‹ Alexandre Dumas. [Edité par] Hippolyte ParigotChapitre 48 sur 95 · HO M ANS · texte numérisé non relu

HO M ANS

hésitants. Mais ce moment n'eut que la durée d'an éclair, car ils se jetèrent aussitôt dans les bras l'un de l'autre; l'amphithéâtre éclata tout entier dans un unanime applaudissement, et, au bruit de cet hommage rendu à l'amour fraternel, les deux beaux jeunes gens se reculèrent en souriant pour laisser le champ libre à leurs rivaux, et, pareils à Castor et Pollux, appuyés au bras l'un de l'autre, d'acteurs qu'ils croyaient être, ils devinrent spectateurs.

Ceux qui devaient figurer les seconds se trouvèrent alors les premiers; le Thébain et le Syracusain s'avancèrent donc à leur tour; le vainqueur d'ours et le dompteur de taureaux se mesurèrent des yeux, puis s'élancèrent l'un sur l'autre. Un instant, leurs deux corps réunis et emboîtés eurent l'aspect d'un tronc noueux et informe, capricieusement modelé par la nature, qui tout à coup roula déraciné comme par un coup de foudre. Pendant quelques secondes on ne put, au milieu de la poussière, rien distinguer, tant les chances paraissaient égales pour tous deux, et si rapidement chacun des athlètes se retrouvait tantôt dessus, tantôt dessous; enfin le Thébain finit par maintenir son genou sur la poitrine du Syracusain, et lui entourant la gorge de ses deux mains comme d'un anneau de fer, il le serra avec une telle violence que celui-ci fut obligé de lever la main, en signe qu'il s'avouait vaincu. Des applaudissements unanimes, qui prouvaient avec quel enthousiasme les Grecs assistaient à ce spectacle, saluèrent le dénouement de ce premier combat : et ce fut à leur bruit trois fois renaissant que le vainqueur vint se placer sous la loge du

proconsul, et que son antagoniste, humilié, rentra su; is le portique, d'où sortit aussitôt la dernière couple de combattants, qui se composait du Sybarite et de l'athlète.

Ce fut une chose curieuse avoir, lorsqu'ils eurent dépouillé leurs vêtements, et tandis que les esclaves les frottaient d'huile, que ces deux hommes d'une nature si opposée et offrant les deux plus beaux types de l'antiquité, celui de l'Hercule et celui de l'Antinous : l'athlète avec ses cheveux courts et ses membres bruns et musculeux, le Sybarite avec ses longs anneaux ondoyants et son corps blanc et arrondi. Les Grecs, ces grands adorateurs de la beauté physique, ces religieux sectateurs de la forme, ces maîtres en toute perfection, laissèrent échapper un murmure d'admiration qui lit en même temps relever la tête aux deux adversaires. Leurs regards pleins d'orgueil se croisèrent comme deux éclairs, et, sans attendre ni l'un ni l'autre que cette opération préparatoire fût complètement achevée, ils s'arrachèrent aux mains de leurs esclaves et s'avancèrent au-devant l'un de l'autre.

Arrivés à la distance de trois ou quatre pas, ils se regardèrent avec une nouvelle attention , et chacun sans doute reconnut dans son adversaire un rival digne de lui, car les yeux de l'un prirent l'expression de la défiance, et les yeux de l'autre celle de la ruse. Enfin, d'un mouvement spontané et pareil, ils se saisirent chacun par les bras, appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre, et, pareils à deux taureaux qui luttent, tentèrent le premier essai de leur force en essayant de se faire reculer.

Mais tous deux restèrent debout et immobiles à leur place, pareils à des statues dont la vie ne serait indiquée que par le gonflement progressif des muscles qui semblaient prêts de se briser. Après une minute d'immobilité, tous deux se rejetèrent en arrière, secouant leurs tètes inondées de sueur, et respirant avec bruit, comme des plongeurs qui reviennent à la surface de l'eau.

Ce moment d'intervalle fut court; les deux ennemis en vinrent de nouveau aux mains, et cette fois ils se saisirent à bras-le-corps; mais, soit ignorance de ce genre de combat, soit conviction de sa force, le Sybarite donna l'avantage à son adversaire en se laissant saisir sous les bras; l'athlète l'enleva aussitôt, et lui fit perdre terre. Cependant, ployant sous le poids, il fit en chancelant trois pas en arrière, et, dans ce mouvement, le Sybarite étant parvenu à toucher le sol du pied, il reprit toutes ses forces, et l'athlète, déjà ébranlé, tomba dessous; mais à peine eut-on le temps de lui voir toucher le sol, qu'avec une force et une agilité surnaturelles il se retrouva debout, de sorte que le Sybarite ne se releva que le second.

Il n'y avait ni vainqueur ni vaincu; aussi les deux adversaires recommencèrent-ils la lutte avec un nouvel acharnement et au milieu d'un silence profond. On eût dit que les trente mille spectateurs étaient de pierre comme les degrés sur lesquels ils étaient assis. De temps en temps seulement, lorsque la fortune favorisait l'un des lutteurs, on entendait un murmure sourd et rapide s'échapper des poitrines, et un léger mouvement faisait onduler toute

cette foule, comme des épis sur lesquels glisse un souffle d'air. Enfin, une seconde fois les lutteurs perdirent pied et roulèrent dans l'arène; mais celle fois ce fut l'athlète qui se trouva dessus : et cependant ce n'eût été qu'un faible avantage, s'il n'eût joint à sa force tous les principes d'adresse de son art. Grâce à eux, il maintint le Sybarite dans la position dont lui-même s'était si promptement tiré. Comme un serpent qui étouffe et broie sa proie avant de la dévorer, il entrelaça ses jambes et ses bras aux jambes et aux bras de son adversaire avec une telle habileté, qu'il parvint à suspendre tous ses mouvements; et alors, lui appuyant le front contre le front, il le contraignit de toucher la terre du derrière de la tète : ce qui équivalait pour les juges à l'aveu de la défaite. De grands cris retentirent, de grands applaudissements se firent entendre; mais quoique vaincu, certes, le Sybarite put en prendre sa part. Sa défaite avait touché de si près à la victoire, que nul n'eut l'idée de lui en faire une honte ; aussi se retira-t-il lentement sous le portique, sans •rougeur et sans embarras, ayant perdu la couronne, et voilà tout.

