Chez M. Evrard
phine Paquet. Cette précision à laquelle on n'a pas pris garde, désignait non un portrait à l'huile, mais un portrait au crayon. — Vidal, avait dit Dumas, était « le seul homme dont le crayon pouvait reproduire Marguerite ». Et un passage de la première édition qui a disparu des suivantes, mettait en relief ce détail : (( Quand je visitai son appartement, — (c'està-dire à la veille de la vente publique) — ce dessin n'était déjà plus chez Marguerite et celui que j'y vis était la Femme aux Etoiles, qu'elle avait achetée comme faisant pendant à son portrait. » Janin, plus exact encore, avait écrit : « Aux murailles... son portrait que Vidal avait tracé aux trois crayons ».
Or, ce crayon existe. Il est de Chaplin. Le Catalogue de la vente après décès de cet artiste le mentionne ainsi :
« No 60. — Marie Duplessis {Dame aux Camélias).
(( Dessin mine de plomb rehaussé de couleur. Signé en bas^. »
Ce crayon fut l'ébauche d'un portrait dont on a perdu, depuis, la trace, mais que V Artiste, sans indiquer ses références, reproduisit, gravé par Rifîaut, dans son numéro du 1^' décembre 1851, où paraissait en même temps l'étude de Janin sur M^^^ Marie Duplessis.
1. Catalogue de tableaux..., par Ch. Chaplin..., composant sou atelier et dont la vente après décès aura lieu à l'IIôlel Drouot, les 28 et 29 avril 1891 (in-4o).
i38 ALEXANDRE DUMAS
Si c'est à ce dessin original que Dumas et Janin se référaient, comment expliquer, i)uisqu'il était signé, l'erreur d'attribution dans laquelle ils persistèrent l'un et l'autre?
Mais quel que fût l'artiste 1' « expression viri^inale » demeure l'irrésistible attrait de ce visage. « Cette tête, soulignait aussi Dumas, avait une expression de naïveté tout à fait enfantine ; on eût dit que ces grands yeux étonnés ne s'étaient jamais fixés que sur l'azur du ciel, et que cette boudie n'avait encore dit que de pieuses paroles et donné que de chastes baisers. » Le contraste que faisait cette figure de blanche vierge avec le dérèglement d'une existence capricieuse, se retrouvait dans l'âme de cette aimable impénitente dont toutes les séductions s'enveloppaient comme d'un voile de chasteté. Il n'y avait à cela nulle affectation de sa part. Elle avait dans les sentiments la distinction choisie de ses manières et le vice même était chez elle sans éclat, comme son élégance sans ostentation. Elle avait la modestie de la pudeur. Si elle se livrait avec toutes les coquetteries de la courtisane, elle se reprenait avec les effarouchements de l'innocence.
Une sensibilité naturellement délicate et fine, avivée par un état de santé précaire, en faisait un être impressionnable et mobile, avide d'émotions et n'épuisant ses souhaits dans aucune. Dans ce corps hâtivement mûri à la chaleur des caresses, bouillonnaient encore les aspirations confuses de l'enfance, ces attendrissements subits, ces émois de la première aurore où les larmes tremblent dans la joie. Ame nonchalante, mais passionnée, elle avait versé de la sentimentalité où-s' égaraient ses rêves de jeune fille, dans l'ornière des premières aventures qui ne lui avaient révélé que les curiosités de la chair. Elle en avait subi les entraînements et les délices, sans abdiquer une espèce de fierté qui était la décence de sa honte.
Les contrastes que la volupté découvre dans l'objet de sa passion la tiennent en haleine. Il y avait ainsi, en Marie Duplessis, une nature assez riche d'éléments contraires pour entretenir les fièvres du désir. « Ce mélange de gaîté, de tristesse, de candeur, de prostitution, écrit l'amant, cette maladie même qui devait développer chez elle l'irritabilité des sentiments comme l'irritabilité des nerfs, tout cela me donnait un désir ardent de la posséder. » Une ingénuité d'âme qui était comme la fleur des premiers instincts parait de ses grâces naïves les alanguissements des étreintes. C'était la maturité d'août unie aux floraisons
d'avril. Les molles langueurs des nuits embrasées s'étiraient dans le frisson d'un matin printaiiier : se glissant au travers « des rideaux de satin rose », le soleil déposait « la joie et le réveil » sur le front d'une enfant endormie dans le lit d'une courtisane.
Sortie de l'ivresse des sens, elle renaissait à la vertu, et retrouvait ces élans et ces troubles délicieux des premières heures du jour. Elle avait alors « des aspirations soudaines vers une existence plus calme qui lui aurait rappelé son enfance », ambitionnait quelque retraite cachée dans la solitude des grands bois ^, ou regrettait les sentiers fleuris du vallon de Montmorency, du temps qu'elle y allait en robe de percale, nicher au Chenal- Blanc, des amours de toute une semaine. Dans les instants où elle ne briguait pas la couronne de comtesse, le manteau des royautés galantes pesait à ses épaules délicates et comme une reine au petit pied, elle eût tenu volontiers la houlette dans un Trianon. Mais les servitudes où l'entraînait son état de souveraine, frappaient bien vite à sa porte, et les beaux projets d'idylle* parmi les fleurs et les ombrages s'effilaient sous les doigts qui les avaient tissés.