M"»<^ Janka Wohl, op. cit
celui-ci cherchait une dupe avec qui faire un bon marché. Il avait, dans cette intention, offert son nom à Marie Duplessis qui, ayant eu le bon esprit de refuser, mit, par la suite, en garde la jeune actrice contre les entreprises du même baron. Ainsi du moins le raconte M. Gsell, le rédacteur de ces Mémoires.
Coureuse de spectacles comme elle l'était, Marie n'était pas sans avoir des attaches d'amitié dans le monde théâtral. A force d'applaudir les gloires de la rampe, elle en était venue à ambitionner pour soi l'illustration de la scène. Dumas père interprétait ainsi, dans son article du Mousquetaire, l'objet de la visite que Marie Duplessis lui avait annoncée comme prochaine le soir de leur rencontre aux Français. Il l'attendit en vain. Il avait, on s'en souvient, assuré la jeune femme de toute sa « protection ». — « Sa toquade est passée », lui dit un jour son fils. « Elle voulait entrer au théâtre, c'est leur rêve à toutes. »
Il n'y a rien d'improbable dans l'affirmation de Romain Vienne qu'elle fut liée avec jyjines Dqpv^I et Cinti-Damoreau. Edmond Got parlant d'elle dans son Journal, à propos d'une reprise de la Darne aux Camélias, nous dit : « Nous l'avons tous connue et plainte. »
Vienne rencontra aussi chez elle, un soir qu'elle avait toute une réunion d'acteurs et d'actrices, la brune et pétillante Lola Montés qui, après avoir débuté comme danseuse sur la scène de la Porte Saint-Martin, où elle eut une fois l'audace de se présenter sans maillot, venait d'être engagée parLéonPilletà l'Opéra.
Marie Duplessis connut Judith Bernât, d'après ce que nous apprend M. Paul Gsell, alors que celle-ci, encore à ses débuts, venait de passer des Folies Dramatiques dans la troupe des Variétés. C'était donc en 1845, ce qui lui donnait vingt ans. On s'accordait sur sa beauté de juive, sur sa voix fraîche et pure. « Il y a de la passion chez cette belle personne...; je ne parle pas de la femme», ajoutait malicieusement Jacques Arago en lui adressant ce quatrain :
Couvre ton front de fleurs, enivre-toi de fêtes,
De ton œil aux cils noirs sans haine et sans courroux
Abreuve de bonheur qui t'implore à genoux.
Mais de grâce, Judith, ne coujje point de têtes ^
Cette liaison de l'actrice et de la demi-mondaine se fit sur une initiative délicate de celleci. Judith s'était alitée. Une dame qui ne se nommait pas, mais qu'on lui dit être « extrêmement belle et d'une distinction parfaite », vint chaque jour déposer à sa porte un splen-
1. Jacques Arago, Foyers et Coulisses (Paris, chez l'auteur, in-18, 1852).
dide bouquet. Priée enfin de se dévoiler, l'inconnue le fit en ces termes :
« Mademoiselle, l'admiration que votre talent m'inspire m'ayant lait éprouver une vive sollicitude pour votre santé, j'ai été très heureuse d'apprendre que vous vous portiez mieux et que je pourrais bientôt vous applaudir de nouveau. Mais pardonnez-moi de vous avoir caché mon nom. Je craignais que si vous l'aviez connu, vous n'eussiez refusé mes fleurs. Et j'ai peur qu'en l'apprenant aujourd'hui, vous ne regrettiez de les avoir reçues.
« Votre dévouée et indigne admiratrice,
« Marie Duplessis ^. ^)
Cette lettre dont le ton humilié et laudatif pourrait faire douter de son authenticité, tant il est forcé à l'égard d'une artiste qui ne s'était pas encore révélée, fut suivie de visites où s'établit une confiance mutuelle. Marie parlait de Dumas et. de Liszt « qui étaient ses amis ^), contait ses peines et tous les revers d'une vie « ni cupide ni débauchée », qui avait vainement attendu de se réhabiliter par un attachement profond. Jamais personne n'avait exaucé cette ardente prière de son âme. Et pourtant, d'après M"^® Janka Wohl, combien qui revendiquaient Thonneur d'avoir été « le çrai Duval » /