Restaient donc deux vainqueurs, et Lucius qui n'avait pas lutté et devait lutter contre tous deux. Les yeux se tournèrent vers le Romain qui, calme et impassible pendant les combats précédents, les avait suivis du regard, appuyé contre une colonne et enveloppé de son manteau. C'est alors seulement qu'on remarqua sa figure douce et efféminée, ses longs cheveux blonds, et la légère barbe dorée qui 4ui couvrait à peine le bas du visage. Chacun sourit

en voyant ce faible adversaire qui venait avec tant d'imprudence disputer la palme au vigoureux Thébain et à l'habile athlète. Lucius s'aperçut de ce sentiment général au murmure qui courait par toute l'assemblée; et, sans s'en inquiéter ni daigner y répondre, il fit quelques pas en avant et laissa tomber son manteau. Alors on vit, supportant cette tête apollonienne, un cou vigoureux et des épaules puissantes; et, chose plus bizarre encore, tout ce corps blanc, dont la peau eût fait honte à une jeune fille de Circassie, moucheté de taches brunes pareilles à celles qui couvrent la fourrure fauve de la panthère. Le Thébain regarda insoucieusement ce nouvel ennemi; mais l'athlète, visiblement étonné, recula de quelques pas. En ce moment Sporus parut et versa sur les épaules de son maître un flacon d'huile parfumée qu'il lui étendit par tout le corps à l'aide d'un morceau de pourpre.

C'était au Thébain à lutter le premier; il fit donc un pas vers Lucius, exprimant son impatience de ce que ces préparatifs duraient si longtemps; mais Lucius étendit la main, de l'air du commandement, pour indiquer qu'il n'était pas prêt; et la voix du proconsul fit entendre aussitôt ce mot : Attends. Cependant le jeune Romain était couvert d'huile, et il ne lui restait plus qu'à se rouler dans la poussière du cirque, ainsi que c'était l'habitude de le faire; mais, au lieu de cela, il mit un genou en terre, et Sporus lui vida sur les épaules un sac rempli de sable recueilli sur les rives du Chrysorrhoas et qui était mêlé de paillettes d'or. Cette dernière préparation achevée, Lucius se releva et

ouvrit les deux bras, en signe qu'il était prêt à lutter.

Le Thébain s'avança plein de confiance, et Lucius l'attendit avec tranquillité; mais à peine les mains rudes de son adversaire eurent-elles effleuré son épaule, qu'un éclair terrible passa dans ses yeux, et qu'il jeta un cri pareil à un rugissement. En même temps, il se laissa tomber sur un genou, et enveloppa de ses bras robustes les flancs du berger, au-dessous des eûtes et au-dessus des banclies; puis, nouant en quelque sorte ses mains derrière le dos de son adversaire, il lui pressa le ventre contre sa poitrine, et tout à coup il se releva tenant le colosse entre ses bras. Cette action fut si rapide et si adroitement exécutée, que le Thébain n'eut ni le temps ni la force de s'y opposer, et se trouva enlevé du sol, dépassant de la tète la tête de son adversaire, et battant l'air de ses bras qui ne trouvaient rien à saisir. Alors les Grecs virent se renouveler la lutte d'Hercule et d'Antée : le Thébain appuya ses mains aux épaules de Lucius, et, se raidissant de toute la force de ses bras, il essaya de rompre la chaîne terrible qui l'étouffait, mais tous ses efforts furent inutiles; en vain enveloppa-t-il à son tour les reins de son adversaire de ses deux jambes comme d'un double serpent, cette fois ce fut Laocoon qui maîtrisa le reptile : plus les efforts du Thébain redoublaient, plus Lucius semblait serrer le lien dont il l'avait garrotté; et, immobile à la même place, sans un seul mouvement apparent, la tète entre les pectoraux de son ennemi, comme pour écouter sa respiration étouffée, pressant tou-

jours davantage, comme si sa force croissante devait atteindre à un degré surhumain, il resta ainsi plusieurs minutes, pendant lesquelles on vit le Thébain donner les signes visibles et successifs de l'agonie. D'abord une sueur mortelle coula de son front sur son corps, lavant la poussière qui le couvrait; puis son visage devint pourpre, sa poitrine râla, ses jambes se détachèrent du corps de son adversaire, ses bras et sa tète se renversèrent en arrière, enfin un flot de sang jaillit impétueusement de son nez et de sa bouche. Alors Lucius ouvrit les bras, et le Thébain évanoui tomba comme une masse à ses pieds.

