H 0 MANS
nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l'argent et ils partent.
— Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l'argent?
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s'étaient un instant éclaircis.
— Alerte! s'écria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s'agitent là-bas; que disiez-vous donc d'un régiment, Athos? c'est une véritable armée.
— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez- vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?
Grimaud lit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres l'épée à la main.
— Bravo! dit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
— C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
— Décampons d'abord, dit d'Artagnan, tu comprendras après.
— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.
— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan; je crois que nous n'avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
— Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la
retraite : nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure el demie; il n'y a rien à dire; parlons, messieurs, parlons.
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier el la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de [tas.
- Eh! s'écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
— As-tu oublié quelque chose9 demanda Aramis.
— Et le drapeau, morbleu! îl ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l'ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu'une serviette.
EL Athos s'élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau ; seulement comme les Rochelais étaient arrivés à portée de mousquet ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s'exposer aux coups.
Mais on eût dit qu'Athos avait un charme attaché à sa personne; les balles passèrent en siftlant autour de lui, pas une ne le toucha.
Athos agita son drapeau en tournant le dos aux gardes de la ville el en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d'un côté des cris de colère, de l'autre des cris d'enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, tirent réellement de la serviette un drapeau. On entendit des cris de tout le camp qui criaient :
— Descendez ! descendez !
Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie.
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— Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l'argent, il serait stupide d'être tués.
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors de la portée des balles.
Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enragée.
— Qu'est-ce que c'est que cela'? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? Je n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
— Mais nos morts ne répondront pas.
— Justement; alors ils croiront aune embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
— Oh! je comprends, dit Porthos émerveillé.
— C'est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d'enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s'aplatir sur les
cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelais venaient enfin de s'emparer du bastion.
Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien eu avons-nous tué? douze'.'
— ( Mi quinze.
— Combien en avons-nous écrasé?
— Huit ou dix.
— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu'avez-vous donc là à la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble?
— Ce n'est rien, dit d'Artagnan.
— Une balle perdue?
— Pas même.
— Qu'est-donc alors?
Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.
— Une écorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s'est ouverte.
— Voilà ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.
— Ah çà, mais, s'écria Porthos, il a un diamant, en effet, et pourquoi diable alors, puisqu'il a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d'argent?
— Tiens, au fait! dit Aramis.
— A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
— Sans doute, dit Porthos en se rengorgeant sur
le compliment d'Athos, puisqu'il a un diamant, vendons-le.
— Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.
— liaison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous, ses amis, rien de plus moral : vendons le diamant. Qu'en pense monsieur l'abbé? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donné.
— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d'une maîtresse, et par conséquent n'étant pas un gage d'amour, d'Artagnan peut la vendre.
— ■ Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est...?
— De vendre le diamant, répondit Aramis.
— Eh bien! dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en parlons plus.
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, el les Rochelais ne tiraient plus que pour l'acquit de leur conscience.
— Ma foi, il était temps que cette idée vint à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur toute cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.
En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp élait en émoi ; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif. On n'entendait que le cri de : « Vivent les gardes! Vivent les
mousquetaires! » M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Atlios et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n'en pins finir, des rires inextinguibles à l'endroit des Rochelais; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l'efflorescence de l'enthousiasme.
— Eb bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
— Eb bien! Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari, avec M. de Busigny, d'aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l'ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelais.
— Vous ètes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires.'
— Oui, monseigneur.
— Comment les appelle-t-on?
— Ce sont MM. Atlios, Porthos et Ararnis.
— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
— M. d'Artagnan.
- Toujours mon jeune drôle! Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.
Les Trois Mousquetaires, t. II, cb. xvi et xvn, p. 142-167.)