'elle.

Elle tendit les bras vers lui en criant :

— 0 mon père ! mon bon père ! ne me sauverastu donc pas?

M. d'Avrigny la prit dans ses bras et ne put lui répondre que par ses larmes.

Madeleine se calma par un effort sur elle-même, et demanda si le prêtre était arrivé.

— Oui, ma fille, répondit M. d'Avrigny.

— Alors, je voudrais le voir, dit Madeleine.

M. d'Avrigny envoya chercher M. le curé, qui descendit aussitôt.

— Monsieur le curé, lui dit Madeleine, je vous ai envoyé chercher, comme vous êtes mon directeur habituel, pour me confesser à vous. Êtes-vous prêt à m'entendre?

Le curé fit un signe aflirmatif.

Alors Madeleine se tourna vers M. d'Avrigny :

— Mon bon père! lui dit-elle, laissez-moi un instant avec cet autre père, qui est le père de tous.

M. d'Avrigny baisa sa fille au front et sortit.

A la porte il rencontra Amaury, le prit par la main, et le conduisit, sans dire un mot, clans l'oratoire de Madeleine; puis, arrivé devant la croix, il tomba à genoux, tirant Amaury après lui et disant ce seul mot :

— Prions !

— Grand Dieu! s'écria Amaury, est -elle morte, morte loin de moi".'

— Non, répondit M. d'Avrigny, non, tranquillisezvous, Amaury , nous avons encore vingt-quatre heures à peu près à la garder en ce monde, et, soyez tranquille, je vous promets que vous serez là quand elle mourra.

Amaury éclata en sanglots et laissa tomber sa tête sur le prie-Dieu.

Ils étaient là depuis un quart d'heure à peu près7 lorsque la porte s'ouvrit et que des pas se rapprochèrent d'eux.

Amaury se retourna ; c'était le vieux prêtre.

— Eh bien? demanda Amaury.

— C'est un ange, dit le curé.

M. d'Avrigny releva la tête à son tour :

— Et pour quelle heure l'extrême-onction? demanda-t-il.

— Pour ce soir, cinq heures. Madeleine désire qu'Antoinette assiste à cette dernière cérémonie.

— Alors, murmura M. d'Avrigny, elle sait qu'elle est près de mourir!

M. d'Avrigny donna aussitôt des ordres pour qu'on allât chercher Antoinette à Ville-d'Avray, puis il rentra dans la chambre de Madeleine avec Amaury et le prêtre.

Lorsque Antoinette arriva, vers les quatre heures de l'après-midi, cette chambre présentait un triste spectacle.

A l'un des côtés du lit, M. d'Avrigny, morne, désespéré, presque farouche, tenait la main de la mourante, et, les yeux fixes, cherchait encore, toujours, comme un joueur à son dernier louis, une dernière ressource dans les profondeurs de sa pensée.

Amaury, assis de l'autre côté, voulait sourire à Madeleine, et ne pouvait que pleurer.

Le prêtre, figure noble et grave, se tenait au pied du lit, portant ses yeux de celle qui allait mourir au ciel qui allait la recevoir.

Antoinette souleva la portière et resta cachée dans l'angle obscur de l'appartement.

— Ne cherche point à me cacher tes larmes, Amaury, disait doucement Madeleine : si je ne les voyais pas dans tes yeux, j'aurais honte de celles que je sens dans les miens. Ce n'est point notre faute à l'un ni à l'autre si nous pleurons; nous pleurons parce qu'il est bien triste de se quitter à notre âge. La vie me semblait si bonne et le monde si beau! Et puis, c'est surtout de ne plus te voir, Amaury, de ne plus toucher ta main, de ne plus te remercier de ta tendresse, de me coucher et de m'endormir sans l'espoir que tu m'apparaîtras dans mes songes, c'est cela qui est affreux! Laisse-moi te regarder, ami, afin que je me souvienne de toi quand je vais être seule dans la nuit de mon tombeau.

— Mon enfant, dit le bon curé, en compensation des choses que vous abandonnez ici-bas, vous aurez le ciel.

— IJôlas ! j'avais son amour, murmura Madeleine à voix basse. Amaury! reprit-elle à voix haute, qui t'aimera comme je t'aime? Qui te comprendra comme je t'ai compris? Qui soumettra comme moi ses actions, ses sentiments, ses idées à ta douce autorité? Qui placera, comme la confiante et docile Madeleine, son amour-propre dans ton amour? Oh ! si je la connaissais, je te le jure, Amaury, je te léguerais à elle; car maintenant je ne suis plus jalouse... Ah ! pauvre bien-aimé, je te plains autant que je me plains, car, pour toi, le monde va être aussi désert que ma tombe.

Amaury sanglotait, Antoinette sentait de grosses larmes ruisseler sur ses joues, le prêtre priait pour ne pas pleurer.

— Tu parles trop, Madeleine, dit d'une voix tendre M. d'Avrigny, le seul qui, devant sa fille, ait toujours, à force d'amour, conservé toute sa puissance sur lui-même.