Aucun cri de joie, aucun applaudissement n'accueillit cette victoire; la foule, oppressée, resta muette et silencieuse. Cependant il n'y avait rien à dire : tout s'était passé dans les règles de la lutte, aucun coup n'avait été porté, et Lucius avait franchement et loyalement vaincu son adversaire. Mais, pour ne point se manifester par des acclamations, l'intérêt que les assistants prenaient à ce spectacle n'en était pas moins grand. Aussi, lorsque les esclaves eurent enlevé le vaincu toujours évanoui, les regards qui l'avaient suivi se reportèrent aussitôt sur l'athlète qui, par la force et l'habileté qu'il avait montrées dans le combat précédent, promettait à Lucius un adversaire redoutable. Mais l'attente générale fut étrangement trompée, car au moment où Lucius se préparait pour une seconde lutte, l'athlète s'avança vers lui d'un air respectueux, et, mettant un genou en terre, il leva la main en signe qu'il s'avouait vaincu. Lucius parut regarder cette action

et voir cet hommage sans aucun étonnernent; car, sans tendre la main à l'athlète, sans le relever, il jota circulairement les yeux autour de lui, comme pour demander à cette l'ouïe étonnée s'il était dans ses rangs un homme qui osât lui contester sa victoire. Mais nul ne fit un geste, nul ne prononça une parole, et ce fut au milieu du plus profond silence que Lucius s'avança vers l'estrade du proconsul, qui lui tendit la couronne, En ce moment seulement, quelques applaudissements éclatèrent; mais il fut facile de reconnaître, dans ceux qui donnaient cette marque d'approbation, les matelots du bâtiment qui avait transporté Lucius.

Et cependant le sentiment qui dominait cette foule n'était point défavorable au jeune Romain : c'était comme une terreur superstitieuse qui s'était répandue sur cette assemblée. Cette force surnaturelle, réunie à tant de jeunesse, rappelait les prodiges des âges héroïques; les noms de Thésée, de Pirithoûs se trouvaient sur toutes les lèvres; et, sans que nul eût communiqué sa pensée, chacun était prêt à croire à la présence d'un demi-dieu. Enfin, cet hommage public, cet aveu anticipé de sa défaite, cet abaissement de l'esclave devant le maître achevaient de donner quelque consistance à cette pensée. Aussi, lorsque le vainqueur sortit du cirque, s'appuyant d'un côté sur le bras d'Amyclès, et de l'autre laissant tomber sa main sur l'épaule de Sporus, toute cette foule le suivit jusqu'à la porte de son hôte, curieuse, pressée, mais en même temps si muette et si craintive, qu'on eût, certes, dit bien plutôt un convoi funéraire qu'une pompe triomphale.

Arrivé aux portes de la ville, les jeunes filles et les femmes qui n'avaient pu assister au combat attendaient le vainqueur, des branches de laurier à la main. Lucius chercha des yeux Acte au milieu de ses compagnes; mais, soit honte, soit crainte, Acte était absente, et il la chercha vainement. Alors il doubla le pas, espérant que la jeune Corinthienne l'attendait au seuil de la porte qu'elle lui avait ouverte la veille; il traversa cette place qu'il avait traversée avec elle, prit la rue par laquelle elle lavait guidé; mais aucune couronne, aucun feston n'ornait la porte hospitalière. Lucius en franchit rapidement le seuil, et s'élança dans le vestibule, laissant bien loin derrière lui le vieillard; le vestibule était vide, mais par la porte qui donnait sur le parterre, il aperçut la jeune fille à genoux devant une statue de Diane, blanche et immobile comme le marbre qu'elle tenait embrassé; alors il s'avança doucement derrière elle, et lui posa sur la tête la couronne qu'il venait de remporter. Acte jeta un cri, se retourna vivement vers Lucius, et les yeux ardents et fiers du jeune Romain lui annoncèrent, mieux encore que la couronne qui roula à ses pieds, que son hôte avait remporté la première des trois palmes qu'il venait disputer à la Grèce.

(Acte, ch. m, p. 30-42.)

FRÈIîE GORENFLOT »

Chicot, fou du roi, surveille les menées de la Ligue. Il surprend le secret du frère Gorenflot, qui doit se rendre le soir même à une réunion des principaux Ligueurs.

A la belle journée avait succédé une belle soirée; seulement, comme la journée avait été froide, la soirée était plus froide encore. On voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardés la vapeur de leur baleine rougie par les lueurs du falot. On entendait distinctement les pas des passants sur le sol glacé, et le hum sonore arraché par la froidure et répercuté par les surfaces élastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il faisait une de ces jolies gelées printanières qui font trouver un double charme à la belle couleur rose des vitres d'une hôtellerie.

Chicot entra dans la salle d'abord, plongea ses regards dans tous les coins et recoins, et ne trouvant point parmi les hôtes de maître Claude celui qu'il cherchait, il passa familièrement à la cuisine.

Le maître de l'établissement était en train d'y faire une lecture pieuse, tandis qu'un flot de friture contenu dans une immense poêle était en train d'attendre le degré de chaleur nécessaire à l'intro-

1. Dumas suit la vieille tradition gauloise, qui consiste à se gausser de la friandise monacale. Mais sa verve est sans malice.

duction dans cette poêle de plusieurs merlans tout enfarinés.

Au bruit que fit Chicot en entrant, maître Bonhomet leva la tète.

— Ah! c'est vous, mon gentilhomme, dit-il en fermant son livre. Bonsoir et bon appétit.

— Merci du double souhait, quoique la moitié en soit faite autant à votre profit qu'au mien. Mais cela dépendra.

— Comment, cela dépendra?

— Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul.

— S'il le faut, monsieur, dit Bonhomet, en levant son bonnet, pistache, je souperai avec vous.

