Péchés fie Jenncsse. La pièce inlifulco : « M. D
Et dans mes souvenirs, j'évoquai, chère morte. Le fantôme voilé de tous nos jours heureux !
(A. Dumas.)
DANS une lettre à M. Edouard Pasteur, du 26 août 1912, qui sert d'introduction au précieux exemplaire que possède la Comédie-Française, M. Jules Claretie, après avoir rappelé l'origine psychologique de la Dame aux Camélias, ajoutait, en parlant de l'auteur : « Tous les amoureux de vingt ans ne sont pas capables d'embaumer ainsi leur amour. » Ce n'est cependant pas qu'il faille voir d'un bout à l'autre du récit d' Armand Duval une confession d'amant. L'imagination y collabora pour une bonne part. Elle eut à « condenser, à mettre en relief, à poétiser des faits et des émotions où toute une génération, où chaque génération se retrouve depuis des milliers d'années ». Elle fit œuvre littéraire
MARIE DUPI.ESSIS 215
d'un incident do la vie, en tirant des faits une conclusion dramatique qu'ils n'avaient pas eue dans la réalité. Sous cette réserve, il apparaît que les souvenirs personnels constituent l'armature de l'action scénique ou romanesque. C'est de quoi nous assure ce propos rapporté par M. Claretie dans la même lettre : « Rien n'est plus facile que d'écrire ces pièces, disait Dumas de son premier succès théâtral : il suffit d'avoir vingt ans, de souffrir un peu et de dire très simplement ce qu'on a souffert. ))
Dans cette composition, quel est donc le rapport du vrai à la fiction? Interrogé bien des fois à ce sujet, Dumas s'en est expliqué dans une page de son Edition des Comédiens. La rencontre aux Variétés, l'entremise de Prudence, le souper auquel est prié Armand Duçal, l'indisposition de Marguerite, la déclaration qui a pour décor la chambre à coucher, tous ces épisodes auraient été pris sur le vif. La maladie de la Dame aux Camélias, dont les derniers temps sont assombris par des difficultés d'argent, quelques incidents de second plan, tels que le congé donné à M. de Varville, ou la situation un peu ridicule du comte de Gervilliers masqué du nom de Saint- Gaudens « un des niais et des plumés de la pièce », il n'y aurait rien de plus que l'imagination ne pût pas revendiquer comme sien. Pour ce qui est de l'héroïne, la question ne se pose pas de son
identité avec « Alphonsine Plessis, la personne qui a servi de modèle » à l'auteur.
Ainsi, la vie aurait fourni le personnage principal, deux ou trois comparses et les quelques incidents qui amorcent l'action.
Notamment, toute la fin de l'acte 1% où Marguerite se promet à Armand et ne se refuse ce soir-là que parce que le camélia qui s'épanouit sur son sein n'a pas dépouillé encore sa robe incarnat fut « absolument vécue ». Et comme pour souligner le souvenir qu'il attachait à cette scène, Dumas nous marque que « sur ce point, le récit du roman, chapitre x, est encore plus que la pièce fidèle à la vérité ».
Mais il y a évidence c{ue « la réalité vécue » a fourni au romancier d'autres éléments. Une des scènes les plus émouvantes de son livre, celle de l'exhumation, est loin d'être imaginaire. Absent de Paris quand elle eut lieu, s'il n'en put être un des témoins, il en connut par la suite toutes les circonstances. Et le silence qu'il observa là-dessus dans ses commentaires, n'était qu'un souci de délicatesse à l'égard de l'homme du monde qui, son devoir largement accompli, désirait désormais l'oubli de ce douloureux épisode de sa jeunesse.
La vente publique, les funérailles où s'abstinrent, à l'exception de deux, ceux « qui s'étaient fait un orgueil d'entretenir la vie de
Marie ^ », ne sont aussi que des incidents d'une biographie.
Quant au fond même du drame d'amour entre Armand et Marguerite deux documents décisifs donnent la mesure de ce qu'il eût de vrai : ce sont les Stances à Marie Duplessis, et la lettre de rupture ; l'original de celle-ci est entre les mains de M"^® Sarah Bernhardt ; le texte intégral des Stances est dans le volum^ des Péchés de Jeunesse. La transcription qu'en a faite Dumas dans ses Notes sur la Dame aux Camélias a élagué les passages où sa sensibilité avait par trop étalé sa blessure.
Mis en train sur les données d'un caractère de courtisane qui eut réellement les qualités de « cœur » et de « désintéressement ^ » d'une Marguerite Gautier, le mécanisme psychologique avait déroulé, cinq actes durant, selon la logique des passions, la chaîne de leurs effets, comme elle eût pu se dérouler dans la vie, sauf que le balancier n'en eût été arrêté à un moment de sa course.
Cet arrêt, — c'est une certitude qu'autorisent les sous-entendus de la Préface, — se produisit, toutes proportions de temps gardées, après les événements qui, dans l'acte II, aboutissent à l'envoi de la lettre de rupture.
1. Péchés de Jeunesse. « M. D. ». Dans ce chapitre, les citations sans référence renvoient à la première édition du roman.