Mémoires de M*"^ Judith (Tallandier, in-18, s.d
« Les Armand Duçal, elle les comptait par douzaines ! ^) raillait le baron de Plancy ; mais le type même du rôle, à ce qu'il savait, c'est « le bel Agénor », comte de Gramont, « ambassadeur malencontreux », qui l'avait certainement fourni ^.
La compatriote de Liszt, écho d'une autre voix, désignait sans réticence Dumas fils, en personne, — « cho§e connue de reste » — assurait-elle. Un autre cependant avait eu aussi quelque prétention à se donner pour le héros de la Dame aux Camélias : le comte Kosztyelszky, qui, sous le nom de Safer-Pacha, fut l'ami de l'ex-khédive Ismaïl. « Et, je n'oserais affirmer, écrit M"^® Wohl, qu'il n'en eût le droit tout autant que Dumas. Toujours est-il, — et je puis en parler à bon escient, l'ayant de mes propres yeux vu — , que dans son superbe château de Bertholdstein, près de Gleichenberg, on trouve une collection de portraits délicieux représentant tous la même femme idéalement jolie, que l'heureux propriétaire a baptisée du nom de Marie Duplessis. »
Le mois de la sainte qu'elle s'était choisie pour patronne secoua, pour la dernière fois,
1. B"" DE Plancy. Souvenirs et indiscrétions d'un disparu (op. cit.).
en 1846, sa floraison de roses sur « le cortège de fêtes où Marie s'épuisait pour trouver le repos ^ ». Déjà, elle se fait remarquer « par une toux sèche et fébrile » ; et il n'est si grand artifice que soit « le soin exquis » de sa personne, qui puisse, désormais, tromper un observateur ^.
Paul de Saint- Victor la vit au moment de ce déclin. C'était un soir de bal. « L'idéale blancheur de son teint s'était fondue comme une neige au feu de la fièvre ; les morbides rougeurs de l'épuisement rongeaient par place sa joue amaigrie ; ses grands yeux noirs éteints et cernés se consumaient lentement sous leurs paupières. » Elle était parée, croyait-il se rappeler, d'une toilette « effrénée d'éclat », qui contrastait douloureusement avec son attitude « presque défaillante ». Un air de valse la tira soudain de l'alanguissement où elle s'était abandonnée sur son fauteuil. Elle se leva, prit le bras d'un cavalier et dansa. « Elle dansa longtemps, avec passion, avec ivresse. » Dans l'ardeur d'étourdissement et de vertige où elle entraînait jusqu'à merci sa faiblesse, on devinait sa résolution de rompre par une mort rapide la captivité qui l'enchaînait au plaisir.