— Merci, mon cher hôte, quoique je vous sache excellent convive; mais je cherche quelqu'un.

— Frère Gorenflot, peut-être? demanda Bonhomet.

— Justement, répondit Chicot; a-t-il commencé de souper?

— Non, pas encore; mais dépêchez- vous, cependant.

— Que je me dépêche?

— Oui, car dans cinq minutes il aura fini.

— Frère Gorenflot n*a pas commencé de souper, et dans cinq minutes il aura fini, dites-vous?

Et Chicot secoua la tête, ce qui, dans tous les pays du monde, passe pour le signe de l'incrédulité.

— Monsieur, dit maître Claude, c'est aujourd'hui mercredi et nous entrons en carême.

— Eh bien! dit Chicot d'un air qui [trouvait peu

en faveur des tendances religieuses de Gorenflot, après'?

— Ah daine! répliqua Claude avec un geste qui signifiait évidemment : je ne comprends pas plus que vous, mais c'est ainsi.

— Décidément, répliqua Chicot, il y a quelque chose de dérangé dans la machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot! Je suis destiné à voir aujourd'hui des choses miraculeuses.

Et de l'air d'un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, Chicot fit quelques pas vers une espèce de cabinet particulier, dont il poussa la porte vitrée fermée d'un rideau de laine à carreaux blancs et roses, et dans le fond duquel il aperçut, à la lueur d'une chandelle à la mèche fumeuse, le digne moine qui retournait négligemment sur son assiette une maigre portion d'épinards cuits à l'eau, qu'il essayait de rendre plus savoureux par l'introduction dans cette substance herbacée d'un reste de fromage de Surènes.

Pendant que le digne frère opère ce mélange avec une moue indiquant qu'il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de le présenter à nos lecteurs sous un jour qui les dédommagera d'avoir tardé si longtemps à faire sa connaissance.

Frère Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. Cette taille, un peu exiguë peutêtre, était rachetée, à ce que disait le frère, par l'admirable harmonie des proportions; car, ce qu'il perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant près de trois pieds de diamètre d'une

épaule à l'autre, ce qui, comme chacun le sait, équivaut à neuf pieds de circonférence.

Au centre de ces omoplates herculéennes s'emmanchait un large cou sillonné de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le reste, c'est-à-dire qu'il était gros et court, ce qui, aux premières émotions un peu fortes qu'éprouverait frère Gorenflot, rendrait l'apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette défectuosité et du danger qu'elle lui faisait courir, frère Gorenflot ne s'impressionnait jamais; il était même, nous devons le dire, fort rare de le voir affecté aussi visiblement qu'il l'était à l'heure où Chicot entra dans le cabinet.

— Eh! notre ami, que faites-vous donc là? s'écria notre Gascon en regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non mouchée et certain hanap rempli jusqu'aux bords d'une eau teinte à peine par quelques gouttes de vin.

— Vous le voyez, mon frère, je soupe, répondit Gorenflot en faisant vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye.

— Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot? Des herbes, du fromage! Allons donc! s'écria Chicot.

— Nous sommes dans l'un des premiers mercredis de carême; faisons notre salut, mon frère, faisons notre salut, répondit Gorenflot en nasillant et en levant béatiquement les yeux au ciel.

Chicot demeura stupéfait, son regard indiquait qu'il avait déjà plus d'une fois vu Gorenflot glori-

fier d'une aulre manière ce saint temps de carême dans lequel on venait d'entrer.

— Notre salut! répéta-t-il, et que diable l'eau et les herbes ont-elles à faire avec notre salut?

— Vendredi cliair ne mangeras, Ni le mercredi mesmement,

dit Gorenflot.

— Mais à quelle heure avez-vous déjeuné?

— Je n'ai point déjeuné, mon frère, dit le moine en nasillant de plus en plus.

— Ah! s'il ne s'agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prêt à faire assaut avec tous les génovéfins du monde. Alors si vous n'avez pas déjeuné, dit Chicot, en nasillant en effet d'une façon immodérée, qu'avez vous fait, mon frère?

— J'ai composé un discours, reprit Gorenflot en relevant fièrement la tête.

— Ah bah! un discours, et pourquoi faire?

— Pour le prononcer ce soir à l'abbaye.

— Tiens! pensa Chicot, un discours ce soir; c'est drôle.

— Et même, ajouta Gorenflot en portant à sa bouche une première fourchetée d'épinards au fromage, il faut que je songe à rentrer; mon auditoire s'impatienterait peut-être.

Chicot songea au nombre infini de moines qu'il avait vus s'avancer vers l'abbaye, et se rappelant que M. de Mayenne, selon toute probabilité, était au nombre de ces moines, il se demanda comment Gorenflot, qui jusqu'à ce jour avait été apprécié pour des qualités qui n'avaient aucun rapport avec

l'éloquence, avait été choisi par son supérieur Joseph Foulon , alors abbé de Sainte-Geneviève, pour prêcher devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblée.

— Bah! dit-il, et à quelle heure prêchez-vous?

— De neuf heures à neuf heures et demie, mon frère.

— Bon ! Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien cinq minutes. Ventre de biche! il y a plus de huit jours que nous n'avons trouvé l'occasion de dîner ensemble.

— Ce n'est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitié n'en souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, très cher frère : les devoirs de votre charge vous enchaînent près de notre grand roi Henri III, que Dieu conserve! les devoirs de mon état m'imposent la quête, et après la quête, les prières; il n'est donc pas étonnant que nous nous trouvions séparés.

