RICHELIEU
5 décembre 1 621 .
— En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les règles.
— Il faut déchirer ce papier, dit d'Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d'or.
— Et que va-t-elle faire maintenant'? demanda le jeune homme.
— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu'un damné mousque-
taire, nommé Athos, lui a arraché de force son -conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que tic lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera arrêter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas lout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
— Ah çà, mais! dit Porthos, il me semble que tu tais là de tristes plaisanteries, mon cher.
— Je ne plaisante pas, dit Athos.
— Sais-tu, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n'ont jamais connu is d'autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?
— Qu'en dit l'abbé? demanda tranquillement Athos.
— Je dis que je suis de l'avis de Porthos, répondit Aramis.
— Et moi donc! dit d'Artagnan.
— Heureusement qu'elle est loin, dit Porthos, car j'avoue qu'elle me gênerait fort ici.
- Elle me gêne en Angleterre, aussi bien qu'en France, dit Athos.
— Elle me gène partout, dit d'Artagnan.
— Mais puisque tu la tenais, dit Porthos, que ne L'as-tu noyée, étranglée, pendue V il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mous-
'm PAGES CHOISIES I> ALEXANDRE DUMAS.
quetaire avec un sombre sourire que d'Artagnan
comprit seul.
— J'ai une idée, dit d'Artagnan.
— Voyous, dirent les mousquetaires.
— Aux armes! cria (Irimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s'avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n'étaient plus des travailleurs, c'étaient des soldats de la garnison.
— Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n'est pas égale.
— Impossible pour trois raisons, répondit Athos : la première, c'est que nous n'avons pas lini de déjeuner; la seconde, c'est que nous avons encore des choses d'importance à dire; la troisième, c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure soit écoulée.
— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
- Il est bien simple, dit Athos : aussitôt que l'ennemi esta portée de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut alors monter à l'assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête un pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d'équilibre.
— Bravo! dit Porthos; décidément, Athos, tu étais né pour être général; et le cardinal, qui se
croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de toi.
— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien chacun votre homme.
— Je tiens le mien, dit d'Artagnan.
— Et moi le mien, dit Porthos.
— Et moi idem, dit Aramis.
— Alors î'eu! dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, niais quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s'ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les llochelais continuaient d'avancer au pas de course.
Sur trois coups de fusil, deux hommes tombèrent: mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralenlissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point : ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la brèche.
Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup : à la muraille! à la muraille!
Et les qualre amis; secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme si le venl le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé; puis on entendit
un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel et tout fut dit.
— Les aurions nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier? dil Athos.
— Ma foi, cela m'en a l'air, dil d'Artagnan.
— Non, dit Porthos, en voilà deux ou (rois qui se sauvent tout éclopés.
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville : c'était tout ce qui restaitde la petite troupe. Athos regarda à sa montre.
— Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné; mais il faut être beaux joueurs : d'ailleurs, d'Artagnan ne nous a pas dit son idée.
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir devant les restes du déjeuner.
— Mon idée? dit d'Artagnan.
— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, dit Athos.
— Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan : je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham.
— Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.
— Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait déjà?
— Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi : ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.
D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
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— Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idée à mon tour.
— Silence pour l'idée de M. Porthos! dit Aramis.
— Je demande un congé à M. de Tréville, sons un prétexte quelconque que vous trouverez : je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m'approche d'elle sans qu'elle me redoute et lorsque je trouve ma belle, je l'étrangle.
— Eh bien! dit Athos, je ne suis pas très éloigné d'adopter l'idée de Porthos.
— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la véritable idée.
— Voyons votre idée, Aramis! dit Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
— Il faul prévenir la reine.
— Ah! ma foi, oui, dirent ensemble Porthos et d'Artagnan; je crois que nous louchons au moyen.
— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un à Paris sans qu'on le sache au camp? D'ici à Paris, il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
— Quanta ce qui est de faire remettre sûremenl une lettre à Sa Majesté, dil Aramis, moi, je m'en charge.
— Eh bien! vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan.
— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis
qu'il ne peut quitter le camp; que tout autre qu'un de nous n'est pas sûr; que, deux heures après que Je messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauronl votre lettre par cœur, et qu'on arrêtera vous et votre adroite personne.
— Sans compter, dit Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, niais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
— Messieurs, dit d'Artagnan, ce que dit Porthos est plein de sens.
— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
— On bat la générale.
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement.
- Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.
— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train, et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles de plus.
— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.
-Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent de la ville ici.
C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi con-
venable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
— Dites alors.
— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.
Athos fit signe à son valet d'approcher.
— Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tète et leur fusil à la main.
— 0 grand homme! dit d'Artagnan, je te comprends.
— Vous comprenez? dit Porthos.
— Et toi, comprends-tu, Grimaud'.' dit Aramis. Grimaud fit signe que oui.
— C'est tout ce qu'il faut, dit Atbos, revenons à mon idée.
— .le voudrais pourtant bien comprendre, dit Porthos^
— C'est inutile.
— Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et Aramis.
— Cette milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.
— Oui, je le connais beaucoup môme, et je crois aussi qu'il n'a pas une grande sympathie pour sa belle-sfrur.
— Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n'en vaudrait que mieux.
— En ce cas nous sommes servis à souhait.
— Cependant, dit Porthos, je vomirais bien comprend iv ce «pie l'ait Grimaud.
— Silence, l'nrllios ! dit Aramis.
- Gomment se nomme ce beau-frère?
— Lord de Win ter.
— Où est-il maintenant?
- Il est retourné à Londres an premier bruit de guerre.
— Eh bien, voilà justement l'homme qu'il nous tant, dit Atlios, c'est celui qu'il nous convient de prévenir; mais lui ferons savoir que sa belle-sœur est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. 11 y a bien à Londres, je l'espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa sœur, et nous sommes tranquilles.
— Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte.
— Ah! ma foi, dit Atlios, vous en demandez trop, d'Artagnan; je vous ai donné tout ce que j'avais et je vous préviens que c'est le fond de mon sac.
— Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et lord de Win ter.
— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?
— Je réponds de Bazin, dit Aramis.
— Et moi de Planchet, dit d'Artagnan.
— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons quitter le camp, nos laquais peuvent le quitter.
— Sans doute, dit Aramis, et des aujourd'hui