A ces mots, la mourante se tourna vers son père avec un geste plein de grâce et d'effusion :

— Et toi, que te dirai-je? reprit-elle, toi qui depuis deux mois dis et fais des choses si sublimes; toi qui me prépares si bien à n'être pas éblouie de la bonté céleste; toi dont l'amour est immense et miséricordieux jusqu'à ne pas être jaloux, ou, ce qui est bien plus grand, jusqu'à ne le point paraître? Après cela, de qui as- tu à être jaloux maintenant, si ce n'est de Dieu? N'importe, ce désintéressement dans l'affection est sublime; je l'admire, et, repritelle à demi-mot après une pause, je l'envie.

— Mon enfant, dit le prêtre, Antoinette, votre

amie, votre sœur Antoinette, que vous avez demandée, est là.

Antoinette, dénoncée, jeta un cri et s'avança tout en larmes vers Madeleine, dont le premier mouvement fut de se reculer, mais qui, faisant aussitôt un effort sur elle-même, tendit les bras à sa cousine, qui se précipita sur son lit.

Les deux jeunes tilles se tinrent quelque temps embrassées, puis eniin Antoinette se recula et prit la place du prêtre, qui avait disparu.

Malgré l'inquiétude qu'elle éprouvait depuis deux mois, malgré la douleur qu'elle ressentait en ce moment, Antoinette était si belle et si fraîche encore, Antoinette respirait tellement la vie, Antoinette paraissait si clairement réservée à un si long et rayonnant avenir et pouvait si légitimement se croire des droits à l'amour de tout cœur libre, jeune et ardent, qu'on devait interpréter sans peine la pensée jalouse du coup d'œil qu'involontairement Madeleine ramena de l'éclatante et suave jeune tille à l'amant désespéré qu'elle allait laisser près d'elle.

M. d'Avrigny se baissa vers elle :

— C'est toi qui l'as redemandée! lui dit-il.

— Oui, oui, mon bon père, murmura Madeleine, et je suis beureuse de la revoir.

Et avec une expression d'angélique douceur, la pauvre mourante sourit à Antoinette.

Quant à Amaury, il ne vit, dans le mouvement de Madeleine, que ce sentiment de jalousie bien naturel qu'éprouve l'être débile et mourant pour l'être fort et plein de vie.

Aussi lui-même, en reportant son regard de sa

Madeleine si pâle et si brisée à cette Antoinette si vivace et si jolie, éprouva-t-il un sentiment pareil, à ce qu'il crut du moins, à celui qu'avait éprouvé Madeleine, c'est-à-dire un mouvement de haine et de colère contre l'insolente beauté qui faisait un si cruel contraste à cette mort douloureuse, et il lui sembla que s'il nedevait pas mourir, comme il l'avait résolu, avec Madeleine, il détesterait à jamais Antoinette, ironie vivante, autant qu'il aimerait Madeleine, souvenir idéal.

Il voulut donc sur-le-champ, d'un serment prononcé à l'oreille, rassurer la pauvre mourante; mais en ce moment le son d'une clochette retentit et le fit tressaillir.

C'était le curé de Ville-d'Avray qui, assisté du sacristain de Saint-Philippe du Roule et de deux enfants de chœur, venait pour donner le dernier sacrement à Madeleine.

Au bruit de cette clochette, chacun se tut et tomba à genoux à la place où il était. Madeleine seule se souleva pour aller au-devant du Dieu qui venait à elle.

Le sacristain avec sa croix, les enfants de chœur avec leurs cierges, entrèrent d'abord ; puis vint le vénérable curé portant le viatique.

— Mon père, dit Madeleine, sur le seuil même de l'éternité notre âme peut être assaillie par de coupables pensées. Mon père, depuis ma confession de ce matin, j'ai bien peur d'avoir péché. Avant de recevoir le corps de Notre-Seigneur, veuillez donc, je vous en supplie, vous approcher encore une fois de moi, que je vous expose mes doutes.

M. d'Avrigny el Amaury se recalèrent d'un même mouvement, et le curé s'approcha de Madeleine.

Alors la chaste entant lui dit tout has, en regardant Amaury et Antoinette, quelques mots auxquels le bon prêtre ne répondit que par un signe de bénédiction.

Puis la cérémonie sainte commença.

Il faut s'être agenouillé soi-même, et dans un pareil moment, au pied du lit d'une personne adorée pour savoir combien chaque parole murmurée par le prêtre et répétée par les assistants pénètre jusqu'aux plus intimes profondeurs de l'âme. A chaque battement, Amaury espérait que son cœur allait se briser. Les bras tordus, la tète renversée en arrière, le visage baigné de larmes, il semblait la statue du Désespoir.

Immobile, sans un soupir, sans un gémissement, sans une larme, M. d'Avrigny broyait son mouchoir entre ses dents, essayant de se rappeler ses prières d'enfant depuis longtemps oubliées.