— Oui; mais, corbœuf! dit Chicot, c'est, ce me semble, une nouvelle raison d'être joyeux quand nous nous retrouvons.

— Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse mine de la terre; mais il n'en faut pas moins que je vous quitte.

Et le moine fit un mouvement pour se lever.

— Achevez au inoins vos herbes, dit Chicot, en lui posant la main sur l'épaule et le faisant se rasseoir.

Gorenflot regarda lesépinards et poussa un soupir. Puis, ses yeux se portèrent sur l'eau rougie et il détourna la tête.

Chicot vit que le moment était venu de commencer l'attaque.

— Vous rappelez-vous ce petit dîner dont je vous parlais tout à l'heure; heim! dit-il, à la porte Montmartre, vous savez, où, tandis que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres, nous mangeâmes une sarcelle des marais de la Grangeiïatelière avec un coulis d'écrevisses, et nous bûmes de ce joli vin de Bourgogne; comment appelez-vous donc ce vin-là? N'est-ce pas du vin que vous avez découvert?

— C'est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanée.

— Oui, oui, je me rappelle, c'est le lait que vous avez tété en venant au monde, digne fils de Noé.

Gorenflot passa avec un mélancolique sourire sa langue sur ses lèvres.

— Que dites-vous de ce vin? dit Chicot.

— Il était bon, dit le moine; mais il y en a cependant de meilleur.

— C'est ce que soutenait l'autre soir Claude Bonhomet, notre hôte, lequel prétend qu'il en a dans sa cave cinquante bouteilles près duquel celui de son confrère de la porte Montmartre n'est que de la piquette.

— C'est la vérité, dit Gorenflot.

— Comment! c'est la vérité? s'écria Chicot, et vous buvez de cette abominable eau rougie, quand vous n'avez que le bras à tendre pour boire de pareil /in! Pouah!

Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre.

— Il y a temps pour tout, mon frère, dit Gorenllot. Le vin est bon lorsqu'on n'a plus à faire, après l'avoir bu, qu'à glorifier le Dieu qui l'a fait; mais lorsque l'on a un discours à prononcer, l'eau est préférable, non pas au goût, mais à l'usage : facunda est aqua.

— Bah! lit Chicot. Magis facundum est vinum, et la preuve, c'est que moi qui ai aussi un discours à prononcer et qui ai foi dans ma recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanée; et, ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenllot?

— Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut plus mauvaises.

— Brrrou, fit Chicot, en prenant l'assiette de Gorenllot et en la portant à son nez, brrrou!

Et cette fois, ouvrant une petite fenêtre, il jeta dans la ru*1 herbes et assiette.

Puis, se retournant :

— Maître Claude-! cria-t-il.

L'hôte, qui probablement se tenait aux écoutes, parut sur le seuil.

— Mai Ire Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de la Homanée, que vous prétendez avoir meilleur que personne.

— Deux bouteilles ! dit Gorenllot. Pour quoi faire? puisque je n'en bois pas.

— Si vous en buviez, j'en ferais venir quatre bouteilles, j'en ferais venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu'il y a dans la maison, dit Chicot. Mais quand je bois seul, je bois mal, et deux bouteilles me suffiront.

— En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c'esl raisonnable; et si vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur n'aura rien à \ous dire.

— Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de carême, fi donc !

Et se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maître Bonhomet s'en alla chercher à la cave les deux bouteilles demandées, il en tira une line poularde du Mans.

— Que faites-vous là, mon frère? dit Gorenflot qui suivit avec un intérêt involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous là?

— Vous voyez, je m'empare de celte carpe, de peur qu'un autre ne mette la main dessus. Les mercredis de carême, il y a concurrence sur ces sortes de comestibles.

— Une carpe! dit Gorenflot étonné.

— Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux l'appétissante volaille.

— Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec? demanda le moine.

— Un bec! dit le Gascon, où voyez-vous un bec? je ne vois qu'un museau.

— Des ailes? continua le génovéfin.

— Des nageoires.

— Des plumes?

— Des écailles, mon cher Gorenflot; vous êtes i v ré .

— Ivre! s'écria Gorenflot, ivre ! Oh! par exemple. moi qui n'ai mangé que des épinards et bu que de l'eau.

— Eh bien! ce sont vos épinards qui vous chargent l'estomac, et votre eau qui vous monte à la tète.

— Parbleu, dit Corentlot, voici notre hôte, il décidera.

— Quoi?

— Si c'est une carpe ou une poularde.

— Soit, niais d'abord qu'il débouche le vin. .le liens à savoir si c'est le même. Débouchez, maître Claude.

Maître Claude déboucha une bouteille et en versa un demi-verre à Chicot.

Chicot avala le demi-verre et fit claquer sa langue.

— Ah! dit-il, je suis un triste dégustateur, et ma langue n'a pas la moindre mémoire; il m'est impossible de dire s'il est plus mauvais, s'il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis [jus même sûr que ce soit le même.

Les yeux de Gorenllot étincelaient en regardant au fond du verre de Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y étaient resti

— Tenez, mon frère, dit Chicot en versant plein un dé de vin dans le verre du moine, vous êtes en ce monde pour votre prochain, dirigez-moi.

Gorenllot prit le verre, le porta à ses lèvres, et

dégusta lentement le peu de liqueur qu'il contenait,

- C'est du même cru, à coup sûr, dit-il, mais...

— Mais, reprit Chicot.

— Mais il y eu avait trop peu pour que je puisse dire s'il était plus mauvais ou meilleur.

