Y I LE BASTION SAINT-GER VAIS
L'armée du roi a mis le siège devanl la Rochelle. Nos quatre amis accomplissent une de ces prouesses chères à l'imaginalion française après le Premier Empire. Ils vont déjeuner, -uns les yeux de l'ennemi, au bastion Saint-Gervais (Y. Introduction, p. ni) et s'entretenir de leur secrète affaire, qui est la lutte de d'Artagnan contre milady, âme damnée du cardinal.
En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva réunis dans la même chambre : Athos réfléchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis disait ses prières dans un charmant petit livre d'heures relié en velours bleu.
— Pardieu, messieurs! dit-il, j'espère que ce que vous avez à me dire en vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous pardonne pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer après une nuit passée à prendre et à démanteler un bastion. Ah! que n'étiez -vous là, messieurs! il a l'ait chaud !
— Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus! répondit Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui lui était particulier.
— Chut! dit Athos.
— Oh! oh! fit d'Artagnan, comprenant le léger
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froncement de sourcils du mousquetaire, il paraît qu'il y a du nouveau ici.
— Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à l'auberge du Parpaillot, je crois?
— Oui.
— Comment est-on là?
— Mais, j'ai fort mal mangé pour mon compte; avant-hier était un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.
— Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de poisson?
— Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture, que la digue que fait bâtir M. le cardinal les chasse en pleine mer.
— ■ Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos ; je vous demandais si vous aviez, été bien libre, et si personne ne vous avait dérangé ?
— Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns; oui, au l'ail, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serions assez bien au Parpaillot.
— Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sont comme des feuilles de papier.
D'Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et qui reconnaissait tout de suite à nue parole, à un geste, à un signe de lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en devisant avec Aramis.
En route, ou rencontra Grimaud; Athos lui lit signe de venir; Grimaud, selon son habitude, obéit
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en silence; le pauvre garçon avait à peu près fini par désapprendre de parler.
On arriva à la buvette du Parpaillot : il était sept heures du matin, le jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent à déjeuner et entrèrent dans une salle où, au dire de l'hôte, ils ne devaient pas être dérangés.
Malheureusement l'heure était mal choisie, pour un conciliabule; on venait de battre la diane, chacun secouait te sommeil de la nuit, et, pour chasser l'air humide dn matin, venait boire la goutte à, la buvette : dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les affaires de l'hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des quatre amis. Aussi répondaient-ils d'une manière fort maussade aux saluts, aux toasts et aux lazzi de leurs compagnons.
— Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan, racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.
— En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la main un verre d'eau-de-vie qu'il dégustait lentement; en effet, vous étiez de tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous avez eu maille à partir avec les Rochelais?
D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait répondre à cet intrus qui se mêlait à la conversation.
— Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait l'honneur de t'adresser la parole?
Raconte ce qui s'est passé cette nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.
— N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait du ri m m dans un verre à bière.
— Oui, monsieur, répondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons eu cet honneur; nous avons même, comme vous avez pu l'entendre, introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en éclatant, a fait une tort jolie brèche; sans compter que, comme le bastion n'était pas d'hier, tout le reste de la bâtisse s'en est trouvé fort ébranlé.
— Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à son sabre une oie qu'il apportait à faire cuire.
— Le bastion Saint-Gervais, répondit d'Artagnan, derrière lequel les Rochelais inquiétaient nos travailleurs.
— Et l'affaire a été chaude'?
— Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelais huil ou dix.
— Balzampleu! lit le Suisse, qui, malgré l'admirable collection de jurons que possède la langue allemand'1, avait pris l'habitude de jurer en français.
— Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu'ils vont, ce matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.
— Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.
— Messieurs, dit Athos, un pari! -Ah! woui ! un bari! dit le Suisse.
— Lequel? demanda le chevau-léger.
Attendez, dit le dragon en posant son sabre
comme une broche ^uv les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la cheminée, j'en suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de suite, que je ne perde pas une goulte de la graisse de celle estimable volaille.
— Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est très ponneavec des gonfitures.
— Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons, monsieur Athos!
— Oui, le pari! dit le chevau-léger.
— Eh bien! monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi, nous allons déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons une heure, montre à la main, quelque chose que l'ennemi lasse pour nous déloger.
Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.
— Mais, dit d'Artagnan en se penchant à l'oreille d'Athos, tu vas nous faire tuer sans miséricorde.
— Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n'y allons pas.
— Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et en frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espère.
— Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de fixer l'enjeu.
— Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre; un dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?
— A merveille, reprit M. de Busigny.
— Parfaitement, dit le dragon.
— Ça nie fa, dit le Suisse.
Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait joué un rôle muet, fit un signe de la tète en signe qu'il acquiesçait à la proposition.
— Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l'hôte.
— Eh bien! apportez-le, dit Athos.
L'hôte obéit. Athus appela Grimaud, lui montra un grand panier qui gisait dans un coin et lit le geste d'envelopper dans les serviettes les viandes apportées.
( rrimaud comprit à l'instant même qu'il s'agissait d'un déjeuner sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les bouteilles et prit le panier à son bras.
— Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l'hôte.
— Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paye ?
KL il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.
— Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hôte. — ■ Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin
de Champagne et la différence sera pour les serviettes. \
L'hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de Champagne.
— Monsieur de Busigny, dit Athus, voulez- vous bien régler votre montre suc la mienne, ou me permettre de régler la mienne mu- la vôtre?
— A merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son gousset une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et demie, dit-il.
— Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que j'avance de cinq minutes sur \ous, monsieur.
Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le panier, ignorant où il allait, mais, dans l'obéissance passive dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeant pas même à le demander.
Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis n'échangèrent pas une parole; d'ailleurs ils étaient suivis par les curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir comment ils s'en tireraient. Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et qu'ils se trouvèrent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait complètement ce dont il s'agissait, crut qu'il était temps de demander une explication.
— Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faitesmoi l'amitié de m'apprendre où nous allons?
— Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.
— Mais qu'y allons-nous faire?
— Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.
— Mais pourquoi n'avons-nous pas déjeuné au Parpaillot?
— Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et qu'il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec tous
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ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent; ici, du inoins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas nous déranger.
— Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait si bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans les dunes, au bord de la mer.
— Où l'on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal eût été prévenu par ses espions que nous tenions conseil.
— Oui, dit Aramis, Athos a raison : Animadvertuntur in desertis.
— Un désert n'aurait pas été mal, dit Purthos, mais il s'agissait de le trouver.
— Il n'y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus de la tète, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, où un lapin ne puisse parLir de son gîte, et je crois qu'oiseau, poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre noire entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons l'ait un pari, un pari qui ne pouvait être prévu, et dont je délie qui que ce soit de deviner la véritable cause : nous allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqués, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je réponds que les murs de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous causerons de nos affaires
tout de même; et de plus, tout on nous défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout est bénéfice.
— Oui, dit d'Artagnan, mais nous attrapons indubitablement une balle.
— - Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus à craindre ne sont pas celles de l'ennemi.
— Mais il ine semble que pour une pareille expédition, nous aurions dû au moins emporter nos mousquets.
— Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un fardeau inutile?
— Je ne trouve pas inutiles en face de l'ennemi un bon mousquet de calibre, douze cartouches et une poire à poudre.
— Oh, bien! dit Athos, n'avez- vous pas entendu ce qu'a dit d'Artagnan'?
— Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.
— D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit, il y avait eu huit on dix Français de tués et autant de Rochelais.
— Après?
— On n'a pas eu le temps de les dépouiller, n'est-ce pas? attendu qu'on avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.
— Eh bien?
— Eh bien! nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à poudre et leurs cartouches, et, au lieu de quatre mousquetons et de douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de coups à tirer.
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— 0 Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!
Porthos inclina la tète en signe d'adhésion.
D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.
Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car, voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avait douté jusqu'alors, il tira son maître par le pan de son habit.
— Où allons-nous? demanda-t-il par geste. Athos lui montra le bastion.
— Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud, nous y laisserons notre peau.
Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.
Grimaud posa son panier à terre et s'assit en secouant la tète.
Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s'il était bien amorcé, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.
Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.
Athos alors lui lit signe de prendre le panier et de marcher devant.
Grimaud obéit.
Tout ce qu'avait gagné Grimaud à cette pantomime d'un instant, c'est qu'il était passé de l'arîïère-garde à l'avant-garde.
Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.
Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la porte du camp, et, dans un groupe séparé, on pouvait distinguer M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.
Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée el l'agita en l'air.
Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'à eux.
Vptvs quoi ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les avait déjà précédés Grimaud.
Comme l'avait prévu Atlios, le bastion n'était occupé que pat* une douzaine de morts tant Français que Rochelais.
— Messieurs, dit Atlios, qui avait pris le commandement de l'expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas.
— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu'ils n'ont rien dans leurs poches.
— Oui, dit Atlios, c'est l'affaire de Grimaud.
— Ah bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles.
— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà! tu deviens fou, cher ami.
— Ne jugez pas témérairement, disent l'Évangile et M. le cardinal, répondit Athos; combien de fusils, messieurs?
— Douze, répondit Aramis.
— Combien de coups à tirer?