Antoinette seule, faible comme une femme, ne pouvait retenir ses sanglots.

Au milieu de ces trois douleurs si différemment exprimées, la cérémonie suivait son cours.

Enfin le prêtre s'approcha de Madeleine, Madeleine se souleva les mains jointes, les yeux au ciel, et reçut sur ses lèvres arides l'hostie que, six ans auparavant seulement, elle avait reçue pour la première fois.

Puis, brisée par cet effort, elle retomba sur le lit en murmurant :

— 0 mon Dieu ! faites qu'il ignore toujours qu'en

revoyant Antoinette j'ai désiré qu'il mourût en même temps que moi.

Le prêtre sortit suivi des gens d'église.

Alors , après un sombre silence de quelques minutes, Madeleine détacha ses mains qu'elle avait gardées jointes, et les laissa tomber chacune d'un côté de son lit; Amaury et M. d'Avrigny s'en emparèrent.

Il ne resta rien pour Antoinette. Elle continua de prier.

Alors une lugubre et silencieuse veillée commença.

Madeleine voulut cependant essayer de parler une fois encore aux deux êtres chéris de son cœur pour leur faire ses adieux; mais elle s'affaiblissait si rapidement et les quelques mots qu'elle prononça lui coûtèrent tant d'efforts, que M. d'xVvrigny, inclinant vers elle sa tête blanchie, la supplia à genoux de ne pas parler. Il voyait bien que tout était fini; mais la seule chose qu'il désirât maintenant au monde, c'était de relarder autant qu'il était en son pouvoir l'éternelle séparation.

Il avait d'abord demandé à Dieu la vie de Madeleine, puis des années, puis des mois, puis des jours; maintenant c'était quelques heures de plus, voilà tout ce qu'il priait le Seigneur de lui accorder.

— J'ai froid, murmura Madeleine.

Antoinette se coucha sur les pieds de sa cousine, à travers les draps essaya de les réchauffer avec son haleine.

Madeleine balbutiait, mais ne parlait pas.

Peindre la défaillance et l'angoisse qui serraient

ces trois cœurs serait impossible : ceux qui, dans une nuit terrible et suprême, ont veillé leur fille ou leur mère nous comprendront.

Que ceux à qui leur sort a épargné de telles douleurs bénissent Dieu, s'ils ne comprennent pas.

M. d'Avrigny était le but constant des regards d'Amaury et d'Antoinette : ni l'un ni l'autre ne pouvait croire, tant est grande chez nous cette tendance à espérer, que tout fût fini, et ils cherchaient quelque lueur de cet espoir, qu'ils sentaient eux-mêmes être insensé, sur le front de M. d'Avrigny.

Mais ce front restait sombre et incliné, et aucun éclair n'en illuminait l'impassible douleur.

Vers quatre heures du matin, Madeleine s'assoupit.

En lui voyant fermer les yeux, Amaury se leva vivement, mais M. d'Avrigny l'arrêta d'un signe.

— Elle dort seulement, dit-il; tranquillisez-vous, Amaury, elle a encore une heure à peu près à vivre.

En etïet, elle sommeillait, belle, fragile et délicate, pendant que la nuit se changeait en crépuscule et que les étoiles semblaient se fondre et disparaître l'une après l'autre dans la blancheur de l'aube.

M. d'Avrigny tenait d'une de ses mains la main de Madeleine, tandis que, de l'autre, il suivait le mouvement du pouls, qui commençait à disparaître aux extrémités, et retmontait vers la saignée.

A cinq heures, la cloche de V 'Angélus sonna à une église voisine, appelant les fidèles à la prière et les âmes à Dieu.

Un petit oiseau vint se poser sur la fenêtre, chanta et s'envola.

Madeleine ouvrit les yeux, essaya de se soulever en demandant deux fois : « De l'air! de l'air! » retomba et poussa un soupir.

C'était le dernier.

M. d'Avrigny se leva, et d'une voix étouffée :

— Adieu, Madeleine! dit-il.

Amaury jeta un cri.

Antoinette un sanglot.

Madeleine n'était plus, en effet... Elle venait de s'effacer avec les autres étoiles. Elle avait doucement passé du sommeil à la mort, sans autre effort qu'un soupir.

Le père, l'amant et la sœur contemplèrent quelques minutes en silence la chère créature.

Puis, comme ses beaux yeux, qui ne devaient plus voir que le ciel, étaient restés ouverts, Amaury étendit la main pour les fermer.

Mais M. d'Avrigny arrêta cette main :

— Je suis son père, monsieur!... dit-il.

Il rendit à la morte ce pieux et terrible service...

Puis, après un instant de muette et douloureuse contemplation, il ramena le drap devenu linceul sur ce beau visage déjà froid.

Alors, tous trois, tombant à genoux en pleurant prièrent ici-bas pour celle qui priait pour eux làhaut.

(Amaury, ch. xxix, p. 153-163.)

180 l'AGES CHOISIES D ALEXANDRE DUMAS.

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