— Je tiens cependant à le savoir, dit Chicot.

Peste! je ne veux pus être trompé, et si vous n'aviez pas un discours à prononcer, mon frère, je vous prierais de déguster ce vin uni; seconde fois.

- Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine. Pardieu! lit Chicot.

Et il remplit à moitié le verre du génovéfin.

(i trenflot porta le verre à ses lèvres avec non moins de respect que la première fois, et le dégusta avec non moins de conscience.

Meilleur, dit-il, meilleur, j'en réponds.

— Bah! vous vous entendez avec notre hôte!

— Un bon buveur, dit Gorenfïot, doit au premier coup reconnaître le cru, au second la qualité, au troisième l'année.

- Oh! Tannée, dit Chicot, que je voudrais donc savoir Tannée de ce vin!

— C'est bien facile, reprit Gorenfïot en tendant son verre, versez-m'en deux, gouttes seulement, et je vais vous la dire.

( Ihicot remplit le verre du moine aux trois quarts ; le moine vida le verre lentement, mais sans s'y reprendre.

— 1561, dit-il en reposant le verre.

— Noël! cria Claude Bonhomet, 1561, c'est juste cela.

— Frère Gorenfïot, dit le Gascon, en se découvrant, on en a béatifié à Rome qui ne le méritaient pas autant que vous.

— Un peu d'habitude, mon frère, dit modestement Gorenfïot.

— Et de prédisposition, dit Chicot. Peste! l'habitude seule n'y fait rien; témoin moi, qui ai la pré-

tention d'avoir l'habitude. Eh bien! que faites-vous donc?

— Vous le voyez, je me lève.

■ — Pour quoi faire?

— Pour aller à mon assemblée.

— Sans manger un morceau de ma carpe?

— Ah! c'est vrai, dit Gorenflot; il parait, mon digne frère, que vous vous connaissez encore moins en nourriture qu'en boisson. Maître Bonhomet, qu'est-ce que c'est que cet animal?

Et le frère Gorenflot montra l'objet de la discussion.

L'aubergiste regarda avec étonnement celui qui lui faisait cette question.

— Oui, reprit Chicot, on vous demande qu'est-ce que cet animal?

— Parbleu! dit l'hôte, c'est une poularde.

— L ne poularde ! reprit Chicot d'un air consterné.

— Et du Mans même, continua maître Claude.

— Eh bien! fit Gorenflot triomphant.

— 'Eh bien! dit Chicot, j'ai tort, à ce qu'il paraît; mais comme je tiens beaucoup à manger cette poularde et à ne point pécher cependant, faites-moi le plaisir, mon frère, au nom de nos sentiments réciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d'eau et de la baptiser carpe

— Ah! ah! fit Gorenflot.

— Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j'aurai mangé peut-être quelque animal, en état de péché mortel.

— Soit! dit Gorenflot qui, par sa nature, excellent compagnon, commençait d'être mis en train

par les trois dégustations qu'il avait faites, mais il n'y a plus d'eau.

— Il est dit, je ne sais plus où, reprit Chicot : Tu te serviras en cas d'urgence de ce que tu trouvera sous la main. L'intention fait tout; baptise/, avec du vin, mon frère; baptise/ avec du viu; ranimai en sera peut-être un peu moins catholique, mais il n'en sera pas plus mauvais.

Et Chicot remplit bord à bord le verre du moine; la première bouteille y passa.

— Au nom de Bacchus, de Momus et de Cornus, trinité du grand saint Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe.

Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber deux ou trois gouttes sur l'animal.

— Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du moine, à la santé de la nouvelle baptisée; puisse-t elle être cuite à point, et puisse l'art que va déployer maître Claude Bonhomet pour la perfectionner, ajouter encore aux qualités qu'elle a reçues de la nature.

— A sa santé, dit Gorenllot en interrompant un rire bruyant pour avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait versé Chicot, à sa santé, morbleu ! voilà de fier vin !

— Maître Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe à la broche; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez hacher menu du lard et des échalotes, puis, quand elle commencera à se dorer, glissez-moi deux rôties dans la lèchefrite, et servez chaud.

Gorenflot ne souftlait pas le mot, mais il approu-

vait de l'œil, et avec un certain petit mouvement de tète qui indiquait une complète adhésion.

— Maintenant, dit Chicot, quand il eut vu ses intentions remplies, des sardines, maître Bonhomet, du thon. Nous sommes en carême, comme le disait tout à l'heure le pieux frère Gorentlot, et je veux faire un diner tout à fait maigre. Puis, attendez donc, doux autres bouteilles de cet excellent vin de la llomanée, de 1501.

Les parfums de celte cuisine, qui rappelait la cuisine méridionale si chère aux véritables gourmands, commençaient à se répandre et montaient insensiblement au cerveau du moine. Sa langue devint humide, ses yeux brillèrent, mais il se contint encore, et même il fit un mouvement pour se lever.

— Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du combat?

— Il le faut, mon frère, dit Gorentlot en levant les yeux au ciel pour bien indiquer à Dieu le sacrifice qu'il lui faisait.

— C'est bien imprudent à vous d'aller prononcer un discours à jeun.

- Pourquoi? bégaya le moine.

— Parce que vous manquerez de poumons, mon frère. Gallien l'a dit : Pulmo hominis facile déficit. Le poumon de l'homme est faible et manque facilement.

Hélas! oui, dit Gorenflol, et je l'ai souvent éprouvé moi-même; si j'avais eu des poumons, j'eusse été un foudre d'éloquence.

— Vous voyez bien, fit Chicot.

