‹ Alexandre Dumas et Marie DuplessisChapitre 112 sur 188 · Péchés de Jeunesse. « M. D · texte numérisé non relu

Péchés de Jeunesse. « M. D

Théophilo Gautier, des lauriers d'une Fornarina, la voici telle que nous l'a rendue, dans son premier jet, la plume de Dumas :

« La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin. Le visage formait un ovale d'une grâce indescriptible. Les yeux noirs, surmontés de sourcils dont l'arc était d'une telle pureté qu'il semblait peint, étaient voilés de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre sur la teinte rose des joues. Le nez était fin, droit, spirituel. Les narines, un peu ouvertes, démontraient une aspiration ardente vers la vie sensuelle. Quant à la bouche, à laquelle aucune expression ne pouvait faire perdre de sa beauté virginale, elle méritait vraiment que l'on s'arrêtât pour la regarder. Elle s'entr'ouvrait gracieusement sur des dents blanches comme du lait, et dont les alvéoles rosées paraissaient, tant elles étaient fines de transparence et de ton, incapables de supporter le contact même de l'air le plus pur. La peau avait ce duvet léger sur lequel le jour se joue comme sur le duvet des pêches qu'aucune main n'a touchées. Les cheveux, noirs comme du jais, naturellement ou non, étaient ondes, et deux larges bandeaux, côtoyant les sourcils, se perdaient derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles auxquelles brillaient

deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs chacun ^. »

A lois qu'il ravivait ainsi, une fois encore, pour les yeux du cœur, les traits qu'il avait adorés, il aurait eu recours, pour rendre son dessin plus fidèle, à « un merveilleux portrait » de Vidal. Il nous dit : « Il était d'une si étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi. » Évidemment, il se calomniait. Le comte de Contades devant qui, certain jour, Dumas s'était mis à tisonnerles souvenirs de ce temps heureux, nous affirme que nous sommes ici en pleine légende. Vidal, loin d'avoir jamais fait le portrait de Marie Duplessis que lui attribuait le romancier, prit ombrage de cette publicité inattendue qu'il jugeait le desservir auprès de sa clientèle aristocratique ^. Janin qui, dans une chronique de V Artiste du 1^^ décembre 1851, avait apostille, de l'autorité de sa critique, une paternité qu'il croyait justifiée bien qu'elle lui parût se donner pour un peu honteuse, crut apaiser les scrupules de Vidal en amendant, sur le point qui le touchait, le texte de ce qui allait devenir la préface de la seconde édition. Il écrivit : « Vidal avait fait de cette belle tête

1. Les éditions de 1851, 1852 el 1872 apportèrent une refonte successive de ce portrait.

2. Comte nr. Contadtcs, Les Portraits de la Daine aux Camélias. (Le Lii>re, mai 1887.)

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une tête ravissante et chaste, d'une élégance Unie, et depuis que cette déesse est morte il n'a plus voulu dessiner que d'honnêtes femmes, ayant fait, pour celle-là, une exception qui a tant servi à la naissante renommée du peintre et du modèle. )) D'après M. de Contades, l'artiste ne se déclara point satisfait. Il ne semble pourtant pas, qu'il ait jamais dû adresser des représentations bien pressantes, puisque les nombreuses éditions qui suivirent lui laissèrent le mérite d'une œuvre qu'il avait désavouée. Seule tint compte de sa réclamation l'édition de 1872. L'éloge de Vidal comme portraitiste hors pair de Marie Duplessis y eût été singulièrement déplacé à côté de la reproduction à l'eau-forte de la délicate aquarelle d'Olivier qui sert de frontispice à ce tirage d'amateurs. Aussi, toute allusion au « merveilleux portrait » disparut-elle, cette fois, du roman, et la Préface n'en garda que ce souvenir : «... Aux murailles... ce même portrait dont un habile crayon avait fait une image ravissante et chaste, d'une élégance achevée. » Mais sans doute, auteur et préfacier tenaient-ils à leur Vidal, ou voulaient-ils continuer leur crédit à la légende qu'ils avaient mise en circulation : l'édition Quantin qui suivit, et toutes celles qui vinrent par la suite, rétablirent le texte incriminé. Entre temps, d'ailleurs, Vidal était mort. Il a toujours été admis, depuis, que le portrait cjui, à la succession de Marie, échut à

sa sœur, et que l'on peut voir encore à Lignières ^, était un Vidal. Le buste frêle de la jeune femme s'y enveloppe dans les plis d'une robe de chambre sur laquelle les ondes moirées de sa chevelure étendent, ainsi qu'un présage funèbre, leur glacis d'aile de corbeau. On ne saurait contester ni les qualités de la facture ni le charme mélancolique de ce portrait, même dans l'état passablement délabré où il se présente aujourd'hui. Il paraît surtout avoir le mérite de nous rendre le modèle avec ce souci de vérité qui s'attache à découvrir la ressemblance dans la fidèle expression d'un état psychologique habituel : il met, en quelque sorte, l'âme à fleur de peau du visage. Ce n'est pas le portrait d'apparat qui vise principalement à plaire, où l'éclat donné à ce qui n'est que l'extérieur absorbe souvent à son profit la vraie personnalité. Si l'on peut dire, il n'y a pas eu de pose et c'est la confession sans voile du modèle à l'artiste.

Il y a tant de surprise à voir un chroniqueur de l'actualité s'obstiner, à l'encontre d'un peintre, dans une affirmation démentie, qu'on est tenté de croire que Jules Janin y fut de bonne foi. En fait, tant le romancier que le critique, en évoquant le fameux Vidal, précisaient assez pour ne pas permettre aux recherches de s'égarer sur la toile dont avait hérité Del-

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