- Heureusement, repril Gorenflol en retombant sur sa chaise, heureusement que j'ai du /.rie.

- Oui, mais le zèle ne suffit pas; à votre place, je goûterais de ces sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar.

— Une seule sardine, dil Gorenflot, et un seul verre.

Chicot posa une sardine sur l'assiette du frère, et lui passa la seconde bouteille.

Le moine mangea la sardine el but le contenu du \t'i-\ e.

— Eh bien? demanda Chicot, qui, tout en poussant le génovéfin sur l'article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre, eh bien'.'

— En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible.

— Ventre de biche! dit Chicot, quand on a un discours à prononcer, il ne s'agit pas de se sentir moins faible, il s'agit de se sentir tout à fait bien; et, à votre place, continua le Gascon, pour arriver à ce but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe; car, si vous ne mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin. Merum sobrio malè olet.

— Ah diable! fit Gorenflot, vous avez raison, je n'y songeais pas.

Et comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot coupa une de ses pattes qu'il avait baptisées du nom de nageoires; patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse.

— Corps du Christ! fit Gorenflot, voilà de savoureux poisson.

Chicot lui coupa l'autre nageoire, qu'il déposa

sur l'assiette du moine, tandis qu'il suçait délicatement l'aile.

— Et de fameux vin, dit-il, en débouchant la troisième bouteille.

Une fois lancé, une fois échauffé, une fois réveillé

dans les profondeurs de son estomac immense,

Gorenflot n'eut plus la force de s'arrêter lui-même:

il dévora l'aile, lit un squelette de la carcasse, et

elant Bonhomet :

— Maître Claude, dit-il, j'ai très faim, ne m'aviezvous pas offert certaine omelette au lard?

— Certainement, dit Chicot, et même elle est commandée. N'est-ce pas, Bonhomet?

— Sans doute, fit l'aubergiste qui ne contredisait jamais ses pratiques, quand leurs discours tendaient à un surcroit de consommation et par conséquent de dépense.

— Eh bien! apportez, apportez, maître, dit le moine.

— Dans cinq minutes, répondit l'hôte qui, sur un coupd'œil de Chicot, sortit diligemment pour préparer ce qu'on lui demandait.

— Ah! fit Gorenflot en laissant retomber, sur la table son énorme poing armé d'une fourchette, cela va mieux.

— N'est-ce pas? fit Chicot.

— Et si l'omelette était là, je n'en ferais qu'une bouchée, comme de ce verre je ne lais qu'une gorgée.

Et, l'œil étincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la troisième bouteille.

— Ah çà! dit Chicot, vous étiez donc malade?

-J'étais niais, l'ami, dit Gorenflot; ce maudit discours m'avait écœuré; depuis trois jours j'y pense.

Il devait être magnifique'.' dit Chicot.

— Splendide, lit le moine.

— Dites m'en quelque chose en attendant l'omelette.

Non pas, s'écria Corenllot. Un sermon à table, où as-tu vu cela, maître fou? A la cour du roi ton maître?

- On prononce de fort beaux discours à Ja cour du roi Henri, que Dieu conserve! dit Chicot en levant son feutre.

— Et sur quoi roulent ces discours? demanda Gorenflot.

— Sur la vertu, dit Chicot.

— Ah ! oui, s'écria le moine, en se renversant sur la chaise, avec cela que voilà encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III!

— Je ne sais s'il est vertueux ou non, repril le Gascon; mais ce que je sais, c'est que je n'ai jamais rien vu dont j'aie eu à rougir.

— Je le crois, mordieu, bien ! dit le moine; il y a longtemps que tu ne rougis plus!

— Oh! lit Chicot, moi, l'abstinence en personne! moi, qui suis de toutes les processions, de tous les jeûnes!

— Oui, de ton Sardanaple, de ton Nabuchodonosor, de ton Hérode ! Processions intéressées, jeûnes calculés. Heureusement on commence à le savoir par cœur, ton roi Henri III, que le diable emporte !

Et Gorenflot, en place du discours refusé, entonna à pleine gorge la chanson suivante :

Le roi, pour avoir de l'argent, A t'ait le pauvre et l'indigent

El l'hypocrite : Le grain! pardon il a gagné, Au pain, à l'eau et a jeûné

Comme un ermite :

Mais Paris qui le connaît bien, Ne lui voudra plus prêter rien

A sa requête :

Car il a déjà tant, prêté Qu'il a de lui dire arrêté :

— Allez en quête.

— Bravo ! cria Chicot, hravo !

Puis tout lias :

— Bon, ajouta-t-il, puisqu'il chante, il parlera, lui ce moment, maître Bonhomet entra, tenant

(rime main la fameuse omelette, et de l'autre deux nouvelles bouteilles.

— Apporte, apporte, cria le moine, dont les yeux étincelèreot et dont un large sourire découvrit les trente-cleux dents.

— .Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours à prononcer.

- Le discours est là, dit le moine en frappant son front que commençait à envahir l'ardente enluminure de ses joues.

A neuf heures et demie, dit Chicot.

Je mentais, dit le moine, omnis homo mendax, confiteor.

— Et pour quelle heure était-ce donc véritahlement?

— Pour dix heures.

228 PAGES CHOISIES i> ALEXANDRE DUMAS.

— Pour dix heures'.' Je croyais que l'abbaye fermait à neuf.

— Qu'elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle à travers le bloc de rubis contenu dans son verre; qu'elle ferme, j'en ai la clef.

— La clef de l'abbaye! s'écria Chicot, vous avez la clef de l'abbaye?

- Là, dans nia poche, dit Gorenllol, en frappant sur son froc, là.

— Impossible, dit Chicot, je connais les règles monastiques, j'ai été en pénitence dans trois couvents; on ne confie pas la clef de l'abbaye à un simple frère.

— La voilà, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en montrant avec jubilation une pièce de monnaie à Chicot.

— Tiens! de l'argent, lit Chicot. Ah! je comprends. Vous corrompez le frère portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux pécheur!

Gorenflot fendit sa bouche jusqu'aux oreilles avec ce béat et gracieux sourire de l'homme ivre.

— Su/l'icit, balbutia-t-il.

Et il s'apprêtait à remettre la pièce d'argent dans sa poche.

— Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens, la drôle de monnaie !

— A l'effigie de l'hérétique, dit Gorenflot. Aussi, trouée à l'endroit du cœur.

— En effet, dit Chicot, c'est un teston frappé par le roi de Béarn, et voilà effectivement un trou.

— Un coup de poignard, dit Gorenflot; mort à

l'hérétique! Celui qui tuera l'hérétique est béatilie d'avance, et je lui donne ma part du paradis.

- Ah! ah! fit Chicot, voici les choses qui commencent à se dessiner; mais le malheureux n'est pas encore assez i\ re.

Et il remplit de nouveau le verre du moine.

- Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main de son convive, se rappelait le frère portier examinant les mains de tous 1rs moines qu'il avait vus abonder sous le porche de l'abbaye, ainsi, vous montrez cette pièce de monnaie au frère portier... et...

— Et j'entre, dit Gorenflot.

— Sans difficulté?

— Comme ce verre de vin entre dans mon estomac.

Et le moine absorba une nouvelle dose du généreux liquide.

— Peste! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer sans toucher les bords.

— C'est-à-dire, balbutia Gorenflot ivre-mort, c'est-à-dire que pour frère Gorenflot on ouvre les deux battants.

— Et vous prononcez votre discours?

— Et je prononce mon discours, dit le moine. Voilà comme ça se pratique. J'arrive, tu entends bien, Chicot, j'arrive...

— Je crois bien que j'entends; je suis tout oreille-.

— J'arrive donc, comme je le disais. L'assemblée est nombreuse et choisie; il y a des barons; il y a des comtes; il y a des ducs.

— Et même des princes.

— Et même des princes, répéta le moine; tu l'as dit, des princes, rien que cela, .l'entre humblement parmi les fidèles de l'Union.

— Les fidèles de l'Union, répéta à son tour Chicot; qu'est-ce que cette fidélité-là'.'

— J'entre parmi les fidèles de l'Union; on appelle frère (iorenllot, et je m'avance.

A ces mots, le moine se leva.

— C'est cela, dit Chicot, avancez

- Et je m'avance, reprit (iorenllot essayant de joindre l'exécution à la parole.

Mais à peine eut-il fait un pas qu'il trébucha à l'angle de la table et roula sur le parquet.

— Bravo! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une chaise, vous vous avancez, vous saluez l'auditoire et vous dites.

— Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent.

— Et que disent les amis.'

— Les amis disent : Frère Gorenflot! le discours de frère Gorenflot, hein ! beau nom de ligueur, frère Gorenflot!

Et le moine répéta son nom, en le caressant de l'intonation.

— Beau nom de ligueur, répéta Chicot; quelle vérité va donc sortir du vin de cet ivrogne?

— Alors je commence.

Et le moine se releva, fermant les yeux parce qu'il était ébloui, s'appuyant au mur parce qu'il était mort-ivre.

— Vous commencez, dit Chicot, en le maintenant contre la muraille comme Paillasse fait d'Arlequin.

— Je commence : « Mes frères, c'est un beau jour pour la foi ; mes frères, c'est un bien beau jour pour la foi; mes frères, c'est un très beau jour pour la foi. »

Après ce superlatif, Cbicot vit qu'il n'y avait plus rien à tirer du moine; aussi le làcba-t-il.

Frère Gorenfiot, qui ne gardait cet équilibre que grâce à l'appui que lui présentait Chicot, aussitôt que cet appui lui manqua, glissa le long de la muraille comme une planche mal assurée, et de ses pieds alla heurter la table du haut de laquelle la secousse qu'il lui imprima fit tomber quelques bouteilles vides.

— Amen! dit Chicot.

Presque au même instant un rondement pareil à celui du tonnerre ht gémir les vitres de l'étroit cabinet.

— Bon, dit Chicot, voilà les pattes de la poularde qui font leur effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le déshabiller sans inconvénient.

Aussitôt, jugeant qu'il n'avait pas de temps à perdre, Chicot dénoua les cordons de la robe du moine, en fit sortir charpie bras, et retournant Ciorenflot comme il eut l'ail d'un sac de noix, il le roula dans la nappe, le coiffa d'une serviette; et cachant le froc du moine sous son manteau, il passa dans la cuisine.

— Maître Bonhomet, dit-il en donnant à L'aubergiste un noble à la rose, voilà pour notre soupir; voilà pour celui de mon cheval, que je vous recommande, et voilà surtout pour qu'on ne réveille

232 rAGES CHOISIES D ALEXANDRE DUMAS.

poinl le digne frère Gorenflot, <|ni dorl comme h h élu.

— Bien! dil l'aubergiste qui trouvait son compte à ces trois choses, bien ! soyez tranquille, monsieur ( ;hicot.

(La hume de Monsoreau, t. I, ch. xix, p. 198-213.)

Page 1